9 juin 2026

Vivre : au rythme de ton coeur

 
 
Pavement / Eglise Sant'Anastasia / Vérone

 
Bientôt aussi nécessaire que l'eau, aussi rare que le silence,  aussi précieuse que l'or : la lenteur.
 
 
 

8 juin 2026

Regarder : construire et reconstruire

 
Photo tirée du net
 
Hier, il pleuvait. Un temps à ne pas mettre dehors le moindre vivant - chien ou humain. R. a insisté pour obtenir la petite enveloppe usée, qui dormait quelque part (en fait, dans un des petits tiroirs de la commode de Gand). Il a dit : donne-moi tes vieilles photos. Je les ai recherchées. Je les lui ai remises avec une légère réticence (Je tends à me méfier des photos du passé. On ne sait jamais ce qu'elles vont ramener comme souvenirs, leurs lots ne sont pas toujours consolatoires).  
Je me suis souvenue de La chambre claire, le livre de Roland Barthes. Les photographies du passé nous ramènent des présences. Elles nous reconduisent aussi à une autre époque, un autre monde, disparu et inatteignable. Elles possèdent une force incroyable en même temps qu'une indéniable autonomie. Elles appartiennent au passé, mais vivent toujours au présent. Elles vivent leur vie.
R. est remonté un peu plus tard avec les photos scannées. J'avoue ne pas les avoir toutes bien observées. Il y en a que j'ai regardées distraitement (une forme de défense) et il y en a d'autres sur lesquelles je me suis penchée. 
Un groupe de quatre ou cinq tirages m'a particulièrement frappée. Elles ont été prises sur un chantier. On y voit mon père (mon père ! ce jeune homme qui pourrait être mon fils ! ce personnage à qui maintenant je pourrais faire la leçon !). On le voit avec ses collègues, en train de plaisanter parmi les planches et les tiges du béton armé. C'est un moment de détente. Un homme en costard - sans doute un ingénieur, ou l'architecte - est présent sur deux des clichés. C'est probablement lui qui a apporté l'appareil. Ils sont tous contents. Ils rient. Ils plaisantent. L'équipe est soudée. Les délais ont été tenus, le bâtiment, bien que loin d'être achevé, s'élève au deuxième ou troisième étage. 
J'avais toujours pensé que mon père faisait un travail dur, pénible, exigeant (et c'était le cas). Mais les photos scannées hier montraient un homme en bonne santé, bronzé, en marcel, fier de ses compétences. Dans son élément. La mémoire est traitresse. Cela faisait si longtemps que je n'avais retenu de mon père que des images d'hôpital, de faiblesse, de diagnostic, d'impuissance désolée. J'avais oublié qu'il avait été cet homme jovial, élégant, cette force de la nature, maniant ses outils avec dextérité, capable de danser sur les dalles parmi les marteaux et les truelles. Oui, j'avais oublié combien mon père aimait danser. J'avais oublié la beauté des chantiers et la noblesse de ceux qui les font s'élever.
 
 

7 juin 2026

Voyager : entre nous soit dit

 
Street art / Turin
 
 
Le Guardian est mon journal préféré, même si je dois admettre qu'il m'a laissée perplexe ce matin. Souvent ses articles sur le tourisme me font sourire. Voulant bien faire et refiler de bons tuyaux, il fait régulièrement appel à ses lecteurs (racontez-nous : les plus belles plages européennes, les plus beaux villages français, etc, etc). Dans cette optique, ils ont publié un reportage sur les piòle, ces restaurants traditionnels piémontais, que l'on trouve encore à Turin et présenté une sélection de celles qui offrent le meilleur rapport qualité/prix. Extraits de l'article paru sous la rubrique "Lifestyle / Travel" de ce début juin :
 
"Ils nous accueillent comme si nous nous connaissions depuis des années. À 12h30, une seule autre table est occupée: trois hommes qui viennent ici presque quotidiennement depuis des décennies, parlant en dialecte piémontais. Mais en quelques minutes, la petite pièce chaudement éclairée devient bruyante avec une conversation facile et qui s'entremêle à mesure que des amis et des familles arrivent."
"Autour de nous, les travailleurs en pause déjeuner interpellent les membres de la famille qui gère l'endroit par leurs prénoms. Le lieu est spacieux mais bondé, bruyant et plein de mouvement – des plateaux arrivent, des tables sont dégagées, la cour à l’arrière s’installe peu à peu. Pas une piòla historique, mais parmi les habitants, c’est déjà une légende. Mon plat préféré est le plus simple: polenta fritta, croustillante à l'extérieur, tendre à l'intérieur. Au comptoir, alors que nous allons payer, Gianni nous verse un petit verre d’amaro – une fin simple et appropriée à un repas qui tient ses promesses." 
 
