dimanche 9 mai 2021

Vivre : lenteurs

 
Cathédrale Notre-Dame.de-Nazareth / Cloître / Vaison la Romaine


 
Sérénité : un pas après l'autre, la certitude d'avancer.
 
 

samedi 8 mai 2021

Vivre : still life / 99

 

 
A partir de maintenant
ce sont les fleurs des champs
qui remplacent
les bouquets des villes.

vendredi 7 mai 2021

Vivre : attendre l'arc-en-ciel

 

Pourquoi sommes-nous toujours plus forts en attente et en regrets ?
Pourquoi sommes-nous toujours plus forts à déplorer le lilas passé
qu'à l'admirer tandis qu'il embaume sous nos yeux trop vite rassasiés ?

On peut attendre l'arc-en-ciel. On peut chercher, on peut scruter.
Ou alors le laisser nous surprendre comme un voleur expérimenté.
Le laisser, au hasard Balthazar, venir si tel devait être son souhait.




jeudi 6 mai 2021

Lire : une vie de papier

 

Les assiettes blanches luisent à la lueur des lampes, il fait bleu foncé dehors, la neige tombe à gros flocons, des peaux de lièvre. On sert dans de gros bols le chou, les pommes de terre, les morceaux de lard, les navets, et les carottes en rondelles qui composent l'ordinaire de la semaine. Les jeunes filles mangent en discutant, on les encourage même à échanger des idées, puis celles dont c'est la tâche de desservir enlèvent la vaisselle tandis que les autres montent dans la pièce commune. Là, elles repassent leurs leçons pour le lendemain avant d'aller enfiler leur chemise de nuit.
Elles s'interrogent :
- Comment appelle-t-on un groupe de faisan ? demande Anna.
- Un bouquet, répond Isobel. Et un groupe d'étourneaux ? 
- Un murmure.
- De flamands ?
- Une flamboyance de flamands. De hiboux ?
Isobel hésite. Sans lever les yeux de son livre, Emily répond à sa place :
- On dit un parlement de hiboux.
- Très bien. Plus difficile alors : comment appelle-t-on un groupe d'alouettes ?
- Une exaltation.
- Et de papillons ?
- Un kaléidoscope de papillons. 
Elle les observe. Taille fine, tabliers blancs, cheveux attachés, non pareilles et pourtant mystérieusement semblables dans leur jeunesse. Et pour nommer un groupe d'élèves en séminaire, un soir d'hiver, comment dit-on ? 
Elles sont tout cela à la fois bien sûr : exaltation, parlement,  flamboyance, kaléidoscope, murmure. [p.70-71]

Comment rendre compte de ce que fut une vie dans sa substance, quand on possède comme éléments : une date de naissance, une date de décès, quelques lieux, une seule photographie, une correspondance nourrie et des brassées de poèmes ? Comment parler d'une personne sur laquelle beaucoup ont écrit des choses très intelligentes, mais très académiques aussi, dans lesquelles l'essence et l'âme restaient à distance ? Comment évoquer une existence qui n'a été perçue que du dehors, alors que cette existence se voulait presque exclusivement tournée vers l'intérieur ?

On fait probablement comme l'écrivaine Dominique Fortier. On entre dans le monde de la poésie anglaise - une terre qui peut nous être doublement étrangère - on s'immerge, on se laisse inspirer, on laisse les images nocturnes vous submerger et on les couche au matin sur le papier. On expérimente une familiarité entre des vécus datant du XIXe siècle et des moments de vie très récente. (Précisons qu'on se documente aussi, on suit des traces, on visite).

Emily Dickinson a vécu l'essentiel de sa vie (1830-1886) à Amherst, une petite ville du Massachussets non loin de Boston. De son vivant, elle a toujours refusé qu'on publie ses poèmes (seuls une petite poignée avaient été divulgués et les quelques 1'800 qui nous sont parvenus ont échappé à la volonté expresse de la poétesse de les détruire). Elle a passé la dernière partie de son existence retirée, confinée d'abord dans son jardin, puis dans sa chambre. "Dickinson est quelqu'un, explique la biographe,  qui n'avait absolument pas besoin du regard de l'autre. Et, à notre époque, ça ramène à quelque chose de tellement rafraichissant et exceptionnel. On est dans un monde où l'on a le besoin (ou l'envie ou la compulsion) de se mettre en scène, de se sentir vivre dans le regard des autres. Elle n'a même jamais voulu être un écrivain. Ce qu'elle voulait, c'est écrire." **

