24 mai 2026

Vivre : la sagesse en cinq lettres

 
Statues / entrée de l'arsenal / Venise

Assez. Étymologiquement : provient du latin "ad satis".  En suffisance ou à satiété.
Assez ! ça suffit ! Ordre intimé. Plus serait exagéré. On ne saurait davantage en tolérer. 
En avoir assez = Sentiment d'avoir atteint ses limites. Il est temps de stopper.
Assez (adverbe) =  atténue l'adjectif ou l'adverbe qu'il accompagne. Assez beau. Assez bien.
 Assez (adverbe) =  curieusement peut aussi renforcer. Un événement assez marquant.
Quelle que soit son acception, cet indicateur de quantité mériterait d'être mieux exploré.
Nous aiderait peut-être à mieux vivre. Avec nous-mêmes. En société. 

23 mai 2026

Vivre : trouver sa revanche

 
Le "Vase étrusque" / Victor-Etienne Symian / Musée Calvet / Avignon
 
 
On regarde les images (des images atroces que certains voudraient justifier). On se souvient d'anciennes tensions vécues, de pénibles expériences endurées, de limites franchies. La question se pose : comment et jusqu'où se venger ? S'il est certain qu'on n'est pas responsable des affronts ou des avanies subies, dans tous les cas, et quelle que soit la situation, on est responsable des réactions que l'on choisit. La vengeance n'est pas facile, c'est toujours un défi.
 
 
 

22 mai 2026

Habiter : aimer le ménage (et le dire)

 
The Love Letter (détail) / Johannes Vermeer / Rijksmuseum / Amsterdam
 
J'adore nettoyer. J'adore prendre éponges et serpillères et me mettre à astiquer. Certains - peut-être beaucoup - me prendront pour une masochiste ou une malheureuse asservie, mais moi, j'aime ça, rendre mon habitat limpide, en faire un lieu agréable à vivre. Difficile de partager cette passion avec qui que ce soit. Bien obligée de l'admettre : il est quasiment tabou d'affirmer qu'on aime s'adonner à ce genre d'activité. Mieux vaudrait déclarer tout haut qu'on vient d'adhérer à un club SM ou à un groupe de hackers pervers. Il est en revanche courant de se plaindre quand on doit se colleter avec la saleté qu'on a générée. Cela vaut surtout pour la Suisse, pays où la propreté est érigée en vertu nationale... à condition qu'elle soit assurée par d'autres, souvent des femmes venues du Sud, payées au black, voire sous-payées. 
 
 ***
 
Un après-midi, quand mon fils était petit, je discutais avec une mère du quartier. Nous papotions de tout et de rien devant chez elle. Les jeux, les devoirs, les sorties scolaires. Cette femme, immigrée du Sud européen, était la concierge de son immeuble. Ce qui signifie qu'elle occupait avec sa famille un petit trois-pièces sombre au rez-de-chaussée, en échange de quoi elle et son mari assuraient la maintenance de cette élégante bâtisse datant de la fin du XIXe. C'était une personne qui désirait fortement s'assimiler à une société suisse subtilement compartimentée. Elle voulait faire comme tout le monde dans le quartier. Faire pareil était son obsession. Tout à coup elle, qui avait passé sa matinée à balayer la cage d'escalier, a interrompu notre discussion et a lancé : Jé dois vous laisser. J'ai ma femme de ménage qui doit arriver. 
*** 
 
Je me souviens qu'une fois, alors que je traversais un hiver difficile et surchargé, on m'avait conseillé de me faire aider. Nous avions donc engagé une femme de ménage censée venir quatre heures par semaine. C'était une femme qui avait beaucoup à faire et beaucoup à raconter. Son mari était absent. Elle se retrouvait avec trois enfants, dont l'ainé était toxicomane. Quand elle a su que je travaillais dans le domaine social, elle a commencé à arriver en avance, très en avance. Souvent, mon mari allait lui ouvrir encore en pyjama. Ça n'avait pas l'air de la déranger. Elle prenait place à notre table du petit-déjeuner, acceptait une tasse de café et... me racontait ses problèmes. Ces matins-là j'avais l'impression de commencer à travailler très tôt. Puis elle a entrepris de me dresser une liste de tous les produits qu'il me manquait : pour lustrer les meubles, pour astiquer les portes, pour les stores, pour le frigo. J'ignorais totalement qu'il existât tant de produits spécifiques. Bientôt une étagère a dû leur être consacrée. Le printemps est arrivé. J'avais passé le cap de cet hiver fatiguant. En revanche, les matins où je recevais de l'aide ménagère devenaient de plus en plus pesants. Un jour, la femme de ménage a eu des mots avec la concierge à propos du nettoyage de notre paillasson. Elle m'a dit que dans ces conditions elle ne pourrait pas rester. Ce n'était pas à elle de nettoyer. Elle est donc partie. C'étaient les vacances. J'ai pu souffler.
 
