5 nov. 2026

Vivre : transitions

 
 

 
 
Automne : accepter de perdre en chaleur, en vigueur, en lumière pour gagner les beautés de l'hiver 
 
 

4 nov. 2026

Vivre : welcome / 10

 

 
Apparemment abonné au Figaro, habillé décontracté chic (enfin : plus décontracté que chic), un petit air de gendre idéal, très bien élevé, très discret, il pourrait se révéler transparent si on le croisait dans la rue ou sur un marché. D'autant plus qu'il se refuse, lors des conversations qu'il manie avec un art consommé, à exprimer la moindre critique sur qui que ce soit, le moindre désaccord avec quoi que ce soit.  
Bref, quelqu'un de banal en apparence, si ce n'est qu'il est fascinant à plus d'un point. En vingt ans, il a fait de son hôtel - une ancienne magnanerie soigneusement rénovée - un petit joyau, un écrin où il fait bon se réfugier. La chose la plus extraordinaire dans cet endroit, c'est que tout le monde peut s'y sentir accueilli et intégré. Au fil des années, nous y avons croisé des retraités distingués, des bandes de motards allemands, la RH d'une multinationale terriblement autoritaire avec ses troupes au petit-déjeuner, des familles wallonnes mal réveillées, le fils d'un acteur célèbre discutant avec une amie de ses multiples difficultés, des festivaliers grands amateurs de théâtre ou de polars, des Américains braillards et des Anglais bien sous tous rapports. Sans oublier quantité de chiens, plus ou moins  racés. 
L'établissement comporte 24 chambres et, au fil du temps, nous avons appris que c'est lui qui s'est chargé de les décorer, chacune de manière personnalisée. Pour ce faire, il a chiné avec persévérance, apportant à chaque lieu ses gravures, ses lampes, son mobilier. L'ensemble est si typé qu'on ne peut les confondre en aucune façon et que nous nous sommes choisi la numéro vingt ( et elle seulement) pour y résider.
Lui semble être partout à la fois, capable d'assurer la réception, l'apaisement de conflits susceptibles d'émerger, le service du petit-déjeuner, la coordination des travaux quand il y en a, la rédaction de sa newsletter et du secrétariat. Malgré cela, il ne paraît jamais stressé, jamais contrarié, toujours disponible pour écouter. Et il règne dans les différents espaces, le salon autour de la grande cheminée, la bibliothèque bien fournie, la tisanerie, le jardin et les terrasses, un grand calme parmi les hôtes, même ceux que leurs voyages pourraient avoir déstabilisés.
Il aurait pu grâce à son succès se lancer dans des challenges, ouvrir un autre établissement, des gites élégants comme il en existe de plus en plus en ville, il aurait pu augmenter ses prix, surtout après la période Covid. Mais non, il a choisi la qualité, faire vivre et briller cet endroit qu'il bichonne, et enjolive si bien qu'on s'y fidélise. C'est un lieu d'ancrage quand on a besoin d'élégance, de stabilité et de clarté. Voilà peut-être la leçon qu'il sait tout simplement donner : la puissance qu'apporte une juste distance entre soi et le monde, quelles qu'en soient la variété, la rudesse et la complexité.
 

3 nov. 2026

Vivre : welcome / 9

 

