vendredi 6 février 2026

Lire : traces de mères

 

 
J'ai beau y être venue des dizaines de fois, je ne m'habitue pas à sa beauté, car l'expérience du lieu offre toujours plus que ce que ma mémoire en avait retenu - une évidence majestueuse, profuse. [p.10] 
 
 
La collection "Ma nuit au musée" propose des récits qui se suivent sans jamais se ressembler, selon la personnalité de l'écrivain concerné, du type de musée qui l'héberge et des œuvres présentées. Il s'agit de découvrir à la fois l'institution et sa mission en même temps que l'auteur/e qui y passe la nuit (généralement entre dix-huit heures et sept heures du matin) pourvu d'un lit de camp et d'un talkie-walkie destiné à le connecter aux agents de surveillance. 
 
Il s'ensuit une oscillation entre exploration culturelle et confidences intimes, un enchaînement entre présent et passé, des incursions dans le bâtiment et dans la vie personnelle de celui ou celle qui écrit (le tout étant bien sûr favorisé par la solitude et les ombres, mélange de privilèges et de peurs entrelacés). 
 
(Depuis longtemps, j'ai envie de lire l'intégralité d'un livre le temps d'une nuit, passée moi aussi dans le silence et l'isolement. Je ne l'ai pas encore fait même si l'idée continue de m'obnubiler.)
 
Venir d'une mer, expérience relatée par Belinda Cannone suite à sa nuit passée au Mucem en octobre 2023 est un livre captivant : il se lit comme un roman et se révèle d'une large érudition. On y apprend une multitude de choses sur Marseille, ses migrants, son adoption immédiate du musée inauguré en 2013, une construction extraordinaire projetée par Rudy Ricciotti qui tourne le dos à la ville pour trôner face à la mer et embrasser le large. L'auteure est érudite. On le sait. En universitaire affirmée, elle a rassemblé quantité d'informations étendant son regard sur le pourtour de cette mer si particulière. On apprécie tout ce qu'elle nous raconte à propos de Camus, de Braudel, de l'Odyssée, de données océanographiques et scientifiques, des divers échanges et migrations survenus au cours de siècles. 
 
On pourrait peut-être lui reprocher de s'être  montrée trop appliquée, de ne pas avoir été suffisamment sélective en cumulant parfois des éléments comme autant de pièces d'un patchwork (craindrait-elle qu'en négligeant une partie de son travail en amont et toute la documentation rassemblée on la soupçonne d'avoir mal travaillé?) 
 
Ce qui m'a paru le plus intéressant dans ce récit, c'est la partie plus personnelle : les confidences de Belinda Cannone qui émergent dans ce retour à ses origines méditerranéennes (la Tunisie, la Sicile, la Corse). L'écrivaine, née dans la Petite-Sicile de Tunis, est arrivée à quatre ans à Marseille où elle a vécu jusqu'à ses dix-huit ans. Elle a longtemps collaboré à l'université de Corte et se sent très proche de ses racines tunisiennes et siciliennes. Bref, elle est fortement attachée au Sud, même si ces éléments n'apparaissent pas au prime abord (elle s'est choisi par exemple depuis des décennies une maison d'ancrage dans le Cotentin). 
 
Le point central du livre, me semble-t-il, tient non pas tant à ce que la chercheuse a rassemblé comme savoirs, accomplissant un travail conséquent, mais à ce qui a échappé à son contrôle. Progressant dans le récit, on prend conscience avec elle qu'en réalisant ce projet, elle s'est rapprochée de sa mère (le jeu de mot renfermé dans le titre ne l'ayant apparemment pas frappée dans un premier temps).
 
 Je n'aurais jamais imaginé, racontant ma nuit au musée, que ces pages prendraient un tour si... maternel. Les mots de mon titre le savaient mieux que moi. [p.103]
 
Longtemps, cette mère mélancolique, absente, silencieuse ("un être de fuite") lui avait paru peu importante dans sa vie et elle avait préféré, pour inspirer son écriture, se tourner vers la figure de son père.
 
