Ce matin, j'ai enfin su à qui appartenait ce long, ce guttural aboiement qui lacérait certaines aubes et allait ensuite se perdre dans la forêt (quel était donc ce chien abandonné, qui hurlait avec tant de force ? de quelle demeure s'était-il échappé ? où se dirigeait-il en ces lieux désertés ?). D'un saut, il a surgi. En trois bonds, il s'est enfui. C'était un chamois. Une fois disparu, protégé par des rangées de troncs, il n'arrêtait pas de contester notre droit à occuper ses terres, même si, stupéfaits, fascinés, son territoire, nous ne faisions qu'y passer sur la pointe des pattes et des pieds. L'énigme du chien fantôme (qui me tenaillait depuis un bout de temps) s'est alors dissipée dans le jour qui bleuissait.
... MaGARi!
mercredi 1 avril 2026
mardi 31 mars 2026
lundi 30 mars 2026
Lire : lignes de faîte
Lire un livre de Kapka Kassabova est toujours une aventure, un cheminement au long cours, qui nous cultive et nous captive autant qu'il nous blesse. Lisière est le premier d'une quadrilogie consacrée à la région d'origine de l'autrice. Il a été publié en 2017 en Grande-Bretagne et à ce moment-là la question migratoire dans cette région appelée la Thrace, occupant le Sud de la Bulgarie, le Nord de la Grèce et le Nord-Est de la Turquie, était le théâtre de situations particulièrement poignantes qui n'ont fait que s'accentuer depuis.
Durant des décennies, des gens en quête de liberté, en majorité des Allemands de la DDR, ont tenté de traverser cette zone limite de l'Europe pour fuir le bloc soviétique et passer "à l'Ouest" (dans les faits : au Sud). Depuis la guerre en Syrie, des migrants essaient désespérément d'accéder par ces passages à l'Europe (percer une voie vers le Nord).
Des quatre récits de voyages dans cette région, dont j'ai parlé ICI et ICI, celui-ci me semble le plus personnel. C'est à dix-sept ans que l'autrice a quitté la Bulgarie, avec ses parents, pour aller vivre en Nouvelle-Zélande. Vingt-cinq ans plus tard, elle retourne dans ce pays comme on revient sur ses pas. Des souvenirs de vacances balnéaires durant son enfance lui reviennent en mémoire, sa passion pour un jeune Allemand à peine plus âgé qu'elle et son chagrin fou à le voir repartir, les glaces sur la plage qui n'avaient ensuite plus de saveur. Mais il y a aussi dans ce retour quelque chose de bien plus profond, une attraction qui ne la lâche pas :
Je craignais d'être, au fond du cœur, une déracinée, une personne à la dérive, malgré l'illusion de me sentir partout chez moi. Je m'inquiétais du fait que, bien que je n'appartienne plus à ce lieu, le pays disloqué de ma jeunesse était cependant l'endroit auquel j'étais le plus attachée. Et même par le fait que en me considérant seulement comme une observatrice, après vingt ans d'éloignement j'étais toujours partie prenante, et je le serais pour toujours. [p.123]
Kapka
Kassapova a mis trois ans à écrire ce livre, extrêmement bien documenté
sur le plan historique et géographique, enrichi de rencontres et de
réflexions sur le concept de frontière, d'identité, de mélanges
ethniques. Elle est retournée plusieurs fois sur place, en diverses saisons, s'est parfois
déplacée pour rencontrer des témoins. Par exemple, sur une plage
bulgare, à la limite de la Turquie, quelqu'un avait tracé sur un écriteau "Ici, le
21.09.1971, le Calvaire a commencé pour deux hommes". Intriguée, elle cherche tant
et si bien qu'elle réussit à en retrouver l'auteur et part l'interviewer à
Berlin sur sa dramatique expérience de traversée ratée.
L'autrice
n'est pas avare de son temps et de ses énergies et à la lire on mesure
toute la force qu'il lui faut à chaque fois pour entreprendre, seule,
ses voyages, aller à la rencontre des êtres qui peuplent ces territoires, les apprivoiser, gagner leur confiance, les observer, les écouter, découvrir les
ravages qui les ont marqués et continuent de le faire (tant de déplacements, au gré des réorganisations géo-politiques, tant de divisions imposées, tant d'aberrations). Leurs récits mis bout à bout tissent la trame du livre. Ils rendent compte de ce qu'est cette région : un
organisme vivant, habité par des légendes, traversé par des
cultures, doté d'une histoire, de populations malmenées.
