La cueillette des pois / Camille Pisarro / Fondation Langmatt / Baden
J'étais en train de me choisir un bouquin devant la boîte à livres (un peu maltraitée, des montagnes accumulées, déversées, beaucoup à fouiller) quand tout à coup une espèce de tornade m'est plombée dessus, surmontée d'un visage aux yeux brillants qui avait quelque chose de familier. Tandis que je tentais de la remettre, la tornade m'a annoncé qu'elle était à la retraite depuis quinze jours. C'est alors que j'ai reconnu une des vendeuses du supermarché "où tout le monde en a pour son argent".
Elle arborait un T-shirt à fleurs et s'apprêtait à partir en bicyclette. Elle a dit que les derniers temps elle comptait les jours et les heures. La dernière année avait été un enfer. Et maintenant... maintenant, elle se sentait revivre, comme en vacances. Elle pouvait dormir plus tard et finalement prendre tout son temps. Elle avait le regard scintillant.
J'ai immédiatement pensé à D, caissière dans l'autre supermarché, qui va aussi prendre sa retraite à la fin du mois et qui raconte à tout le monde depuis longtemps combien il lui reste de jours, de mois et de semaines. Comme R. lui a promis une bouteille de champagne pour son dernier jour (c'est une bosseuse qui fait son job jusqu'au bout avec compétence) on lui a demandé la date exacte. Réponse : D. ne sait pas. La planification n'a pas encore été faite. Aucune hiérarchie fixe. Aucun apéro organisé pour marquer la fin de quinze ans de collaboration. Alors elle a décidé de s'en aller, à la minute précise où son contrat prendrait fin, sans pot de départ, sans au revoir. Sa fête, ce sera sa libération. Retrouver son chien, ses petits-enfants, son balcon.
Tristesse des mondes kleenex... on prend et on jette... on solde, on repourvoit, on déplace...les personnes comme les marchandises... privées de sens et de reconnaissance... tristesse tout en contraste avec les fleurs sur le T-shirt de la tornade ayant enfin pris son envol...
