17 sept. 2026

Regarder : en être

 

 I don't want to belong to any club that will accept me as a member
(Jamais je ne voudrais faire partie d'un club qui accepterait de m'avoir pour membre)
Groucho Marx 

L'exclusion et la confrontation au sentiment de supériorité sont des réalités aussi courantes que douloureuses ou consternantes. On peut en pâtir, on peut s'insurger. On peut théoriser et aussi : Analyser. Lutter. Boycotter. Mais peut-être que la dérision est encore le meilleur moyen de faire face et de dénoncer. Le photographe sénégalais Omar Diop, spécialisé dans l'art du portrait, et le documentariste Lee Shulman, réalisateur et collectionneur londonien, on traité subtilement le sujet avec la série Being there.

 
 
Ils ont utilisé la technique suivante : prenant pour base des images états-uniennes datant des années 1950-1960, ils ont choisi de substituer dans chacune un personnage en le remplaçant par Omar Victor Diop qui prend la pose de l'absent. Le résultat est une sorte de documentaire sociologique sur les années ségrégationnistes. On a le sentiment de regarder un roman-photo sur l'époque concernée dont l'aspect incongru, parfois attristant et souvent comique saute aux yeux des visiteurs. 
 
 

 
A noter que ce témoignage pourrait aussi être transposé à notre époque, laquelle ne manque pas de clivages et de fractures sociales : que se passerait-il si l'on procédait de nos jours de la même manière ? il serait dans le fond aisé d'introduire un élément dissonant dans un portrait de groupe pratiquant l'entre-soi ? 
Toutes les fictions sont permises. Chacun peut ainsi développer sa lecture personnelle. En ce qui me concerne, impossible de parcourir l'exposition  sans avoir le sourire, voire le rire aux lèvres. En effet, ces situations collectives, ces visages conformistes sont affligeants de banalité, tristes à pleurer. Le photographe africain prenant la pose se révèle décontracté, ludique, élégant. Son image s'insère par la magie du numérique avec un naturel confondant et agit comme révélateur du monde étriqué dans lequel il prend la pose. 
 
Les  mots de Groucho Marx, cités en exergue, me sont revenus en mémoire : quoi ? moi ? désirer être des vôtres ? Jamais ! J'y serais trop à l'étroit! C'est en cela que ce travail itinérant (datant de 2023 et qui a déjà été présentée dans diverses institutions) m'a paru fascinant : il invite à changer de focus pour imaginer toutes sortes de situations d'exclusion qui peuvent nous paraître à ce point naturelles que nous  les acceptons comme des évidences allant de soi.
 

 Being There / Collège Mistral / Rencontres d'Arles / jusqu'au 4 octobre
 

16 sept. 2026

Vivre : la blogueuse qui suit la blogueuse littéraire

 
La lecture / Henri Fantin-Latour / Musée des Beaux-Arts / Lyon
 
 
Elle s'intéresse à la littérature, c'est sûr.
Une fois sur dix, elle écrit :
"J'ai lu son premier livre, j'avais beaucoup aimé."
Neuf fois sur dix, elle commente :
"Il a l'air vraiment intéressant. Je suis très tentée"
"Je l'ai repéré en librairie. Ça me donne bien envie."
"La médiathèque de mon quartier l'a commandé". 
"J'ai entendu l'autre jour une interview de cet écrivain."
Puis arrivent les mots révélant l'authentique lectrice :
"Du coup je le mets sur ma PAL." 
(pas de vraie lectrice sans énooorme PAL à ses côtés) 
Et voilà. Le tour est joué... On est dans la course.
 C'est la rentrée! Ainsi suivie, la blogueuse commentée est ravie :
un deux trois quatre cinq six. Multiplié par ses réponses,
ça fait douze. C'est bien assez pour un blog de qualité!

15 sept. 2026

Vivre : cohérences / incohérences

 
 Le Recensement de Bethléem (détail) / Peter Brueghel le Jeune / Coll. Princes du Liechtenstein
 
 
De plus en plus de gens hyperactifs incapables de patienter, qui klaxonnent ou s'énervent à la moindre fraction de seconde de retard, 
et les mêmes qui sont capables d'attendre pendant plus d'une heure, petits moutons dociles, devant un restaurant n'ayant rien d'extraordinaire
recommandé par Tik-Tok ou Tripadvisor. Cherchez, mais cherchez l'erreur! 
 

14 sept. 2026

Voyager : ruissellements

 
 
Où que nous fussions, avec ou sans climatisation, ça coulait. Nous dégoulinions. Sur les prévisions, il y avait un chiffre plus ou moins acceptable vu la nouvelle canicule annoncée et juste à côté une précision : "ressenti" comportant une augmentation de quatre ou cinq degrés. Il n'y avait que le matin, sous le mince filet que nous accordait le pommeau, que notre douche continuelle perdait de sa vigueur, acquérait un peu de fraîcheur. 

 
 

13 sept. 2026

Regarder : nos rêves lointains

Cheval et pyramide. Le Caire / 1985 / Fouad Elkoury / avec l'aimable autorisation de l'agence Signatures


De quoi sont faites les histoires que racontent les photos ?
 Ont-elles des ingrédients qui se modifient avec le temps -
le grain des années, la lumière qui jaunit et éclate parfois
en paillettes, les bords qui s'adoucissent comme les caractères,
les détails cachés qui émergent ?
Ont-elles comme des livres la capacité de se déployer en nous,
de nous parler comme si elles n'existaient que par notre regard ?
Attendent-elles patiemment que nous trouvions, enfin,
en quoi elles nous ressemblent, en quoi elles sont le miroir
de nos peines et de nos espoirs ?
 
