J'ai beau y être venue des dizaines de fois, je ne m'habitue pas à sa beauté, car l'expérience du lieu offre toujours plus que ce que ma mémoire en avait retenu - une évidence majestueuse, profuse. [p.10]
La collection "Ma nuit au musée" propose des récits qui se suivent sans jamais se ressembler, selon la personnalité de l'écrivain concerné, du type de musée qui l'héberge et des œuvres présentées. Il s'agit de découvrir à la fois l'institution et sa mission en même temps que l'auteur/e qui y passe la nuit (généralement entre dix-huit heures et sept heures du matin) pourvu d'un lit de camp et d'un talkie-walkie destiné à le connecter aux agents de surveillance.
Il s'ensuit une oscillation entre exploration culturelle et confidences intimes, un enchaînement entre présent et passé, des incursions dans le bâtiment et dans la vie personnelle de celui ou celle qui écrit (le tout étant bien sûr favorisé par la solitude et les ombres, mélange de privilèges et de peurs entrelacés).
(Depuis longtemps, j'ai envie de lire l'intégralité d'un livre le temps d'une nuit, passée moi aussi dans le silence et l'isolement. Je ne l'ai pas encore fait même si l'idée continue de m'obnubiler.)
Venir d'une mer, expérience relatée par Belinda Cannone suite à sa nuit passée au Mucem en octobre 2023 est un livre captivant : il se lit comme un roman et se révèle d'une large érudition. On y apprend une multitude de choses sur Marseille, ses migrants, son adoption immédiate du musée inauguré en 2013, une construction extraordinaire projetée par Rudy Ricciotti qui tourne le dos à la ville pour trôner face à la mer et embrasser le large. L'auteure est érudite. On le sait. En universitaire affirmée, elle a rassemblé quantité d'informations étendant son regard sur le pourtour de cette mer si particulière. On apprécie tout ce qu'elle nous raconte à propos de Camus, de Braudel,
de l'Odyssée, de données océanographiques et scientifiques, des divers échanges et migrations survenus au cours de siècles.
On pourrait peut-être lui reprocher de s'être montrée trop appliquée, de ne pas avoir été suffisamment sélective en cumulant parfois des éléments comme autant de pièces d'un patchwork (craindrait-elle qu'en négligeant une partie de son travail en amont et toute la documentation rassemblée on la soupçonne d'avoir mal travaillé?)
Ce qui m'a paru le plus intéressant dans ce récit, c'est la partie plus personnelle : les confidences de Belinda Cannone qui émergent dans ce retour à ses origines méditerranéennes (la Tunisie, la Sicile, la Corse). L'écrivaine, née dans la Petite-Sicile de Tunis, est arrivée à quatre ans à Marseille où elle a vécu jusqu'à ses dix-huit ans. Elle a longtemps collaboré à l'université de Corte et se sent très proche de ses racines tunisiennes et siciliennes. Bref, elle est fortement attachée au Sud, même si ces éléments n'apparaissent pas au prime abord (elle s'est choisi par exemple depuis des décennies une maison d'ancrage dans le Cotentin).
Le point central du livre, me semble-t-il, tient non pas tant à ce que la chercheuse a rassemblé comme savoirs, accomplissant un travail conséquent, mais à ce qui a échappé à son contrôle. Progressant dans le récit, on prend conscience avec elle qu'en réalisant ce projet, elle s'est rapprochée de sa mère (le jeu de mot renfermé dans le titre ne l'ayant apparemment pas frappée dans un premier temps).
Je
n'aurais jamais imaginé, racontant ma nuit au musée, que ces pages
prendraient un tour si... maternel. Les mots de mon titre le savaient
mieux que moi. [p.103]
Longtemps, cette mère mélancolique, absente, silencieuse ("un être de fuite") lui avait paru peu importante dans sa vie et elle avait préféré, pour inspirer son écriture, se tourner vers la figure de son père.
Il m'a fallu du temps pour comprendre
cette chose si évidente pour moi aujourd'hui, c'est-à-dire pour faire
parvenir à la conscience ce savoir "dormant" (comme on dit "un bourgeon
dormant") : j'ai construit mes livres contre la mélancolie maternelle. [p.128]
Après avoir évoqué l'histoire de ses ancêtres migrants, les deux branches de sa famille, elle en vient à évoquer sa mère et à interroger les raisons pour lesquelles un fossé s'est créé entre elles. Elle trouve les traces de "la mère de sa mère" (elle ne l'a jamais appelée "grand-mère"), décédée lors d'un bombardement allié en mars 1943, alors que sa petite fille avait quatre ans et dix mois. Elle retrace le parcours de cette enfant, sa mère, qui n'a pas retrouvé de famille, aucune place chez son père remarié. Elle avait finalement opté pour un orphelinat tenu par des sœurs. Ayant quitté ensuite ses quatre enfants et leur père, elle s'est remariée en Corse et est en train de sombrer jour après jour dans l'Alzheimer.
Son
cerveau m'est aussi énigmatique que celui des nourrissons, que
j'imagine comme de petites éponges en train d'absorber le monde. Comment
est-ce de partir de presque rien ? Et de retourner à presque rien ?
Peut-être mourra-t-elle ainsi, comme la flamme d'une bougie s'éteint,
lorsque le mouvement d'involution sera à son terme ? [p.148]
J'imagine
facilement combien une femme (un homme) peut être bouleversée par la
maladie de sa mère. Mais je n'éprouve pas de souffrance pourtant, parce
que je ne l'aime pas assez pour souffrir. Je crois. Je suis très douce
avec elle et je mets tout en œuvre pour que son existence soit la plus
agréable possible, je l'enlace et je l'embrasse souvent, ayant pour elle
la tendresse que je ressens pour toutes les personnes vulnérables. Mais
je sens que quelque chose en moi n'est pas atteint. Sa mélancolie a été
un obstacle insurmontable à l'amour. [p.150]
Je réalise maintenant combien il doit être difficile pour tous les écrivains concernés de se livrer - vraiment - à cet exercice, car à chaque lecture, ce sont les passages et les pages évoquant des souvenirs intimes qui me paraissent les plus réussies. Dans le va-et-vient entre parcours culturels et parcours personnels émerge toujours quelque chose de précieux et d'unique. D'inattendu.
Une dernière remarque : Au fur et à mesure des publications, l'exercice fourni
par les auteurs me semble devenir de plus en plus complexe. On dirait qu'il s'est
créé une sorte de challenge chez eux, comme s'ils devaient être à la
hauteur du contrat accepté (entendre : à la hauteur des textes qui les ont précédés). Lors des premières publications, l'écrivain/e paraissait entrer dans le musée avec une certaine "naïveté", prenant le titre de la collection au mot, vivant son
expérience nocturne et la transcrivant à son retour dans la foulée. Depuis,
les choses paraissent plus compliquées : certains décrivent leur
préparation, d'autres évoquent une précédente tentative échouée,
d'autres encore leurs difficultés par la suite à rédiger.
Le livre de Belinda Cannone souffre un peu de cette pression à "bien faire". Il n'en demeure pas moins fascinant, très attachant. On a envie de le relire. Et aussi de repartir à Marseille visiter "son" Mucem et de là, du haut de ses terrasses, plonger le regard au loin dans la Grande Bleue.


