24 mai 2026

Vivre : la sagesse en cinq lettres

 
Statues / entrée de l'arsenal / Venise

Assez. Étymologiquement : provient du latin "ad satis".  En suffisance ou à satiété.
Assez ! ça suffit ! Ordre intimé. Plus serait exagéré. On ne saurait davantage en tolérer. 
En avoir assez = Sentiment d'avoir atteint ses limites. Il est temps de stopper.
Assez (adverbe) =  atténue l'adjectif ou l'adverbe qu'il accompagne. Assez beau. Assez bien.
 Assez (adverbe) =  curieusement peut aussi renforcer. Un événement assez marquant.
Quelle que soit son acception, cet indicateur de quantité mériterait d'être mieux exploré.
Nous aiderait peut-être à mieux vivre. Avec nous-mêmes. En société. 

23 mai 2026

Vivre : trouver sa revanche

 
Le "Vase étrusque" / Victor-Etienne Symian / Musée Calvet / Avignon
 
 
On regarde les images (des images atroces que certains voudraient justifier). On se souvient d'anciennes tensions vécues, de pénibles expériences endurées, de limites franchies. La question se pose : comment et jusqu'où se venger ? S'il est certain qu'on n'est pas responsable des affronts ou des avanies subies, dans tous les cas, et quelle que soit la situation, on est responsable des réactions que l'on choisit. La vengeance n'est pas facile, c'est toujours un défi.
 
 
 

22 mai 2026

Habiter : aimer le ménage (et le dire)

 
The Love Letter (détail) / Johannes Vermeer / Rijksmuseum / Amsterdam
 
J'adore nettoyer. J'adore prendre éponges et serpillères et me mettre à astiquer. Certains - peut-être beaucoup - me prendront pour une masochiste ou une malheureuse asservie, mais moi, j'aime ça, rendre mon habitat limpide, en faire un lieu agréable à vivre. Difficile de partager cette passion avec qui que ce soit. Bien obligée de l'admettre : il est quasiment tabou d'affirmer qu'on aime s'adonner à ce genre d'activité. Mieux vaudrait déclarer tout haut qu'on vient d'adhérer à un club SM ou à un groupe de hackers pervers. Il est en revanche courant de se plaindre quand on doit se colleter avec la saleté qu'on a générée. Cela vaut surtout pour la Suisse, pays où la propreté est érigée en vertu nationale... à condition qu'elle soit assurée par d'autres, souvent des femmes venues du Sud, payées au black, voire sous-payées. 
 
 ***
 
Un après-midi, quand mon fils était petit, je discutais avec une mère du quartier. Nous papotions de tout et de rien devant chez elle. Les jeux, les devoirs, les sorties scolaires. Cette femme, immigrée du Sud européen, était la concierge de son immeuble. Ce qui signifie qu'elle occupait avec sa famille un petit trois-pièces sombre au rez-de-chaussée, en échange de quoi elle et son mari assuraient la maintenance de cette élégante bâtisse datant de la fin du XIXe. C'était une personne qui désirait fortement s'assimiler à une société suisse subtilement compartimentée. Elle voulait faire comme tout le monde dans le quartier. Faire pareil était son obsession. Tout à coup elle, qui avait passé sa matinée à balayer la cage d'escalier, a interrompu notre discussion et a lancé : Jé dois vous laisser. J'ai ma femme de ménage qui doit arriver. 
*** 
 
Je me souviens qu'une fois, alors que je traversais un hiver difficile et surchargé, on m'avait conseillé de me faire aider. Nous avions donc engagé une femme de ménage censée venir quatre heures par semaine. C'était une femme qui avait beaucoup à faire et beaucoup à raconter. Son mari était absent. Elle se retrouvait avec trois enfants, dont l'ainé était toxicomane. Quand elle a su que je travaillais dans le domaine social, elle a commencé à arriver en avance, très en avance. Souvent, mon mari allait lui ouvrir encore en pyjama. Ça n'avait pas l'air de la déranger. Elle prenait place à notre table du petit-déjeuner, acceptait une tasse de café et... me racontait ses problèmes. Ces matins-là j'avais l'impression de commencer à travailler très tôt. Puis elle a entrepris de me dresser une liste de tous les produits qu'il me manquait : pour lustrer les meubles, pour astiquer les portes, pour les stores, pour le frigo. J'ignorais totalement qu'il existât tant de produits spécifiques. Bientôt une étagère a dû leur être consacrée. Le printemps est arrivé. J'avais passé le cap de cet hiver fatiguant. En revanche, les matins où je recevais de l'aide ménagère devenaient de plus en plus pesants. Un jour, la femme de ménage a eu des mots avec la concierge à propos du nettoyage de notre paillasson. Elle m'a dit que dans ces conditions elle ne pourrait pas rester. Ce n'était pas à elle de nettoyer. Elle est donc partie. C'étaient les vacances. J'ai pu souffler.
 