 
C'était la dernière expo de la journée. J'ai presque hésité à m'y rendre tellement la touffeur accumulée m'avait épuisée. Mais à peine avais-je franchi le seuil que ma fatigue s'était dissoute. C'est sans doute à cette occasion que j'ai ressenti combien la beauté peut soulager. La beauté soigne et console. C'est un fait à présent avéré. 
Très vite je me suis sentie happée par la voix suave de Nathacha Appanah qui lisait ses propres textes, diffusés dans les  divers espaces de l'exposition "Nos rêves lointains". Il y avait dans cette voix quelque chose d'hypnotique. Chargée de relier la centaine de photographies retenues dans l'imposante collection FNAC (tellement différentes entre elles, dans leur date de création, dans leur thématique), l'écrivaine avait su trouver, telle une Circé, et le ton et les mots  pour nous entraîner dans un univers d'évasion, intemporel et onirique.
 
Carnaval, Olomouc (Moravie, CZ) / 1968 /Josef Koudelka / avec l'aimable autorisation de Magnum
 
Voilà que des années après, il l'avait retrouvée, 
cette douceur qui avait fait de lui un enfant lumineux.
Je ne savais pas qu'on pouvait renouer avec les traits
de son enfance, comme on se réapproprierait l'innocence.
 
 
Bawwab (concierge) et son petit-fils à Gizeh / 1994 / Denis Dailleux / avec l'aimable autorisation de "VU"
 
Tous les gens rencontrés les jours suivants, qui étaient passés devant ces images, avaient reconnu, les yeux brillants, en avoir été profondément marqués. Mais que s'était-il donc passé pour que j'en aie perdu toute notion de temps, toute perception de lourdeur, et que je me sois laissée entraîner dans un univers très intime, fait de réminiscences et de liens entrelacés ? 
A vrai dire, toutes les images me parlaient. Les grands noms de la photographie y étaient représentés. Les tailles des tirages étaient quasiment toutes les mêmes, à part quelques grands formats destinés à organiser l'espace. Du noir et blanc, le plus souvent. L'ensemble devait contribuer à faire perdre la notion du temps et des territoires pour nous faire entrer dans notre monde intérieur.
 
 Troupeau de rennes nenets. Presqu'île de Yamal. Sibérie / 1992 / Françoise Huguier / avec l'aimable autorisation de "VU"
 
Progressant dans l'exposition, retrouvions-nous des voyages, des terres lointaines parcourues autrefois ? Rejoignions-nous des patries abandonnées dont nous ne nous étions jamais remis de la perte ? Captions-nous des sentiments d'exil, des souvenirs égarés, enfouis depuis longtemps dans notre mémoire ? Toujours est-il que notre respiration se faisait peu à peu plus lente, nos muscles se relâchaient, nos yeux s'habituaient à la pénombre, et notre cœur - oui, notre cœur - entreprenait de nous parler. C'était beau. C'était percutant. Envoûtant.
 
Enfant dans la Cité des morts au Caire / 2001 / Denis Dailleux / avec l'aimable autorisation de "VU"
 
 
J'étais lasse de ma perméabilité, depuis ce matin -
de tous ces souvenirs, de toutes ces images, de toutes ces pensées
qui me traversaient. Lasse de cette impression de flotter, entre
rêve et réalité, de simplement marcher dans un jardin, et de 
me retrouver dans un monde retourné. 
 
 
  Scanno, Italie / Mario Giacomelli / 1957-1959 / avec l'aimable autorisation de Simone Giacomelli
 
P.S. : A un certain moment, il s'est passé un minuscule incident. Entourée de sollicitations au voyage, face à une reproduction représentant une ancienne carte de l'Italie, un tirage de Luigi Ghirri je crois, je me suis souvenue d'un prochain voyage qui s'annonçait mal ficelé. Notre première nuit venait d'être annulée. Nous devions changer nos plans. J'ai soudain pensé à Modène comme étape de substitution et je me suis mise à chercher sur la carte représentée où se trouvait la ville. Mais l'écriture gothique rendait impossible la lecture du plan. Après un moment, désirant connaître le titre, je me suis approchée de la légende. L'intitulé du tirage était... Modena. Pas de doute : la solution était là.
 
 
 Nos rêves lointains / Espace Monoprix / Rencontres d'Arles 2026 jusqu'au 4 octobre
Textes rédigés et lus par Nathacha Appanah, in :

12 sept. 2026

Vivre : argh!

 
Détail fresque / Ospedale di Santa Maria della Scala / Sienne
 
moi, ce que j'en dis...
j'dis ça, j'dis rien...
j'vous aurais avertie... 
après... chacun fait comme il veut...
faudra pas venir vous plaindre... 
 
 

11 sept. 2026

Voyager : welcome / 6

 
 
 
Elle habitait impasse des Moutons numéro 33. Son code d'entrée était le 3333. Son code Wifi : 12345678
et son mot de passe "maisoùsontlesmoutons". C'était une fille très ouverte et vraiment pas compliquée.