lundi 9 mars 2026

Vivre : Still life / 190

 
 

 
Il fait beau. Il fait trés très beau. Cela pourrait me donner une folle énergie : jardiner, astiquer, bricoler, tant de choses à faire pour toute la maisonnée. Au lieu de quoi, je passe de longues après-midi allongée à lire ou à observer la forêt. Rien faire me paraît la plus saine et la plus adéquate des occupations. Car rien faire ce n'est pas rien. C'est une sacrée compétence, qui permet au corps de se reposer, à l'esprit de divaguer, aux idées d'aller et venir en toute liberté. Aujourd'hui, j'ai rêvé d'un départ dans un lieu béni des dieux dont le calme saurait m'enchanter et je me suis souvenue d'un des plus jolis moments de l'année 2025 : c'était à la fin d'un repas à La Cerqua, un repas tout en harmonie et en simplicité, des légumes du jardin, une mamma en cuisine, un poêle en fonte pour tempérer. Au moment de régler l'addition, je leur ai fait remarquer qu'ils n'avaient pas pris en compte le café (une minuscule moka usée apportée à table et versée dans un dé à coudre, un défi au monde unifié des capsules et des multinationales). Non, non, le café est offert, m'a-t-on répondu, et ce présent fut la meilleure manière de clore la soirée.
Rien faire et me souvenir d'une cafetière ont été aujourd'hui mes principales activités.
 
 
 

dimanche 8 mars 2026

Vivre : des champignons et des hommes

 
 
paysage des Langhe
 
On trouve désormais du « brie fourré saveur truffe » chez Lidl, de la mayonnaise à la truffe chez Monoprix, et des gougères à la truffe blanche chez Leclerc. Il n’y a que la truffe qui ne soit pas à la truffe, puisque l’invasion est surtout celle de la « saveur truffe », voire, pire, de l’« aromatisé à la truffe ». Dans le cycle de vie du luxe – rare, envié, copié, saturé, ringardisé –, que le saumon fumé a déjà connu, le « à la truffe » entame sa grande glissade et c’est la revanche des anti-truffe, désormais autorisés à dénoncer sa saveur qui écrase tout.
 
Il y a vingt ans, un jour dans les Langhe, notre voisin agriculteur qui aimait partir à l'automne sillonner la campagne avec le petit roquet qu'il avait patiemment dressé, a sonné chez nous  pour nous inviter au restaurant. Il tenait dans une boîte Tupperware quelques cailloux blanchâtres à l'odeur entêtante qu'il nous a présentés fièrement. Nous avons ce soir-là mangé l'intégralité d'un simple (et délicieux) repas piémontais sur lequel le gérant râpait abondamment les fameux champignons. Nous avons tout dégusté et chaudement remercié le voisin pour sa générosité. Je crois que ce soir-là j'ai avalé assez de truffe pour des décennies.
Je n'aime pas trop cet Tuber magnatum. C'est un peu comme le choux de Bruxelles ou le vin jaune, si je dois, je ne refuse pas, mais je ne vais pas m'empresser d'en demander. Quand j'ai parcouru hier l'article du Monde sur l'omniprésence de la truffe dans l'alimentation, ingrédient luxueux dont l'invasion vire à la saturation, je me suis sentie moins seule. Je dois dire que la déferlante de truffes qu'on trouve dans le commerce me stupéfie (y a-t-il vraiment dans nos sols autant de truffes que cela ? ). De  plus, le cérémonial que font certains dans les restaurants aurait tendance à me faire rigoler : arrivée du serveur avec trois cailloux sur un plateau de cristal, une précieuse balance pour mesurer au plus juste le gramme acheté, regards silencieux et scrutateurs de la tablée, des paroissiens à l'heure de la communion ne seraient pas plus concentrés. 
Dans ces  moments, je me demande : Qu'est-ce qui se cache donc derrière l'effet "truffe" de notre alimentation ? Quels besoins est donc censé assouvir ce malheureux champignon ? La chronique (savoureuse) de Guillemette Faure aide à répondre à la question.
 

