30 juil. 2026

Voyager : cité idéale

 

 
C'est un village (en fait : une petite ville) où le temps semble s'être arrêté. On y dîne dans des palais du XVIIe, on y déjeune dans des cafés aux plafonds voûtés dont la tenancière est prête à vous réserver vos brioches préférées pour le lendemain matin (préférez-vous crème, vanille, confiture ou amande?) Ici tout est lent, tout le monde semble prendre son temps, ce qui n'empêche nullement les choses d'être faites et même très bien faites. Les glaces préparées sur place ont des saveurs d'enfance retrouvée, on hésite toujours entre gobelet ou cornet, avec une préférence pour le trio noisette, pistache, chocolat, un mix à tomber. Dans ces ruelles du centre, on peut venir faire du lèche-vitrine en toute sécurité : malgré des prix ridiculement bas, les devantures ne présentent que des vêtements qu'on ne se verrait jamais porter (qui auraient éventuellement tenté notre grand-mère dans les années 1970). 
Les jours de marché la ville habituellement assoupie (ici, un coup de klaxon revêt des allures d'incident à commenter) la ville, donc, semble légèrement s'agiter. A huit heures, certains commencent leur mise en place. Quand sonnent neuf coups aux clochers environnants les clients entreprennent de se presser. Il doit y avoir en tout une petite dizaine de stands, lesquels ne reçoivent que des habitués. On se salue. On prend des nouvelles des uns et des autres. On se fait conseiller. Deux ou trois paysannes de la région débarquent avec leur foulard noué autour de la tête, on dirait qu'elles ont volé une heure à leur journée de travail pour venir s'acheter des chaussures confortables auprès de leur vendeur attitré. 
Ce n'est pas qu'ici on soit hors du monde. On y trouve le wifi, des voitures électriques, des sites Insta, de la domotique à technologie avancée. C'est juste qu'on s'en tient légèrement à l'écart, qu'on est d'accord de suivre, mais en faisant un pas de côté, en prenant en compte la continuité. Dans cette petite ville on voudrait prendre de grandes vacances. Pour lire, écrire, vadrouiller. Visiter à son rythme, à rebours des circuits VTT, s'écartant des vignobles commentés, des lounges et des boîtes à clefs. Une ou deux semaines à mener un rythme doux, dégustant des fruits mûris à proximité, savourant des plats de la tradition lentement mijotés. 
Les vacances idéales sont peut-être ici, me suis-je dit l'autre jour en contemplant rêveusement les pierres de mon église préférée, du remploi savamment ajusté. Je crois que je ne tiendrais pas plus d'une quinzaine de jours au milieu de tant de tranquillité. J'aurais peur de m'assoupir à tout jamais. Mais quelques jours hors contraintes, sans me presser ni me faire bousculer : le bonheur assuré.
 

29 juil. 2026

Vivre : faire avec

 


 Faire avec : 
1. Accepter, se résigner (idée de soumission, souvent assortie du verbe devoir)
2. Composer avec une situation compliquée ou inattendue, sans pouvoir la changer 
Pourrait donc comporter deux sens très différents : la passivité ou la créativité.
Contient en conséquence tous les défis rencontrés au cours d'une vie : 
se construire une route unique avec les pierres trouvées sur son chemin
 
 

28 juil. 2026

Vivre : suivre sa pente (en montant)

 
Devant la fenêtre (détail) / Achille Lauzé / Ass. Amis Petit-Palais / Genève
 
 Durant ces jours caniculaires
me voici remise à la couture
rien à redire, je m'améliore : jour 
après jour, jamais les mêmes erreurs 
 


27 juil. 2026

Vivre : dimanche, silences

 

 Silenzio! Hanno chiuso le verdi
persiane delle case.
Non vogliono essere invase.
Troppe le fiamme
della tua gloria, o sole!
Bisbigliano appena
gli uccelli, poi tacciono, vinti
dal sonno. Sembrano estinti
gli uomini, tanto è ora pace
e silenzio… Quand’ecco da tutti
gli alberi un suono s’accorda,
un sibilo lungo che assorda,
che solo è così: le cicale.
 Umberto SABA / Meriggio d'estate / in : Il Canzoniere (1921)
 
