13 juil. 2026

Vivre : jusqu'à la délivrance

 
La cueillette des pois / Camille Pisarro / Fondation Langmatt / Baden
 
 
J'étais en train de me choisir un bouquin devant la boîte à livres (un peu maltraitée, des montagnes accumulées, déversées, beaucoup à fouiller) quand tout à coup une espèce de tornade m'est plombée dessus, surmontée d'un visage aux yeux brillants qui avait quelque chose de familier. Tandis que je tentais de la remettre, la tornade m'a annoncé qu'elle était à la retraite depuis quinze jours. C'est alors que  j'ai reconnu une des vendeuses du supermarché "où tout le monde en a pour son argent".
Elle arborait un T-shirt à fleurs et s'apprêtait à partir en bicyclette. Elle a dit que les derniers temps elle comptait les jours et les heures. La dernière année avait été un enfer. Et maintenant... maintenant, elle se sentait revivre, comme en vacances. Elle pouvait dormir plus tard et finalement prendre tout son temps. Elle avait le regard scintillant.
J'ai immédiatement pensé à D, caissière dans l'autre supermarché, qui va aussi prendre sa retraite à la fin du mois et qui raconte à tout le monde depuis longtemps combien il lui reste de jours, de mois et de semaines. Comme R. lui a promis une bouteille de champagne pour son dernier jour (c'est une bosseuse qui fait son job jusqu'au bout avec compétence) on lui a demandé la date exacte. Réponse : D. ne sait pas. La planification n'a pas encore été faite. Aucune hiérarchie fixe. Aucun apéro organisé pour marquer la fin de quinze ans de collaboration. Alors elle a décidé de s'en aller, à la minute précise où son contrat prendrait fin, sans pot de départ, sans au revoir. Sa fête, ce sera sa libération. Retrouver son chien, ses petits-enfants, son balcon.
Tristesse des mondes kleenex... on prend et on jette... on solde, on repourvoit, on déplace...les personnes comme les marchandises... privées de sens et de reconnaissance... tristesse tout en contraste avec les fleurs sur le T-shirt de la tornade ayant enfin pris son envol...
 
 
 

12 juil. 2026

Vivre : festival infernal


 
première soirée, une fois la sono allumée  
 
 

 tandis que le public s'échauffait
 
  
le ciel lui aussi s'embrasait
  

11 juil. 2026

Vivre : une saison sur la terre

 
Sulla spiaggia di Viareggio / Philipp Klein / 1906 / Landesmuseum Hannover
 
Pendant longtemps l'été a été sans conteste ma saison préférée. C'était le temps réjouissant des grandes vacances, des départs à la mer, des fruits arrivés à maturité. C'était une longue rupture avec la routine annuelle, les soirées qui s'éternisaient, les étals des marchés colorés, les parfums des glaces entre lesquels hésiter. Le temps aussi des robes à fleurs, des sandalettes légères et des ballerines pour danser. En y repensant il y avait dans ces étés des rituels - destinations, personnes, maisons - qu'on retrouvait chaque année.
Avec le temps, surtout ces dernières années, l'été est devenu un moment saccadé, mené en traitillé, un bien à rentabiliser, fait de contrastes et de brusqueries, de cris et de bruits, d'accélérations et de tensions. Des semaines d'allers-retours, de chaos et de ruptures, avec des valises à faire, à défaire, à refaire, tandis que la météo, ses hauts, ses bas, ses hauts de plus en plus hauts, ses orages et ses éclats, s'évertue à mettre nos batteries à plat.
L'été s'étant peu à peu transformé, on se doit de le manipuler avec précaution. Il s'agirait, pour en profiter, de développer de nouvelles compétences : évoluer à contre-courant, prendre tout son temps, se laisser aller à rêvasser, trouver à se balader sur des sentiers oubliés. L'été peut alors redevenir dans la lenteur et le recueillement une période de détente et de ressourcement, un ensemble de poésie, des pépites  d'enchantements : un aigle voltigeant sur un époustouflant fond azurin, des matins embaumant les herbes coupées et les sapins, une forêt se révélant bleue comme une cathédrale médiévale, des pêches blanches ayant un goût divin, des souvenirs ramenés par brassées et d'autres à se créer, des livres abandonnés, des romans retrouvés. 
L'été met au défi notre créativité. Pas question de suivre, d'imiter, de se lancer dans toutes les mêlées, de vouloir optimiser, capitaliser. On n'en sortirait que lessivés, frustrés, et évidemment démoralisés à l'idée la rentrée. L'été n'est pas un bagage à bourrer : pour être heureuse et belle cette saison a besoin d'être réinventée et personnelle.  
 

10 juil. 2026

Vivre : psychotravaux

 
Le père Magloire sur le chemin de Saint-Clair à Etretat/ Gustave Caillebotte / Fondation Petit-Palais / Genève
 
 
Quand il arrive avec sa caisse à outils, dûment équipé, Monsieur André a vraiment quelque chose de particulier. Non seulement c'est un bon ouvrier, mais il a un mode de communication qui n'appartient qu'à lui : tout en lui incarne l'empathie. Il n'est ni obséquieux, ni conformiste, ni désireux d'embobiner. Encore moins avide ou intéressé. Il écoute avec attention, les yeux dans les yeux son interlocuteur et il relance toujours à partir de ce qu'il entend. Cela donne lieu à des échanges stimulants, car se sachant pris en considération l'interlocuteur est tout disposé à l'écouter à son tour et à admettre ses arguments. Monsieur André est censé soigner toutes sortes de dysfonctionnements dans la maison, c'est son métier, mais ce métier, il l'exerce avec autant d'application que certains médecins accueillant les mal-êtres humains sur leur divan.
 