*** 
 
Depuis lors, mon compagnon et moi avons assumé notre ménage et nettoyé ensemble notre saleté. Chacun fait sa part de cette noble activité. Elle contribue à notre bien-être quotidien. Il n'y a rien de dégradant dans le fait de ranger ce qu'on a dérangé, de nettoyer ce qu'on a encrassé. Ce qui est dégradant, comme dans tous les domaines, c'est quand une activité est le reflet de disparités. Chacun, du travailleur manuel au PDG, et même les enfants, devrait idéalement faire sa part. Je contribue volontiers à la mienne et si possible en pleine conscience. Dans l'acte de garder mon logis propre je perçois une démarche quasi bouddhiste : en nettoyant, je me nettoie et je prends soin de mon lieu de vie de la même manière que je prends soin de mon corps. Après une heure d'activité, pieds nus sur un sol lustré, j'ai juste envie de me mettre à danser. Bien-être assuré. 
 
*** 
 
(quant à en parler, je crois bien qu'ici est le seul endroit où je puisse le faire sans me voir opposer des regards hallucinés !)
 

 

21 mai 2026

Vivre : la paix des champs

 

Liste de choses délicates :
Le trajet tout en ondulations d'un escargot désireux de rejoindre une tige de dent-de-lion.  
Un jeune veau aux cornes velues traversant à pas dansants son pré pour venir converser. 
Le premier papillon de l'année venu se poser sur une fleur des champs : un doux baisé échangé.
Des coquelicots s'agitant dans le vent et qui, oscillant, se prennent pour des papillons vermillon.
Tant de légers tremblements, de bruissements, de susurrements, et toujours, là-haut, les chants.
 

20 mai 2026

Lire : questions de morale

 
foto archivio Albertina Bollati sur site VNY

 
Natalia Ginzburg est de ces écrivains vers lesquels je retourne régulièrement. Je me disais l'autre jour que je n'étais pas possessive en matière de livres. Il passe pas mal de livres entre mes mains. J'en donne, j'en emprunte, j'en échange régulièrement. J'en prête aussi, bien que je sache que prêter peut souvent signifier donner, le retour n'étant pas assuré. Comme dans d'autres domaines, j'essaie de ne garder que l'essentiel. Dans la quantité, je risquerais de me fourvoyer. Les livres que je garde sont ceux que j'ai besoin de relire. Ils doivent rester chez moi pour des moments où je me souviens d'un passage particulier dans lequel j'ai besoin de replonger. Les livres, en ce sens, ressemblent à des personnes, des amis auxquels je suis indéfectiblement liée.
 
L'autre jour, je relisais Vita immaginaria (Vie imaginaire), un recueil publié en 1974 où l'écrivaine a rassemblé une trentaine d'articles parus durant les années précédentes dans La Stampa et Le Corriere della Sera. Ces textes datant d'il y a 50 ans frappent par leur vigueur et leur actualité. Cette femme écrivait comme elle était : avec une sobriété, une indépendance et une franchise rares. 
 
Le livre se divise en deux parties : dans la première, l'écrivaine parle de littérature et d'art, évoquant des amis écrivains ou des cinéastes comme Bergman ou Fellini. Elle parle de ce qui lui tient à cœur, mais n'hésite pas à se montrer critique et sans concession quand une œuvre ne lui plait pas (par exemple, quand le dernier roman publié par son ami Moravia lui paraît superficiel ou quand une représentation théâtrale trahit le souvenir de Cesare Pavese, un autre de ses proches). Dans le second corpus, elle évoque des sujets très divers, comme le féminisme, l'identité juive, la difficulté de vivre dans une Rome (déjà!) dénaturée par le trafic motorisé A chaque fois, elle porte un regard percutant, détaché des discours de son époque, très libre dans ses analyses. C'est cette liberté d'expression qui frappe et qui la rend aujourd'hui encore très moderne.
 
