dimanche 19 avril 2026

Lire : en écho

 
 
Le signorine / Felice Casorati / acheté lors de la Biennale de 1912 par le musée Ca'Pesaro / Venise
 
Les questions qu'on se pose se représentent souvent par le fait du hasard. Hier, j'écrivais ici à propos de portraits, je m'interrogeais sur leur nature, et cet après-midi, en compagnie d'un merle particulièrement inspiré, je m'étais mise à lire - ou plutôt à relire - "Tout ce que j'aimais" de Siri Hustvedt. A un certain moment, tout au début du récit, Leo, le narrateur, parle de sa rencontre avec Bill Wechsler, un peintre pas encore connu, dont il est le premier acheteur. Il va lui rendre visite dans son atelier et c'est le commencement d'une longue amitié qui constitue la trame de l'histoire (une histoire de plus en plus tourmentée, difficile à suivre jusqu'à la fin).
La toile que Leo a choisie est de grande taille (1m80 sur 2m40). Elle représente une femme étendue par terre, vêtue d'un t-shirt masculin et tenant dans sa main posée sur son mont de Vénus un petit taxi jaune new-yorkais. Sur elle plane l'ombre d'un homme et on remarque aussi, en prêtant encore plus d'attention, une troisième personne, une femme en train de disparaître. On ne distingue pas tout de suite ce troisième personnage, parce qu'on ne perçoit d'elle, sur le côté sombre du tableau, qu'un pied et une cheville.
En prenant congé ce jour-là, Leo interroge Bill : 
 
"Pourquoi avez-vous intitulé Autoportrait le tableau que j'ai acheté ?"
- Ce  sont tous des autoportraits, dit-il. En travaillant avec Violet, je me suis rendu compte que je suis  en train de dresser la carte d'un territoire intérieur que je n'avais encore jamais perçu en moi, ou peut-être d'un territoire situé entre elle et moi. Le titre m'est venu à l'esprit et je l'ai adopté. Autoportrait me semblait approprié. [...]
- Il me semble que peu d'hommes feraient leur propre portrait sous la forme d'une femme. Vous l'avez empruntée pour vous montrer, vous. Qu'en pense-t-elle ?
Il eut un rire bref, avant de répondre :
- Ça lui plait. Elle dit que c'est subversif. D'autant plus que j'aime les femmes, pas les hommes" [p.21-22]
Je crois que si je n'avais pas visité la semaine dernière l'exposition de portraits à Monforte d'Alba, je ne me serais pas arrêtée sur ce passage du roman (un roman riche en réflexions sur l'art et la littérature). Mais là, c'est comme si, par synchronicité, mes lectures venaient répondre à mes récents questionnements. 
 

samedi 18 avril 2026

Regarder : tant de vies, tant de visages

 
 
Autoportrait avec chapeau, marionnettes et oiseau / Mario Lattes / Fondazione Bottari Lattes

«Mario Lattes è nato / il venticinque ottobre / millenovecentoventitré a Torino / dove vive e lavora / Ma lavorare non è esatto / e neanche vivere / Si ricorda di essere stato / dietro gli occhi di uno / che in piedi lo guardava / a pochi mesi nella carrozzina / con in testa una cuffia / di colore celeste / lavorare non è esatto / e neanche vivere / in questa città assassinata / la pietra dei marciapiedi non risuona più / non c’è più tenerezza nelle mani / sulle ringhiere di ferro / di scale e ballatoi / e ciò che gli aveva insegnato / essa l’ha dimenticato» 
 «Mario Lattes est né / le vingt-cinq octobre / mille neuf cent vingt-trois à Turin / où il vit et travaille / Mais travailler n'est pas le terme exact / et vivre non plus / Il se souvient d'avoir été / derrière les yeux de quelqu'un / qui le regardait / âgé de quelques mois dans son landau / avec un bonnet bleu ciel sur la tête / travailler n'est pas exact / et vivre non plus / dans cette ville assassinée / les pavés des trottoirs ne résonnent plus / il n'y a plus de tendresse dans les mains / sur les rampes de fer / des escaliers et des balcons / et ce qu'elle lui avait appris / elle l'a oublié»

(traduction libre de la fiche autobiographique rédigée par l'auteur introduisant l'exposition)

Ce matin-là, une étourderie nous avait laissés bredouilles devant les portes d'une exposition prévue et c'est un peu le hasard qui nous avait conduits à Monforte d'Alba, dans la partie haute du village où se trouve la Fondazione Bottari Lattes. Celle-ci présentait une cinquantaine de portraits tirés de sa collection. Certains avaient été réalisés par Mario Lattes (1923-2001), le peintre, écrivain et éditeur turinois à qui a été consacrée la fondation dès 2009. Certains autres étaient dus à des artistes de son cercle. 
 