Il  m'a fallu du temps pour comprendre cette chose si évidente pour moi aujourd'hui, c'est-à-dire pour faire parvenir à la conscience ce savoir "dormant" (comme on dit "un bourgeon dormant") : j'ai construit mes livres contre la mélancolie maternelle. [p.128]
 
Après avoir évoqué l'histoire de ses ancêtres migrants, les deux branches de sa famille, elle en vient à évoquer sa mère et à interroger les raisons pour lesquelles un fossé s'est créé entre elles. Elle trouve les traces de "la mère de sa mère" (elle ne l'a jamais appelée "grand-mère"), décédée lors d'un bombardement allié en mars 1943, alors que sa petite fille avait quatre ans et dix mois. Elle retrace le parcours de cette enfant, sa mère, qui n'a pas retrouvé de famille, aucune place chez son père remarié. Elle avait finalement opté pour un orphelinat tenu par des sœurs. Ayant quitté ensuite ses quatre enfants et leur père, elle s'est remariée en Corse et est en train de sombrer jour après jour dans l'Alzheimer.
 
Son cerveau m'est aussi énigmatique que celui des nourrissons, que j'imagine comme de petites éponges en train d'absorber le monde. Comment est-ce de partir de presque rien ? Et de retourner à presque rien ? Peut-être mourra-t-elle ainsi, comme la flamme d'une bougie s'éteint, lorsque le mouvement d'involution sera à son terme ? [p.148]
 
Les pages consacrées à leur relation actuelle sont d'une poignante sincérité. Elle évoque le "manque de mère" et l'impossibilité de le combler sans qu'il y ait jamais le moindre reproche ou la moindre trace de regret. C'est.
 
J'imagine facilement combien une femme (un homme) peut être bouleversée par la maladie de sa mère. Mais je n'éprouve pas de souffrance pourtant, parce que je ne l'aime pas assez pour souffrir. Je crois. Je suis très douce avec elle et je mets tout en œuvre pour que son existence soit la plus agréable possible, je l'enlace et je l'embrasse souvent, ayant pour elle la tendresse que je ressens pour toutes les personnes vulnérables. Mais je sens que quelque chose en moi n'est pas atteint. Sa mélancolie a été un obstacle insurmontable à l'amour. [p.150] 
 
 Je réalise maintenant combien il doit être difficile pour tous les écrivains concernés de se livrer - vraiment - à cet exercice, car à chaque lecture, ce sont les passages et les pages évoquant des souvenirs intimes qui me paraissent les plus réussies. Dans le va-et-vient entre parcours culturels et parcours personnels émerge toujours quelque chose de précieux et d'unique. D'inattendu.
 
Une dernière remarque : Au fur et à mesure des publications, l'exercice fourni par les auteurs me semble devenir de plus en plus complexe. On dirait qu'il s'est créé une sorte de challenge chez eux, comme s'ils devaient être à la hauteur du contrat accepté (entendre : à la hauteur des textes qui les ont précédés). Lors des premières publications, l'écrivain/e paraissait entrer dans le musée avec une certaine "naïveté", prenant le titre de la collection au mot, vivant son expérience nocturne et la transcrivant à son retour dans la foulée. Depuis, les choses paraissent plus compliquées : certains décrivent leur préparation, d'autres évoquent une précédente tentative échouée, d'autres encore leurs difficultés par la suite à rédiger. 
 
Le livre de Belinda Cannone souffre un peu de cette pression à "bien faire". Il n'en demeure pas moins fascinant, très attachant. On a envie de le relire. Et aussi de repartir à Marseille visiter "son" Mucem et de là, du haut de ses terrasses, plonger le regard au loin dans la Grande Bleue. 
 

jeudi 5 février 2026

Vivre : l'art de l'application

 
 Le vase étrusque /Victor-Etienne Symian /Musée Calvet / Avignon
 
quoi que tu fasses, concentre-toi.
quoi qu'on te dise ou te demande :
impossible de faire - bien faire - 
plus d'une chose à la fois. 
 