Il y aurait tant à dire sur chacun de ces textes. Il y a surtout beaucoup à découvrir et beaucoup à comprendre. Je viens de relire hier l'article d'à peine trois pages consacré aux enfants adultes : I figli adulti. Au moment de sa publication l'autrice a 54 ans. Nous sommes en 1970. Son deuxième mari est mort prématurément l'année précédente. Ensemble, ils ont eu deux enfants, une fille et un garçon, tous deux gravement handicapés et dont le second est mort encore bébé. Natalia avait eu de son premier mariage avec l'intellectuel antifasciste Leone Ginzburg - dont elle a gardé le nom durant toute sa carrière - trois enfants nés durant la guerre et que ses parents l'ont aidée à élever.
 
Voici deux extraits, traduits ici librement (la traduction française vient de sortir il y a quelques mois aux éditions Ypsilon) : 
Il nous arrive parfois, dans des moments de désarroi, de nous tourner vers nos enfants adultes pour leur demander de nous protéger. Mais instantanément, nous réalisons que nous sommes en train de faire erreur. Écoutées ou pas, nos demandes de protection génèrent entre nos enfants et nous un malaise. Ils doivent pouvoir nous considérer distraitement, et la protection ne peut pas être distraite.
Désireux comme nous le sommes de trouver un giron maternel, nous pouvons transformer en giron maternel n'importe quoi et n'importe qui. Mais nos enfants, jamais. [...]
Nous avons compris que nous ne serions jamais pour nos enfants qu'appui et protection. Il n'y aurait entre eux et nous jamais aucune sorte de réciprocité. Il n'y aurait jamais entre nous la moindre parité. Il n'y aurait jamais d'amitié, parce que l'amitié prévoit de part et d'autre de l'appui, de la protection et du repos. [...]
Quelques phrases significatives, qui reflètent bien le style de cette auteure. A part Vita immaginaria, elle a écrit d'autres livres non fictionnels : Les mots de la tribu (Lessico familiare), Les petites vertus (Le piccole virtù) et Ne me demande jamais (Mai devi domandarmi). A chaque fois les lecteurs sont interpelés par cette voix originale s'exprimant avec une extrême clarté, au moyen d'un lexique dépouillé, sur des réalités concrètes pouvant toucher tout un chacun. C'est peut-être une des grandes qualités de Natalia Ginzburg : que ce soit dans ses romans, ses poésies ou son théâtre, ou dans ses textes autobiographiques, elle évoque des expériences intérieures pouvant être complexes avec une admirable et percutante simplicité.
 
En terminant notre lecture, on s'interroge : Et moi, qu'est-ce que j'en pense ? Et la machine se met en marche : Natalia nous aide à penser notre vie, à nous positionner toutes les  fois  que des faits ou des relations nous le demandent. Probablement pas une littérature feel good, mais certainement une littérature feel alive. 
 
  
 

 

19 mai 2026

Vivre : le travail infini des anges

 
Pala dello Spedalingo (dett.) /Rosso Fiorentino / Uffizi / Firenze
 
Valoriser. Encore et toujours valoriser. Mettre en évidence les qualités. 
D'où vient donc ce manque si grand - immense - si difficile à combler ? 
 
 
 

18 mai 2026

Vivre : éternelles insatisfaites

 
 

A la recherche d'herbe toujours plus verte, elles finissent le plus souvent par tomber sur des prairies artificielles, bien sûr. Sans saveur particulière, sans consistante nourriture. Mais dans leur quête de pâturages exceptionnels qu'il leur faut absolument découvrir, elles s'obstinent à chercher la couleur - pas le goût des brins ni les senteurs des fleurs - elles veulent un vert très vert, alors elles cherchent, elles cherchent farouchement et aux dernières nouvelles elles poursuivent désespérément leur quête. 

 

17 mai 2026

Vivre : installez, mettez à jour, chargez

 
Musée Lee Ufan / Arles
 
 
Tout ce temps qu'on est censé nous faire gagner
histoire de nous faire oublier le temps passé 
à gérer d'incessantes, de lassantes futilités. 
 
 

16 mai 2026

Vivre : le merle

 


Aux premières lueurs, normal, il est là.
Et au soir, jusqu'à la nuit, jusqu'au noir,
il chantera.
 