9 juil. 2026

Vivre : se jeter à l'eau

 
 

 
Cet été, elle est là, tous les jours, dans le bassin moyen. Quand on lui demande comment ça va, son visage se tort en une grimace qui tient à la fois du découragement et de l'auto-apitoiement. On dirait une fillette contrariée, dépitée d'avoir perdu sa poupée. En échangeant quelques mots, la famille, la vie, les petits-enfants, soudain on entend : c'est une femme qui dit non. Tout en elle dit non : non aux suggestions, non aux occasions, non aux différentes options. Sa peine est immense, sa peine prend toute la place. Alors elle fait du sur-place. Elle a décidé qu'elle ne saurait jamais nager, pas question pour elle de progresser. Mariée ou quittée, dans le fond, d'été en été, en elle rien n'a changé. Avec ou sans compagnon, depuis combien de temps s'est-elle figée ? quand a-t-elle décidé qu'elle ne pourrait que barboter ? 
 
 ***
 
La femme qui s'avance avec ses cheveux blancs offre un sourire franc. Elle regarde le grand bassin avec des yeux gourmands. Elle se réjouit manifestement. Elle parle du soleil, des arbres, de la chance de pouvoir plonger. Elle ajoute en passant qu'elle a 92 ans. Depuis  l'an dernier, elle a dû renoncer à la rivière et à ses courants parfois surprenants. Elle y venait depuis qu'elle était toute petite : en 1940, elle se laissait déjà porter par les flots cristallins provenant tout droit des sommets alpins. Elle dit que ça va, ça va bien, même si chaque jour apporte son lot de bobos petits ou grands. Elle confie que ce qu'elle craint, ce qu'elle craint vraiment, c'est de perdre un jour sa tête. Elle plante sur son front un index tremblant. Mais... pour l'instant... Elle sourit, les yeux brillants, et part d'une démarche chaloupée se rafraîchir pour la journée. 
 

8 juil. 2026

Vivre : la difficulté d'être

 Maria Magdalena / Anonim / 1507-1520 / Museu de Mallorca / Palma
 

Être soi. Juste soi. Où que l'on soit. Avec qui que ce soit, mendiant, enfant ou roi.
Être et rester droit, en accord avec ce qu'on perçoit, ce qu'on pense, ce qu'on voit. 
 Incarner quelque chose comme un idéal d'évidence. Est-ce possible ? Souhaitable ?
Peut-on rester perméable et ancré sur un socle que rien ne peut éroder, ébranler ?
 
 
 

7 juil. 2026

Vivre : Still life / 199

 
 

 
La semaine dernière, dans cette vallée alpine du Piémont, on nous avait annoncé à peine 30 degrés, mais je ne sais trop pourquoi, je commence à douter des prévisions qu'on nous balance, peut-être histoire de nous rassurer. Nous avons pénétré aux environs de 17 heures dans la demeure où régnait un calme presque oppressant. Dans la pénombre, les meubles, les bibelots étaient toujours à leur place. On avait juste l'impression de devoir se frayer un chemin à la machette dans une chaleur à forte densité. Depuis quand ces espaces n'avaient-ils plus été aérés ?
La chambre que nous avions connue au joli mois de mai était toujours la même : élégante, sobre, apaisée. Une vieille dame affrontant une situation pénible avec dignité. Le propriétaire nous a désigné d'emblée un infâme objet, une espèce de veau blanc sur roulettes, relié à l'extérieur par un gros boudin bleu. Je me suis méfiée. 
Juste avant de partir, je m'étais intéressée au moyen de continuer de vivre décemment dans notre habitat surchauffé sans aggraver la situation sur le plan local ou environnemental. Pas question de gaspiller inutilement argent et électricité. Pas question surtout de s'affoler en se ruant sur les premières actions venues, proposant des appareils mal conçus, gourmands et à efficacité très modérée. J'en étais arrivée à la conclusion qu'un bon ventilateur, silencieux, discret - rien de trop design, aucune marque anglaise trop stylée - serait un excellent atout pour permettre à la maison de résister.
 
J'ai appris plus tard que le dernier occupant de la chambre s'était plaint sur une plateforme de ce qu'elle n'était pas climatisée. Du coup, le gérant avait dû se ruer dans le grand supermarché chinois à l'entrée de la vallée. Résultat : le veau s'est mis en marche avec une quantité impressionnante de décibels. Au bout de 40 minutes, la température avait baissé d'un degré, mais le bruit, lui, n'avait pas diminué. On se serait crus voisins d'une décharge ferroviaire. On n'a même pas pu choisir. C'était : peste et choléra. Chaleur et bruit en continuité. Enfer assuré. On a fini par fermer à la chose son clapet. Ouvert grand les fenêtres sur une nuit africaine. Au moins, la chambre pouvait-elle respirer. 
Au retour, mon choix s'est confirmé : j'ai foncé en ville et ai rapporté Zorro, ventilateur 35 Db, lutteur et justicier, sachant être présent tout en se faisant oublier. Le voici, il trône au salon, ce bien nommé.