mercredi 4 février 2026

Vivre : se réorienter

 
Agrigente / Nicolas de Stael / collection particulière

Comme la lumière a changé! Qu'il pleuve ou qu'il vente (ou même qu'il neige au cours de matinée), c'est le soleil maintenant qui me rappelle l'approche d'un été. A quinze heures vingt-cinq précises, il sort du bois, le bougre, vient me chatouiller les paupières (aucun feuillage évidemment pour me protéger). Il m'invite à profiter du lac, au lieu de m'en détourner. Bientôt, dans quelques instants, il se mettra à jouer sur mon écran, le brouillera en le réfléchissant, me forçant au déplacement. L'affreux Jojo me taquine, refuse de me laisser tranquille. Il me dit : sors de ta coquille! Arrête de travailler. Regarde. Observe mes pouvoirs. Le paysage va bientôt s'enflammer. Les oiseaux approuvent et s'égosillentTout appelle à la légèreté. Ne reste plus qu'à sauvegarder.
 
 

mardi 3 février 2026

Vivre : qui cherche trouve (ou pas)

 
 
Entrée / Cathédrale / Pise
 
Tu cherches, tu cherches encore et ta recherche devient labyrinthique. Cet objet, banal somme toute, auquel depuis ces dernières heures tu te surprends à tenir de manière ab-so-lue, cet objet, tu l'avais entre les mains hier encore, et tu te souviens l'avoir tenu dans la voiture, cet objet, il commence à te manquer ter-ri-ble-ment (alors que tu pourrais en trouver un autre, similaire, pour relativement peu d'argent), alors tu fouilles, tu farfouilles encore et au moment où tu cesses d'investiguer, où tu te vois prête à abandonner, l'objet réapparaît comme par miracle. Et il était... dans sa place habituelle... é-vi-dem-ment, juste un peu planqué, et il se tient devant toi avec un petit air innocent! 
 
 

lundi 2 février 2026

Regarder : plaisir de découvrir

 
Annonciation / Bartolomeo Caporali / Fichier : Wikipedia
 
 
 


 Détail embrasure porte
 
On peut passer et repasser une multitude de fois 
- et regarder -
on ne verra jamais la même chose à chaque fois.
Ce jour-là, intriguée, j'ai observé les coussins - trois -
et le tabouret, et les marches conduisant au lit de Marie
- le petit livre aussi - 
Ce genre de détails - surprenants, minimes - me ravit :
il y a tant à conquérir... 


dimanche 1 février 2026

Vivre : des hauts, des bas, la vie

 
Affiche / Keith Haring / expo / Pise 2022
 

Dans la rue, elle agite les bras, on dirait une tulipe, en vert et en rose, en train d'éclore. Roses ses joues, ses lèvres, les fleurs de son pull ouvert sur un loden un peu trop large. Roses aussi ses paupières, mais pas à cause de son fard. Une ombre passe sur son regard. Elle a peu dormi. Hier, sa meilleure amie est morte d'une sale maladie, et laisse deux petits, du même âge que ses filles. Elle raconte sa vie, les tensions de décembre, ses soucis avec le bail de sa librairie. Elle raconte aussi ses projets, les changements prévus pour les mois à venir. Sous son grand manteau, elle a peut-être un peu maigri. Mais elle sourit. Elle illumine le trottoir autant que le soleil qui s'est enfin décidé à sortir. Elle irradie quelque chose qui pourrait s'appeler la Vie. Puis, elle s'envole, elle s'en va acheter des spaghettis : c'est vrai, c'est midi, c'est mercredi. Ses filles!
 

samedi 31 janvier 2026

Vivre / Voyager : la transition des saisons

 
jardins de la Chartreuse / Villeneuve-lès-Avignon
 
l'ombre est bien sûr fille de la lumière
elle défie le flou, le terne et le plat,  
elle s'agite, elle anime, elle astique, 
et ce mercredi-là, elle invitait la vie
- toute la vie - à clinquer avec éclat