Argh! Un exemple parmi tant d'autres de comment se mettent en place les méfaits du surtourisme. Fournir des astuces pour trouver du "bon marché" ou du "typique" ou encore (plus risible) des "lieux secrets". Mais, chers journalistes si fiers de montrer qu'on peut encore trouver un repas complet à 12 euros vin compris dans la capitale piémontaise, le but des gens qui ont les moyens de voyager est-il vraiment d'aller profiter du low cost à l'étranger ? Où les ouvriers confrontés à la masse de touristes iront-ils désormais manger pendant leur pause déjeuner ? Les propriétaires de ce genre d'établissement qui jouent le jeu pensent-ils aux conséquences de leur futur "succès"? 
Je me souviens, dernièrement à Bologne, un restaurant populaire (banal au demeurant) ayant eu les faveurs de Tiktok et devant lequel une foule soumise se pressait en attendant son tour. C'était à la fois triste et dévitalisé : on ne peut pas accueillir 200 personnes comme si on les connaissait depuis des années. Le tourisme crée sans cesse de nouveaux appels d'air. A la moindre sollicitation, les masses se ruent comme des sauterelles vers des adresses signalées. Guardian, aujourd'hui, tu mérites un pouce baissé.
 

 

Vivre : face aux critiques

Femme à l'écritoire / Félix Valotton / MCBA / Lausanne  
 
 en toute circonstance
- mots, modes, modèles - 
ne jamais oublier 
cette simple réalité : 
on peut prendre en compte
ou laisser de côté.
 
 

6 juin 2026

Vivre : dé-penser

 
 
Dessin trouvé sur le net 
 
On le sait bien : consommer est un acte politique quotidien. On vote et on s'affirme comme citoyen toutes les fois qu'on entre dans un magasin. Hier, l'installateur de cuisines nous a raconté les aberrations auxquelles il assistait durant ses différentes missions. Des éléments électroménagers en état de marche, jetés au bout de six mois parce que les gérances immobilières décident de tout changer au moindre pépin. De toute façon, ce sont les locataires qui paient, les loyers augmentent, mais qui s'en soucie, du moment que les propriétaires peuvent engranger des profits ? Comme sa boîte installe les nouveaux modèles et reprend les anciens, mais n'a pas le temps de les revendre, ceux-ci sont envoyés à la benne, ou, dans le meilleur des cas, donnés à des associations que l'entreprise soutient. 
C'est le grand gaspillage : chaque saison amenant son lot de nouveautés et son lot de clients désireux d'obtenir le dernier gadget inventé, la ronde folle de la consommation n'est pas près de s'arrêter. On assiste même à un emballement total. Ainsi, les jeunes ménages demandent maintenant quasiment tous des plaques en induction parce que "c'est plus rapide". Logique : il faut préparer très vite des plats qu'on a achetés précuisinés.
 
Tandis qu'il installait nos façades, l'homme de métier nous a signalé que notre lave-vaisselle a été mal fixé il y a cinq ans. En conséquence, il a fonctionné de manière déséquilibrée et s'est abîmé. Il nous propose d'appeler sa boîte : peut-être pourrions-nous profiter d'une action sur un modèle d'exposition. La vendeuse au téléphone a répondu qu'elle voulait bien faire un rabais de 40% sur un modèle Miele (catégorie énergétique A) sorti il y a peu de temps et qu'un client qui s'est désisté leur avait laissé sur les bras. Pendant qu'elle nous donnait les références de l'appareil, on a cherché sur le net et découvert un site proposant le même modèle, à un prix très en-dessous de celui qu'elle venait de nous proposer, avec en sus la livraison offerte. 
En tant que consommateurs, nous avons dû faire un choix : garder l'ancien appareil et voir combien de temps il tiendra (c'est une loterie, mais qui ne risque rien...). Ou accepter l'offre de cette entreprise de la région, qui paie correctement ses collaborateurs et exerce depuis de nombreuses années, quitte à dépenser plus. Ou encore, faire appel pour un montant nettement inférieur à une boutique en ligne rachetée il y a deux ans par un des plus grands groupes du pays (dont on ne sait rien des conditions salariales et rythmes de travail mais qui casse les prix). 
 
Réflexion faite : rien. On ne bouge pas. On donnera sa chance à l'appareil qui est là. On fera attention. On fera avec. On ne rentrera pas dans la ronde du "quelque chose cloche, on s'en débarrasse". La folie du "tout, tout de suite et impeccablement" ne passera pas par notre cuisine.
 
