7 nov. 2026

Voyager : à l'heure des chiens et des joggeurs

  


 

Parmi les nombreux avantages d'avoir un chien - au fait, y a-t-il le moindre désavantage ? - je savoure particulièrement les balades matinales dans des villes étrangères. Voir le soleil se lever sur des monuments souvent pris d'assaut. Croiser les bosseurs se rendant à leur travail - des vendeuses de boulangeries, des employées d'hôtel se hâtant vers des tables de petits-déjeuners, des livreurs parquant des camionnettes encore pleines à craquer. Longer des étals de marchés en train d'être installés - repérer les courges et les tomates qu'on repassera acheter ou alors longer des fleuves. Laisser plonger ses pensées dans un fleuve. Traverser des  parcs que la lumière vient incendier. Tailler une bavette avec des bistrotiers. Saluer d'autres promeneurs de clébards. Admirer des rues et des places désertes se découvrant sans apprêt. 
Il n'est plus tout à fait cinq heures et Paris s'est déjà éveillé, mais l'esprit y est. Du reste, c'est souvent la chanson que je me mets à fredonner tandis que les lieux se révèlent tels des comédiens qui auraient tombé le masque, révélant leur fragilité. Dans cet entre-deux constitué de facettes inédites j'aime les villes, je m'y projette, je me verrais y habiter. 
Quelques heures plus tard, je me vois déjà les quitter.  
 

 

6 nov. 2026

Lire : reviens sur tes pas, crois en toi

 
 
Portrait de femme / ? / Musée Calvet / Avignon
 
Je repense parfois avec regret à d'anciens blogs suivis durant des années. La plupart d'entre eux ont cessé d'être alimentés, ce qui ne m'empêche pas de repasser en visiteuse nostalgique (je me révèle en matière de lieux et de personnes d'une fidélité sans faille). Voici qu'hier j'apprends que P. insupportable poseuse, mais relativement bonne rédactrice s'est tournée vers Insta pour continuer de publier. Curieuse, je vais jeter un coup d’œil. Aïe! Depuis deux ans déjà, P. s'est fait à nouveau la malle. On comprend : des photos tristement ordinaires, des textes anémiés par les limitations du format, des histoires quotidiennes qui ne passent  pas. Des commentaires en cœurs  et en blabla. Bref, un compte qui ne compte pas. On n'est pas tous faits pour Insta. Pourquoi changer, mais pourquoi ? On voudrait lui crier à travers les voies du numérique qu'autrefois elle voulait écrire, un livre, un vrai, qu'elle le voulait intensément et qu'elle avait été lacérée de recevoir un certain nombre  de refus, mais qu'elle aurait dû s'accrocher, parce que perso, ce livre, ce vrai, on était prête à y croire avec elle si elle avait voulu faire preuve de ténacité. T'as bien fait d'arrêter, P. J'arrive pas à croire que ce reflet sur Insta c'est bien toi. Reviens sur tes pas, n'abandonne pas.
 

5 nov. 2026

Vivre : transitions

 
 

 
 
Automne : accepter de perdre en chaleur, en vigueur, en lumière pour gagner les beautés de l'hiver 
 
 

4 nov. 2026

Vivre : welcome / 10

 

