20 mai 2026

Lire : questions de morale

 
foto archivio Albertina Bollati sur site VNY

 
Natalia Ginzburg est de ces écrivains vers lesquels je retourne régulièrement. Je me disais l'autre jour que je n'étais pas possessive en matière de livres. Il passe pas mal de livres entre mes mains. J'en donne, j'en emprunte, j'en échange régulièrement. J'en prête aussi, bien que je sache que prêter peut souvent signifier donner, le retour n'étant pas assuré. Comme dans d'autres domaines, j'essaie de ne garder que l'essentiel. Dans la quantité, je risquerais de me fourvoyer. Les livres que je garde sont ceux que j'ai besoin de relire. Ils doivent rester chez moi pour des moments où je me souviens d'un passage particulier dans lequel j'ai besoin de replonger. Les livres, en ce sens, ressemblent à des personnes, des amis auxquels je suis indéfectiblement liée.
 
L'autre jour, je relisais Vita immaginaria (Vie imaginaire), un recueil publié en 1974 où l'écrivaine a rassemblé une trentaine d'articles parus durant les années précédentes dans La Stampa et Le Corriere della Sera. Ces textes datant d'il y a 50 ans frappent par leur vigueur et leur actualité. Cette femme écrivait comme elle était : avec une sobriété, une indépendance et une franchise rares. 
 
Le livre se divise en deux parties : dans la première, l'écrivaine parle de littérature et d'art, évoquant des amis écrivains ou des cinéastes comme Bergman ou Fellini. Elle parle de ce qui lui tient à cœur, mais n'hésite pas à se montrer critique et sans concession quand une œuvre ne lui plait pas (par exemple, quand le dernier roman publié par son ami Moravia lui paraît superficiel ou quand une représentation théâtrale trahit le souvenir de Cesare Pavese, un autre de ses proches). Dans le second corpus, elle évoque des sujets très divers, comme le féminisme, l'identité juive, la difficulté de vivre dans une Rome (déjà!) dénaturée par le trafic motorisé A chaque fois, elle porte un regard percutant, détaché des discours de son époque, très libre dans ses analyses. C'est cette liberté d'expression qui frappe et qui la rend aujourd'hui encore très moderne.
 
Il y aurait tant à dire sur chacun de ces textes. Il y a surtout beaucoup à découvrir et beaucoup à comprendre. Je viens de relire hier l'article d'à peine trois pages consacré aux enfants adultes : I figli adulti. Au moment de sa publication l'autrice a 54 ans. Nous sommes en 1970. Son deuxième mari est mort prématurément l'année précédente. Ensemble, ils ont eu deux enfants, une fille et un garçon, tous deux gravement handicapés et dont le second est mort encore bébé. Natalia avait eu de son premier mariage avec l'intellectuel antifasciste Leone Ginzburg - dont elle a gardé le nom durant toute sa carrière - trois enfants nés durant la guerre et que ses parents l'ont aidée à élever.
 
Voici deux extraits, traduits ici librement (la traduction française vient de sortir il y a quelques mois aux éditions Ypsilon) : 
Il nous arrive parfois, dans des moments de désarroi, de nous tourner vers nos enfants adultes pour leur demander de nous protéger. Mais instantanément, nous réalisons que nous sommes en train de faire erreur. Écoutées ou pas, nos demandes de protection génèrent entre nos enfants et nous un malaise. Ils doivent pouvoir nous considérer distraitement, et la protection ne peut pas être distraite.
Désireux comme nous le sommes de trouver un giron maternel, nous pouvons transformer en giron maternel n'importe quoi et n'importe qui. Mais nos enfants, jamais. [...]
Nous avons compris que nous ne serions jamais pour nos enfants qu'appui et protection. Il n'y aurait entre eux et nous jamais aucune sorte de réciprocité. Il n'y aurait jamais entre nous la moindre parité. Il n'y aurait jamais d'amitié, parce que l'amitié prévoit de part et d'autre de l'appui, de la protection et du repos. [...]
Quelques phrases significatives, qui reflètent bien le style de cette auteure. A part Vita immaginaria, elle a écrit d'autres livres non fictionnels : Les mots de la tribu (Lessico familiare), Les petites vertus (Le piccole virtù) et Ne me demande jamais (Mai devi domandarmi). A chaque fois les lecteurs sont interpelés par cette voix originale s'exprimant avec une extrême clarté, au moyen d'un lexique dépouillé, sur des réalités concrètes pouvant toucher tout un chacun. C'est peut-être une des grandes qualités de Natalia Ginzburg : que ce soit dans ses romans, ses poésies ou son théâtre, ou dans ses textes autobiographiques, elle évoque des expériences intérieures pouvant être complexes avec une admirable et percutante simplicité.
 
