13 juin 2026

Ecouter / Lire : on peut être ami avec des arbres, un paysage...

 
Toscane / région de Pienza / 2016
 
Parfois, une seule écoute ne suffit pas. C'est comme pour un texte ou un morceau de musique. Il faut y revenir, y retourner encore pour commencer à apprivoiser une personne et sa pensée. L'autre soir, Sylvie Germain était l'invitée d'Eva Bester à l'occasion de la sortie de son roman "Murmuration" et d'un cahier de l'Herne qui lui est consacré. A entendre quelques uns de ses propos, on avait envie de mieux la connaître. Envie aussi de commencer à lire cette écrivante (ou scribe selon ses propres termes) que l'on ne connaît pas. Quelques citations : 

J'ai le besoin de voir le plus souvent possible de la peinture. En général je sors régénérée d'une exposition. Malheureusement dans les expos maintenant il y a le problème de la foule : il faudrait pouvoir approcher les œuvres ... et pour bien regarder on a besoin d'un certain silence, d'un certain calme.  
La force de la poésie c'est, en peu de mots, le fait de pouvoir concentrer quelque chose de très fort, de très pertinent.
Il y a des amitiés pas seulement entre contemporains, heureusement. On peut avoir des amitiés avec des gens qui sont morts On peut être ami de gens qui sont nés et qui sont morts des siècles avant nous. On peut être amis d'Homère, de Kafka, de Proust. De Rembrandt. Chacun choisit ses amis. Cette idée d'amitié, c'est quelque chose de très ample, et d'ailleurs on peut ressentir des formes d'amitié sur un autre plan, avec des arbres, un paysage, des animaux aussi. 
C'est important d'être en amitié avec soi-même. A peu près. On peut s'engueuler soi-même, on peut ne pas toujours être d'accord avec ce qu'on fait mais il est important d'être à peu près en paix.
 
Elle a parlé aussi des rencontres très furtives que l'on peut faire et qui restent marquantes à travers des décennies, comme un homme inconnu qui vous prend la main dans une gare et a besoin d'une étreinte avant de disparaître à jamais. Ou une femme, tout à fait banale en apparence, qui transpire la bonté. "ça fait partie de nos vies, ça aussi". 

Non. Tendre l'oreille une fois ne suffit pas. Les podcasts ne se ressemblent pas. Ils ne se consomment pas à la chaîne. Ils sont des ouvertures en mots parlés sur des œuvres en mots écrits. Ils méritent qu'on leur prête toute l'attention qui leur est due. 
 

12 juin 2026

Vivre : dérèglements

 
Statue dans un arc / Entrée bibliothèque Marciana / Venise
 
Ces derniers temps je n'ai fait que me confronter à des situations au conditionnel liées à l'adverbe "normalement". Normalement, on aurait dû enlever les fils du chien au bout de dix jours après cicatrisation. Normalement le voyant de mon haut-parleur devrait indiquer le moment où il doit être rechargé. Normalement le réparateur compétent aurait dû passer hier et ne pas être remplacé par un collègue débutant. Normalement le mot de passe de mon compte bancaire ne devrait pas être refusé. Normalement il ne devrait pas y avoir de poids-lourds parqués dans la rue principale et sur les passages piétons. 
"Normalement" est un adverbe qui indique ce qui devrait être et qui se retrouve pourtant confronté à ce qui n'est pas. "Normalement" est le mot de la contrariété et de la frustration. En employant le mot "normalement" on oublie trop souvent que la normalité n'existe pas et qu'il est donc particulièrement inconfortable de la considérer comme un dû. "Normalement" n'a aucun fondement, aucune légitimité. Il se réfère au souhaitable, à la règle, au bon fonctionnement. Normalement on ne devrait pas avoir à écrire un post sur un mot si peu fiable, si inconsistant.
 

