dimanche 5 avril 2026

Vivre : investir au quotidien

 
 

Ceux qui ne font pas chaque jour quelque chose pour leur santé devront un jour consacrer beaucoup de temps à leur maladie
 
Vraie ou pas, la citation de Sebastien Kneipp me va : pas un jour sans qi gong ou sans yoga. Sans y passer trop de temps, sans enchaînements trop compliqués. Juste quelques mouvements basiques pour commencer la journée. L'autre matin, j'ai refilé une plaquette d'antidouleurs à un livreur en mal de lombaires. Il m'en restait un emballage quasiment inentamé et œuvrer comme livreur avec un dos lancinant est un enfer que je pouvais m'imaginer. Ce jour-là avaler un ou deux comprimés a été probablement la seule chose qu'il pouvait faire. En le regardant partir en grimaçant j'ai pensé à ce qu'en aurait dit le bon curé Kneipp : Ceux dont  le métier consiste à faire tous les jours des choses qui nuisent à leur santé auront pas mal de médicaments à avaler.  
 

samedi 4 avril 2026

Vivre : message personnel

 
Beltà intenta nella scrittura di una lettera / Kitagawa Utamaro / Museo arte orientale / Genova
 
 
Il y a les lettres envoyées. Et celles qu'on a préféré garder. Nettoyage de printemps dans mes papiers. Lire, avant de déchirer.
 
Parfois, je me demande à quoi tient ce mur de verre qui nous empêche de connaître les personnes qui nous sont (ou qui devraient, ou qui pourraient) nous être les plus proches. Qu'est-ce qui nous interdit de nous dire à ceux que nous aimons (ou pourrions être amenés à aimer) ? Qu'est-ce qui nous retient de nous raconter ? Le besoin de nous protéger ou le désir de protéger? La honte ? La peur ? Les convenances ? Qu'est-ce qui fait que l'on finit par se retrouver face à un mystère quand une personne proche vient à manquer ?
On se dit : on n'a pas pu (et on déroule tout un tas de bonnes raisons). On se dit : il a fallu s'éloigner. On se dit : la vie que nous souhaitions vivre nous a entraînés ailleurs. On se dit : c'était impossible ou trop difficile.
Pourtant, on garde au fond de soi comme un sentiment d'échec, ou la nostalgie de ce qui aurait pu être. On se met alors à échafauder des hypothèses.
Devant l'énigme que recèle le passé, il arrive que des écrivains fassent le travail. Ils ont fait à rebours le chemin des larmes et règlent ainsi d'une certaine manière leurs comptes avec ce qui s'est déroulé. Cela donne de beaux livres, qui nous touchent et nous font pleurer. 
Mais, entre le mur de verre et les beaux livres, je me demande toujours et encore : le vrai sens de la relation n'est-il pas de parvenir à se rejoindre, malgré les difficultés ? Se parler, se raconter. Le fait est, malheureusement, qu'on n'est pas seul/e dans l'histoire et qu'il faut être deux pour parvenir à communiquer et pour se (re)lier.
Bien sûr, il y a les lettres, et les écrits a postériori et tous les psys à qui ont a tout raconté. Les psys entendent tous les chagrins et toutes les griffures infligées à notre sensibilité. Les psys nous aident à comprendre et à avancer. Mais il y a ce pas qu'ils ne peuvent pas faire à notre place : le pas qui nous permet de nous expliquer et surtout de nous faire comprendre par les principaux intéressés. 

  

vendredi 3 avril 2026

Vivre : la suspension du temps

 
Crucifixion / Retable d'Issenheim / Grünewald / Musée Unterlinden / Colmar
 
 
Il y a ces jours, ces heures qui précèdent les congés de Pâques, avec leur fébrilité toute particulière, ces jours, ces heures, où tout le monde semble sur le départ (ou en train d'atterrir). Surexcités, pressés de s'évader, des riverains chargent leurs voitures. C'est un temps de chassés-croisés. Dans les supermarchés émergent soudain des langues gutturales qu'on n'entendait pas depuis des mois. Dans des salles clairsemées, des secrétaires sourient, qui habituellement ne sourient pas. On peut sentir la brise agiter les branches de forsythia, et le même bourdonnement autour des rangées de chocolat. Des messages d'absence des empêchements de dernière minute, le monde se fait chaotique, il faut comprendre, c'est comme ça. 
Devant l'école, les cris d'enfants se dissipent. Sur la terrasse, les ombres des bourdons s'alanguissent. Dans le sous-bois, les brins d'ail dansent et reluisent. Un peu à l'abri, vaguement en retrait, il fait bon se tenir là. Tendre l'oreille, ouvrir l’œil, s'adonner à la langueur, à la lenteur quand tout s'agite et pépie autour de soi.
 
 

jeudi 2 avril 2026

Vivre : avoir le choix

 
Sainte (détail du polyptyque Couronnement de Vierge) / Maestro dei Polittici di Bologna / Pinacoteca / Bologna
 
 
Ô soulagement, ô bénédiction : se découvrir libre de n'avoir à entrer dans aucun jeu, aucune manipulation.  
 
