jeudi 12 mars 2026

Vivre : dix heures quinze, numéro onze, premier étage

 
Il famacista (o il dentista) / Pietro Longhi / Gallerie dell'Accademia / Venezia
 
 
Tout compte fait, il n'y avait rien de si difficile : 
pendant trois heures garder la bouche bien ouverte,
respirer et le laisser traiter le problème à la racine.
 

mercredi 11 mars 2026

Vivre : slaloms

 
 
Spider Couple / Louise Bourgeois / Musée Louisiana / Humlebaeck
 
Une compétence à conquérir et à consolider sans cesse : détecter les toxiques et les éviter comme la peste
 
 
 

mardi 10 mars 2026

Vivre : la puissance des fleurs

 

 
Il y a des jours, face au monde et aux nouvelles, exaspérés, indignés, on a envie de lever les yeux au ciel. On élève le regard et... là... là, on aperçoit les fleurs, de simples et extraordinaires fleurs. Des présences, des voiles, des mouchoirs, des mains tendues par les arbres pour consoler nos cœurs. Les fleurs sont toujours les mêmes, d'année en année, toujours les mêmes couleurs. Pendant longtemps, on a trouvé normal, tellement normal qu'au sortir de l'hiver, les branches nous offrent ces fleurs et que leurs pétales s'imposent sur le ciel enchanteur.
Maintenant, on s’extasie devant la ténacité de ces fleurs, devant leur insistance à tenir toujours le même langage, affirmant encore et encore la nécessité de la douceur.

 

lundi 9 mars 2026

Vivre : Still life / 190

 
 

 
Il fait beau. Il fait trés très beau. Cela pourrait me donner une folle énergie : jardiner, astiquer, bricoler, tant de choses à faire pour toute la maisonnée. Au lieu de quoi, je passe de longues après-midi allongée à lire ou à observer la forêt. Rien faire me paraît la plus saine et la plus adéquate des occupations. Car rien faire ce n'est pas rien. C'est une sacrée compétence, qui permet au corps de se reposer, à l'esprit de divaguer, aux idées d'aller et venir en toute liberté. Aujourd'hui, j'ai rêvé d'un départ dans un lieu béni des dieux dont le calme saurait m'enchanter et je me suis souvenue d'un des plus jolis moments de l'année 2025 : c'était à la fin d'un repas à La Cerqua, un repas tout en harmonie et en simplicité, des légumes du jardin, une mamma en cuisine, un poêle en fonte pour tempérer. Au moment de régler l'addition, je leur ai fait remarquer qu'ils n'avaient pas pris en compte le café (une minuscule moka usée apportée à table et versée dans un dé à coudre, un défi au monde unifié des capsules et des multinationales). Non, non, le café est offert, m'a-t-on répondu, et ce présent fut la meilleure manière de clore la soirée.
Rien faire et me souvenir d'une cafetière ont été aujourd'hui mes principales activités.
 
 
 

dimanche 8 mars 2026

Vivre : des champignons et des hommes

 
 
paysage des Langhe
 
On trouve désormais du « brie fourré saveur truffe » chez Lidl, de la mayonnaise à la truffe chez Monoprix, et des gougères à la truffe blanche chez Leclerc. Il n’y a que la truffe qui ne soit pas à la truffe, puisque l’invasion est surtout celle de la « saveur truffe », voire, pire, de l’« aromatisé à la truffe ». Dans le cycle de vie du luxe – rare, envié, copié, saturé, ringardisé –, que le saumon fumé a déjà connu, le « à la truffe » entame sa grande glissade et c’est la revanche des anti-truffe, désormais autorisés à dénoncer sa saveur qui écrase tout.
 