11 juin 2026

Vivre / Habiter : vaste question !

 
détail / chapiteau / palais des Doges / Saint-Marc / Venise
 
 
Je viens de commencer un livre qui pose d'emblée la question du chez-soi (question d'autant plus étonnante que le sujet du texte est une expédition à rame le long d'un des fjords les plus longs du monde). L'autrice y parle de tous les endroits où elle a habité au cours de sa vie. Elle recense vingt-trois adresses en 45 ans, mais ajoute qu'elle s'est rarement sentie chez elle dans chacun de ces lieux. 
Être chez soi. Se sentir chez soi. Se sentir être d'un endroit. Éprouver un sentiment d'appartenance. Voilà qui donne lieu à toutes sortes de réflexions. 
L'an dernier, un voisin de Luster déclarait : Nous ne sommes pas d'ici, mais nous nous y plaisons malgré tout. Je me suis attachée à ces mots : "pas d'ici" et "malgré tout". Ça m'a fait réagir, je me suis dit : bon, voilà donc ce que j'ai été toute ma vie, sans même me l'être formulé.
Pas d'ici. [p.15]
Mentalement, j'ai refait le parcours de toutes mes différentes adresses (ce n'est pas forcément aisé à comptabiliser : un logement sous-loué pendant trois mois peut-il appartenir à la liste ?) Dans quels lieux me suis-je sentie "chez moi" et dans quels autres n'ai-je été qu'un être de passage ? La question se pose indépendamment de la durée des séjours, du reste. On peut se sentir chez soi dans une chambre qu'on n'occupe que pendant quelques nuits et rester vivre en étrangère quelque part durant des années. Que de questions, que des réflexions ! Habitée par toutes ces interrogations, j'ai poursuivi la lecture, mais je sais bien que ces  prochains jours le thème reviendra me hanter. 
 
A la rame / Siri Sandberg / éditions Salva / 2026 
 

10 juin 2026

Vivre : éteindre

 
 
Garçon soufflant sur un tison incandescent / El Greco / Museo nazionale di Capodimonte / Napoli
 
Plus souvent qu'à mon tour, le geste qui sauve : index balayé sur mode silencieux 
 
 

 

9 juin 2026

Vivre : au rythme de ton coeur

 
 
Pavement / Eglise Sant'Anastasia / Vérone

 
Bientôt aussi nécessaire que l'eau, aussi rare que le silence,  aussi précieuse que l'or : la lenteur.
 
 
 

8 juin 2026

Regarder : construire et reconstruire

 
Photo tirée du net
 
Hier, il pleuvait. Un temps à ne pas mettre dehors le moindre vivant - chien ou humain. R. a insisté pour obtenir la petite enveloppe usée, qui dormait quelque part (en fait, dans un des petits tiroirs de la commode de Gand). Il a dit : donne-moi tes vieilles photos. Je les ai recherchées. Je les lui ai remises avec une légère réticence (Je tends à me méfier des photos du passé. On ne sait jamais ce qu'elles vont ramener comme souvenirs, leurs lots ne sont pas toujours consolatoires).  
Je me suis souvenue de La chambre claire, le livre de Roland Barthes. Les photographies du passé nous ramènent des présences. Elles nous reconduisent aussi à une autre époque, un autre monde, disparu et inatteignable. Elles possèdent une force incroyable en même temps qu'une indéniable autonomie. Elles appartiennent au passé, mais vivent toujours au présent. Elles vivent leur vie.
R. est remonté un peu plus tard avec les photos scannées. J'avoue ne pas les avoir toutes bien observées. Il y en a que j'ai regardées distraitement (une forme de défense) et il y en a d'autres sur lesquelles je me suis penchée. 
Un groupe de quatre ou cinq tirages m'a particulièrement frappée. Elles ont été prises sur un chantier. On y voit mon père (mon père ! ce jeune homme qui pourrait être mon fils ! ce personnage à qui maintenant je pourrais faire la leçon !). On le voit avec ses collègues, en train de plaisanter parmi les planches et les tiges du béton armé. C'est un moment de détente. Un homme en costard - sans doute un ingénieur, ou l'architecte - est présent sur deux des clichés. C'est probablement lui qui a apporté l'appareil. Ils sont tous contents. Ils rient. Ils plaisantent. L'équipe est soudée. Les délais ont été tenus, le bâtiment, bien que loin d'être achevé, s'élève au deuxième ou troisième étage. 
J'avais toujours pensé que mon père faisait un travail dur, pénible, exigeant (et c'était le cas). Mais les photos scannées hier montraient un homme en bonne santé, bronzé, en marcel, fier de ses compétences. Dans son élément. La mémoire est traitresse. Cela faisait si longtemps que je n'avais retenu de mon père que des images d'hôpital, de faiblesse, de diagnostic, d'impuissance désolée. J'avais oublié qu'il avait été cet homme jovial, élégant, cette force de la nature, maniant ses outils avec dextérité, capable de danser sur les dalles parmi les marteaux et les truelles. Oui, j'avais oublié combien mon père aimait danser. J'avais oublié la beauté des chantiers et la noblesse de ceux qui les font s'élever.
 
