Dans un tout autre registre, quoi que... le café Sperl à Vienne
En entrant dans la brasserie, hier matin après ma baignade, je me suis fait héler par C. une très ancienne connaissance que je croise environ une fois tous les cinq ans. Elle était d'humeur solaire (ce qui n'est pas toujours le cas, je me souviens de la fois où elle m'avait répondu en déclamant : "Je viens de me faire lourder comme une héroïne de roman de gare!" Cette fois-ci elle nous a présenté "Daniel", son nouveau compagnon, qui épluchait un journal et paraissait aussi ravagé que les nouvelles qu'il y découvrait.
Qu'on la fréquente pour un café, pour déjeuner, ou pour un repas de famille, la brasserie est un endroit où l'on est pratiquement sûre de rencontrer des gens que l'on connaît, qui viennent nous parler de notre passé ou de notre présent, de notre vie professionnelle ou résidentielle, de formations suivies durant une toute autre vie, rapportant de pans de notre existence, un peu comme des pièces de puzzle qu'on aurait oubliées sous un meuble pendant pas mal de temps et se rappellent à nous avec leur lot de poussière et d'étonnement.
La brasserie est un lieu élégant, original, bénéficiant d'une merveilleuse terrasse donnant sur le lac et sur la France. C'est aussi un endroit où l'on sert une nourriture généreuse et réconfortante, servie par un personnel des plus décontractés. Cet avis doit être partagé par bon nombre de gens parce qu'il est rare - quelle que soit l'heure - de ne pas trouver la plupart de ses tables occupées par une clientèle très variée : fonctionnaires ou magistrats, artisans négociant un contrat, copines se retrouvant après un cours de yoga, artistes en tournée, familles dont les mères n'ont pas envie de cuisiner, vieux rentiers protestants exhibant leur fortune au travers de vêtements discrètement griffés.
J'adore cet endroit, d'abord parce que j'aime bien manger, mais aussi parce que tout le monde semble y avoir sa place et pouvoir y être intégré. Dans un monde de plus en plus clivé, genré, stigmatisé, répertorié, c'est bon de pouvoir être ce que l'on est, simplement ce que l'on est, et qu'on vous traite avec équanimité en vous foutant la paix.