29 juin 2026

Habiter / Vivre : lui et moi, une histoire

 

Les lumières de fin d'après-midi sont propres à ces bredouillements toujours avortés. La colonne vertébrale du fût s'anime, impulsant à la cage thoracique l'immense frémissement foliaire. Cette transe et le découragement à transformer le principe vital qui s'ensuit me bouleversent au plus haut point. Les milliers de feuilles qui paraissent comme autant de fanions au vent produisent pourtant un sentiment d'euphorie. Cela n'a évidemment rien à voir avec le murmure du vent dans les arbres. Cette activité qui survient à chaque instant du jour et de la nuit est banale. Le souffle dont je parle est différent. Il éveille l'arbre de l'intérieur, agissant comme un influx nerveux. J'ai toujours pensé que dans l'Ecriture, les chênes de Mambré s'animaient ainsi. Ils s'agitent pour avertir Abraham de la présence divine, c'est un signe de promesse. Ainsi annoncent-ils la naissance prochaine d'Isaac. . [p.150-151]
 
En mode re- ces derniers jours j'ai relu "La maison du retour". Je suis tombée sur ce passage à propos des liens très particuliers que l'on peut développer avec un arbre (de même il me semble qu'avec toutes sortes d'autres êtres vivants). L'an dernier début juillet au moment de repeindre notre façade, les ouvriers installant les échafaudages n'ont pas fait de manières : pour assurer le passage des peintres, il fallait scier le petit arbre qui avait décidé de grandir dans le bac au-dessus du garage. Ils n'ont laissé que le tronc à hauteur humaine et une petite branche d'environ soixante centimètres ornée de quelques feuilles, bien vite déprimées. J'en étais affligée, mais que faire ? Je suis allée parler à l'arbre traumatisé. Durant tout l'été je l'ai caressé, encouragé, arrosé matin et soir. En partant, à l'aube, le chien savait qu'il fallait prioritairement remplir un seau pour le déverser au pied de l'infortuné feuillu. Il y a des mots doux qui se disent sans mots mais avec détermination. Tu ne peux pas mourir, je ne veux pas que tu meures.
Cette année, l'arbre est redevenu vigoureux. Ses branches ont forci, elles ont pris de la rondeur. Il a belle allure. En ces jours caniculaires il protège notre porte des violents rayons qui s'abattent sur elle quand rougeoie le soir. Et moi avant chaque balade je déverse un seau à son pied comme il se doit.
 

28 juin 2026

Vivre : en raison de la très forte demande actuelle, des retards de livraison peuvent survenir...

 
Journée d'hiver humide dans les Tatras / Stanisław Gałek / en dépôt au Musée national de Varsovie
 
 
Drôle de période pas drôle que la canicule ! Jusqu'à treize heures, le monde paraît plus ou moins normal. On sort. On nage. On fait ses courses. On dit bonjour à la voisine. Et puis, après le déjeuner, soudain, à une heure très précise située entre quatorze heures trente-cinq et quatorze heures quarante-cinq la chaleur plonge et envahit l'univers. La forêt si généreuse en brises au petit matin ne peut plus rien pour nous. Elle nous invite à nous replier. Débrouille-toi, nous dit-elle, j'ai bien assez à faire, à veiller sur mes pousses lançant des s.o.s. Alors on faiblit. On fond. On prend note avec stupéfaction du potentiel de ramollissement de notre cerveau. Il relève ces jours-ci d'une intelligence tout ce qu'il y a de plus superficielle. On délaisse les livres prévus pour chercher secours auprès de polars nordiques connus se déroulant de préférence au cœur de l'hiver. On se prend de passion pour d'obscurs artistes polonais ayant si bien su peindre les cimes enneigées. 
Le corps, comme le cerveau, fonctionne a minima. C'est l'immobilité quasi absolue. On va à l'essentiel. On fait trois fois rien. Juste ce qu'on doit. On s'étonne malgré tout de se retrouver en santé. On fait face sans médicament particulier, mais avec une multitude de douches éclair. Et puis on détient deux solutions miracles pour tenir bon : l'ayran préparé avec la menthe de la terrasse et les tranches de fruits, toutes sortes de fruits, passées cinq minutes au freezer. En déglutissant on a comme l'impression d'une colonne de climatisation intérieure. On revit. Jusqu'à la prochaine crise. Jusqu'à la prochaine douche. Jusqu'à la prochaine nuit.
(après tout, il n'y a que les imbéciles qui : on se surprend quoi qu'on ait décidé avant, à compulser rêveusement les pages offrant ventilateurs et climatiseurs, qui promettent "des oasis de fraîcheur". Des oasis de fraîcheur... quelle extase... quel bonheur...)
 