 

7 juin 2026

Voyager : entre nous soit dit

 
Street art / Turin
 
 
Le Guardian est mon journal préféré, même si je dois admettre qu'il m'a laissée perplexe ce matin. Souvent ses articles sur le tourisme me font sourire. Voulant bien faire et refiler de bons tuyaux, il fait régulièrement appel à ses lecteurs (racontez-nous : les plus belles plages européennes, les plus beaux villages français, etc, etc). Dans cette optique, ils ont publié un reportage sur les piòle, ces restaurants traditionnels piémontais, que l'on trouve encore à Turin et présenté une sélection de celles qui offrent le meilleur rapport qualité/prix. Extraits de l'article paru sous la rubrique "Lifestyle / Travel" de ce début juin :
 
"Ils nous accueillent comme si nous nous connaissions depuis des années. À 12h30, une seule autre table est occupée: trois hommes qui viennent ici presque quotidiennement depuis des décennies, parlant en dialecte piémontais. Mais en quelques minutes, la petite pièce chaudement éclairée devient bruyante avec une conversation facile et qui s'entremêle à mesure que des amis et des familles arrivent."
"Autour de nous, les travailleurs en pause déjeuner interpellent les membres de la famille qui gère l'endroit par leurs prénoms. Le lieu est spacieux mais bondé, bruyant et plein de mouvement – des plateaux arrivent, des tables sont dégagées, la cour à l’arrière s’installe peu à peu. Pas une piòla historique, mais parmi les habitants, c’est déjà une légende. Mon plat préféré est le plus simple: polenta fritta, croustillante à l'extérieur, tendre à l'intérieur. Au comptoir, alors que nous allons payer, Gianni nous verse un petit verre d’amaro – une fin simple et appropriée à un repas qui tient ses promesses." 
 
Argh! Un exemple parmi tant d'autres de comment se mettent en place les méfaits du surtourisme. Fournir des astuces pour trouver du "bon marché" ou du "typique" ou encore (plus risible) des "lieux secrets". Mais, chers journalistes si fiers de montrer qu'on peut encore trouver un repas complet à 12 euros vin compris dans la capitale piémontaise, le but des gens qui ont les moyens de voyager est-il vraiment d'aller profiter du low cost à l'étranger ? Où les ouvriers confrontés à la masse de touristes iront-ils désormais manger pendant leur pause déjeuner ? Les propriétaires de ce genre d'établissement qui jouent le jeu pensent-ils aux conséquences de leur futur "succès"? 
Je me souviens, dernièrement à Bologne, un restaurant populaire (banal au demeurant) ayant eu les faveurs de Tiktok et devant lequel une foule soumise se pressait en attendant son tour. C'était à la fois triste et dévitalisé : on ne peut pas accueillir 200 personnes comme si on les connaissait depuis des années. Le tourisme crée sans cesse de nouveaux appels d'air. A la moindre sollicitation, les masses se ruent comme des sauterelles vers des adresses signalées. Guardian, aujourd'hui, tu mérites un pouce baissé.