 

15 mai 2026

Vivre : dans la ville grise

 
Dans une rue de Florence / 2023
 
Après des jours et des jours d'un été insensé, déplacé, la météo a soudainement tourné : froidure, orages, pluies et même grêle par endroits. En ville, hier, les cloches sonnaient à toute volée. Elles disaient la fête et la joie des fidèles qui se pressaient dans la cathédrale en groupes parsemés. En ce jour férié, la ville n'était pas des plus attrayantes (on aurait dit une vieille comédienne qui aurait négligé de se maquiller) et les touristes ressemblaient à de pauvres brebis égarées. Il y avait les prévoyants, désemparés certes, mais bien au chaud dans leurs anoraks au col remonté. Il y avait aussi les imprudents, qui frissonnaient en superposant leurs pauvres T-shirts sous leurs blousons légers. Tous semblaient désireux de partir se réfugier dans un bistrot autour d'un chocolat chaud. On avait envie de leur lancer : hej ! ne partez pas, faites preuve d'un peu d'imagination, cette ville est magnifique quand les rayons du soleil jouent sur ses pavés !
Parmi les touristes, tout aussi égarés, il y avait les solitaires qui étaient partis se balader pour échapper à cette trop longue journée chômée. Les solitaires, un jour comme celui-là, se remarquent à leur regard fuyant, on dirait qu'ils ont honte d'être seuls et que cette honte pèse des tonnes. Ils se dirigent tout droit, les yeux baissés, dans une direction empruntée au hasard et qui les ramènera beaucoup trop tôt dans le silence de leur chambre. Sous les nuages noirs, le temps joue contre eux. Le temps leur est hostile. Le temps s'étire d'ennui. 
Sous les arcades est soudain apparue la silhouette d'un homme, jeune, qui descendait en hésitant, en titubant quasiment de solitude. Ça se voyait qu'il n'avait pas l'habitude de se confronter à sa propre compagnie et à son propre désarroi. Il s'est arrêté devant une vitrine. S'est retourné et a fait deux pas en arrière. Puis s'est dirigé vers la porte fermée du magasin. Une porte protégée par des grilles en fer noir. Alors, sans rien dire, il a donné un coup de pied dans les barres. Un coup pour rien. A peine un choc sec que la pluie a amorti. Un coup de désespoir vite effacé par un groupe de Coréens qui arrivaient en ouvrant leur parapluie. Et l'homme, sa solitude, sa frustration, sont repartis.
 

14 mai 2026

Vivre / Regarder : ?!?

 

 
ce jour-là au LUMA les ombres des façades étaient aussi alambiquées
qu'à l'intérieur les légendes de l'expo que nous étions venus visiter. 
 

13 mai 2026

Regarder : des dessins animés

 
Un des deux vitraux créés en 2008 par Jean-Michel Othoniel à la Chapelle Saint-Martin du Méjan /
Arles / à l'occasion de l'exposition L'Herbier merveilleux / réalisés par l'atelier Fleury
 
Ce matin-là, nous étions en avance. Nous avons fait les cent pas le long du Rhône en attendant l'ouverture des portes. La lumière était splendide. Estivale. Elle agrémentait l'eau de reflets moirés, ajoutant à la fascination de ce fleuve magistral. A 9h58, des gardiens motivés nous ont laissés accéder au premier étage de la Chapelle du Méjan où quatre artistes étaient exposés. L'ambiance était calme. Les gens chuchotaient. Sur les parois couraient des œuvres auxquelles je m'efforçais de m'intéresser, mais rien vraiment pour me stimuler. A vrai dire, mon attention avait été très vite happée ailleurs, au fond d'une niche absidiale, où la  lumière jouait à travers deux fenêtres, non plus en bleu argenté comme au-dehors, mais en rouge-orangé. Là, sur le fond d'un écran gothique, un pigeon, puis deux, s'étaient lancés dans une animation qu'aucun commissaire n'avait songé à programmer. Une expo off sous mes yeux subjugués. 
 
 
 
 
 


12 mai 2026

Vivre : rouler pour soi

 
Woman on a Scooter / vicolo del Malpasso / Rome / Travel Book Rome / éd. Vuitton (couverture)
 
Qu'est-ce qui se passe, mais qu'est-ce qui se passe donc ces derniers temps ? Quoi qu'il arrive, quels que soient la situation ou l'événement, un avocat impassible et enjoué s'élève en moi. Il n'est pas question que qui que ce soit, où que ce soit, de quelque manière que ce soit remette en question ma stabilité ou s'en prenne à mes droits. Je me découvre déterminée à ne pas me laisser marcher sur les pieds, ni à me laisser entraîner dans des jeux qui ne me conviennent pas. Je tiens simplement à défendre mes libertés et mes choix. A l'écoute de mes élans profonds, je me tourne vers les bonnes connexions. Sur le grand marché de la vie, je prends et je laisse, je trie et je rejette, je ne remplis mon panier qu'au gré de mes aspirations inassouvies.
 
