dimanche 10 mai 2026

Voyager : welcome / 5

 
Raysse Tableau à haute tension 1969 / Elaine Sturtevant /Stedelijk Museum / Amsterdam
 
 
L'impasse était aussi étroite qu'elle était grande et, quand elle gesticulait, on aurait dit une basketteuse risquant toujours de se cogner. Elle parlait beaucoup, très vite. Elle semblait toujours devoir être ailleurs qu'à l'endroit précis où elle se tenait, toujours tendue vers un futur qui la happait: son dernier à aller récupérer, son train à attraper, son compagnon qui l'appelait. Elle parlait espagnol à son aîné, parce que c'est à Barcelone qu'il était né. Elle précisait qu'elle avait connu son mari à Singapour, et qu'ils avaient résidé à Stockholm, à New-York, à Bruxelles. Elle évoquait très vite le Cantal, où elle était née, une forêt immense, un bled minuscule qu'elle s'était hâtée de quitter. Elle disait à propos des lieux : cinq ans, c'est un maximum. Déjà, à peine de dernier coup de pinceau donné, elle parlait de quitter cette maison cette ville, qui commençaient à la fatiguer. Elle allait de projet en projet. Elle vivait de projets. Elle s'exprimait en termes de projets. Elle vivait à l'oblique. Jamais dans la verticalité. Toujours dans la vitesse, sans direction indiquée. En la quittant, on se demandait : A quoi rêvent les hamsters quand ils ont fini de tourner ?
 

samedi 9 mai 2026

Vivre : Still life / 195

 

 
J'aurais dû me méfier. Je n'aurais pas dû négliger les signes évidents placés sur mon chemin. Dans l'appart, une élégante bougie nous attendait. A la pharmacie, me dirigeant vers la caisse avec mes deux bouteilles de shampoing, j'aurais dû prêter attention au grand présentoir placé bien en évidence : des tubes, des crèmes, des gels, des sprays. Toutes sortes de couleurs et d'emballages, quantité de produits aux dessins évocateurs. Les signes étaient évidents : l'année du moustique avait commencé en ville depuis quelques semaines déjà, de même qu'ailleurs très loin à l'est l'année du Cheval battait son plein. Une année exceptionnelle? Je veux bien le croire. Discrets, silencieux, ne dédaignant pas les espaces urbains, bien présents sur les places, s'invitant sur les terrasses, ils étaient là. Bien là. Pas adepte des diffusions en tous genres, agressions de l'épiderme, pollutions de l'atmosphère, j'ai béni mon instinct d'avoir emporté ce magique petit tube avec moi.
 

dimanche 3 mai 2026

Voyager : là-bas si j'y suis

 
 
Cathédrale de Comacchio / 2023 / Simon Vignaud / coll. de l'artiste / présenté à Arles Dessin 2025
 
Mes dessins traduisent une émotion pour des paysages et des lieux, urbains ou naturels, choisis pour leurs dispositions spatiales, leur matérialité, leur lumière, leur attrait poétique. Les outils d'expression sont sobres :  mine de plomb, pierre noire, plume. Leurs potentiels sont déclinés selon le rythme de l'observation : attentive et minutieuse ou rapide et allusive, toujours à l'affût d'étrangetés qui peuvent suspendre le regard. Simon Vignaud / né en 1955
 
Hâte de partir là-bas. Parce que là-bas mon souffle se fait plus large, mes yeux plus ouverts, la vie plus palpable. Parce que souvent pour mieux être ici j'ai besoin de sentir les stimulations de l'ailleurs. Parce que toute bonne routine nécessite des moments de rupture. Parce que je me languis de découvrir les dessins de Federico, Pier Paolo et de Giovan Battista et que je me réjouis de retrouver certains visages, certains accents et certaines odeurs.
 