C'est le grand vide de l'année. Les derniers partis tôt ce matin ont croisé les premiers rentrés, épuisés, pas vraiment prêts à se montrer. Les oiseaux se sont lassés de s'égosiller. Sur les routes et les chemins déserts tremble un soupçon de poussière. Un chamois à l'aube nous a toisés, étonné de notre présence sur ses terres. Les couleurs se sont une à une effacées. L'air s'est densifié. Des branches soulevées, des senteurs de lavande fatiguée, des feuilles penaudes qui se penchent sur nos conversations étriquées. Tapis dans l'ombre, le chien soupire et s'endort. Sur le lac deux immenses ballons roses s'amusent. Entre rien et rien à perte de vue les bras se lèvent et retombent. C'est la nage à peine trop fraîche, à peine trop hérissée de cette mutique journée.
 
Silence! On a fermé 
les persiennes vertes des maisons.
Elles ne veulent pas être envahies. 
Les flammes de ta gloire
sont démesurées, ô soleil.
Les oiseaux murmurent à peine, 
puis se taisent vaincus par le sommeil. 
Les hommes semblent avoir disparu,
tant il y a de paix et de silence...
Quand soudain, de tous les arbres
monte un son, un sifflement assourdissant
qui ne peut être que celui-ci : les cigales.  
  (traduction libre)
 

26 juil. 2026

Vivre : ces étés-là, au Frioul

Portrait d'une petite fille italienne  / Civita d'Aretino 1890 / Marie Kroyer / Skagens Kunstmuseer / DK
 
 soudain, sous les sapins, tandis que les enfants se renvoyaient  mollement leurs balles,
le moniteur sur son banc encore plus mollement motivé à les entraîner, le glaçon 
dans le crodino qui fondait lentement au fond du verre toujours plus pâlement orange, 
les souvenirs d'anciens étés sont remontés, effleurée par l'image des gelati à trente lires, 
les cousines qui avaient déjà appris à lire, et ce savoir, ma rage totale de me sentir exclue, 
l'impossible coucher malgré la nuit depuis longtemps tombée, les courses sur les places, 
les parents oubliés, comme une évidence d'éternité, jamais jamais cet été ne finirait, 
et pendant tout ce temps, sous les sapins, les balles, sur la terre battue qui résonnaient 
qui résonnaient, qui résonnaient comme les pièces de dix lires sur le comptoir des glaces...
 
 

25 juil. 2026

Vivre : à géométrie variable

 
 
Double portrait de Marie et P.S. Krøyer / Skagens Kunstmuseer / Danemark

Complémentarité de couple :
elle toute en pointes et en aspérités
et lui qui ne cesse d'arrondir les angles
 
 

24 juil. 2026

Vivre : ce sentiment de l'été

 
Clotilde sous un parasol / Joaquìn Sorolla / Museo Sorolla / Madrid
 

Le sentiment d'être en vacances est curieusement rare... pouvoir y accéder, à n'en pas douter, c'est tout un art. Un état d'esprit, une manière d'être au monde et de se laisser porter par la félicité. On peut partir, on peut revenir, sans pour autant avoir fait l'expérience de cette ouverture. Il ne suffit donc pas d'avoir des vacances, de se payer un départ, de pouvoir en rentrer en montrant des images et d'en parler autour de soi, il ne suffit pas d'endosser le rôle du vacancier pour éprouver le bonheur de se défaire de ses ornières. 

Le sentiment d'être en vacances peut vous surprendre n'importe quand. Il n'a rien à voir avec des attentes, ni une certaine durée ni avec des photos sur papier glacé. Il suffirait en fait de se laisser aller, de décrocher. Durant une heure, une après-midi, durant un jour, ou même l'espace d'une brève rencontre, un paysage, une personne ou un rosier. C'est une expérience que rien ni personne ne peut vous enlever. Il est rarement question de faire, il est question d'être. Se tenir là, présents, et se laisser happer par les mille séductions de l'été.