 
Woman on a Scooter / vicolo del Malpasso / Rome / dessin Collection Louis Vuitton / Arles Dessin 2026
 
 

11 mai 2026

Manger : le ciel par-dessus nos assiettes

 
 
Ce soir-là, d'apéritifs en plats de résistance, 

 

 sans oublier quelques crèmes glacées,
 
 

 les façades veillèrent sur notre festin prolongé. 
 
 

10 mai 2026

Voyager : welcome / 5

 
Raysse Tableau à haute tension 1969 / Elaine Sturtevant /Stedelijk Museum / Amsterdam
 
 
L'impasse était aussi étroite qu'elle était grande et, quand elle gesticulait, on aurait dit une basketteuse risquant toujours de se cogner. Elle parlait beaucoup, très vite. Elle semblait toujours devoir être ailleurs qu'à l'endroit précis où elle se tenait, toujours tendue vers un futur qui la happait: son dernier à aller récupérer, son train à attraper, son compagnon qui l'appelait. Elle parlait espagnol à son aîné, parce que c'est à Barcelone qu'il était né. Elle précisait qu'elle avait connu son mari à Singapour, et qu'ils avaient résidé à Stockholm, à New-York, à Bruxelles. Elle évoquait très vite le Cantal, où elle avait grandi, une forêt immense, un bled minuscule qu'elle s'était hâtée de quitter. Elle disait à propos des lieux : cinq ans, c'est un maximum. Déjà, à peine de dernier coup de pinceau donné, elle parlait de quitter cette maison cette ville, qui commençaient à la fatiguer. Elle allait de projet en projet. Elle vivait de projets. Elle s'exprimait en termes de projets. Elle vivait à l'oblique. Jamais dans la verticalité. Toujours dans la vitesse, sans direction indiquée. En la quittant, on se demandait : A quoi rêvent les hamsters quand ils ont fini de tourner ?
 

9 mai 2026

Vivre : Still life / 195

 

 
J'aurais dû me méfier. Je n'aurais pas dû négliger les signes évidents placés sur mon chemin. Dans l'appart, une élégante bougie nous attendait. A la pharmacie, me dirigeant vers la caisse avec mes deux bouteilles de shampoing, j'aurais dû prêter attention au grand présentoir placé bien en évidence : des tubes, des crèmes, des gels, des sprays. Toutes sortes de couleurs et d'emballages, quantité de produits aux dessins évocateurs. Les signes étaient flagrants : l'année du moustique avait commencé en ville depuis quelques semaines déjà, de même qu'ailleurs très loin à l'est l'année du Cheval battait son plein. Une année exceptionnelle? Je veux bien le croire. Discrets, silencieux, ne dédaignant pas les espaces urbains, bien présents sur les places, s'invitant sur les terrasses, ils étaient là. Bien là. Pas adepte des diffusions en tous genres, agressions de l'épiderme, pollutions de l'atmosphère, j'ai béni mon instinct d'avoir emporté ce magique petit tube avec moi.
 

3 mai 2026

Voyager : là-bas si j'y suis

 
 
Cathédrale de Comacchio / 2023 / Simon Vignaud / coll. de l'artiste / présenté à Arles Dessin 2025
 
Mes dessins traduisent une émotion pour des paysages et des lieux, urbains ou naturels, choisis pour leurs dispositions spatiales, leur matérialité, leur lumière, leur attrait poétique. Les outils d'expression sont sobres :  mine de plomb, pierre noire, plume. Leurs potentiels sont déclinés selon le rythme de l'observation : attentive et minutieuse ou rapide et allusive, toujours à l'affût d'étrangetés qui peuvent suspendre le regard. Simon Vignaud / né en 1955
 
Hâte de partir là-bas. Parce que là-bas mon souffle se fait plus large, mes yeux plus ouverts, la vie plus palpable. Parce que souvent pour mieux être ici j'ai besoin de sentir les stimulations de l'ailleurs. Parce que toute bonne routine nécessite des moments de rupture. Parce que je me languis de découvrir les dessins de Federico, Pier Paolo et de Giovan Battista et que je me réjouis de retrouver certains visages, certains accents et certaines odeurs.
 