Il y a vingt ans, un jour dans les Langhe, notre voisin agriculteur qui aimait partir à l'automne sillonner la campagne avec le petit roquet qu'il avait patiemment dressé, a sonné chez nous  pour nous inviter au restaurant. Il tenait dans une boîte Tupperware quelques cailloux blanchâtres à l'odeur entêtante qu'il nous a présentés fièrement. Nous avons ce soir-là mangé l'intégralité d'un simple (et délicieux) repas piémontais sur lequel le gérant râpait abondamment les fameux champignons. Nous avons tout dégusté et chaudement remercié le voisin pour sa générosité. Je crois que ce soir-là j'ai avalé assez de truffe pour des décennies.
Je n'aime pas trop cet Tuber magnatum. C'est un peu comme le choux de Bruxelles ou le vin jaune, si je dois, je ne refuse pas, mais je ne vais pas m'empresser d'en demander. Quand j'ai parcouru hier l'article du Monde sur l'omniprésence de la truffe dans l'alimentation, ingrédient luxueux dont l'invasion vire à la saturation, je me suis sentie moins seule. Je dois dire que la déferlante de truffes qu'on trouve dans le commerce me stupéfie (y a-t-il vraiment dans nos sols autant de truffes que cela ? ). De  plus, le cérémonial que font certains dans les restaurants aurait tendance à me faire rigoler : arrivée du serveur avec trois cailloux sur un plateau de cristal, une précieuse balance pour mesurer au plus juste le gramme acheté, regards silencieux et scrutateurs de la tablée, des paroissiens à l'heure de la communion ne seraient pas plus concentrés. 
Dans ces  moments, je me demande : Qu'est-ce qui se cache donc derrière l'effet "truffe" de notre alimentation ? Quels besoins est donc censé assouvir ce malheureux champignon ? La chronique (savoureuse) de Guillemette Faure aide à répondre à la question.
 

 

samedi 7 mars 2026

vendredi 6 mars 2026

Habiter : voir / être regardé

 
Venise / printemps 2014
 
Selon certaines croyances ancestrales, le monde sent notre regard et nous le renvoie immédiatement en retour, y compris les arbres, les buissons et mêmes les rochers. Si vous avez déjà passé une nuit seul, dans une forêt tropicale ou dans un bois, vous savez certainement que la qualité de votre regard et de votre être est perçue et connue au-delà du monde humain. Vous avez certainement senti que vous étiez vu et connu tel que vous êtes réellement, et non tel que vous vous voyez normalement, et vous vous faisiez intimement partie de ce monde, unique, animé et sensuel, que cela vous plaise ou non.  Jon Kabat-Zinn / L'éveil des sens / Les Arènes / p. 143
 
Quand je lève les yeux, lovée dans mon fauteuil, je sens une multitudes de présences émanant de la forêt : dans les branches, sur les barrières brinquebalantes, sous les feuillages qui se partagent à part égale le pré avec des primevères. Nous vivons avec les oiseaux, ils sont nos plus proches voisins. Ils connaissent probablement bien plus de choses sur nous que l'inverse. Ils nous ont fait place. En échange, nous leur avons tendu des branches de prunier, des graines et de petites maisons qui se déteignent au soleil. Nous nous efforçons de faire avec leur insatiable curiosité (et parfois leur insatiable voracité).
L'appartement derrière chez nous - auquel nous tournons le dos sans jamais le voir - ne cesse de trouver preneur. A vrai dire : preneurs. Les gens le prennent et s'en déprennent. On s'est longtemps demandé pourquoi. Quelle pouvait être la raison de ces impossibles attachements, de ces inéluctables détachements. L'appartement s'est élevé, je crois, hors sol. Il a été pris dans une pente goudronnée, encerclé dans du béton, figé face au paysage. Un spa, mais aucun abreuvoir. On y a rasé la moindre présence de vie - fleur, terre, arbrisseau. Il est le fruit d'une invraisemblable arrogance envers la vie qui depuis toujours s'écoulait ici. Or, la vie n'aime pas l'arrogance. Si bien que l'appartement est pris et aussitôt délaissé par ceux qui n'ont pas su percevoir sa triste absence de connexions.