Portrait de ma femme / 1983 / Mario Lattes

 Sans titre ou Portrait de jeune femme sur fond violet / Mario Lattes / années 1980
 
 
 Sans titre ou Portrait de jeune homme sur fond gris / Mario Lattes / 1986
 
 Sans titre ou Portrait de femme avc chapeau / Mario Lattes / 1961
 
En pénétrant dans la belle maison avec vue plongeante sur les collines, j'étais plutôt contrariée par le changement de programme. Je m'attendais à une banale et poussiéreuse présentation dont nous serions sortis rapidement en nous réjouissant d'ultérieures découvertes. En réalité, les regards qui nous attendaient dans le silence des salles ont très vite capté mon attention. Tous ces visages, portraits d'intimes ou autoportraits, m'ont subjuguée. Des noms vaguement connus on refait surface. Carlo Levi, Felice Casorati, Daphné Maugham, Jessie Boswell.  J'ai éprouvé le besoin d'en savoir plus sur le principal intéressé, Mario Lattes, reconnu dans sa région d'origine, mais relativement peu au-delà des frontières de son pays. 
J'ai désiré aussi me pencher sur la trajectoire de Carlo Levi, médecin, socialiste, peintre et écrivain, opposant au régime fasciste et qui s'est retrouvé exilé dans le sud oublié de l'Italie pendant près de deux ans. Cette expérience marquante lui a inspiré plusieurs romans, dont le plus renommé est "Le Christ s'est arrêté à Eboli" (Francesco Rosi en a tiré un film en 1979, présenté au festival de Cannes l'année suivante).
 
 
Autoportrait / Daphné Maugham
 
Autoportrait / Jessie Boswell

Réveil avec ma mère / Carlo Levi / 1973

Ce moment passé en compagnie de tous ces personnages devenus tout d'un coup si présents m'a ramenée à l'histoire du Piémont, au passé de l'Italie, à cette époque, pas si lointaine, qui avait été celle du fascisme et puis de l'après-guerre. Chacun de ces artistes, opposants à la dictature, avaient traversé les tourments de cette sombre page, chacun avait ensuite connu de grands espoirs et bon nombre de déceptions durant les décennies suivantes. 
 
Et puis, tandis que je passais une nouvelle fois en revue les divers tableaux, a émergé l'éternelle question : que dit un portrait ? parle-t-il de la personne représentée ? de l'artiste qui la dépeint ? ou de la relation entre ces deux personnes ? 
 
Les expositions que je préfère sont celles d'où je sors perplexe ou en proie à mille questions qui me poussent à l'exploration. Une fois passé le seuil je comprends que je ne sais pas grand chose et ça me pousse à chercher. En ce sens, cette exposition m'a comblée.
 
 
La Fondation Bottari Lattes, outre les expositions culturelles autour de la figure de Mario Lattes,
anime également diverses activités et décerne un prix littéraire et un prix bisannuel de traduction littéraire.
Son entrée est gratuite. 

vendredi 17 avril 2026

Vivre : still life / 194

 


Pas accro à la technologie, pas du tout. Pas adepte de l'électrification à tout prix, encore moins. Je compte sur les doigts d'une main le nombre de fois où j'ai utilisé un four à micro-ondes. Pour le repassage, on repassera. Pour le séchage, la nature y pourvoira. Ayant réduit a minima notre dotation en électroménager, notre consommation d'énergie tend à se stabiliser d'année en année. Mais l'autre jour quand j'ai découvert ce petit robot nettoyeur de vitrages, j'ai ressenti une énorme approbation intérieure : tout mon corps dans un même élan m'a poussée à le commander et tout mon squelette m'en a ensuite remerciée. Il faut dire qu'avec 40 mètres carrés de vitres recto et verso j'en avais certes plein la vue mais aussi hélas plein le dos. Au fil du temps, j'avais mis à mal plusieurs fois mes tendons... mais voici que depuis une ou deux semaines,  avec ce docile et diligent compagnon, le nettoyage de printemps est devenu un jeu d'enfant.
 