 
 

2 mai 2026

Vivre : rien que des choses anodines

 
reflets / photo du bassin / fondation Beyeler /
 
La lumière est vive et le monde est apaisé. Le calme atteint une densité telle qu'on voudrait le trancher et en garder des rations pour tous les moments perturbés de l'année. Une libellule rose passe. Le rosier trace sa voie et s'élance. C'est un rosier ambitieux qui voudrait offrir ses roses à la lune, au soleil et aux étoiles. Le ventre du chien se soulève avec constance. Du regard on plonge dans le silence. Où qu'il se tourne on ne trouve que sourires et scintillance. Les branches ploient déjà sous le poids de leurs feuilles. Les ombres au sol se font trompe-l’œil, appellent la danse des abeilles, abritent les oiseaux et leurs envols. Un insecte vient heurter la vitre et son timide petit "toc" ne saurait déranger ce monde de délicatesse. Même l'araignée qui passe se fait discrète : on jurerait une paroissienne se rendant à confesse. 
En bas, quelque part, certains s'adonnent à l'art de la coupe et de la taille. Le clocher sonne et vient rappeler que les heures s'écoulent. On s'étonne d'entendre ces martellements. On en était venue à croire que le temps avait disparu et qu'on avait plongé avec lui dans un océan béat de recueillement.
 

30 avr. 2026

Vivre : médailles et revers

 
 
Portrait d'Auguste / Musée Départemental d'Arles Antique
 
Le bon vieux temps. Etait-il vraiment bon ? Est-il désormais vieux ou a-t-il carrément trépassé ? Il semblerait qu'on y était bien et qu'on ne le savait pas assez. Dans notre mémoire, le voici enjolivé, encensé. On voudrait le ressusciter. C'est sûr : maintenant, on saurait l'évaluer à sa juste valeur, le savourer. Face à toutes ces  questions, on ne peut faire qu'une chose : faire face au temps actuel, le jauger et, autant que possible, l'apprécier.
 
 

29 avr. 2026

Habiter : voir rouge

  
Dernièrement nous avons voulu rénover notre cuisine. Non pas tout chambouler, simplement la rénover. On ne change pas une équipe qui gagne et ce lieu où je passe une grande partie de mes journées, qui est le centre névralgique de la maison, ouvert sur le lac et la forêt, répond à toutes mes attentes. Pas question de modifier quoi que ce soit même si quelques recherches sur le sujet m'ont montré bon nombre d'innovations : la robinetterie fournissant directement de l'eau microfiltrée, la hotte d'aspiration escamotable, la cuisson d'aliments sous vide, les  plaques  à induction invisibles, etc. Il semblerait que maintenant les cuisines devraient être munies de fours combinés innovants (de préférence deux ou trois). A croire que, pour réchauffer la plupart du temps un plat pré-cuisiné, on a besoin de matériel connecté ultra performant. 
 
La surprise, c'est que nous avons dû aller voir plusieurs cuisinistes avant d'en trouver un disposé à remplacer nos façades de placards rouges usées. Eh oui, avons-nous appris, les éléments de cuisine sont en majorité fabriqués dans deux immenses fabriques en Allemagne qui exportent dans le monde entier et décident des tendances contemporaines, non seulement sur le plan des formes et des technologies, mais aussi des couleurs. Le rouge, nous a-t-on dit, c'était à la mode il y a cinq ans. Terminé, tout ça. Maintenant, le temps est venu des teintes zen et, apaisantes : le vert tilleul, le bleu tendre, le jaune tisane, le roux douceur, le beige chaleur, le gris toutes tendances. Mais le rouge, non. L'heure étant à la détente, pas question de s'exciter : on nous a dirigés pour du sur-mesure vers un menuisier. 
 
Finalement, le casse-tête s'est résolu, on a fini par trouver au fin fond de la campagne une entreprise centenaire, sourde à toutes ces innovations et d'accord pour fabriquer nos façades en grenat. Quant au mitigeur de l'évier, l'entreprise était d'accord de le vendre mais pas de l'installer. Faudrait pas tout mélanger ! On a donc dû débusquer un ouvrier sanitaire spécialisé pour le poser. Enfin, avec ce projet sur pied, nous voici repartis pour vingt ans dans la continuité. 
 