Un récit de voyage est le contraire d'un guide touristique. Il ne pointe pas tout ce qu'il faut voir, ce qui est typique, photogénique, joli. Il révèle ce qui se cache derrière les apparences et les décors de pacotille. Avant d'entreprendre cette lecture, je ne connaissais pas l'aéroport de Burgas où se déversent à la belle saison quantité d'avions low-cost remplis de touristes provenant du Nord de l'Europe et probablement plus intéressés par les plages et les soirées folkloriques que par l'histoire mouvementée de la région.
Lire un récit tel que celui-ci n'est pas une entreprise linéaire. Cela signifie progresser avec de continuelles interruptions pour aller chercher des images, consulter des cartes, débusquer des informations. C'est faire sa part d'efforts pour être en mesure de comprendre. C'est aussi se sentir au bord des larmes en pensant au sort de tous les déplacés de la Terre, tous ceux qui ont dû payer, d'une manière ou d'une autre, les conséquences de tous les murs érigés par les dogmes et les dictatures. Du reste la dédicace le résume assez bien :
A tous ceux qui n'ont pas réussi à passer, maintenant comme alors.
Et comme K.K. est non seulement sensible aux êtres humains, mais aussi aux violences subies par la nature, elle a ajouté :
Avec la prière de protéger les forêts
Border. A Journey to the Edge of Europe, 2017, Granta Books, London
Citations : traduction libre depuis la trad. italienne d'Anna Lovisolo,
dans : Confine. Viaggio al termine dell'Europa, 2019, EDT, Torino
dimanche 29 mars 2026
samedi 28 mars 2026
Vivre : prendre langue
Le couple de l'homme qui ne sourit jamais avec la femme qui sourit toujours / JM Folon
Les langues vont et viennent, vivent et meurent, bougent et se transforment. Il en va de même avec les expressions qu'elles portent. Pour leurs locuteurs, il s'agit de prendre ou de laisser, de rejeter et d'adopter pour s'adapter. L'autre jour, j'ai entendu pour la première fois depuis longtemps : Tomber en désuétude. Adorable manière de dire le déclin, des choses, des attitudes, des mots. J'ai trouvé l'expression si jolie, que je me suis promis de l'utiliser à la première occasion. Voici donc chose faite. Ça m'a rappelé aussi : Tomber de Charybde en Scylla. Et encore : Tomber de haut.
Depuis quelques lustres en revanche, les émojis ont le vent en poupe. Ils se multiplient comme des lapins et déjà pour éviter les impairs les dictionnaires bilingues s'avèrent nécessaires. En guise de messages, ou de commentaires sur certains sites, ils prennent beaucoup beaucoup de place. L'autre jour : pas moins de vingt cœurs, vingt fois deux mains en prière, quinze pouces levés, douze smileys, plus un papillon et une île (?!?) pour exprimer une réaction positive. Ils sont aussi populaires que la truffe et font le même effet : point trop n'en faut. Avec le trop de trop, l’écœurement guette, le pouce fatigue, le sourire flanche, les mains se lassent. Pourquoi tant produire ? Dans la plupart des cas, un cœur, un sourire, un merci ne peuvent-ils suffire ?
Avec dix signes grand max, je peux en témoigner, on s'en sort très bien. On exprime sa tristesse, sa tendresse, sa sympathie, ses remerciements, les remerciements de son chien, et, honte à moi, on écourte une discussion à laquelle sans cela on ne saurait comment mettre fin.
Bref, en un émoji comme en cent, quoi que tu dises, dis-le simplement. Tu n'y perdras pas grand chose et les data center, les lecteurs, le monde enfin, t'en seront infiniment reconnaissants.
vendredi 27 mars 2026
Vivre : définir ses limites
Sposalizio della Vergine (dett.) / Girolamo da Cottagnola / Pinacoteca nazionale / Bologna
Tu te sens fatiguée. Tu te dis que tu devrais faire plus, mieux, encore, encore mieux, encore plus. Tu passes mentalement en revue toutes les tâches qu'il te reste à accomplir - une liste longue comme un bras - et tu n'en reviens pas de ne désirer que le fond de ton fauteuil parsemé de flocons et de quelques chants d'oiseaux. Ne cherche pas : le stress t'a vaincue. Arrête. Respire. Tais-toi. Pas un mot, pas un centimètre de plus.
jeudi 26 mars 2026
Vivre : la neige qu'on attend
Les busards tournent autour de la maison. La maison tremble, s'agrippe, à deux doigts de s'envoler au diapason.
Les vents se déchaînent, Bise, Joran, tous leurs tourments. Les couleurs s'enchaînent, turquoise, céladon, argent.
La vie au-dedans se déploie aussi indolente qu'au-dehors violents se font les soufflements : paisiblement, on attend.
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