(Quand nous avons dit à notre installateur que nous étions prêts à faire notre vaisselle pendant quelques semaines au besoin, il a ouvert de grands yeux étonnés : à croire que laver quelques assiettes était désormais une tâche dévolue aux extraterrestres. Qui est-ce qui marche sur la tête ? On n'en sait rien. Mais notre décision est prise : tant que notre lave-vaisselle marche, on le gardera.)
 
   
 

5 juin 2026

Vivre : à chaque jour suffit sa tâche

Sacra famiglia con santa (dett.) / Andrea Mantegna / Museo Castelvecchio / Verona
 
 
ne te flagelle pas : 
parfois faire peu
- vraiment peu -
vaut nettement mieux
- nettement plus -
que ce que tu crois. 
 

4 juin 2026

Voir : une leçon d'amour et de cinéma

 


Waouh! Quel film ! 135 minutes durant lesquelles on ne peut pas décrocher, ne fut-ce qu'un bref instant, ne fut-ce qu'une fois. Un langage cinématographique stupéfiant. Des acteurs au sommet de leur métier. Une histoire entre une fille et son père qui s'essayent à rattraper l'absence (comment combler le vide, ou du moins l'explorer, comment envisager ce qui peut être compris, éventuellement pardonné ?). Un récit, presque un documentaire, sur un tournage en train de se dérouler. Une authentique leçon de cinéma.
 
L'attrait de cette œuvre ne tient pas vraiment à son thème (d'une banalité relative, papa n'était pas là, la littérature et le septième art ont souvent exploré ça). Le résumé se retrouve sur tous les sites de cinéma et se présente en quelques lignes : 
Réalisateur mondialement célèbre, Esteban Martínez revient en Espagne pour tourner son nouveau film. Il en offre le rôle principal à une jeune actrice inconnue, sa fille, qu'il n'a pas vue depuis 13 ans. La jeune femme accepte cette formidable opportunité, mais sait qu'à l'occasion de ce tournage, elle va se confronter à un homme qu'elle n'a jamais pu considérer comme un père. Le poids du passé menace de rouvrir leurs blessures.
Toutefois, cette présentation en tant que telle n'est qu'une coquille vide que le talent des deux scénaristes, Isabel Peña et Rodrigo Sorogoyen (également réalisateur) ont su charger de tout leur savoir-faire. La première scène, précédant le générique et qui dure une vingtaine de minutes, expose d'office leur habileté. La valeur du film tient à leur talent mais aussi  à la puissance des deux acteurs protagonistes (difficile pour les autres interprètes de se distinguer face à ces deux artistes, l'excellente Marina Foïs parvient tout juste à s'imposer).
La manière de filmer est très particulière : elle est constituée en majeure partie, probablement le 90% des scènes, de dialogues en plans rapprochés, toujours plus rapprochés, pour aboutir parfois à de gros plans (un œil, son iris, sa pupille, ses vaisseaux rougis, l'humidité des larmes sur le point de couler, marqueurs des émotions intenses bien plus que si l'on voyait une silhouette dans son intégralité). En tant que spectateurs placés au sixième rang, nous avions l'impression de coller aux visages des  acteurs, de carrément plonger dans les séquences. 
On assiste donc à plusieurs mises en abîme : un père, cinéaste reconnu, désireux de se racheter offrant à sa fille intérimaire un premier rôle; une fille qui accepte et qui part sur les lieux du tournage aux Canaries, sur l'île de Fuerteventura, décor naturel où un fort des années 1930 a été reconstitué; des références au passé colonialiste espagnol et à ses abus envers le peuple sahraoui; les différentes situations de tournage, les tensions, les fous-rires et les conflits; le quotidien d'une équipe et celui d'un metteur en scène devant gérer en parallèle de multiples projets. 
Javier Bardem est immense, autant dans ses coups de gueule que dans ses fragilités. Face à lui Vicky Luengo n'est pas en reste : désireuse de faire ses preuves au présent et en même temps habitée par tant de comptes à régler. Sans oublier : Les différentes  dynamiques parmi des professionnels engagés soumis au stress loin de leurs repères quotidiens. Les paysages magnifiques (très rapidement montrés et qui semblent ahurissants après tant de géographies de visages explorées aux mêmes dimensions). Un hôtel all inclusive qui accueille pas mal d'Anglais éméchés. 
Tentant de décrire, je me surprends déjà à avoir besoin de revoir. Ce qui est certain, c'est qu'il est rare, en sortant d'un séance, de se sentir aussi ouverts, aussi grands, aussi désireux d'explorer le monde, prêts à le regarder différemment. Du grand cinéma, assurément.