28 avr. 2026

Vivre : laisser passer le passé

 
Madonna e bambino tra due angeli reggicortina / Matteo Lappoli 
/ Museo nazione Arte médievale e moderna / Arezzo
 
Il revient toquer à ta porte ? Ouvre grand. Laisse-le entrer.
Ne t'avise pas de résister : accepte d'être remuée. Accepte
de perdre l'équilibre pour le retrouver. Ce vagabond de passage
n'est pas voué à s'incruster. Sois l'hôte qui offre l'eau et le pain. 
Fais-lui une place à tes côtés. On appelle ça se pardonner. 
 
 

27 avr. 2026

Vivre : rire aux anges

 
Archange Michel / Portail central / Collégiale (ou cathédrale) Saint-Vincent / Berne
 

Certains dimanches matin, partir tôt à Berne, longer l'Aar, contourner la ville si haute si belle, toujours la même balade, mais jamais la même promenade, toujours le même alignement, et jamais les mêmes façades. Avancer parmi les ions négatifs, les murmures nonchalants, les flots bouillonnants, les chœurs volatiles, et, sur le gravier, les poussées cadencées des joggeurs,  les dérapages plus ou moins contrôlés de quelques cyclistes amateurs, les pas légers des marcheurs, et les cloches, quelque part dans les airs, les cloches qui ne cessent de s'appeler de s'interpeler de clocher en clocher. A tant être dans l'instant j'en oublierais mon enveloppe humaine, je suis brise, je suis chant, je suis bronze vibrant, je suis gong qui résonne. Le bonheur des dimanches est là : dans cette fusion totale, cette appartenance universelle. Je fonds dans la ville comme un sucre au fond de son bol. Je fonds et je suis. Je ris aux anges. Je vis.

 

26 avr. 2026

Vivre : signe et persiste

 
statuette / Museo nazionale archeologico / Taranto
 
 
 impossible de reculer, impossible de les fuir
ces moments où la vie nous impose de grandir 
 

25 avr. 2026

Vivre : un ouragan d'objections

 
Portrait du Comte Preben Bille-Brahe /C.W. Eckersberg / NYCarlsberg Foudation / Copenhague
 
 
 A l'homme rempli d'indignation 
objecter cette simple évidence :
quand on adresse une demande
on peut se voir répondre : "non"
 
 

24 avr. 2026

Vivre : réveiller la lumière

 
Château d'Issogne / Val d'Aoste
 
 Tous les matins
quelle que soit la saison
 être éveillée avant son entrée
voir poindre et se former 
le premier rayon 

23 avr. 2026

Vivre : questions de conduite

 

 
Hier était une journée à peu près ordinaire. Ce qui signifie : balades avec le chien, yoga et relecture de Patti Smith (Devotion). Comme R. devait prendre trois trains plus un bus pour se rendre à un rendez-vous, je lui ai proposé de l'accompagner en voiture jusqu'à la ville la plus proche et d'aller l'y rechercher à son retour, histoire de raccourcir les temps d'attente (des temps qui en ce moment de l'année sont souvent bouleversés par les accidents de personnes ou des pannes diverses). 
A l'aller, après l'avoir déposé, j'ai promené le chien avec une certaine appréhension, car je n'avais pas assez de monnaie pour mon parcomètre. Je marchais sous un soleil insolent en craignant de trouver une prune sur mon pare-brise à la fin de notre balade. Au retour, l'après-midi, j'avais de l'avance et j'ai décidé de patienter devant la gare. Il y avait deux voitures de police sur la place et ce qui m'a frappée, c'est l'attitude des policiers envers les conducteurs de deux véhicules mal garés. On aurait pu croire que les choses allaient se passer ainsi : constat, verbalisation, injonction à dégager. Mais pas du tout. Les gendarmes discutaient, longuement, civilement, avec les intéressés. On aurait dit une conversation aimable, un échange de points de vue (j'ai souvent constaté que cette petite ville est un parangon de savoir-vivre, souvent les gens sont confondants d'amabilité). Dans les faits, je suis restée là pendant 15 minutes et durant tout ce temps aucune amende n'a été remise. Les dialogues étaient encore en train de se poursuivre quand j'ai embarqué R. pour rentrer. 
Apparemment, pour apprendre à vivre en société, ici on préfère discuter plutôt que tacler.