 
Apparemment abonné au Figaro, habillé décontracté chic (enfin : plus décontracté que chic), un petit air de gendre idéal, très bien élevé, très discret, il pourrait se révéler transparent si on le croisait dans la rue ou sur un marché. D'autant plus qu'il se refuse, lors des conversations qu'il manie avec un art consommé, à exprimer la moindre critique sur qui que ce soit, le moindre désaccord avec quoi que ce soit.  
Bref, quelqu'un de banal en apparence, si ce n'est qu'il est fascinant à plus d'un point. En vingt ans, il a fait de son hôtel - une ancienne magnanerie soigneusement rénovée - un petit joyau, un écrin où il fait bon se réfugier. La chose la plus extraordinaire dans cet endroit, c'est que tout le monde peut s'y sentir accueilli et intégré. Au fil des années, nous y avons croisé des retraités distingués, des bandes de motards allemands, la RH d'une multinationale terriblement autoritaire avec ses troupes au petit-déjeuner, des familles wallonnes mal réveillées, le fils d'un acteur célèbre discutant avec une amie de ses multiples difficultés, des festivaliers grands amateurs de théâtre ou de polars, des Américains braillards et des Anglais bien sous tous rapports. Sans oublier quantité de chiens, plus ou moins  racés. 
L'établissement comporte 24 chambres et, au fil du temps, nous avons appris que c'est lui qui s'est chargé de les décorer, chacune de manière personnalisée. Pour ce faire, il a chiné avec persévérance, apportant à chaque lieu ses gravures, ses lampes, son mobilier. L'ensemble est si typé qu'on ne peut les confondre en aucune façon et que nous nous sommes choisi la numéro vingt ( et elle seulement) pour y résider.
Lui semble être partout à la fois, capable d'assurer la réception, l'apaisement de conflits susceptibles d'émerger, le service du petit-déjeuner, la coordination des travaux quand il y en a, la rédaction de sa newsletter et du secrétariat. Malgré cela, il ne paraît jamais stressé, jamais contrarié, toujours disponible pour écouter. Et il règne dans les différents espaces, le salon autour de la grande cheminée, la bibliothèque bien fournie, la tisanerie, le jardin et les terrasses, un grand calme parmi les hôtes, même ceux que leurs voyages pourraient avoir déstabilisés.
Il aurait pu grâce à son succès se lancer dans des challenges, ouvrir un autre établissement, des gites élégants comme il en existe de plus en plus en ville, il aurait pu augmenter ses prix, surtout après la période Covid. Mais non, il a choisi la qualité, faire vivre et briller cet endroit qu'il bichonne, et enjolive si bien qu'on s'y fidélise. C'est un lieu d'ancrage quand on a besoin d'élégance, de stabilité et de clarté. Voilà peut-être la leçon qu'il sait tout simplement donner : la puissance qu'apporte une juste distance entre soi et le monde, quelles qu'en soient la variété, la rudesse et la complexité.
 

3 nov. 2026

Vivre : welcome / 9

 

Déjà, à l'arrivée, quand elle a interpelé le chien par son prénom, connaissant déjà son poids et ses origines croisées, quelque chose en elle indiquait la réceptionniste non formatée. Elle nous a entrainés tout en haut d'un escalier en colimaçon, jusqu'à une chambre d'où on apercevait la ville autrement, ses arbres jaunis jusqu'à la fluorescence, quelques clochers et des cris d'enfants que la venue d'Halloween surexcitait. Elle nous a proposé ses services et exposé son pédigrée : c'était éblouissant (nous étions autant impressionnés par son débit que par les expériences qu'elle avait cumulées). Elle avait quitté l'école à 16 ans et passé ensuite le bac en candidate libre. En parallèle à des études de lettres, elle s'était formée comme artiste peintre et avait exposé un peu partout là où elle avait posé ses valises, car elle avait aussi pas mal bourlingué (s'était débrouillée entre deux étapes pour passer un doctorat en littérature japonaise). Elle avait également publié  et enseigné, mais là depuis quelque temps cette expérience dans un hôtel lui convenait : elle songeait à écrire à propos de tous les voyageurs qu'elle rencontrait, des saynètes, des attitudes, des échanges qui l'inspiraient. Originaire d'Aix, elle vivait à présent à Tours et faisait à quinzaine les trajets. Elle parlait naturellement anglais et espagnol, en plus des autres notions linguistiques qu'elle détenait.
Comme on était un peu sonnés (par  le voyage et par toutes les informations qu'elle venait de déverser en à peine quelques minutes) on l'a laissée partir en se demandant si tout cela était vrai. Eh bien si : son site racontait tout cela et présentait ses œuvres, des toiles colorées, inspirées par la lumière du Sud et par son goût du Japon. 
Plus tard, à chaque fois que nous l'avons croisée, elle nous a bombardés d'informations, sur elle, sur la ville, sur toutes les idées qui la traversaient. C'était vraiment un personnage, une Colombine quinquagénaire plutôt petite, ronde, avec un je-ne-sais-quoi de clownesque dans la démarche et de saccadé dans la diction. Elle impulsait dans l'hôtel des courants décomplexés, qui allaient et venaient, qui montaient, qui descendaient.
Elle aurait pu être agaçante (j'ai tendance à fuir les bavards, ayant horreur de me sentir submergée par une averse de mots), mais il y avait en elle une énergie qui surprenait et un capital de sympathie qui s'imposait. Un matin, après avoir refusé plusieurs fois ses offres de services, je lui ai confié : j'ai tellement l'habitude de tout prendre en charge, je ne sais pas me faire aider. Elle a répondu : C'est normal. Les  femmes. Tellement sollicitées qu'on ne sait pas se décharger. Si vous restiez une semaine, au bout de trois quatre jours, ça lâcherait. J'ai acquiescé. J'aime les gens qui savent vous donner à penser.
 