Ce... (comment le définir ? ce roman ? ce récit ? cet essai ?) ce livre est une invitation à entrer dans l'univers d'Emily Dickinson par petites touches, à travers  une suite de textes relativement courts et dissemblables dans leur forme et leur point de vue. Il y a des anecdotes, aussi légères qu'évocatrices. Il y a les yeux de l'enfant, des yeux éblouis et fantasques, tournés vers la nature, les arbres, les fleurs. Il y a une existence scandée par les pépites du quotidien. L'adulte qui va de l'avant, en parfaite continuité avec l'enfance. Le regard des autres sur elle. 
 
Et puis il y a aussi une narratrice (l'auteure sans doute?) qui doit quitter pour quelques temps son attachante maison près de Montréal et se retrouve à Boston, elle aussi, dans des appartements invraisemblables qui lui font éprouver ce qu'est l'exil, quand on se languit du lieu où l'on se sent chez soi, où sont ancrés nos repères. Une narratrice qui peut comprendre l'attachement à la routine des jours, au temps qui passe avec toute la lenteur nécessaire, aux gestes quotidiens, répétés et célébrés, aux petites choses reçues comme des offrandes. Une narratrice qui sait que, s'il est vrai qu'on habite une maison, il est tout aussi vrai qu'elle, à son tour, nous habite.
 
Une fois retrouvée la demeure de son enfance, elle sera bien déterminée à ne jamais les quitter - et la demeure et l'enfance.
En rentrant à Homestead à vingt-cinq ans, elle songera que, de tous les membres de sa famille, celui qu'elle préfère, c'est peut-être bien la maison. [p.29]
 
L'écriture est fraîche comme de l'eau claire, fine et ciselée comme une jeune pousse printanière, fluide et futée comme un chant de tourterelle. Elle évoque les senteurs de l'herbe mouillée, elle dit le monde sensoriel de l'enfance. Que l'on soit sensible à cette poésie ou pas, ce qui est certain, c'est que l'univers d'Emily, rendu avec une stupéfiante empathie, loin de se révéler mièvre ou austère, apparaît dans toute son originalité. (On tremble en pensant à toutes les biographies écrites et doctement documentées issues du monde universitaire et on espère qu'elles puissent tranquillement rester prendre la poussière dans d'obscures bibliothèques).
 
En exergue, l'écrivaine a placé un minuscule poème qui parle de nature et d'imagination et on sourit, parce que ce poème, on l'a choisi récemment pour adresser des vœux à quelqu'un qu'on aime.
 
To make a prairie it takes a clover and a bee-
One clover, and a bee,
And revery,
The revery alone will do
If bees are few. ***

 
* Les villes de papier. Une vie d'Emily Dickinson, Grasset&Fasquelle, 2020
*** Il faut pour faire une prairie / Un trèfle et une abeille - / Un seul trèfle, une abeille
Et quelque rêverie./ La rêverie suffit / Si vous êtes à court d'abeilles.

Traduction : Pierre Leyris, Esquisse d'une Anthologie de la poésie américaine du XIXe siècle, Gallimard, 1995


mercredi 5 mai 2021

Vivre : sobriété

 

 
Embrasure / Abbaye de Silvacane
 

Sans trop de mots, sans trop de gestes, sans même d'hésitations : la solution


mardi 4 mai 2021

Vivre : détournement majeur

 
L'émotion / Jean Alexandre Pézieux / MBA / Lyon
 
Dans le fond, cette période où l'on est tous invités (et souvent contraints) à rentrer chez soi va totalement à l'encontre de toutes les injonctions reçues depuis des lustres. Pendant si longtemps, nous avons été distraits, détournés de notre vérité pour aller chercher les stimulations et les réponses à l'extérieur. Pendant si longtemps, les ressources ne pouvaient, ne devaient se trouver qu'au dehors.

(On nous avait assuré que notre valeur dépendait du nombre d'appréciations positives que l'on était aptes à recevoir de toutes parts, du nombre d'"amis" que l'on savait se "faire" et des "contacts" dont on pouvait se prévaloir. On nous avait appris à nous méfier de nos propres capacités à peser et raisonner. Il nous a fallu convenir ces derniers temps qu'il y avait quelque chose d'erroné dans cette obstination à confondre vie sociale et dispersion, connexions virtuelles et connexion réelle, vie intérieure et passéisme).  
 
