18 juin 2026

Vivre : brassages

 

 
Dans un tout autre registre, quoi que... le café Sperl à Vienne


En entrant dans la brasserie, hier matin après ma baignade, je me suis fait héler par C. une très ancienne connaissance que je croise environ une fois tous les cinq ans. Elle était d'humeur solaire (ce qui n'est pas toujours le cas, je me souviens de la fois où elle m'avait répondu en déclamant : "Je viens de me faire lourder comme une héroïne de roman de gare!" Cette fois-ci elle nous a présenté "Daniel", son nouveau compagnon, qui épluchait un journal et paraissait aussi ravagé que les nouvelles qu'il y découvrait. 
Qu'on la fréquente pour un café, pour déjeuner, ou pour un repas de famille, la brasserie est un endroit où l'on est pratiquement sûre de rencontrer des gens que l'on connaît, qui viennent nous parler de notre passé ou de notre présent, de notre vie professionnelle ou résidentielle, de formations suivies durant une toute autre vie, rapportant de pans de notre existence, un peu comme des pièces de puzzle qu'on aurait oubliées sous un meuble pendant pas mal de temps et se rappellent à nous avec leur lot de poussière et d'étonnement. 
La brasserie est un lieu élégant, original, bénéficiant d'une merveilleuse terrasse donnant sur le lac et sur la France. C'est aussi un endroit où l'on sert une nourriture généreuse et réconfortante, servie par un personnel des plus décontractés. Cet avis doit être partagé par bon nombre de gens parce qu'il est rare - quelle que soit l'heure - de ne pas trouver la plupart de ses tables occupées par une clientèle très variée : fonctionnaires ou magistrats, artisans négociant un contrat, copines se retrouvant après un cours de yoga, artistes en tournée, familles dont les mères n'ont pas envie de cuisiner, vieux rentiers protestants exhibant leur fortune au travers de vêtements discrètement griffés. 
J'adore cet endroit, d'abord parce que j'aime bien manger, mais aussi parce que tout le monde semble y avoir sa place et pouvoir y être intégré. Dans un monde de plus en plus clivé, genré, stigmatisé, répertorié, c'est bon de pouvoir être ce que l'on est, simplement ce que l'on est, et qu'on vous traite avec équanimité en vous foutant la paix.
 
 

17 juin 2026

Vivre : Still life / 197

 

 
Tous les dix ans environ, je reçois un portemonnaie Stefi Talman. On vient de m'en offrir un pour mon anniversaire. Jusque là, rien de particulier (si ce n'est qu'avec le temps les pièces, toujours bien réalisées, une excellente maroquinerie, ont tendance à être de moins en moins originales, il me semble qu'au début il n'y avait pas un modèle pareil à un autre, les peaux, cuir grainé ou lisse, veau ou vache, étaient à chaque fois assemblées de telle sorte que chaque exemplaire était unique). J'adore ces objets. J'adore leur qualité, leur organisation, leur taille. Ils entrent dans tous les sacs, peuvent contenir deux monnaies différentes, permettent de glisser quelques médicaments dans leur séparation, sont robustes et s'adaptent à divers types de sacs ou sacoches. J'ai parfois tenté d'utiliser un autre modèle, d'une autre marque. Je transférais alors la monnaie, les billets, les cartes, bien décidée à changer. Mais ça ne tenait jamais plus de quelques jours : ces portemonnaie Stefi Talman sont parfaits et ils me manquaient.
Bien, j'en arrive à la  question : je ne parviens pas à m'en détacher. Je suis incapable de les jeter. Même vieux, râpés, usés, ils restent entassés dans un tiroir. J'ai toujours l'impression qu'ils pourraient encore me servir. Ils sont l'exemple de mon attachement à tout ce que, chose, lieu ou personne, j'ai un jour adopté. Ils me rassurent. Un fil invisible me pousse à les garder. 
 

16 juin 2026

Voyager : dissentions et tactiques

 
Détail portail / duomo / Pisa
 
Il est GPS. Il est Google Maps. Il reste longuement penché sur son smartphone pour trouver une adresse à moins de 300 mètres.
Je suis pour interroger l'indigène : la mamie rentrant avec son chariot, le papy avec son clébard, les ados mangeurs de Mac Do sur les trottoirs. 
Dans une ville étrangère, ce n'est pas forcément le plus appliqué qui trouve le plus vite le bib Michelin ou le meilleur chocolatier. 
 
