23 sept. 2026

Lire : les mots d'Irène

 
 
 

De quoi ai-je hérité, moi, sans recevoir d'héritage ? Quelle est la forme de cet héritage sans propriété ni capital mesurable ? [p.12]
Certains traduiraient ma posture en termes de transfuge ou de transclasse. Je ne suis pas sûre qu'enfermer une trajectoire vivante dans cette notion aide vraiment à comprendre.  On ne passe pas d'un camp à un autre, on ne fuit pas forcément, en tous les cas on ne fuit pas tout. On avance, on transforme, on métamorphose ce que l'on a vécu avec ce que l'on vit. On traverse. On traverse des situations, des périodes, on passe, mais il y a toujours des ponts. Les ponts sont plus ou moins accessibles, plus ou moins longs, les franchissements plus ou moins dangereux, plus ou moins heureux, plus ou moins visibles, mais ils sont là. [p.159]
Irène Fenoglio est une chercheuse, une directrice de recherches émérite en sciences du langage au CNRS. C'est aussi une travailleuse manuelle, pratiquant la sculpture sur bois. Elle n'est pas une romancière, ni une poétesse. "Tout héritage est une métamorphose" se présente comme un livre à part, ni une autobiographie, ni un texte sociologique. A travers lui, son autrice souhaitait écrire "aux cendres éparpillées anonymement de [son] père et de [sa] mère."[p.19] 
 
En retraçant la trajectoire de ses parents, des "gens de peu" (selon l'expression arrogante d'un jeune président de la République), des gens "simples", "qui ne sont rien", Irène Fenoglio leur rend un vibrant hommage. Elle parle de leurs régions d'origine, deux vallées montagnardes du Piémont, de leurs ancêtres, de leurs maisons natales, de leurs exils et de leurs conquêtes. Elle décrit avec des mots sobres et dans un style épuré leurs misères et leurs luttes, les inévitables adversités qu'ils ont rencontrées, comme les ont rencontrées tous ceux qui sont pauvres et ne veulent plus l'être, ou dans tous les cas, veulent éviter que leur pauvreté ne se transmette à leurs enfants. 
 
Le livre est parsemé de plusieurs photographies en noir et blanc. Le portrait des parents. Quelques photos de famille. Un bol qui servait de moule à fromage. Des lunettes avec leur étui en bois poli. Une chatière construite il y a plus d'un siècle par un grand-père sur une maison de montagne (symbole d'une bienveillance "écologique" envers la nature environnante). Des êtres et des choses modestes que l'autrice entend mettre en évidence et, à sentir sa fierté d'en être l'actuelle détentrice, on mesure toute la richesse de cet héritage. 
 
Cet ouvrage contient de  très  belles pages sur les maisons. Irène Fenoglio retourne voir celles des origines. Quand l'occasion se présente, elle n'éprouve toutefois pas le besoin d'acquérir celle où sa mère est née. Elle n'a pas besoin de "posséder" matériellement un lieu. C'est par d'autres biais que la transmission se fait. 
Lors de mon dernier passage la maison était à vendre. Des clopinettes. L'idée de l'acheter m'a traversé l'esprit. Mais pour quoi l'acheter ? Qu'aurait ajouté la possession de ce lieu ? Sa propriété ne m'en aurait pas rendue plus héritière, moi qui l'avais déjà reçue en moi, cette maison, au rythme des souvenirs répétés de ma mère, moi qui avait pu entendre son émotion quand elle en parlait. Il ne s'agit pas de retenir exactement un passé qui en m'appartient pas, ou pas directement. Revoir suffit. [p.65] 
 
Ce récit présente le minutieux travail de (re)valorisation effectué par une femme universitaire qui vit confortablement dans le XIIIe arrondissement de Paris et qui en même temps affirme haut et fort son attachement à son milieu familial. D'autres écrivaines issues de  milieux ouvriers ou paysans, comme Annie Ernaux ou Marie-Hélène Laffont, ont déjà - et très bien - écrit des textes en référence à leurs origines. Mais il y a ici quelque chose de particulier, me semble-t-il : il ne s'agit pas de littérature, ou pas vraiment, mais de témoignage. Dès lors, ce que le récit cède en élégance il le gagne en émotion. 
Le ton frappe par sa sincérité (Irène Fenoglio n'hésite pas à évoquer les défauts de ses parents et leurs failles éducatives. Elle évoque à de nombreuses reprises le travail psychanalytique qu'elle a dû entreprendre pour faire face à ses divers nœuds intérieurs). Les dernières pages sont particulièrement intéressantes, qui traitent des "racines", un terme dont l'autrice se méfie :
Tous, nous venons d'ailleurs de là où nous sommes, ici et maintenant. Tous, nous venons d'ailleurs. [p.196] 
Hériter, ce n'est  pas retrouver des racines que nous n'avons pas, nous humains. La transmission se passe ailleurs. L'héritage de biens matériels n'est pas indispensable, ni essentiel. Certes, l'émotion peut s'accrocher à un lieu, une maison, un pays. Certes, nous pouvons nous ancrer dans un lieu aimé ou utile, selon les événements et le rythme qu'ils imposent à notre vie; mais nous ne nous y enracinons pas; nous nous posons, nous jetons l'ancre. Et un jour, on lève l'ancre, on repart, ou on revient, peu importe. L'ancre est là pour imprimer la possibilité du mouvement. [p.197-198] 