 

samedi 7 mars 2026

vendredi 6 mars 2026

Habiter : voir / être regardé

 
Venise / printemps 2014
 
Selon certaines croyances ancestrales, le monde sent notre regard et nous le renvoie immédiatement en retour, y compris les arbres, les buissons et mêmes les rochers. Si vous avez déjà passé une nuit seul, dans une forêt tropicale ou dans un bois, vous savez certainement que la qualité de votre regard et de votre être est perçue et connue au-delà du monde humain. Vous avez certainement senti que vous étiez vu et connu tel que vous êtes réellement, et non tel que vous vous voyez normalement, et vous vous faisiez intimement partie de ce monde, unique, animé et sensuel, que cela vous plaise ou non.  Jon Kabat-Zinn / L'éveil des sens / Les Arènes / p. 143
 
Quand je lève les yeux, lovée dans mon fauteuil, je sens une multitudes de présences émanant de la forêt : dans les branches, sur les barrières brinquebalantes, sous les feuillages qui se partagent à part égale le pré avec des primevères. Nous vivons avec les oiseaux, ils sont nos plus proches voisins. Ils connaissent probablement bien plus de choses sur nous que l'inverse. Ils nous ont fait place. En échange, nous leur avons tendu des branches de prunier, des graines et de petites maisons qui se déteignent au soleil. Nous nous efforçons de faire avec leur insatiable curiosité (et parfois leur insatiable voracité).
L'appartement derrière chez nous - auquel nous tournons le dos sans jamais le voir - ne cesse de trouver preneur. A vrai dire : preneurs. Les gens le prennent et s'en déprennent. On s'est longtemps demandé pourquoi. Quelle pouvait être la raison de ces impossibles attachements, de ces inéluctables détachements. L'appartement s'est élevé, je crois, hors sol. Il a été pris dans une pente goudronnée, encerclé dans du béton, figé face au paysage. Un spa, mais aucun abreuvoir. On y a rasé la moindre présence de vie - fleur, terre, arbrisseau. Il est le fruit d'une invraisemblable arrogance envers la vie qui depuis toujours s'écoulait ici. Or, la vie n'aime pas l'arrogance. Si bien que l'appartement est pris et aussitôt délaissé par ceux qui n'ont pas su percevoir sa triste absence de connexions. 
 

jeudi 5 mars 2026

Vivre : fouiller, toujours, encore

 
 
Buste de Vénus / Buste de jeune  prince / Arles / Musée archéologique
 
connais-toi toi-même : quel que soit le sens que tu lui donnes, l'injonction se pose incessamment à toi.
connais-toi. creuse ton passé, creuse ta préhistoire. sache d'où tu viens pour savoir où tu diriges tes pas. 
 
 
 

mercredi 4 mars 2026

Lire : à qui appartiennent les maisons ?

 


 
Croiser quelqu'un, au hameau, est un petit événement. On a peu l'habitude, ici, d'avoir devant les yeux une figure étrangère à son quotidien, en proie aux récits d'une autre existence. Arrivés à même hauteur, les corps gagnent les fossés, pétrifiés par l'intimité du moment. Les conversations internes s'interrompent, les souffles cognent aux oreilles. On passe et c'est comme si on se rentrait dedans. On s'arrache un regard, la poitrine armure, on emporte l'image de l'autre, sa présence qui pendant quelques secondes a déchaîné le monde, avec soi. [p. 29]
  
Une jeune femme, la trentaine, vit seule avec sa chienne, dans la maison où sa grand-mère l'a élevée. Elle y mène une vie fruste, rude, rugueuse, rythmée par les saisons, les surgissements et les disparitions de la lumière, les événements d'un quotidien hors civilisation : une piqûre de moustique, un héron en putréfaction dans l'étang, la biodiversité originelle de ce lieu à part, mais pas si éloigné, toutefois, d'un hameau, d'un bourg, d'une départementale. 
 
De l'autre côté des collines, les reliefs changent. Les crêtes reculent, les vignes rayent les coteaux. La chaussée s'élargit, les virages cèdent la place aux lignes droites bien tracées, aux ronds-points en chapelets, aux restaurants routiers, aux entrepôts. Des camions circulent en sens inverse, leurs phares énormes, cabines décorées aux néons, volent au-dessus des pares-brises. [p.122]
 
On est juin. L'été prend ses quartiers. Viennent perturber cet équilibre retrouvé après la mort de l'aïeule une suite de lettres comme autant d'alarmes, de plus en plus pressantes, les unes signées Y. (le père, très absent, mais aussi très désireux de vendre), les autres provenant d'Anna, la demi-sœur, d'un notaire, des propriétaires mitoyens intéressés à racheter le dernier tiers de la bâtisse. 
 
