30 oct. 2026

Voyager : welcome / 8

 
La vieille / Giorgione / Gallerie Accademia / Venise
 
Le trajet du retour étant un peu longuet, on a décidé de s'arrêter à mi-trajet et de réserver deux nuits dans une ville d'art. Au téléphone, le propriétaire a avancé : 140 euros la nuitée... Quand il m'a entendue hésiter, il a lancé : 130... Trop pressée, pas le temps de discuter, j'ai dit "ok". 
A l'arrivée, on constate que le jardin et l'entrée, photographiés sous tous les angles sur leur site, font office de vitrine rutilante. En revanche, la chambre, sa vue sur une ruelle sinistre, apparaît comme délabrée : une poignée dorée nous reste dans les mains, des tuyaux mal scotchés dans la salle de bain, un cache électrique datant des années 1980 qui tombe à terre, la déco : une misère. Aspirés par la beauté de la ville, on ne fait pas d'histoires et on part visiter.
Le lendemain, un site de réservation nous apprend que les chambres se louent entre 100 et 120 euros (incluant leur commission de 18%). On veut alors discuter de ces étonnants écarts, mais on se retrouve face à la résistance obtuse de la tenancière aux allures de maquerelle (son mari s'étant étonnamment évaporé ce matin-là). Elle affirme sans ciller : "C'est la loi du marché, de l'offre et de la demande". Autre argument de poids : "Si vous aviez vu la chambre qu'on m'a donnée à Majorque l'an dernier!". Elle termine : "La suite (?!?) que vous occupez vaut en réalité 165 euros". 
Tout en elle respire l'avarice et l'âpreté. Son visage apparaît aussi décati que ses tapisseries. Ses ongles jaunis par les cigarettes raclent sur un tas de feuillets. Son regard a de la peine à soutenir le mien. Elle n'entend pas. Elle ne cèdera pas. Devant tant de mauvaise foi, on s'en va. On trouve facilement mieux ailleurs pour la seconde nuit. Elle ne salue pas, lèvres serrées de vieille constipée, et continue de tapoter de ses ongles démesurés sur le bureau débordant de papiers. 
Je recours rarement aux commentaires et aux étoiles. A vrai dire, je me méfie de ces évaluations trop facilement manipulables. Mais cette fois-ci et pour la première fois, je n'hésite pas, je décris, photographies à l'appui : les avis après tout devraient pouvoir être utiles pour empêcher le surtourisme de faire follement valser les prix. On peut rêver...

29 oct. 2026

Vivre : des filaments d'or au matin

 


Otoño de manos de oro.
Ceniza de oro tus manos dejaron caer al camino.
Ya vuelves a andar por los viejos paisajes desiertos.
Ceñido tu cuerpo por todos los vientos de todos los siglos.

Otoño de manos de oro:
Con el canto del mar retumbando en tu pecho infinito,
Sin espigas ni espinas que puedan herir la mañana,
Con el alba que moja su cielo en las flores del vino,
Para dar alegría al que sabe que vive
De nuevo has venido.
Con el humo y el viento y el canto y la ola temblando,
En tu gran corazón encendido.
 
José Hierro, Quinta del 42, 1952
 

L'automne est-elle une saison triste ? Porte-t-elle au chagrin et aux pleurs ? 
Ou alors procure-t-elle des brassées de sensations, d'éclats, de couleurs ?
Réponse : les deux, mon général. Ce matin, les nuages sous nos yeux : 
une splendeur !
 
  
[Cela dit, tentons - tentons... - une traduction du poème ci-dessus :
 
Automne aux mains d'or.
Tes mains ont laissé tomber sur le chemin des cendres d'or.
Déjà tu retournes arpenter les vieux paysages déserts.
Ton corps étreint par tous les vents de tous les siècles.
Automne aux mains d'or :
Avec le chant de la mer résonnant dans ta poitrine immense,
Sans épis ni épines qui puissent blesser le jour qui vient,
Avec l'aube trempant son ciel dans les fleurs du vin.
Pour offrir la joie à qui se sait vivant 
Te voilà donc revenu.
Avec la fumée, et le vent, et le chant, et la vague palpitante
Portés dans ton grand cœur embrasé.]
 
