mercredi 4 mars 2026

Lire : à qui appartiennent les maisons ?

 


 
Croiser quelqu'un, au hameau, est un petit événement. On a peu l'habitude, ici, d'avoir devant les yeux une figure étrangère à son quotidien, en proie aux récits d'une autre existence. Arrivés à même hauteur, les corps gagnent les fossés, pétrifiés par l'intimité du moment. Les conversations internes s'interrompent, les souffles cognent aux oreilles. On passe et c'est comme si on se rentrait dedans. On s'arrache un regard, la poitrine armure, on emporte l'image de l'autre, sa présence qui pendant quelques secondes a déchaîné le monde, avec soi. [p. 29]
  
Une jeune femme, la trentaine, vit seule avec sa chienne, dans la maison où sa grand-mère l'a élevée. Elle y mène une vie fruste, rude, rugueuse, rythmée par les saisons, les surgissements et les disparitions de la lumière, les événements d'un quotidien hors civilisation : une piqûre de moustique, un héron en putréfaction dans l'étang, la biodiversité originelle de ce lieu à part, mais pas si éloigné, toutefois, d'un hameau, d'un bourg, d'une départementale. 
 
De l'autre côté des collines, les reliefs changent. Les crêtes reculent, les vignes rayent les coteaux. La chaussée s'élargit, les virages cèdent la place aux lignes droites bien tracées, aux ronds-points en chapelets, aux restaurants routiers, aux entrepôts. Des camions circulent en sens inverse, leurs phares énormes, cabines décorées aux néons, volent au-dessus des pares-brises. [p.122]
 
On est juin. L'été prend ses quartiers. Viennent perturber cet équilibre retrouvé après la mort de l'aïeule une suite de lettres comme autant d'alarmes, de plus en plus pressantes, les unes signées Y. (le père, très absent, mais aussi très désireux de vendre), les autres provenant d'Anna, la demi-sœur, d'un notaire, des propriétaires mitoyens intéressés à racheter le dernier tiers de la bâtisse. 
 
15 juillet. Chère Emily, Je reviens vers toi suite à mon courrier du 13 juin auquel tu n'as pas répondu. Nous nous sommes renseignés au sujet de la vente. Une mise aux enchères représente un manque à gagner pour nous tous. Il faut qu'on arrive à se mettre d'accord. Je comprends que ce soit difficile pour toi, mais ce n'est pas parce que tu  vis dans cette maison depuis des années qu'elle t'appartient. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est la loi. [p.49]
 
Tout le récit tient en ces quelques éléments : un biotope comprenant une humaine et sa chienne, une maison de famille où l'héroïne a été recueillie alors que le père devait "refaire sa vie", des animaux, des insectes, des volatiles, des arbres, de l'eau suivant son cours, quelques rares incursions dans le monde socialisé (surtout pour en fréquenter la pharmacie). Très peu de personnages : une agricultrice,  présence voisine et employeuse occasionnelle, sa chienne, qu'on stérilise. Et ce danger, toujours plus présent, toujours plus menaçant : la vente, l'argent, le besoin de rendement.
 
 
Ce qui frappe ici, c'est l'écriture, précise, crue, qui détaille, cisèle et sculpte le réel, se focalise sur le tout petit, dézoome sur le plus grand. Une écriture toute en descriptions, dépourvue de dialogues, ou alors intégrant les dialogues dans  les descriptions, comme s'ils étaient fondus dans le reste, au même titre que le vent, les cris, les aboiements. Les composants se retrouvent tous relégués au même niveau, des sensations, des palpitations, la vie, le vivant. 
 
La petite femelle s'éveille. Le nid est chaud autour d'elle, ses sœurs araignées s'agitent, mangent les gaines cotonneuses. Elle les imite, suce les protéines, le goût de celle qui l'a mise au monde. [...] La petite femelle s'éveille, à nouveau. Le soleil touche son dos, la toile tangue dans l'air. Elle escalade le corps de ses sœurs, quitte la couche collective. Le gel coule sur ses entrailles, bâtit pour elle un chemin élastique. Elle balance, glisse, gravit, le monde culmine sous ses griffes. Elle décolle de sa filière, laisse le vent la prendre. [p.174]
 
Par-dessus tout, ce qui m'a éblouie dans ce récit, c'est l'aptitude à rendre compte des lieux et de leur rôle fondamental sur les êtres qui y évoluent en interaction pour y trouver leur place. Leur importance qui semble trop souvent échapper aux humains, imbus de leur prétention à envahir et à soumettre. L'autrice, s'attachant à décrire ce qui est - et que si souvent on ne remarque pas - décrit aussi bien le prétendu "environnement" que les lieux dominés par la présence humaine, hameau, village, habitat doté de lotissements.
 
Il est possible que l'on puisse s'ennuyer au fil de ce roman, dépourvu qu'il est d'intrigues et d'ancrages technologiques. Il est possible qu'on renâcle à aller de l'avant, en le trouvant exigeant dans son insistance à décrire les choses de la vie. Pour ma part, il m'a fascinée, emportée, comme m'avait happée autrefois Un balcon en forêt, Certes, l'époque, les dangers ne sont pas les mêmes. Dans le livre  de Julien Gracq, la menace, c'était la guerre, l'invasion, la violence. Mais on y retrouvait, comme dans Les Habitantes, la menace contre une vie de prédilection, une maison protectrice, le besoin d'un cocon, d'un abri, d'un lieu où déployer ses ailes. 
 
