27 sept. 2026

Vivre : Still life / 204

 

 
 
On les a longées durant tout l'hiver. On les a couvées des yeux quand les neiges et les intempéries ont détrempé leurs pieds. On a observé les travailleurs venus les tailler en février. Peu à peu, au fil des promenades, on a vu leurs tendres feuilles pousser, et des grappes, minuscules, contenant chacune de fines perles vert tendre se faire jour entre les vrilles avec timidité. On a tremblé lors des orages, et quand la grêle menaçait. On a caressé du regard leurs fruits jaunes et noirs, sous un soleil implacable, qui mûrissaient. On a vu s'échapper les renards parmi leurs sarments, et les oiseaux gourmands s'infiltrer entre leurs ceps entortillés. On a attendu. On a espéré. On a constaté combien les fruits se développaient avec bonheur, ils embellissaient de jour en jour, un véritable miracle de sérénité. 
Et puis un jour, la première équipe est arrivée, avec des caisses, avec des saisonniers, leurs VW bus rouillés, leurs chiens crasseux entre leurs souliers. Au bout de deux semaines, tout le vignoble du village a fini par être vendangé. Et ces raisins si blonds ont la douceur des attentes longtemps cultivées. Ils sont particulièrement doux, particulièrement sucrés. Ils ont été si peu traités. Les peaux claquent sur  la  langue, les pulpes ravissent nos papilles avec volupté.
Maintenant les plantes, lasses sous la lumière trop vive, s'affaissent comme des accouchées, rougissent, jaunissent, non sans fierté, ne demandent qu'à se reposer.

26 sept. 2026

Vivre : complètement happés

 
Street Art / Bologna
 
 
Hier, ai déboulé sur le parc de la Kleine Schanze juste au moment où midi sonnait à tous les clochers. Une lumière vive dansait sur la ville. De nombreuses chaises longues avaient été disposées sur l'herbe qui scintillait. Un endroit idéal pour se laisser aller à paresser. Soudain, un détail m'a frappée : étendues, assises ou allongées une vingtaine de personnes penchaient la nuque en avant, ignorant les carillons, gardant à l'ombre leurs écrans, indifférentes à toute autre réalité, totalement obnubilées par la virtualité qu'elles picoraient avec voracité. 
A quelques pas, et s'approchant, lentement mais surement, les moineaux et les pigeons guettaient les cartons-déjeuner délaissés et sautillaient, sautillaient, terriblement intéressés...
 

25 sept. 2026

Vivre : virer l'été!

 

 
Neuf degrés au réveil. Treize en milieu de matinée. Une jolie bise qui hérisse certains jours le lac et lui donne des allures de coq ébouriffé. Certains superposent leurs pullovers, d'autres enfilent leur anorak pour aller faire leur marché. Pour ma part, je continue de sortir avec le même top de coton noir, celui qui m'a accompagnée dans la forêt durant tout l'été. Je sens le froid, mais je n'ai pas froid. Je ne frissonne pas. Il me semble que la chaleur accumulée durant les quatre derniers mois n'est pas encore évacuée. Je plonge avec les canards dans une eau à dix-huit degrés. Je suis comblée.  
  

24 sept. 2026

23 sept. 2026

Lire : les mots d'Irène

 
 
 

De quoi ai-je hérité, moi, sans recevoir d'héritage ? Quelle est la forme de cet héritage sans propriété ni capital mesurable ? [p.12]
Certains traduiraient ma posture en termes de transfuge ou de transclasse. Je ne suis pas sûre qu'enfermer une trajectoire vivante dans cette notion aide vraiment à comprendre.  On ne passe pas d'un camp à un autre, on ne fuit pas forcément, en tous les cas on ne fuit pas tout. On avance, on transforme, on métamorphose ce que l'on a vécu avec ce que l'on vit. On traverse. On traverse des situations, des périodes, on passe, mais il y a toujours des ponts. Les ponts sont plus ou moins accessibles, plus ou moins longs, les franchissements plus ou moins dangereux, plus ou moins heureux, plus ou moins visibles, mais ils sont là. [p.159]
Irène Fenoglio est une chercheuse, une directrice de recherches émérite en sciences du langage au CNRS. C'est aussi une travailleuse manuelle, pratiquant la sculpture sur bois. Elle n'est pas une romancière, ni une poétesse. "Tout héritage est une métamorphose" se présente comme un livre à part, ni une autobiographie, ni un texte sociologique. A travers lui, son autrice souhaitait écrire : "aux cendres éparpillées anonymement de [son] père et de [sa] mère."[p.19] 
 
En retraçant la trajectoire de ses parents, des "gens de peu" (selon l'expression arrogante d'un jeune président de la République), des gens "simples", "qui ne sont rien", Irène Fenoglio leur rend un vibrant hommage. Elle parle de leurs régions d'origine, deux vallées montagnardes du Piémont, de leurs ancêtres, de leurs maisons natales, de leurs exils et de leurs conquêtes. Elle décrit avec des mots sobres et dans un style épuré leurs misères et leurs luttes, les inévitables adversités qu'ils ont rencontrées, comme les ont rencontrées tous ceux qui sont pauvres et ne veulent plus l'être, ou dans tous les cas, veulent éviter que leur pauvreté ne se transmette à leurs enfants. 
 