 

2 nov. 2026

Voyager : des feuilles plein les cheveux

 
Sedes Sapientiae I / 2011 / Fabienne Verdier / coll. particulière
 
Sur la route, à l'aller, au retour, tout n'était que flamboyance
fatigue dans mes souliers, brouillage dans mes idées,
mais rien n'aurait pu ternir l'invraisemblable majesté,
la luxuriance, propre au monde mistralisé de novembre
 
 

31 oct. 2026

Vivre / Ecouter : être, simplement être

 
Arlequin au loup / Pablo Picasso / 1918 / collection Rudolf Staechelin
 
Certaines interviews nous renvoient à notre façon de vivre. Dans Rien ne s'oppose à la nuit l'autre soir. Laurent Stocker évoquait son métier et les différentes collaborations qu'il a connues. Certaines ne se sont pas bien passées, par exemple avec Jacques Lassalle.  L'acteur de la Comédie française en tire ces réflexions :
 
On ne se sentait pas, avec Jacques. Bizarrement, quelques mois avant sa mort, on s'était croisés à la cafétéria, et on avait beaucoup parlé. On s'était un peu "rabibochés" entre guillemets. Mais ça fait aussi partie du métier. On est dans des métiers où il faut être entiers. Il y a des gens avec qui on ne s'entend pas, on ne s'entend pas et c'est pas grave. Il y a des gens avec qui on s'entend. Il y a des gens avec qui on s'entend très bien. Et il y a des gens avec qui il y a une fraternité, une osmose totale, un amour presque. Eh bien, c'est comme ça. La vie est comme ça. Il n'y a pas de raison de faire des concessions sous prétexte qu'on fait une  mise en scène avec quelqu'un. Si ça se passe mal, ça se passe mal, et on en parle. Ou pas, et puis on ne travaille pas ensemble. Mais c'est pas grave. 
 
On pourrait dire que cette vision porte plus loin que la simple collaboration dans le domaine du théâtre, ou du milieu professionnel, mais qu'elle peut englober la vie sociale en général. Pourquoi devrait-on toujours se tortiller comme un bretzel ? Pourquoi la conduite "normale" ou "souhaitable" devrait-elle être celle du compromis et de l'entente à tout prix ? Pourquoi devrions-nous tous être formatés à bien s'entendre quelle que soit la situation et le sujet ? Pourquoi les fades et les aplatis devraient-ils être applaudis ? Au nom de quelle affligeante normalisation des personnes et de la vie ? Pourquoi ne pourrait-on être libre, s'il n'y a aucun désir de se nuire ?