 

15 juin 2026

Voyager : en pensée

 

Bon : c'est vrai. J'ai toujours affirmé que je n'aimais pas Venise durant la belle saison. Trop de gens, trop de valises à roulettes, trop d'engorgements. Sans oublier : trop de moustiques. Mais quand l'autre jour R. est rentré en me parlant d'un type à qui l'on avait prêté pour deux semaines un appartement sur la Giudecca, et qui semblait connaître pas mal de bons restaus sur les îles environnantes, tout en cultivant l'art de dénicher sans cesse de nouvelles perles, et qui le soir-même était allé prendre un apéro dans un bacaro donnant sur un canal discret, avant d'aller dîner à E. ma cantine préférée (envoyant à R. quelques belles images à l'appui) là, là, je dois dire qu'une furieuse envie de partir s'est emparée de moi, malgré la canicule annoncée, malgré ma détestation des roulettes hoquetant sur les pavés. J'ai vu rouge. Du coup, j'ai replongé dans quelques photos pour me consoler.

14 juin 2026

Vivre : le droit à l'erreur

 


Les Bourgeois de Calais (Jean de Fiennes et Pierre de Wissant) / A. Rodin / Ca'Pesaro / Venise 


 Face à la masse d'informations, de mises en garde et d'injonctions 
qui déboulent de toutes parts et à tout propos, juste une réaction :
Ne me donnez pas de conseils, je sais me tromper toute seule.
Qu'on me laisse seulement le temps de forger ma propre opinion ! 

 
 
 

13 juin 2026

Ecouter / Lire : on peut être ami avec des arbres, un paysage...

 
Toscane / région de Pienza / 2016
 
Parfois, une seule écoute ne suffit pas. C'est comme pour un texte ou un morceau de musique. Il faut y revenir, y retourner encore pour commencer à apprivoiser une personne et sa pensée. L'autre soir, Sylvie Germain était l'invitée d'Eva Bester à l'occasion de la sortie de son roman "Murmuration" et d'un cahier de l'Herne qui lui est consacré. A entendre quelques uns de ses propos, on avait envie de mieux la connaître. Envie aussi de commencer à lire cette écrivante (ou scribe selon ses propres termes) que l'on ne connaît pas. Quelques citations : 

J'ai le besoin de voir le plus souvent possible de la peinture. En général je sors régénérée d'une exposition. Malheureusement dans les expos maintenant il y a le problème de la foule : il faudrait pouvoir approcher les œuvres ... et pour bien regarder on a besoin d'un certain silence, d'un certain calme.  
La force de la poésie c'est, en peu de mots, le fait de pouvoir concentrer quelque chose de très fort, de très pertinent.
Il y a des amitiés pas seulement entre contemporains, heureusement. On peut avoir des amitiés avec des gens qui sont morts On peut être ami de gens qui sont nés et qui sont morts des siècles avant nous. On peut être amis d'Homère, de Kafka, de Proust. De Rembrandt. Chacun choisit ses amis. Cette idée d'amitié, c'est quelque chose de très ample, et d'ailleurs on peut ressentir des formes d'amitié sur un autre plan, avec des arbres, un paysage, des animaux aussi. 
C'est important d'être en amitié avec soi-même. A peu près. On peut s'engueuler soi-même, on peut ne pas toujours être d'accord avec ce qu'on fait mais il est important d'être à peu près en paix.
 
Elle a parlé aussi des rencontres très furtives que l'on peut faire et qui restent marquantes à travers des décennies, comme un homme inconnu qui vous prend la main dans une gare et a besoin d'une étreinte avant de disparaître à jamais. Ou une femme, tout à fait banale en apparence, qui transpire la bonté. "ça fait partie de nos vies, ça aussi". 

Non. Tendre l'oreille une fois ne suffit pas. Les podcasts ne se ressemblent pas. Ils ne se consomment pas à la chaîne. Ils sont des ouvertures en mots parlés sur des œuvres en mots écrits. Ils méritent qu'on leur prête toute l'attention qui leur est due. 
 

12 juin 2026

Vivre : dérèglements

 
Statue dans un arc / Entrée bibliothèque Marciana / Venise
 
Ces derniers temps je n'ai fait que me confronter à des situations au conditionnel liées à l'adverbe "normalement". Normalement, on aurait dû enlever les fils du chien au bout de dix jours après cicatrisation. Normalement le voyant de mon haut-parleur devrait indiquer le moment où il doit être rechargé. Normalement le réparateur compétent aurait dû passer hier et ne pas être remplacé par un collègue débutant. Normalement le mot de passe de mon compte bancaire ne devrait pas être refusé. Normalement il ne devrait pas y avoir de poids-lourds parqués dans la rue principale et sur les passages piétons. 
"Normalement" est un adverbe qui indique ce qui devrait être et qui se retrouve pourtant confronté à ce qui n'est pas. "Normalement" est le mot de la contrariété et de la frustration. En employant le mot "normalement" on oublie trop souvent que la normalité n'existe pas et qu'il est donc particulièrement inconfortable de la considérer comme un dû. "Normalement" n'a aucun fondement, aucune légitimité. Il se réfère au souhaitable, à la règle, au bon fonctionnement. Normalement on ne devrait pas avoir à écrire un post sur un mot si peu fiable, si inconsistant.