Strada Nuova a Volpedo / env. 1898 / Pinacothèque provinciale / Bari
Ça faisait un bout de temps que je voulais m'arrêter dans le village de Giuseppe Pellizza da Volpedo. Probablement depuis que j'avais admiré son tableau le plus fameux, Il Quarto Stato, durant son exposition au Palazzo Vecchio de Florence en 2022. Si l'affiche du film Novecento de Bernardo Bertolucci l'a rendu célèbre et si peut-être sans elle le peintre serait à ce jour bien moins connu, voire oublié, il n'en demeure pas moins que l'artiste mérite d'être mis en valeur au-delà des frontières de sa région natale.
Idillio primaverile / 1896-1901 / collection privée
Speranze deluse / 1892 / Collection privée
Durant notre descente dans les Marches, nous avons donc fait un détour par Volpedo, petite bourgade située dans la somnolente province d'Alessandria, au Piémont, où un groupe de bénévoles s'efforce de maintenir en vie l'atelier du peintre (qui jouxte la maison de famille fermée au public) ainsi qu'un musée pompeusement appelé "Museo didattico interattivo Pelizza da Volpedo" occupant trois pièces sombres au rez d'un palais communal. Nous y avons passé environ cinq minutes, une vidéo documentaire n'étant pas disponible et des reproductions en papier déteintes aux explications anémiques réduisant les possibilités de comprendre l’œuvre en question. On saisit dans ce genre de lieu les limites inévitables du bénévolat et combien celui-ci a besoin d'être soutenu par des professionnels, même si aucune œuvre originale n'est abritée dans le village (l'essentiel du corpus se trouvant à la Galleria d'Arte moderna -GAM- de Milan).
En revanche, plusieurs reproductions placées le long d'un itinéraire courant sur les lieux mêmes de leur création, avec des commentaires inspirés, parviennent à ressusciter la présence de l'artiste, qui est toujours resté attaché à ses origines et à sa terre natale. Mais c'est surtout l'atelier du peintre gardé dans son jus qui met en lumière le personnage, sa vie, ses sources d'inspiration et se révèle particulièrement émouvant puisque c'est dans ce lieu que Giuseppe Pellizza a non seulement travaillé, mais s'est aussi donné la mort en 1907, pendu à l'escalier de sa bibliothèque, peu après le décès de son épouse survenu lors de l'accouchement de leur troisième enfant.
Photographie prise alors que G.P. travaillait à son Quarto Stato
Portrait des parents de l'artiste
La plupart des tableaux de Giuseppe Pellizza reflètent la vie de la campagne alentour, des scénettes, des personnages qu'il avait tous les jours sous les yeux (ce fils d'une famille de riches propriétaires terriens s'était choisi pour épouse une jeune femme issue du peuple et analphabète qu'il avait très souvent prise pour modèle. C'est elle qui prête ses traits à la femme au premier rang du Quarto-Stato).
Teresa Bidone, épouse de l'artiste
Dans plusieurs tableaux, on flirte souvent avec un certain pathos, on pourrait presque parler de naïveté ou de kitch, mais si c'est du kitch, il est rempli de compassion envers les êtres et les événements qui se passaient au village, des psychodrames concernant des bergères abandonnées, des chagrins tus et confiés à la nature environnante. L'artiste devait être hypersensible à tous les mouvements des cœurs palpitant autour de lui, qui ne trouvaient à s'épancher. Parallèlement, il était aussi entièrement ancré dans son temps, interpelé par les premières revendications paysannes et ouvrières émergeant dans sa région dont il voulait se faire écho.
Au musée. j'ai retrouvé une "ancienne connaissance", une jeune femme au regard éteint dont le portrait original se trouve à l'Accademia Carrara de Bergamo :
ricordo di un dolore (portrait de Santina Negri) / 1889
Avec ce sujet épuré, une jeune femme assise, tenant dans sa main une lettre sur laquelle repose une fleur séchée, chacun est en mesure d'interpréter pour lui-même une histoire que l'auteur a su évoquer. Dans les faits, le peintre a raconté la genèse de cette œuvre à un ami : il venait de rentrer de Paris, où il était parti visiter l'exposition universelle, quand il avait appris la mort soudaine de sa sœur et, juste après son retour, c'est en quelque sorte un autoportrait au féminin qu'il donne à voir. On imagine sans peine que les yeux du personnage portent en eux la représentation de sa douleur.
Volpedo (AT) / Musée et atelier ouverts à la visite les samedis et dimanches après-midi)