Déjà, à l'arrivée, quand elle a interpelé le chien par son prénom, connaissant déjà son poids et ses origines croisées, quelque chose en elle indiquait la réceptionniste non formatée. Elle nous a entrainés tout en haut d'un escalier en colimaçon, jusqu'à une chambre d'où on apercevait la ville autrement, ses arbres jaunis jusqu'à la fluorescence, quelques clochers et des cris d'enfants que la venue d'Halloween surexcitait. Elle nous a proposé ses services et exposé son pédigrée : c'était éblouissant (nous étions autant impressionnés par son débit que par les expériences qu'elle avait cumulées). Elle avait quitté l'école à 16 ans et passé ensuite le bac en candidate libre. En parallèle à des études de lettres, elle s'était formée comme artiste peintre et avait exposé un peu partout là où elle avait posé ses valises, car elle avait aussi pas mal bourlingué (s'était débrouillée entre deux étapes pour passer un doctorat en littérature japonaise). Elle avait également publié  et enseigné, mais là depuis quelque temps cette expérience dans un hôtel lui convenait : elle songeait à écrire à propos de tous les voyageurs qu'elle rencontrait, des saynètes, des attitudes, des échanges qui l'inspiraient. Originaire d'Aix, elle vivait à présent à Tours et faisait à quinzaine les trajets. Elle parlait naturellement anglais et espagnol, en plus des autres notions linguistiques qu'elle détenait.
Comme on était un peu sonnés (par  le voyage et par toutes les informations qu'elle venait de déverser en à peine quelques minutes) on l'a laissée partir en se demandant si tout cela était vrai. Eh bien si : son site racontait tout cela et présentait ses œuvres, des toiles colorées, inspirées par la lumière du Sud et par son goût du Japon. 
Plus tard, à chaque fois que nous l'avons croisée, elle nous a bombardés d'informations, sur elle, sur la ville, sur toutes les idées qui la traversaient. C'était vraiment un personnage, une Colombine quinquagénaire plutôt petite, ronde, avec un je-ne-sais-quoi de clownesque dans la démarche et de saccadé dans la diction. Elle impulsait dans l'hôtel des courants décomplexés, qui allaient et venaient, qui montaient, qui descendaient.
Elle aurait pu être agaçante (j'ai tendance à fuir les bavards, ayant horreur de me sentir submergée par une averse de mots), mais il y avait en elle une énergie qui surprenait et un capital de sympathie qui s'imposait. Un matin, après avoir refusé plusieurs fois ses offres de services, je lui ai confié : j'ai tellement l'habitude de tout prendre en charge, je ne sais pas me faire aider. Elle a répondu : C'est normal. Les  femmes. Tellement sollicitées qu'on ne sait pas se décharger. Si vous restiez une semaine, au bout de trois quatre jours, ça lâcherait. J'ai acquiescé. J'aime les gens qui savent vous donner à penser.
 
 

2 nov. 2026

Voyager : des feuilles plein les cheveux

 
Sedes Sapientiae I / 2011 / Fabienne Verdier / coll. particulière
 
Sur la route, à l'aller, au retour, tout n'était que flamboyance
fatigue dans mes souliers, brouillage dans mes idées,
mais rien n'aurait pu ternir l'invraisemblable majesté,
la luxuriance, propre au monde mistralisé de novembre
 
 

31 oct. 2026

Vivre / Ecouter : être, simplement être

 
Arlequin au loup / Pablo Picasso / 1918 / collection Rudolf Staechelin
 
Certaines interviews nous renvoient à notre façon de vivre. Dans Rien ne s'oppose à la nuit l'autre soir. Laurent Stocker évoquait son métier et les différentes collaborations qu'il a connues. Certaines ne se sont pas bien passées, par exemple avec Jacques Lassalle.  L'acteur de la Comédie française en tire ces réflexions :
 
On ne se sentait pas, avec Jacques. Bizarrement, quelques mois avant sa mort, on s'était croisés à la cafétéria, et on avait beaucoup parlé. On s'était un peu "rabibochés" entre guillemets. Mais ça fait aussi partie du métier. On est dans des métiers où il faut être entiers. Il y a des gens avec qui on ne s'entend pas, on ne s'entend pas et c'est pas grave. Il y a des gens avec qui on s'entend. Il y a des gens avec qui on s'entend très bien. Et il y a des gens avec qui il y a une fraternité, une osmose totale, un amour presque. Eh bien, c'est comme ça. La vie est comme ça. Il n'y a pas de raison de faire des concessions sous prétexte qu'on fait une  mise en scène avec quelqu'un. Si ça se passe mal, ça se passe mal, et on en parle. Ou pas, et puis on ne travaille pas ensemble. Mais c'est pas grave. 
 
On pourrait dire que cette vision porte plus loin que la simple collaboration dans le domaine du théâtre, ou du milieu professionnel, mais qu'elle peut englober la vie sociale en général. Pourquoi devrait-on toujours se tortiller comme un bretzel ? Pourquoi la conduite "normale" ou "souhaitable" devrait-elle être celle du compromis et de l'entente à tout prix ? Pourquoi devrions-nous tous être formatés à bien s'entendre quelle que soit la situation et le sujet ? Pourquoi les fades et les aplatis devraient-ils être applaudis ? Au nom de quelle affligeante normalisation des personnes et de la vie ? Pourquoi ne pourrait-on être libre, s'il n'y a aucun désir de se nuire ?
 
