Cet été, elle est là, tous les jours, dans le bassin moyen. Quand on lui demande comment ça va, son visage se tort en une grimace qui tient à la fois du découragement et de l'auto-apitoiement. On dirait une fillette contrariée, dépitée d'avoir perdu sa poupée. En échangeant quelques mots, la famille, la vie, les petits-enfants, soudain on entend : c'est une femme qui dit non. Tout en elle dit non : non aux suggestions, non aux occasions, non aux différentes options. Sa peine est immense, sa peine prend toute la place. Alors elle fait du sur-place. Elle a décidé qu'elle ne saurait jamais nager, pas question pour elle de progresser. Mariée ou quittée, dans le fond, d'été en été, en elle rien n'a changé. Avec ou sans compagnon, depuis combien de temps s'est-elle figée ? quand a-t-elle décidé qu'elle ne pourrait que barboter ?
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La femme qui s'avance avec ses cheveux blancs offre un sourire franc. Elle regarde le grand bassin avec des yeux gourmands. Elle se réjouit manifestement. Elle parle du soleil, des arbres, de la chance de pouvoir plonger. Elle ajoute en passant qu'elle a 92 ans. Depuis l'an dernier, elle a dû renoncer à la rivière et à ses courants parfois surprenants. Elle y venait depuis qu'elle était toute petite : en 1940, elle se laissait déjà porter par les flots cristallins provenant tout droit des sommets alpins. Elle dit que ça va, ça va bien, même si chaque jour apporte son lot de bobos petits ou grands. Elle confie que ce qu'elle craint, ce qu'elle craint vraiment, c'est de perdre un jour sa tête. Elle plante sur son front un index tremblant. Mais... pour l'instant... Elle sourit, les yeux brillants, et part d'une démarche chaloupée se rafraîchir pour la journée.