14 août 2026

Vivre : la balade de 17 heures

 
Cathédrale de Sienne
  
Dans un monde d'exécution immédiate, tout devient urgent, prioritaire, les tâches ne sont plus hiérarchisées. Tout déboule, tout le temps, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, 365 jours par année. Tout va vite, très vite, tout invite à accélérer, plus le temps de différencier. Mais... heureusement...
... au soleil couchant, la forêt, qui se déploie avec l'ampleur des cathédrales... et le pic, le pic caché dans quelque branche, qui martèle notre besoin de sérénité... 
 
 

Voyager : ces êtres, sur notre chemin

 


Sur la piste d'athlétisme, au cœur d'un village de montagne balayé par une brise paisible, l'homme a débarqué en hurlant à son fils de se dépêcher. Posté sur son Segway dernière génération, il avait manifestement besoin de se défouler. Il s'est mis à foncer comme un dératé. Il fonçait et poussait son bambin de trois ans à courir sur son petit vélo toujours plus vite, toujours plus fort. Quelques instants plus tard, l'individu était affalé devant un camping-car XXL, long comme un autobus, pourvu d'une antenne satellite multifocus. Il parlait haut et fort, tout en donnant des ordres à son berger allemand. Il était parti en emportant tout ce qui faisait sa vie : son clébard soumis, sa télé à 300 chaînes, son matos exhibé, sa vie à crédit. 
Qu'est-ce qui pousse quelqu'un à frimer ? Personne ne le regardait. Les randonneurs admiraient la forêt, les enfants s'amusaient dans leur cabane, les joueurs de tennis se renvoyaient poussivement leurs  balles. Bientôt l'homme partirait, ses agitations seraient absorbées, se perdraient parmi les mélèzes, et lui passerait une grande partie de ses vacances à empiler les kilomètres, à tenter de parquer son engin loué, à courir sur son Segway. Il rentrerait à la maison avec peut-être quelques griffures, un tôle cabossée, des photos de lui sur sa trottinette à clignotants intégrés. Dans sa boîte à lettres, il trouverait des factures, qu'il tenterait d'oublier, puis s'efforcerait de payer.
 ***
 
Ils étaient trois, attablés à la terrasse : un grand-père manifestement atteint d'Alzheimer, une grande fille de trente ans qui lui hurlait dans les oreilles des choses dont il ne se souvenait jamais et la mère absente qui se faisait oublier. Ils ont répondu à notre salut par un long regard ahuri. Ils avaient tous les trois les mêmes yeux de bovin alangui. Puis ils ont commandé une entrée pour trois qu'ils ont photographiée pour envoyer un Whatsapp à la famille et deux portions de pâtes, photographiées elles aussi, qu'ils se sont partagées. Quand ils ont terminé leur eau minérale, ils ont demandé l'addition en précisant au gérant qu'ils étaient déjà venus l'année dernière à Noël. C'était sans doute leur sortie de l'année. A 21 heures, ils se sont levés et sont partis, la fille qui hurlait, le vieux qui contestait et la mère qui se taisait.
 
  ***
 
Parfois, les départs sont faits de micro-rencontres, d'atmosphères ténues, des échanges impalpables, qui peuvent créer des bulles de bonne humeur, ou donner envie de regarder ailleurs. Des ambiances qu'il s'agit de détecter, assez vite, pour décider de partir ou de se laisser charmer. Car ces bulles sont fragiles. L'arc-en-ciel couronnant une banlieue plutôt désolée et lui conférant une touche de magie que personne ne remarque peut se dissiper à tout moment. 
(La serveuse tout appliquée refusant de déposer notre commande avant d'avoir soigneusement nettoyé la table, s'enquérant du nom de notre chien, apportant de l'eau, souriant aux passants, manifestement heureuse d'être là, à travailler durant une torride soirée d'été. Juste heureuse. Juste là. Petit ange dans l'ombre de la nuit. Lumignon de joie.)
(Et le chien énorme et gris, un grand braque dégingandé, poussant dans la nuit des cris de baleine - oui, de baleine - à chaque fois qu'un plat était apporté à ses maîtres et qu'une part lui était refusée. Ce cri lacérant était drôle et émouvant : c'était un chien qu'on n'oublierait jamais. Un chien-baleine dans une ville désertée, c'est assez rare pour être rappelé.)
 