15 juillet. Chère Emily, Je reviens vers toi suite à mon courrier du 13 juin auquel tu n'as pas répondu. Nous nous sommes renseignés au sujet de la vente. Une mise aux enchères représente un manque à gagner pour nous tous. Il faut qu'on arrive à se mettre d'accord. Je comprends que ce soit difficile pour toi, mais ce n'est pas parce que tu  vis dans cette maison depuis des années qu'elle t'appartient. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est la loi. [p.49]
 
Tout le récit tient en ces quelques éléments : un biotope comprenant une humaine et sa chienne, une maison de famille où l'héroïne a été recueillie alors que le père devait "refaire sa vie", des animaux, des insectes, des volatiles, des arbres, de l'eau suivant son cours, quelques rares incursions dans le monde socialisé (surtout pour en fréquenter la pharmacie). Très peu de personnages : une agricultrice,  présence voisine et employeuse occasionnelle, sa chienne, qu'on stérilise. Et ce danger, toujours plus présent, toujours plus menaçant : la vente, l'argent, le besoin de rendement.
 
 
Ce qui frappe ici, c'est l'écriture, précise, crue, qui détaille, cisèle et sculpte le réel, se focalise sur le tout petit, dézoome sur le plus grand. Une écriture toute en descriptions, dépourvue de dialogues, ou alors intégrant les dialogues dans  les descriptions, comme s'ils étaient fondus dans le reste, au même titre que le vent, les cris, les aboiements. Les composants se retrouvent tous relégués au même niveau, des sensations, des palpitations, la vie, le vivant. 
 
La petite femelle s'éveille. Le nid est chaud autour d'elle, ses sœurs araignées s'agitent, mangent les gaines cotonneuses. Elle les imite, suce les protéines, le goût de celle qui l'a mise au monde. [...] La petite femelle s'éveille, à nouveau. Le soleil touche son dos, la toile tangue dans l'air. Elle escalade le corps de ses sœurs, quitte la couche collective. Le gel coule sur ses entrailles, bâtit pour elle un chemin élastique. Elle balance, glisse, gravit, le monde culmine sous ses griffes. Elle décolle de sa filière, laisse le vent la prendre. [p.174]
 
Par-dessus tout, ce qui m'a éblouie dans ce récit, c'est l'aptitude à rendre compte des lieux et de leur rôle fondamental sur les êtres qui y évoluent en interaction pour y trouver leur place. Leur importance semble trop souvent échapper aux humains, imbus de leur prétention à envahir et à soumettre. L'autrice, s'attachant à décrire ce qui est - et que si souvent on ne remarque pas - décrit aussi bien le prétendu "environnement" que les lieux dominés par la présence humaine, hameau, village, habitat doté de lotissements.
 
Il est possible que l'on puisse s'ennuyer au fil de ce roman, dépourvu qu'il est d'intrigues et d'ancrages technologiques. Il est possible qu'on renâcle à aller de l'avant, en le trouvant exigeant dans son insistance à décrire les choses de la vie. Pour ma part, il m'a fascinée, emportée, comme m'avait happée autrefois Un balcon en forêt, Certes, l'époque, les dangers ne sont pas les mêmes. Dans le livre  de Julien Gracq, la menace, c'était la guerre, l'invasion, la violence. Mais on y retrouvait, comme dans Les Habitantes, la menace contre une vie de prédilection, une maison protectrice, le besoin d'un cocon, d'un abri, d'un lieu où déployer ses ailes. 
 
On referme le livre. On repense à l'histoire. Une histoire banale, somme toute, mais également essentielle. On se demande : à qui appartiennent les lieux ? qui a le droit d'y vivre ? et si c'étaient les liens, de tendresse et de complicité, qui fixaient ce droit ? Heureusement, un personnage secondaire, Anna,  la petite sœur, détient 25% de ces droits. Autant dire que son rôle n'est pas si secondaire que ça ...
 

mardi 3 mars 2026

Vivre : ainsi soit-il!

 
San Girolamo nello studio / Colantonio / Museo Capodimonte / Napoli
 
 
Ces gens surmenés à qui on remet un manuscrit pour révision et qui le retournent rougi, barré, au premier chapitre et au dernier, 
quelques synonymes insérés, trois fois rien, juste pour signifier qu'ils l'ont arpenté et accompli leur mission.