 

mercredi 1 avril 2026

Vivre : les heures sauvages

 

Ce matin, j'ai enfin su à qui appartenait ce long, ce guttural aboiement qui lacérait certaines aubes et allait ensuite se perdre dans la forêt (quel était donc ce chien abandonné, qui hurlait avec tant de force ? de quelle demeure s'était-il échappé ? où se dirigeait-il en ces lieux désertés ?). D'un saut, il a surgi. En trois bonds, il s'est enfui. C'était un chamois. Une fois disparu, protégé par des rangées de troncs, il n'arrêtait pas de contester notre droit à occuper ses terres, même si, stupéfaits, fascinés, son territoire, nous ne faisions qu'y passer sur la pointe des pattes et des pieds. L'énigme du chien fantôme (qui me tenaillait depuis un bout de temps) s'est alors dissipée dans le jour qui bleuissait.
 

lundi 30 mars 2026

Lire : lignes de faîte

 

Lire un livre de Kapka Kassabova est toujours une aventure, un cheminement au long cours, qui nous cultive et nous captive autant qu'il nous blesse. Lisière est le premier d'une quadrilogie consacrée à la région d'origine de l'autrice. Il a été publié en 2017 en Grande-Bretagne et à ce moment-là la question migratoire dans cette région appelée la Thrace, occupant le Sud de la Bulgarie, le Nord de la Grèce et le Nord-Est de la Turquie, était le théâtre de situations particulièrement poignantes qui n'ont fait que s'accentuer depuis.
 
Durant des décennies, des gens en quête de liberté, en majorité des Allemands de la DDR, ont tenté de traverser cette zone limite de l'Europe pour fuir le bloc soviétique et passer "à l'Ouest" (dans les faits : au Sud). Depuis la guerre en Syrie, des migrants essaient désespérément d'accéder par ces passages à l'Europe (percer une voie vers le Nord). 
 
 
Des quatre récits de voyages dans cette région, dont j'ai parlé ICI et ICI, celui-ci me semble le plus personnel. C'est à dix-sept ans que l'autrice a quitté la Bulgarie, avec ses parents, pour aller vivre en Nouvelle-Zélande. Vingt-cinq ans plus tard, elle retourne dans ce pays comme on revient sur ses pas. Des souvenirs de vacances balnéaires durant son enfance lui reviennent en mémoire, sa passion pour un jeune Allemand à peine plus âgé qu'elle et son chagrin fou à le voir repartir, les glaces sur la plage qui n'avaient ensuite plus de saveur. Mais il y a aussi dans ce retour quelque chose de bien plus profond, une attraction qui ne la lâche pas : 
Je craignais d'être, au fond du cœur, une déracinée, une personne à la dérive, malgré l'illusion de me sentir partout chez moi. Je m'inquiétais du fait que, bien que je n'appartienne plus à ce lieu, le pays disloqué de ma jeunesse était cependant l'endroit auquel j'étais le plus attachée. Et même par le fait que en me considérant seulement comme une observatrice, après vingt ans d'éloignement j'étais toujours partie prenante, et je le serais pour toujours. [p.123]
Kapka Kassapova a mis trois ans à écrire ce livre, extrêmement bien documenté sur le plan historique et géographique, enrichi de rencontres et de réflexions sur le concept de frontière, d'identité, de mélanges ethniques. Elle est retournée plusieurs fois sur place, en diverses saisons, s'est parfois déplacée pour rencontrer des témoins. Par exemple, sur une plage bulgare, à la limite de la Turquie, quelqu'un avait tracé sur un écriteau "Ici, le 21.09.1971, le Calvaire a commencé pour deux hommes". Intriguée, elle cherche tant et si bien qu'elle réussit à en retrouver l'auteur et part l'interviewer à Berlin sur sa dramatique expérience de traversée ratée. 
 
L'autrice n'est pas avare de son temps et de ses énergies et à la lire on mesure toute la force qu'il lui faut à chaque fois pour entreprendre, seule, ses voyages, aller à la rencontre des êtres qui peuplent ces  territoires, les apprivoiser, gagner leur confiance, les observer, les écouter, découvrir les ravages qui les ont marqués et continuent de le faire (tant de déplacements, au gré des  réorganisations géo-politiques, tant de divisions imposées, tant d'aberrations). Leurs récits mis bout à bout tissent la trame du livre. Ils rendent compte de ce qu'est cette région : un organisme vivant, habité par des légendes, traversé par des cultures, doté d'une histoire, de populations malmenées. 
 
Un récit de voyage est le contraire d'un guide touristique. Il ne pointe pas tout ce qu'il faut voir, ce qui est typique, photogénique, joli. Il révèle ce qui se cache derrière les apparences et les décors de pacotille. Avant d'entreprendre cette lecture, je ne connaissais pas l'aéroport de Burgas où se déversent à la belle saison quantité d'avions low-cost remplis de touristes provenant du Nord de l'Europe et probablement plus intéressés par les plages et les soirées folkloriques que par l'histoire mouvementée de la région. 
 
Lire un récit tel que celui-ci n'est pas une entreprise linéaire. Cela signifie progresser avec de continuelles interruptions pour aller chercher des images, consulter des cartes, débusquer des informations. C'est faire sa part d'efforts pour être en mesure de comprendre. C'est aussi se sentir  au bord des larmes en pensant au sort de tous les déplacés de la Terre, tous ceux qui ont dû payer, d'une manière ou d'une autre, les conséquences de tous les murs érigés par les dogmes et les dictatures. Du reste la dédicace le résume assez bien : 
 
A tous ceux qui n'ont pas réussi à passer, maintenant comme alors.
 
Et comme K.K. est non seulement sensible aux êtres humains, mais aussi aux violences subies par la nature, elle a ajouté : 
 
Avec la prière de protéger les forêts 
 
 
 Border. A Journey to the Edge of Europe, 2017, Granta Books, London
Citations : traduction libre depuis la trad. italienne d'Anna Lovisolo,
dans : Confine. Viaggio al termine dell'Europa, 2019, EDT, Torino