 
 

samedi 2 mai 2026

Vivre : rien que des choses anodines

 
reflets / photo du bassin / fondation Beyeler /
 
La lumière est vive et le monde est apaisé. Le calme atteint une densité telle qu'on voudrait le trancher et en garder des rations pour tous les moments perturbés de l'année. Une libellule rose passe. Le rosier trace sa voie et s'élance. C'est un rosier ambitieux qui voudrait offrir ses roses à la lune, au soleil et aux étoiles. Le ventre du chien se soulève avec constance. Du regard on plonge dans le silence. Où qu'il se tourne on ne trouve que sourires et scintillance. Les branches ploient déjà sous le poids de leurs feuilles. Les ombres au sol se font trompe-l’œil, appellent la danse des abeilles, abritent les oiseaux et leurs envols. Un insecte vient heurter la vitre et son timide petit "toc" ne saurait déranger ce monde de délicatesse. Même l'araignée qui passe se fait discrète : on jurerait une paroissienne se rendant à confesse. 
En bas, quelque part, certains s'adonnent à l'art de la coupe et de la taille. Le clocher sonne et vient rappeler que les heures s'écoulent. On s'étonne d'entendre ces martellements. On en était venue à croire que le temps avait disparu et qu'on avait plongé avec lui dans un océan béat de recueillement.
 

jeudi 30 avril 2026

Vivre : médailles et revers

 
 
Portrait d'Auguste / Musée Départemental d'Arles Antique
 
Le bon vieux temps. Etait-il vraiment bon ? Est-il désormais vieux ou a-t-il carrément trépassé ? Il semblerait qu'on y était bien et qu'on ne le savait pas assez. Dans notre mémoire, le voici enjolivé, encensé. On voudrait le ressusciter. C'est sûr : maintenant, on saurait l'évaluer à sa juste valeur, le savourer. Face à toutes ces  questions, on ne peut faire qu'une chose : faire face au temps actuel, le jauger et, autant que possible, l'apprécier.
 
 

mercredi 29 avril 2026

Habiter : voir rouge

  
Dernièrement nous avons voulu rénover notre cuisine. Non pas tout chambouler, simplement la rénover. On ne change pas une équipe qui gagne et ce lieu où je passe une grande partie de mes journées, qui est le centre névralgique de la maison, ouvert sur le lac et la forêt, répond à toutes mes attentes. Pas question de modifier quoi que ce soit même si quelques recherches sur le sujet m'ont montré bon nombre d'innovations : la robinetterie fournissant directement de l'eau microfiltrée, la hotte d'aspiration escamotable, la cuisson d'aliments sous vide, les  plaques  à induction invisibles, etc. Il semblerait que maintenant les cuisines devraient être munies de fours combinés innovants (de préférence deux ou trois). A croire que, pour réchauffer la plupart du temps un plat pré-cuisiné, on a besoin de matériel connecté ultra performant. 
 
La surprise, c'est que nous avons dû aller voir plusieurs cuisinistes avant d'en trouver un disposé à remplacer nos façades de placards rouges usées. Eh oui, avons-nous appris, les éléments de cuisine sont en majorité fabriqués dans deux immenses fabriques en Allemagne qui exportent dans le monde entier et décident des tendances contemporaines, non seulement sur le plan des formes et des technologies, mais aussi des couleurs. Le rouge, nous a-t-on dit, c'était à la mode il y a cinq ans. Terminé, tout ça. Maintenant, le temps est venu des teintes zen et, apaisantes : le vert tilleul, le bleu tendre, le jaune tisane, le roux douceur, le beige chaleur, le gris toutes tendances. Mais le rouge, non. L'heure étant à la détente, pas question de s'exciter : on nous a dirigés pour du sur-mesure vers un menuisier. 
 
Finalement, le casse-tête s'est résolu, on a fini par trouver au fin fond de la campagne une entreprise centenaire, sourde à toutes ces innovations et d'accord pour fabriquer nos façades en grenat. Quant au mitigeur de l'évier, l'entreprise était d'accord de le vendre mais pas de l'installer. Faudrait pas tout mélanger ! On a donc dû débusquer un ouvrier sanitaire spécialisé pour le poser. Enfin, avec ce projet sur pied, nous voici repartis pour vingt ans dans la continuité.