 
  
 

13 août 2026

Vivre : Still life / 202

 

 
Les saisons se suivent-elles sans se ressembler ? et si elles changent, d'année en année, en quoi consiste leur particularité ? Je me souviens d'un été où j'ai été obsédée par le fait de marcher en tongs. J'adorais le sentiment de liberté que me procuraient ces sandales quand je sillonnais les pavés des villes du Sud et, visitant, je ne cessais de m'arrêter devant les vitrines où l'on en voyait de toutes sortes, en cuir, en corde tressée. Il me semblait que cette année-là chacune avait une couleur ou une forme originale qu'il me fallait absolument me procurer. Impossible de résister. Je crois bien en avoir acheté une douzaine de paires. Il m'en reste quelques unes qu'il m'arrive d'enfiler. 
Eh bien cet été, dans un tout autre registre, je me vois obsédée par la recherche de pêches idéales. Je n'arrête pas d'en repérer, d'en acheter, d'en goûter. Parfois il m'arrive de m'en procurer trois sortes dans le même magasin, nectarines, pêches de vigne, pêches jaunes ou blanches. Je les hume, je les compare, surtout sur les marchés. 
Mardi, sur la place Santarosa de Savigliano, une petite ville somnolant sous l'implacable soleil piémontais, j'ai été séduite par celles-ci. Elles venaient d'être cueillies par un producteur du coin qui les proposait avec quelques  autres fruits de son verger. Je lui en ai pris un cageot entier et, pour dix euros, j'ai été comblée : voluptueuses, sucrées, elles portent en elles l'alliance miraculeuse de la terre et du soleil, un condensé d'été à chaque bouchée. Oui, l'été 2026, cette année dont je crains fort que les canicules répétées ne vont pas la rendre exceptionnelle, dans mon souvenir sera l'été de la recherche inlassable de la pêche la plus parfumée.
 

10 août 2026

Vivre : les cinq sens

 
Madonna del Roseto (détail) / Michelino da Besozzo ou Stefano da Zevio / Museo Castelvecchio / Verona

Et surtout - surtout - que la suite des jours ne nous empêche jamais de sentir, de goûter, d'entendre,
que jamais on ne perde de vue les couleurs du monde, que le bleu soit toujours miraculeusement bleu, 
et le vert, et le rouge aussi, que les senteurs des roses nous parviennent comme au premier jour, 
subtiles et pénétrantes, que la routine se révèle impuissante sur notre émerveillement quotidien. 
 
 

9 août 2026

Vivre : polyphonies

 
La Tour de Babel / cercle de Abel Grimmer / pinacothèque de Sienne
 
 quoi que l'on fasse, où que l'on aille,
l'été est la saison des mélanges et des brassages,
en une seule journée combien de langages ?
 
 

8 août 2026

Vivre : le meilleur du passé

 
La Cantilène Sottomarina (détail) / Edmond de Pury / MAHN / Neuchâtel
 
La nostalgie : une vague qui vous submerge jusqu'à ce temps béni où tout semblait meilleur, plus intense, plus réconfortant. Comment garder la barre entre regrets - peut-être illusoires - et ancrage dans le présent ? Éprouve-t-on de la nostalgie pour ce qu'on a perdu ? Ou pour ce qu'on n'a pas su apprécier suffisamment sur le moment ? Quel est donc ce sentiment capable de vous soulever au point de vous priver d'un bonheur à portée ? Le passé encensé pourrait-il vous enlever les joies du présent ? Se pourrait-il qu'un jour on se retourne vers ce moment qui est là, maintenant, en regrettant de ne pas avoir su le savourer suffisamment ? Comment tirer le meilleur parti des souvenirs délectables ? Peut-on les garder, à l'abri, sans qu'ils viennent en traîtres saboter votre vie ?
 

7 août 2026

Vivre : la formule du chef

 
 Still Life with Turkey Pie / 1627 / Pieter Claesz / Rijksmuseum / Amsterdam

Il a reçu une étoile et son établissement ne désemplit pas. Mais il reste toujours dans les mêmes locaux, ces jolies salles à l'ancienne où il expose ses amis peintres et sculpteurs depuis près de trente ans. Aucune extension prévue, aucun endettement, aucun projet, pas de nouveau restaurant de type brasserie, décorée de manière épurée, proposant des menus allégés. Rien. Il ne change rien. Son équipe reste soudée. Il a les moyens de la payer et, en ce qui le concerne, il gagne assez pour bien vivre et pour voyager. Comme il l'a toujours fait, il ferme durant cinq semaines l'été, histoire de décompresser, de partir à la découverte, de renouer avec quelques amitiés. Non, il ne voit pas ce qu'il pourrait modifier. Être reconnu ne signifie pas se mettre une pression qu'il n'a jamais désirée. Il continue de faire ce qu'il aime et de voir ses hôtes heureux de se régaler. C'est bien assez. Pourquoi changer ?