Pas étonnant que tant de gens se retrouvent désaxés, perdus, déprimés. Il s'agirait d'apprendre maintenant quelque chose de totalement nouveau. Nous qui étions sans cesse attirés par une force centrifuge, nous voici obligés de nous réorienter vers notre noyau intérieur. Oui : que nous ayons recouru à toutes les diverses possibilités, aux apéros visio et autres jeux de société, que nous ayons zoomé, skypé ou pas, d'une manière ou d'une autre, il nous a bien fallu opérer un retour à soi.

Qui suis-je ? Sur quoi puis-je compter quand je ne me tourne pas vers ailleurs pour recevoir des solutions et des injonctions ? Qu'est-ce qui m'appartient en propre quand je me retrouve seul/e face à une journée, à un arbre, à des heures en nombre démesuré ? Qui suis-je face à ce miroir où personne ne vient me secourir, m'encourager, me valider, m'approuver ? Qui ? 
 
La réponse est simple (bien que floue dans une certaine mesure) : "moi". Et, au bout du compte, à chacun de savoir si ce cheminement ardu, essentiel, se révèle déprimant ou pas. A chacun de savoir s'il veut (après cette pause sociétale qui finira bien par se terminer) aller vers les autres avec de nouvelles demandes visant à être comblées ou avec la confiance d'avoir quelque chose à partager, quelque chose qui pourrait s'appeler équitable humanité.  



lundi 3 mai 2021

Lire : lire, se dire et peut-être écrire

 
Raysse / Tableau à haute tension / Elaine Sturtevand / Amsterdam
 
 
Elle, depuis qu'elle a repris, je n'ai pas manqué d'aller la lire, tous les jours, à la même heure (à huit heures précisément). Elle, évidemment, ne me connaît pas, ne sait rien de moi, tandis que moi je sais, je sais tout ce qu'elle a bien voulu révéler sur elle.  
Je me dis parfois que je devrais lui écrire, à force de la lire, de la découvrir. Je me dis que je serais autorisée, légitimée à lui adresser quelques remarques sur ce qu'elle fait (des remarques futées, encourageantes, mais aussi justes, un brin sévères, sur ce qu'elle présente et sur ce qu'elle pourrait approfondir). Elle, évidemment, j'aurais souvent envie de la congratuler pour sa manière originale de s'adonner à vivre et de vivre pour créer. C'est elle, si différente, un peu distante, qui m'a appris à bloguer, avec ses descriptions tout en esquisse et en brièveté, son application à décrire sans jamais s'impliquer, sa façon disciplinée de se donner à lire sans rien espérer (pas du genre à s'exhiber et encore moins à attendre d'être approuvée).
Elle, elle me donne envie de voyager, de me remettre à dessiner, elle me fait découvrir des textes insolites et des bistrots hispaniques, de nouvelles conceptions de l'ennui, de la vie, de la photographie.
 
Elles, elles m'écrivent parfois. Pas souvent, mais quand même. En deux trois mots, on les sent qui s'avancent, qui s'approchent ou qui voudraient s'approcher, déborder du formulaire. Elles, je me demande ce qu'elles trouvent ici, comment elles viennent et pourquoi elles reviennent. Elles, je voudrais leur dire qu'un blog, pour moi, c'est avant tout une source de joie : des billets façonnés dans la glaise jubilatoire des mots et des images et dispersés aux quatre vents en partage. Si des messages sincères arrivent, je les prends comme des cadeaux. Si des remarques distraites ou autocentrées tombent, je les laisse tomber (c'est dommage de gaspiller). Quant aux chiffres et aux papillonnages, ils ne me correspondent pas. Viens chez moi, je commente chez une copine ne me tente pas plus que ça. 

Entre elle et elles, il n'y a aucun lien. Les amis de mes amis ne font pas forcément ami-ami, ne sont pas amenés à se croiser ni à se captiver. Les blogs, ils appartiennent à la nébuleuse de la vie, des molécules qui s'évadent et qui s'éparpillent, des électrons libres qui se dispersent. Ce sont des jeux de découverte, des escapades, des tentatives et des trouvailles. Des belles surprises aussi.

(Bon, pour en revenir à elle, il faudra bien que je me décide. Une fois.)