On referme le livre. On repense à l'histoire. Une histoire banale, somme toute, mais également essentielle. On se demande : à qui appartiennent les lieux ? qui a le droit d'y vivre ? et si c'était les liens, de tendresse et de complicité, qui fixaient ce droit ? Heureusement, un personnage secondaire, Anna,  la petite sœur, détient 25% de ces droits. Autant dire que son rôle n'est pas si secondaire que ça ...
 

mardi 3 mars 2026

Vivre : ainsi soit-il!

 
San Girolamo nello studio / Colantonio / Museo Capodimonte / Napoli
 
 
Ces gens surmenés à qui on remet un manuscrit pour révision et qui le retournent rougi, barré, au premier chapitre et au dernier, 
quelques synonymes insérés, trois fois rien, juste pour signifier qu'ils l'ont arpenté et accompli leur mission. 
 
 

lundi 2 mars 2026

Vivre : le temps du rangement

 
De Seta azul Medianoche / Soledad Sevilla / coll. Famiglia Cortina
 
 
quoi que tu fasses : 
range, remise, débarrasse.
remets tout à sa place
que tout redevienne lisse
que chaque chose laisse 
à toute nouvelle chose
une possible place 

dimanche 1 mars 2026

Vivre : les transitions

 
L'arrivée des moissonneurs dans les marais pontins / L. Robert / MAHN / Neuchâtel
 
T'as combien de printemps ? Pas mal, assurément. Mais le plus époustouflant, avec le printemps, c'est qu'on a beau le connaître, l'attendre - un vieil ami parti en voyage dont on espère le retour impatiemment - il est toujours aussi surprenant. Comme printemps rime avec renouvellement, le lascar se trouve toujours de nouveaux déguisements. Il n'arrive jamais le jour ni l'heure où on l'attend, se joue des prédictions, s'infiltre entre deux flocons, s'avance entre mille tourbillons, à la faveur de trois rayons. 
Oui, le débrouillard plonge comme une épidémie sur les gens et les surprend. Aujourd'hui la ville était en proie à la maladie jolie du printemps : une fièvre et des éruptions, des boutons, des bourgeons, des montées d'excitation, sans compter les rougissements, des sourires éclatants, des bouquets débordants, des regards bienveillants. Il nous a valu quelques heures d'enthousiasme et d'enjouement, des échanges charmants. Hélas! 
... quelques heures plus tard, l'affreux, le malotru, s'en est allé, s'est évaporé, s'est fait la malle, a mis les voiles comme un mal élevé, et le monde s'est retrouvé dépité, sous les nuages et les déversements, saisi de tremblements, guéri de la douce maladie, certes, mais un peu sonné, un peu malmené, et tout disposé à récidiver aux prochains signes de contagion.
 

samedi 28 février 2026

Vivre : des trésors à portée de soi

 
Installation JM Othoniel / Château Lacoste / Le Puy Sainte Réparade
 
 
 Le monde, de plus en plus fou, de plus en plus complexe,
 heureusement, les arbres...
plus tu cherches à tout ce chaos un sens et plus celui-ci t'échappe 
heureusement, les arbres...
à n'y rien comprendre, à en perdre son latin et tout le reste
 heureusement : les arbres...
 
 

vendredi 27 février 2026

Voir / Entendre : les filles épicées

 

 

Quand j'ai vu pour la première fois "Les Feuilles mortes", en septembre 2023, je me souviens être sortie de la séance vaguement déçue. Je n'avais retrouvé dans ce film ni la beauté lacérante de "l'Homme sans passéni la profondeur humaniste de "L'autre Côté de l'Espoir". Bref, j'étais rentrée en me demandant ce qui avait pu lui valoir le prix du Jury à Cannes  et je l'avais relégué aux oubliettes. 
Mais, hier soir, en suivant les parcours d'un homme et d'une femme sans âge, deux êtres cabossés qui traînent derrière eux un passé lourd et doivent se coltiner une vie de précarité, j'ai été immédiatement conquise. Il est question à la fois d'une narration ancrée dans l'actualité (les nouvelles de la guerre d'Ukraine sont relayées par les transistors qu'écoutent les personnages et ajoutent à leur tristesse) et en même temps il pourrait s'agir d'une histoire intemporelle, une histoire d'amour entre deux solitaires, avec des décors issus des sixties, des dialogues minimalistes, des travailleurs exploités et des présences fascistes. Tout concourt à rappeler les grands classiques du cinéma, dont on aperçoit les affiches derrière nos anti-héros se retrouvant de manière répétée devant une salle : le néo-réalisme italien, les films de Godard, les références à Charlie Chaplin, et soudain ce scénario épuré m'est apparu comme terriblement original et poignant.

Enfin, ce qui caractérise cette œuvre, c'est le fait que les chansons et la musique occupent autant de place que les dialogues pour soutenir la trame. A la fin du générique, je suis allée chercher qui sont les deux filles qui chantent une mélodie entêtante et mélancolique dans le bar où Holappa, le protagoniste alcoolique, écluse son spleen en fin de soirée. C'est ainsi que j'ai découvert le groupe Maustetytöt  (Spice Girls en finnois ) constitué des sœurs Kaisa et Anna Karjalainen, qui avaient déjà connu un certain succès en Finlande quelques années avant le tournage et auxquelles Kaurismaki a fait appel pour participer à l'illustration sonore des Feuilles mortes. Depuis, cette mélodie toute simple, aux paroles saisissantes ne cesse de ramener les images du film à ma mémoire. 
 

jeudi 26 février 2026

Vivre : faire place au présent

 
 
Méditation en cobalt / 1997 / Fabienne Verdier / Musée Cernuschi / Paris

 
L'art de l'essentiel :  de tous les arts, probablement le plus difficile