Cette prise de distance par rapport à la notion d'origines donne lieu à pas mal de réflexions. Suivant notre trajectoire dans le sens d'une "ascension" trahit-on ses origines ? Faut-il venger ceux dont nous sommes issus ? Que fait-on des choses du passé, pour nous, pour ceux qui nous suivrons ? Sommes-nous tenus de transmettre, que choisissons-nous de transmettre, que nous permet-on de transmettre ? Tant de questions essentielles, tant de réponses complexes dont on garde les échos une fois le livre achevé. Du grain à moudre tandis que nous n'en finissons pas de nous sentir héritiers. 
 
 
 

22 sept. 2026

Lire : laisser aller total, art magistral

 
Anvers / 1988 / Harry Gruyaert / Le sens du lieu / Rencontres d'Arles 2026
 
 
Se permettre de rien faire. Se poser dans le calme d'une après-midi déserte, scandée par les heures martelées au clocher, par quelques insectes nullement belliqueux, plutôt paresseux, par des moteurs abandonnant leur vocation de ronfler pour gentiment se laisser rouler. Demeurer un instant attentive au soleil badinant à travers les branches. 
Sentir autour de soi la densité du silence, perméable à quelques appels lointains, des murmures de branches frôlées, des pas appuyés de coureurs sur la chaussée, trois fois rien, juste une après-midi pour respirer, installée dans le fauteuil jaune, aussi jaune que les tiges dehors en train de se déshydrater. Ressentir comme un appel à recevoir. Être prête à accueillir.  
Commencer par la couverture, relire la quatrième et parcourir les dédicaces, accorder une attention toute particulière aux épigraphes, et puis là, exactement là, comme devant une mer, plonger dans  la lecture.
 

21 sept. 2026

Vivre : prise pour cible

 
Buste de femme ou de marin / Pablo Picasso / Musée Picasso-Paris
 
Elle raconte d'une voix défaite qu'elle s'est fait agresser. Elle s'est pris des insultes de plein fouet. Comment l'apaiser ? Cette pluie d'injures, ces incivilités, comment lui expliquer qu'elle n'y est pour rien, qu'elle n'est pas concernée. Elle se trouvait juste par hasard et au mauvais moment devant un sujet frustré. Ce n'est pas à elle qu'il s'adressait, c'est aux manquements de sa misérable réalité. 
  

20 sept. 2026

Vivre : ah! les triangles !


 Jean-Michel Folon


La triangulation est une technique géométrique qui consiste à déterminer la position d'un point ou la distance d'un objet en mesurant les angles d'un triangle formé avec des points de référence connus, plutôt qu'en mesurant directement la distance.[source : Wikipedia
 
En psychologie, c'est une stratégie de manipulation où une personne implique un tiers dans un conflit pour exercer un contrôle ou diviser les autres.   
Être l'objet d'une triangulation dans un système relationnel signifie qu'une personne introduit une tierce personne dans votre relation duelle pour manipuler, créer de la rivalité, ou décharger sa propre anxiété sur vous. Qu'il s'agisse d'un milieu professionnel, familial ou d'une relation amoureuse, cette dynamique de division cible les failles et les exploite. Elle peut déstabiliser, voire nuire. Dans tous les cas, rien de véritablement positif ne peut résulter de ce genre d'embrouille (plus proche d'une pelote emberlificotée que d'un pur triangle). La réaction la plus saine est sans doute de détecter le phénomène au plus vite, de s'en dégager, de laisser le manipulateur face à sa réalité.

On se prend à rêver que les êtres puissent toujours communiquer en face à face. Les choses seraient tellement plus honnêtes et plus claires. Cela demanderait juste un peu de courage : le courage d'être soi, de défendre ses droits et, peut-être, de ne pas les outrepasser. Il s'agirait, au fond, d'agir en adulte, en véritable adulte., dans un monde d'adultes. Autant dire : tout un programme!
 