En terminant notre lecture, on s'interroge : Et moi, qu'est-ce que j'en pense ? Et la machine se met en marche : Natalia nous aide à penser notre vie, à nous positionner toutes les  fois  que des faits ou des relations nous le demandent. Probablement pas une littérature feel good, mais certainement une littérature feel alive. 
 
  
 

 

19 mai 2026

Vivre : le travail infini des anges

 
Pala dello Spedalingo (dett.) /Rosso Fiorentino / Uffizi / Firenze
 
Valoriser. Encore et toujours valoriser. Mettre en évidence les qualités. 
D'où vient donc ce manque si grand - immense - si difficile à combler ? 
 
 
 

18 mai 2026

Vivre : éternelles insatisfaites

 
 

A la recherche d'herbe toujours plus verte, elles finissent le plus souvent par tomber sur des prairies artificielles, bien sûr. Sans saveur particulière, sans consistante nourriture. Mais dans leur quête de pâturages exceptionnels qu'il leur faut absolument découvrir, elles s'obstinent à chercher la couleur - pas le goût des brins ni les senteurs des fleurs - elles veulent un vert très vert, alors elles cherchent, elles cherchent farouchement et aux dernières nouvelles elles poursuivent désespérément leur quête. 

 

17 mai 2026

Vivre : installez, mettez à jour, chargez

 
Musée Lee Ufan / Arles
 
 
Tout ce temps qu'on est censé nous faire gagner
histoire de nous faire oublier le temps passé 
à gérer d'incessantes, de lassantes futilités. 
 
 

16 mai 2026

Vivre : le merle

 


Aux premières lueurs, normal, il est là.
Et au soir, jusqu'à la nuit, jusqu'au noir,
il chantera.
 
 

15 mai 2026

Vivre : dans la ville grise

 
Dans une rue de Florence / 2023
 
Après des jours et des jours d'un été insensé, déplacé, la météo a soudainement tourné : froidure, orages, pluies et même grêle par endroits. En ville, hier, les cloches sonnaient à toute volée. Elles disaient la fête et la joie des fidèles qui se pressaient dans la cathédrale en groupes parsemés. En ce jour férié, la ville n'était pas des plus attrayantes (on aurait dit une vieille comédienne qui aurait négligé de se maquiller) et les touristes ressemblaient à de pauvres brebis égarées. Il y avait les prévoyants, désemparés certes, mais bien au chaud dans leurs anoraks au col remonté. Il y avait aussi les imprudents, qui frissonnaient en superposant leurs pauvres T-shirts sous leurs blousons légers. Tous semblaient désireux de partir se réfugier dans un bistrot autour d'un chocolat chaud. On avait envie de leur lancer : hej ! ne partez pas, faites preuve d'un peu d'imagination, cette ville est magnifique quand les rayons du soleil jouent sur ses pavés !
Parmi les touristes, tout aussi égarés, il y avait les solitaires qui étaient partis se balader pour échapper à cette trop longue journée chômée. Les solitaires, un jour comme celui-là, se remarquent à leur regard fuyant, on dirait qu'ils ont honte d'être seuls et que cette honte pèse des tonnes. Ils se dirigent tout droit, les yeux baissés, dans une direction empruntée au hasard et qui les ramènera beaucoup trop tôt dans le silence de leur chambre. Sous les nuages noirs, le temps joue contre eux. Le temps leur est hostile. Le temps s'étire d'ennui. 
Sous les arcades est soudain apparue la silhouette d'un homme, jeune, qui descendait en hésitant, en titubant quasiment de solitude. Ça se voyait qu'il n'avait pas l'habitude de se confronter à sa propre compagnie et à son propre désarroi. Il s'est arrêté devant une vitrine. S'est retourné et a fait deux pas en arrière. Puis s'est dirigé vers la porte fermée du magasin. Une porte protégée par des grilles en fer noir. Alors, sans rien dire, il a donné un coup de pied dans les barres. Un coup pour rien. A peine un choc sec que la pluie a amorti. Un coup de désespoir vite effacé par un groupe de Coréens qui arrivaient en ouvrant leur parapluie. Et l'homme, sa solitude, sa frustration, sont repartis.
 

14 mai 2026

Vivre / Regarder : ?!?

 

 
ce jour-là au LUMA les ombres des façades étaient aussi alambiquées
qu'à l'intérieur les légendes de l'expo que nous étions venus visiter.