 
  

26 juin 2026

Vivre : interventions et cicatrisations

 
Christus und Magdalena im Hause des Pharisäers Simon, 1752  (détail)
Giovanni Domenico Tiepolo / la Residenz / Würzburg
 
Ce ne devait être qu'une banale intervention. Deux boules de graisse sur une patte avant. Trois fois rien. Le rendez-vous pour le retrait des fils avait été fixé dans la foulée. Il fallait compter une dizaine de jours. Trois fois rien vraiment. Mais! C'était compter sans son indéniable créativité, sa remarquable vitalité. Sa capacité à mordre violemment la collerette censée protéger la plaie de ses bactéries salivaires. Son aptitude à tromper notre attention et à sauter sur un mur d'un mètre vingt (faisant ainsi sauter les fils une première fois et nous obligeant à passer quatre heures un dimanche dans des urgences non climatisées). Comment il a réussi à déchirer les seconds points de suture, impossible de le savoir. Cela restera une  énigme. Comment il a été capable, de retour de chez sa vétérinaire, en à peine une demi-heure, de déchiqueter le pansement en trois couches qu'elle avait mis trente minutes à solidement emballer, autre mystère. Il n'a cessé, pendant un mois, de nous étonner, de nous stupéfier par ses capacités à se défaire obstinément de ce qui était mis sur pied pour l'aider à cicatriser. 
J'ai démembré plusieurs chemises de R. pour lui fabriquer au moyen des manches des protections destinées à prévenir les méfaits de sa salive. Un matin, au réveil, j'ai retrouvé le manchon par terre et sa plaie à nu, parfaitement délestée des vingt-deux agrafes qu'on lui avait apposées la veille. Il y avait devant moi le chien, le manchon, une plaie ouverte sur plusieurs centimètres, mais pas une seule agrafe en acier que sa soignante s'était décidée à lui poser avec une application exemplaire. Je me suis inquiétée, mais apparemment son tube digestif est tout à fait en mesure de retraiter ce genre de denrée. Il était en pleine forme. Il voulait juste qu'on le laisse jouer, sauter, gambader en toute liberté. Un troisième vétérinaire l'a fermement ragrafé. Hier, enfin, nous sommes retournés au cabinet pour le retrait des quatre dernières attaches métalliques. Naturellement, les trois premières sont parties aisément. Pour la dernière, il a fallu aller chercher du renfort et la pince spéciale pour extraction de broches, car elle ne voulait pas céder.
Il commence à être connu là-bas comme le loup blanc. Il fait copain copain avec toutes les assistantes qui l'adorent. Quand j'ai demandé en plaisantant au véto s'ils accordaient des bons de fidélité, genre la onzième consultation gratuite, il nous a offert la séance. Il faut dire qu'en un mois nous sommes devenus d'excellents clients. Tout cela est très sympathique. Ils sont tous extrêmement sympathiques. Mon chien est terriblement sympathique. Mais cette banale intervention, quelle plaie!
 

25 juin 2026

Vivre : cinq heures au clocher

 

 
Tous les matins, nous nous levons à tâtons. Nous attendons pour nous engager que le jour nous permette de voir où nous posons pattes et pieds (un ver de terre, un escargot sont si vite écrasés). Nous veillons à ne rien éveiller, ne rien déranger. Sur le chemin, nous entendons les premiers oiseaux chanter. La biche ou le renard que nous allons croiser sont bien plus discrets, farouches même importunés, ils passent, on dirait des fantômes, des ombres que la nuit a oubliées. Je tends l'oreille à ses griffes caressant les graviers, à quelques noyaux sous mes souliers. Il y a en surplomb de notre trajet deux grands arbres enlacés, aux feuillages entremêlés. Impossible de passer devant ces vénérables sans leur faire révérence : ce sont des sages qui nous protègent. Respect. 
C'est l'heure des essences et de l'essentiel. Les tilleuls capiteux invitent à chavirer. La lavande que je pince du bout des doigts avant de la humer, m'apporte, j'en suis sûre, équilibre et santé. Déjà, les papillons voltigent, les insectes s'affairent autour des tiges, prendre garde à ne pas les importuner Les prés embaument. Ils sentent le foin, les herbes fraîches, la camomille froissée. Quelques vagues relents d'ail des ours en train de trépasser. 
Plus bas, c'est tout à coup un branle-bas de combat : une dispute féroce entre deux chats. Mon compagnon n'a cure de ces hostilités : bien trop occupé à renifler. Le premier train traverse le village et fend l'air comme une fusée. Des branches s'agitent. Un store se lève. Quelqu'un éternue. Sur la route une voiture s'est engagée.
Nous avons effleuré, senti, flairé. Nous avons pris nos marques pour la journée. Il fera chaud. On le sait. Dans douze heures exactement, ce sera le dernier tour et les degrés auront doublé. Entre temps, profitons, profitons encore, du lac, des ombres, des promesses d'un jour à inventer.

24 juin 2026

Vivre : asanas

 
Eloge de la transgression / Philippe Ramette / Cours Cambronne / Nantes
 
 
Si un matin tu ne te souviens pas de faire ton yoga, tes genoux, eux, veilleront à ce que tu ne l'oublie pas. 
 
 

23 juin 2026

Vivre : souvenirs souvenirs

 
Femme aux mains jointes (étude pour les demoiselles d'Avignon / 1907) / Pablo Picasso / Musée national Picasso-Paris
 
Chose étrange que la mémoire : la perdre est dramatique. 
Mais la retrouver, entre dénouements et solutions, entre
interrogations et confusions, est parfois tout aussi problématique.