19 sept. 2026

Vivre : portrait de dame en carosse

 
New-York / Helen Lewitt / Coll. privée
 
Comme tous les gens dont la valeur personnelle et les valeurs matérielles dépendent du regard d'autrui, quand son mari lui a annoncé son intention de s'acheter un SUV en leasing, elle s'est montrée ravie. Elle lui a sauté au cou et lui a tout promis : elle se rendrait une fois par semaine au hard-descounter, n'achèterait naturellement que le strict nécessaire, veillerait à se faire couper les cheveux par sa belle-sœur. Cette nouvelle voiture, noire, était un vrai bonheur : elle mesurait 4 centimètres de plus que celle des voisins (et 5 dans la largeur). Avec quelle fierté elle paraderait dans le quartier! 
A vrai dire, avant de se coudre expressément un coussin pour se trouver à hauteur, ses premiers essais de conduite lui donnèrent plutôt quelques frayeurs. Ne parvenant pas à discerner la chaussée, elle se mit à klaxonner à tout va. Il est vrai que son mari l'avait lourdement tancée : pas question que leur signe extérieur de prestige subisse la moindre griffure. Maintenant, elle se hisse et pose ses fesses dodues sur 10 centimètres de mousse bien rembourrée. Elle continue de klaxonner en continuité : toutes les fois qu'un véhicule, un enfant ou un chien se met en travers de son chemin (elle a encore quelque peine avec la pédale des freins).
Elle descend de voiture un peu genre reine d'Angleterre, mais en plus rond, en plus tassé, en plus grognon. C'est qu'une fois sur le parking, elle réalise jour après jour qu'il est plein de SUV comme le sien, noirs, tout noirs, au point que parfois elle s'y perd. 
Sa plus grande contrariété, c'est d'avoir constaté la semaine dernière que les gens du troisième s'étaient procuré un modèle plus large et plus long que le leur. Depuis, pour masquer son dépit, elle ne les salue plus et s'efforce de regarder ailleurs. Vite vite elle dégringole de son trône et rentre cuisiner ses coquillettes débusquées au fond du hard-descounter.
 
 

18 sept. 2026

Vivre : si durs envers nous-mêmes

 
 
Porträt einer Frau / Bernhard Striegel / Sammlungen des Fürsten von und zu Liechtenstein

 
Que ton indulgence se tourne en priorité vers toi. 
Quoi qu'il arrive : la douceur est le premier pas. 
 
 

17 sept. 2026

Regarder : en être

 

 I don't want to belong to any club that will accept me as a member
(Jamais je ne voudrais faire partie d'un club qui accepterait de m'avoir pour membre)
Groucho Marx 

L'exclusion et la confrontation au sentiment de supériorité sont des réalités aussi courantes que douloureuses ou consternantes. On peut en pâtir, on peut s'insurger. On peut théoriser et aussi : Analyser. Lutter. Boycotter. Mais peut-être que la dérision est encore le meilleur moyen de faire face et de dénoncer. Le photographe sénégalais Omar Diop, spécialisé dans l'art du portrait, et le documentariste Lee Shulman, réalisateur et collectionneur londonien, on traité subtilement le sujet avec la série Being there.

 
 
Ils ont utilisé la technique suivante : utilisant un fond d'images états-uniennes datant des années 1950-1960, ils ont choisi de substituer dans chacune un personnage en le remplaçant par Omar Victor Diop qui prend la pose de l'absent. Le résultat est une sorte de documentaire sociologique sur les années ségrégationnistes. On a le sentiment de regarder un roman-photo de l'époque concernée dont l'aspect incongru, parfois attristant et souvent comique saute aux yeux des visiteurs. 
 
 

 
A noter que ce témoignage pourrait aussi être transposé à notre époque, laquelle ne manque pas de clivages et de fractures sociales : que se passerait-il si l'on procédait de nos jours de la même manière ? il serait dans le fond tellement aisé d'introduire un élément dissonant dans un portrait de groupe pratiquant l'entre-soi. 
Toutes les fictions sont permises. Chacun peut ainsi développer sa lecture personnelle. En ce qui me concerne, impossible de parcourir l'exposition  sans avoir le sourire, voire le rire aux lèvres. En effet, ces situations collectives, ces visages conformistes sont affligeants de banalité, tristes à pleurer. Le photographe africain prenant la pose se révèle décontracté, ludique, élégant. Son image s'insère par la magie du numérique avec un naturel confondant et agit comme révélateur du monde étriqué dans lequel il prend la pose. 
 
Les  mots de Groucho Marx, cités en exergue, me sont revenus en mémoire : quoi ? moi ? désirer être des vôtres ? Jamais ! J'y serais trop à l'étroit! C'est en cela que ce travail itinérant (datant de 2023 et qui a déjà été présentée dans diverses institutions) m'a paru fascinant : il invite à changer de focus pour imaginer toutes sortes de situations d'exclusion qui peuvent nous paraître à ce point naturelles que nous les acceptons comme des réalités allant de soi.
 

 Being There / Collège Mistral / Rencontres d'Arles / jusqu'au 4 octobre