 

28 oct. 2026

Regarder : à la naissance des oeuvres

 
Strada Nuova a Volpedo / env. 1898 / Pinacothèque provinciale / Bari

 
Ça faisait un bout de temps que je voulais m'arrêter dans le village de Giuseppe Pellizza da Volpedo. Probablement depuis que j'avais admiré son tableau le plus fameux, Il Quarto Stato, durant son exposition au Palazzo Vecchio de Florence en 2022. Si l'affiche du film Novecento de Bernardo Bertolucci l'a rendu célèbre et si peut-être sans elle le peintre serait à ce jour bien moins connu, voire oublié, il n'en demeure  pas moins que l'artiste mérite d'être mis en valeur au-delà des frontières de sa région natale.
 
Idillio primaverile / 1896-1901 / collection privée
 
 
Speranze deluse / 1892 / Collection privée
 
Durant notre descente dans les Marches, nous avons donc fait un détour par Volpedo, petite bourgade située dans la somnolente province d'Alessandria, au Piémont, où un groupe de bénévoles s'efforce de maintenir en vie l'atelier du peintre (qui jouxte la maison de famille fermée au public) ainsi qu'un musée pompeusement appelé "Museo didattico interattivo Pelizza da Volpedo" occupant trois pièces sombres au rez d'un palais communal. Nous y avons passé environ cinq minutes, une vidéo documentaire n'étant pas disponible et des reproductions en papier déteintes aux explications anémiques réduisant les possibilités de comprendre l’œuvre en question. On saisit dans ce genre de lieu les limites inévitables du bénévolat et combien celui-ci a besoin d'être soutenu par des professionnels, même si aucune œuvre originale n'est abritée dans le village (l'essentiel du corpus se trouvant à la Galleria d'Arte moderna -GAM- de Milan).
 
En revanche, plusieurs reproductions placées le long d'un itinéraire courant sur les lieux mêmes de leur création, avec des commentaires inspirés, parviennent à ressusciter la présence de l'artiste, qui est toujours resté attaché à ses origines et à sa terre natale. Mais c'est surtout l'atelier du peintre gardé dans son jus qui met en lumière le personnage, sa vie, ses sources d'inspiration et se révèle particulièrement émouvant puisque c'est dans ce lieu que Giuseppe Pellizza a non seulement travaillé, mais s'est aussi donné la mort en 1907, pendu à l'escalier de sa bibliothèque, peu après le décès de son épouse survenu lors de l'accouchement de leur troisième enfant. 
 
Photographie prise alors que G.P. travaillait à son Quarto Stato
 

 
Bibliothèque et escalier
 r
Portrait des parents de l'artiste
 
La plupart des tableaux de Giuseppe Pellizza reflètent la vie de la campagne alentour, des scénettes, des personnages qu'il avait tous les jours sous les yeux (ce fils d'une famille de riches propriétaires terriens s'était choisi pour épouse une jeune femme issue du peuple et analphabète qu'il avait très souvent prise pour modèle. C'est elle qui prête ses traits à la femme au premier rang du Quarto-Stato). 
 
 
Teresa Bidone, épouse de l'artiste
 
 
Dans plusieurs tableaux, on flirte souvent avec un certain pathos, on pourrait presque parler de naïveté ou de kitch, mais si c'est du kitch, il est rempli de compassion envers les êtres et les événements qui se passaient au village, des psychodrames concernant des bergères abandonnées, des chagrins tus et confiés à la nature environnante. L'artiste devait être hypersensible à tous les mouvements des cœurs palpitant autour de lui, qui ne trouvaient à s'épancher. Parallèlement, il était aussi entièrement ancré dans son temps, interpelé par les premières revendications paysannes et ouvrières émergeant dans sa région dont il voulait se faire écho. 
Au musée. j'ai retrouvé une "ancienne connaissance", une jeune femme au regard éteint dont le portrait original se trouve à l'Accademia Carrara de Bergamo :
 
 
ricordo di un dolore (portrait de Santina Negri) / 1889
 

Avec ce sujet épuré, une jeune femme assise, tenant dans sa main une lettre sur laquelle repose une fleur séchée, chacun est en mesure d'interpréter pour lui-même une histoire que l'auteur a su évoquer. Dans les faits, le peintre a raconté la genèse de cette œuvre à un ami : il venait de rentrer de Paris, où il était parti visiter l'exposition universelle, quand il avait appris la mort soudaine de sa sœur et, juste après son retour, c'est en quelque sorte un autoportrait au féminin qu'il donne à voir. On imagine sans peine que les yeux du personnage portent en eux la représentation de sa douleur.