 
 

30 oct. 2026

Voyager : welcome / 8

 
La vieille / Giorgione / Gallerie Accademia / Venise
 
Le trajet du retour étant un peu longuet, on a décidé de s'arrêter à mi-trajet et de réserver deux nuits dans une ville d'art. Au téléphone, le propriétaire a avancé : 140 euros la nuitée... Quand il m'a entendue hésiter, il a lancé : 130... Trop pressée, pas le temps de discuter, j'ai dit "ok". 
A l'arrivée, on constate que le jardin et l'entrée, photographiés sous tous les angles sur leur site, font office de vitrine rutilante. En revanche, la chambre, sa vue sur une ruelle sinistre, apparaît comme délabrée : une poignée dorée nous reste dans les mains, des tuyaux mal scotchés dans la salle de bain, un cache électrique datant des années 1980 qui tombe à terre, la déco : une misère. Aspirés par la beauté de la ville, on ne fait pas d'histoires et on part visiter.
Le lendemain, un site de réservation nous apprend que les chambres se louent entre 100 et 120 euros (incluant leur commission de 18%). On veut alors discuter de ces étonnants écarts, mais on se retrouve face à la résistance obtuse de la tenancière aux allures de maquerelle (son mari s'étant étonnamment évaporé ce matin-là). Elle affirme sans ciller : "C'est la loi du marché, de l'offre et de la demande". Autre argument de poids : "Si vous aviez vu la chambre qu'on m'a donnée à Majorque l'an dernier!". Elle termine : "La suite (?!?) que vous occupez vaut en réalité 165 euros". 
Tout en elle respire l'avarice et l'âpreté. Son visage apparaît aussi décati que ses tapisseries. Ses ongles jaunis par les cigarettes raclent sur un tas de feuillets. Son regard a de la peine à soutenir le mien. Elle n'entend pas. Elle ne cèdera pas. Devant tant de mauvaise foi, on s'en va. On trouve facilement mieux ailleurs pour la seconde nuit. Elle ne salue pas, lèvres serrées de vieille constipée, et continue de tapoter de ses ongles démesurés sur le bureau débordant de papiers. 
Je recours rarement aux commentaires et aux étoiles. A vrai dire, je me méfie de ces évaluations trop facilement manipulables. Mais cette fois-ci et pour la première fois, je n'hésite pas, je décris, photographies à l'appui : les avis après tout devraient pouvoir être utiles pour empêcher le surtourisme de faire follement valser les prix. On peut rêver...

29 oct. 2026

Vivre : des filaments d'or au matin

 


Otoño de manos de oro.
Ceniza de oro tus manos dejaron caer al camino.
Ya vuelves a andar por los viejos paisajes desiertos.
Ceñido tu cuerpo por todos los vientos de todos los siglos.

Otoño de manos de oro:
Con el canto del mar retumbando en tu pecho infinito,
Sin espigas ni espinas que puedan herir la mañana,
Con el alba que moja su cielo en las flores del vino,
Para dar alegría al que sabe que vive
De nuevo has venido.
Con el humo y el viento y el canto y la ola temblando,
En tu gran corazón encendido.
 
José Hierro, Quinta del 42, 1952
 

L'automne est-elle une saison triste ? Porte-t-elle au chagrin et aux pleurs ? 
Ou alors procure-t-elle des brassées de sensations, d'éclats, de couleurs ?
Réponse : les deux, mon général. Ce matin, les nuages sous nos yeux : 
une splendeur !
 
  
[Cela dit, tentons - tentons... - une traduction du poème ci-dessus :
 
Automne aux mains d'or.
Tes mains ont laissé tomber sur le chemin des cendres d'or.
Déjà tu retournes arpenter les vieux paysages déserts.
Ton corps étreint par tous les vents de tous les siècles.
Automne aux mains d'or :
Avec le chant de la mer résonnant dans ta poitrine immense,
Sans épis ni épines qui puissent blesser le jour qui vient,
Avec l'aube trempant son ciel dans les fleurs du vin.
Pour offrir la joie à qui se sait vivant 
Te voilà donc revenu.
Avec la fumée, et le vent, et le chant, et la vague palpitante
Portés dans ton grand cœur embrasé.]