 

jeudi 16 avril 2026

Vivre : unique

 
 
La danse de Salomé / Taddeo Gaddi / Chapelle des comtes Guidi / Castello di Poppi / Toscane
 
 
Cette présence qui capte le regard :
l'unique tige de colza
perdue dans une mer de verdure 
et qui se tient droite, 
et se plante comme une reine solitaire
oubliée, forte et fragile, 
et affirme : "je suis légitime" 
 

mercredi 15 avril 2026

Vivre : pétales et pollens

 
 

 
on nous avait annoncé du sable du Sahara
mais : un tapis blanc et citron sous nos pas

mardi 14 avril 2026

Vivre : les sourires des journées bleues

 

 
Il y a des journées comme ça : on ne désire que ce qu'on a. 
 
 
 
 
La vie, dans sa splendeur, donne, alors on prend ce qui s'offre à soi. 
 
 

 On ne pense pas à l'avenir, et encore moins au passé, on est présent, on est vivants. 
 
 
 Vue sur les Langhe depuis La Morra

 Il y a des journées comme ça : on entendrait des froissements d'anges autour de soi. 
 
 

lundi 13 avril 2026

Voyager : l'hôtel avec parc, garage et téléphone n°5

 

C'est probablement un des établissements le moins bien gérés que je connaisse. Rien - rien ! - n'y est conçu pour attirer la clientèle - au contraire : tout semble mis en œuvre pour décourager les touristes et visiteurs. On se fiche royalement - est en ce sens le nom de l'hôtel est bien assumé - de la moindre critique, de la moindre suggestion ou du moindre besoin exprimé par les hôtes. Le restaurant, occupant deux salles magnifiques au rez-de-chaussée et doté d'une terrasse à la vue stupéfiante, offre - si l'on peut dire - un menu d'une fadeur inimaginable, avec probablement un des rapports qualité/prix les plus bas de toute la région. La propriétaire sourit - parfois - salue - quand elle le doit - vous reconnaît - si vraiment elle vous voit - et paraît se ficher de toute considération commerciale. 
En conséquence, le lieu est dépourvu de piscine, de télévision, de Nutella, de climatisation, de musique d'ambiance, et la cave attenante, produisant selon certains experts de l'excellent vin, n'est ouverte que selon le bon vouloir des personnes concernées. Avouons-le : c'est un lieu que beaucoup de gens quittent avec soulagement, quand ils ne tournent pas les talons carrément scandalisés. 
Mais... cet endroit dispose quand même de quelques points en sa faveur : c'est un lieu où la vulgarité n'est jamais entrée et probablement ne pénétrera jamais. Un lieu à l'écart de toute mode, où l'attitude m'as-tu-vu ne saurait trouver à se justifier, où il est impossible de parader avec un SUV ou des vêtements griffés, où le parking accueille de vieilles Pandas aussi bien que des Volvo cabossées. Un lieu où tout est d'origine, sur les tables, sur les parois, pas question d'y afficher la moindre reproduction où que ce soit. Un lieu au calme souverain - qui n'est pas château royal pour rien - où l'herbe du parc semble ne jamais devoir rendre compte à aucun jardinier, où les roses, les tulipes et les muguets se déploient à volonté. Un lieu silencieux à l'abri des regards où l'on vous laissera lire durant de longues heures sans venir vous proposer la moindre consommation ou distraction. C'est un lieu à l'écart des grandes tendances du moment, où le wifi a parfois accès mais est rarement invité, où les mots "newsletter" et "mondialisation" n'ont pas leurs entrées. Dans ce lieu "jamais plus, jamais plus !" le stress n'entrera probablement jamais. C'est dans cet endroit souvent agaçant, suprêmement réconfortant, à l'abri des méfaits du temps, qu'il aime venir se reposer en observant le mouvement des nuages et l'envol des colombes et des papillons blancs.