 Volpedo (AT) / Musée et atelier ouverts à la visite les samedis et dimanches après-midi)

 

 

27 oct. 2026

Vivre : en corps

 
Uranie, muse de l'Astronomie, sur le monument funéraire d'Ottaviano Fabrizio Mussotti / Giovanni Duprè / Camposanto / Pise
 
On prétend le dominer, le transformer, l'embellir, le rajeunir. On améliore, on corrige, on tatoue, on lifte, on intervient. On voudrait dans notre suprême arrogance s'arroger le droit d'en disposer à notre convenance. On se croit légitimés. On se pense en état de supériorité. On vit avec lui sinon en guerre, du moins en altérité. Et pourtant, ce corps-trésor, ce corps-sage, ce corps-mémoire, que de choses n'aurait-il à nous apprendre si nous pouvions l'écouter - et surtout : l'entendre.
 
 
 

26 oct. 2026

Voyager : welcome / 7

 

 
Pas vraiment fan des chiens, mais bien obligé de les accepter s'il veut remplir ses quatre chambres et faire tourner son b&b, il dit à la table d'hôtes : "Un chien, c'est comme un enfant qui ne grandit jamais." Il n'a pas tort, selon un Milanais présent, lequel ajoute : "C'est aussi un enfant à qui on n'a pas besoin de payer ses études jusqu'à vingt-cinq ans passés!". 
 
"Les gens qui ne peuvent pas avoir d'enfants s'achètent un chien" reprend notre hôte. Je pense alors à une blogueuse allemande qui exhibait la semaine dernière le toutou de sa fille, enrobé dans une couverture beige, placé dans un sac à main assorti, et engoncé dans sa poussette blanc cassé... On pourrait ajouter : "Les gens qui ne peuvent pas avoir de petits-enfants accaparent les clébards de leur progéniture pour pouvoir pouponner."
 
Dans cet endroit superbe, où chaque détail est soigné, les animaux ne sont pas admis dans la salle à manger. Soudain on entend provenir d'une chambre les bêlements d'un pauvre caniche abandonné. "Bon, allez, même si c'est interdit, qu'ils aillent le récupérer..." bougonne le maître de céans, bon perdant.
 
 
 

Vivre : le temps comme il vient

 
 
A force, je pensais avoir maitrisé le passage à l'horaire d'hiver : c'est juste une heure à enlever. Voici que ce matin, dans une douce clarté, toute fière de mon sens de l'adaptation, je m'apprête à aller balader le chien quand mon téléphone m'apprend qu'il n'est pas six heures mais quatre heures trente. La lune là-haut devait bien se marrer (cela dit, ne serait-il pas temps que ce remue-ménage cesse de nous... importuner?)
 

 

25 oct. 2026

Vivre : rires et délires

 
 
Le yoga est un passage obligé pour bien commencer ma matinée. Forcément, ce rituel n'a pas échappé à l'algorithme qui sert de laquais à YouTube (j'ai beaucoup cherché, mais l'enchaînement parfait pour moi se trouve sur cette plateforme). Longtemps, tandis que je me levais lentement de ma dernière posture, j'entendais des publicités en allemand ou en anglais, et je ne me donnais aucune peine pour comprendre les thèmes qui paraissaient tourner autour de placements bancaires. Mais là, depuis quelques jours, une espèce de petite grand-mère IA, genre publicité de confiture Bonne Maman, apparaît sur l'écran et invite à faire du qi gong. Elle promet des monts et merveilles : la minceur athlétique en sept minutes par jour top chrono. Les dialogues sont énoncés avec un atroce accent canadien :
Mon mari m'a quittée pour une femme plus jeune. Mais grâce au qi gong de la marche je vais lui montrer que je m'en sors. Au tribunal, il pense retrouver une femme effondrée, il va se retrouver devant une battante déterminée.
Le mari à son épouse qui ne parvient pas à fermer sa robe de cérémonie : Tu n'arriveras jamais à entrer dans cette robe élégante pour le mariage de notre fils. La femme : Mais oui, avec sept minutes de qi gong (décidément!) quotidien, je serai prête et je serai la plus sublime!
La série Prenez-nous pour des cons déferle plus que jamais sur nos écrans. Devrais-je prendre un abonnement Premium ? Non. Ils seraient trop contents. En attendant, je me relève et j'entame ma journée en pouffant devant tant de miracles annoncés.