Le livre est parsemé de plusieurs photographies en noir et blanc. Le portrait des parents. Quelques photos de famille. Un bol qui servait de moule à fromage. Des lunettes avec leur étui en bois poli. Une chatière construite il y a plus d'un siècle par un grand-père sur une maison de montagne (symbole d'une bienveillance "écologique" envers la nature environnante). Des êtres et des choses modestes que l'autrice entend mettre en évidence et, à sentir sa fierté d'en être l'actuelle détentrice, on mesure toute la richesse de cet héritage. 
 
Cet ouvrage contient de  très  belles pages sur les maisons. Irène Fenoglio retourne voir celles des origines. Quand l'occasion se présente, elle n'éprouve toutefois pas le besoin d'acquérir celle où sa mère est née. Elle n'a pas besoin de "posséder" matériellement un lieu. C'est par d'autres biais que la transmission se fait. 
Lors de mon dernier passage la maison était à vendre. Des clopinettes. L'idée de l'acheter m'a traversé l'esprit. Mais pour quoi l'acheter ? Qu'aurait ajouté la possession de ce lieu ? Sa propriété ne m'en aurait pas rendue plus héritière, moi qui l'avais déjà reçue en moi, cette maison, au rythme des souvenirs répétés de ma mère, moi qui avait pu entendre son émotion quand elle en parlait. Il ne s'agit pas de retenir exactement un passé qui en m'appartient pas, ou pas directement. Revoir suffit. [p.65] 
 
Ce récit présente le minutieux travail de (re)valorisation effectué par une femme universitaire qui vit confortablement dans le XIIIe arrondissement de Paris et qui en même temps affirme haut et fort son attachement à son milieu familial. D'autres écrivaines issues de  milieux ouvriers ou paysans, comme Annie Ernaux ou Marie-Hélène Laffont, ont déjà - et très bien - écrit des textes en référence à leurs origines. Mais il y a ici quelque chose de particulier, me semble-t-il : il ne s'agit pas de littérature, ou pas vraiment, mais de témoignage. Dès lors, ce que le récit cède en élégance il le gagne en émotion. 
Le ton frappe par sa sincérité (Irène Fenoglio n'hésite pas à évoquer les défauts de ses parents et leurs failles éducatives. Elle évoque à de nombreuses reprises le travail psychanalytique qu'elle a dû entreprendre pour faire face à ses divers nœuds intérieurs). Les dernières pages sont particulièrement intéressantes, qui traitent des "racines", un terme dont l'autrice se méfie :
Tous, nous venons d'ailleurs de là où nous sommes, ici et maintenant. Tous, nous venons d'ailleurs. [p.196] 
Hériter, ce n'est  pas retrouver des racines que nous n'avons pas, nous humains. La transmission se passe ailleurs. L'héritage de biens matériels n'est pas indispensable, ni essentiel. Certes, l'émotion peut s'accrocher à un lieu, une maison, un pays. Certes, nous pouvons nous ancrer dans un lieu aimé ou utile, selon les événements et le rythme qu'ils imposent à notre vie; mais nous ne nous y enracinons pas; nous nous posons, nous jetons l'ancre. Et un jour, on lève l'ancre, on repart, ou on revient, peu importe. L'ancre est là pour imprimer la possibilité du mouvement. [p.197-198] 

Cette prise de distance par rapport à la notion d'origines donne lieu à pas mal de réflexions. Suivant notre trajectoire dans le sens d'une "ascension" trahit-on ses origines ? Faut-il venger ceux dont nous sommes issus ? Que fait-on des choses du passé, pour nous, pour ceux qui nous suivrons ? Sommes-nous tenus de transmettre, que choisissons-nous de transmettre, que nous permet-on de transmettre ? Tant de questions essentielles, tant de réponses complexes dont on garde les échos une fois le livre achevé. Du grain à moudre tandis que nous n'en finissons pas de nous sentir héritiers. 
 
 
 

22 sept. 2026

Lire : laisser aller total, art magistral

 
Anvers / 1988 / Harry Gruyaert / Le sens du lieu / Rencontres d'Arles 2026
 
 
Se permettre de rien faire. Se poser dans le calme d'une après-midi déserte, scandée par les heures martelées au clocher, par quelques insectes nullement belliqueux, plutôt paresseux, par des moteurs abandonnant leur vocation de ronfler pour gentiment se laisser rouler. Demeurer un instant attentive au soleil badinant à travers les branches. 
Sentir autour de soi la densité du silence, perméable à quelques appels lointains, des murmures de branches frôlées, des pas appuyés de coureurs sur la chaussée, trois fois rien, juste une après-midi pour respirer, installée dans le fauteuil jaune, aussi jaune que les tiges dehors en train de se déshydrater. Ressentir comme un appel à recevoir. Être prête à accueillir.  
Commencer par la couverture, relire la quatrième et parcourir les dédicaces, accorder une attention toute particulière aux épigraphes, et puis là, exactement là, comme devant une mer, plonger dans  la lecture.
 

21 sept. 2026

Vivre : prise pour cible

 
Buste de femme ou de marin / Pablo Picasso / Musée Picasso-Paris
 
Elle raconte d'une voix défaite qu'elle s'est fait agresser. Elle s'est pris des insultes de plein fouet. Comment l'apaiser ? Cette pluie d'injures, ces incivilités, comment lui expliquer qu'elle n'y est pour rien, qu'elle n'est pas concernée. Elle se trouvait juste par hasard et au mauvais moment devant un sujet frustré. Ce n'est pas à elle qu'il s'adressait, c'est aux manquements de sa misérable réalité.