*** 
 
Depuis lors, mon compagnon et moi avons assumé notre ménage et nettoyé ensemble notre saleté. Chacun fait sa part de cette noble activité. Elle contribue à notre bien-être quotidien. Il n'y a rien de dégradant dans le fait de ranger ce qu'on a dérangé, de nettoyer ce qu'on a encrassé. Ce qui est dégradant, comme dans tous les domaines, c'est quand une activité est le reflet de disparités. Chacun, du travailleur manuel au PDG, et même les enfants, devrait idéalement faire sa part. Je contribue volontiers à la mienne et si possible en pleine conscience. Dans l'acte de garder mon logis propre je perçois une démarche quasi bouddhiste : en nettoyant, je me nettoie et je prends soin de mon lieu de vie de la même manière que je prends soin de mon corps. Après une heure d'activité, pieds nus sur un sol lustré, j'ai juste envie de me mettre à danser. Bien-être assuré. 
 
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(quant à en parler, je crois bien qu'ici est le seul endroit où je puisse le faire sans me voir opposer des regards hallucinés !)
 

 

21 mai 2026

Vivre : la paix des champs

 

Liste de choses délicates :
Le trajet tout en ondulations d'un escargot désireux de rejoindre une tige de dent-de-lion.  
Un jeune veau aux cornes velues traversant à pas dansants son pré pour venir converser. 
Le premier papillon de l'année venu se poser sur une fleur des champs : un doux baisé échangé.
Des coquelicots s'agitant dans le vent et qui, oscillant, se prennent pour des papillons vermillon.
Tant de légers tremblements, de bruissements, de susurrements, et toujours, là-haut, les chants.
 

20 mai 2026

Lire : questions de morale

 
foto archivio Albertina Bollati sur site VNY

 
Natalia Ginzburg est de ces écrivains vers lesquels je retourne régulièrement. Je me disais l'autre jour que je n'étais pas possessive en matière de livres. Il passe pas mal de livres entre mes mains. J'en donne, j'en emprunte, j'en échange régulièrement. J'en prête aussi, bien que je sache que prêter peut souvent signifier donner, le retour n'étant pas assuré. Comme dans d'autres domaines, j'essaie de ne garder que l'essentiel. Dans la quantité, je risquerais de me fourvoyer. Les livres que je garde sont ceux que j'ai besoin de relire. Ils doivent rester chez moi pour des moments où je me souviens d'un passage particulier dans lequel j'ai besoin de replonger. Les livres, en ce sens, ressemblent à des personnes, des amis auxquels je suis indéfectiblement liée.
 
L'autre jour, je relisais Vita immaginaria (Vie imaginaire), un recueil publié en 1974 où l'écrivaine a rassemblé une trentaine d'articles parus durant les années précédentes dans La Stampa et Le Corriere della Sera. Ces textes datant d'il y a 50 ans frappent par leur vigueur et leur actualité. Cette femme écrivait comme elle était : avec une sobriété, une indépendance et une franchise rares. 
 
Le livre se divise en deux parties : dans la première, l'écrivaine parle de littérature et d'art, évoquant des amis écrivains ou des cinéastes comme Bergman ou Fellini. Elle parle de ce qui lui tient à cœur, mais n'hésite pas à se montrer critique et sans concession quand une œuvre ne lui plait pas (par exemple, quand le dernier roman publié par son ami Moravia lui paraît superficiel ou quand une représentation théâtrale trahit le souvenir de Cesare Pavese, un autre de ses proches). Dans le second corpus, elle évoque des sujets très divers, comme le féminisme, l'identité juive, la difficulté de vivre dans une Rome (déjà!) dénaturée par le trafic motorisé A chaque fois, elle porte un regard percutant, détaché des discours de son époque, très libre dans ses analyses. C'est cette liberté d'expression qui frappe et qui la rend aujourd'hui encore très moderne.
 
Il y aurait tant à dire sur chacun de ces textes. Il y a surtout beaucoup à découvrir et beaucoup à comprendre. Je viens de relire hier l'article d'à peine trois pages consacré aux enfants adultes : I figli adulti. Au moment de sa publication l'autrice a 54 ans. Nous sommes en 1970. Son deuxième mari est mort prématurément l'année précédente. Ensemble, ils ont eu deux enfants, une fille et un garçon, tous deux gravement handicapés et dont le second est mort encore bébé. Natalia avait eu de son premier mariage avec l'intellectuel antifasciste Leone Ginzburg - dont elle a gardé le nom durant toute sa carrière - trois enfants nés durant la guerre et que ses parents l'ont aidée à élever.
 
Voici deux extraits, traduits ici librement (la traduction française vient de sortir il y a quelques mois aux éditions Ypsilon) : 
Il nous arrive parfois, dans des moments de désarroi, de nous tourner vers nos enfants adultes pour leur demander de nous protéger. Mais instantanément, nous réalisons que nous sommes en train de faire erreur. Écoutées ou pas, nos demandes de protection génèrent entre nos enfants et nous un malaise. Ils doivent pouvoir nous considérer distraitement, et la protection ne peut pas être distraite.
Désireux comme nous le sommes de trouver un giron maternel, nous pouvons transformer en giron maternel n'importe quoi et n'importe qui. Mais nos enfants, jamais. [...]
Nous avons compris que nous ne serions jamais pour nos enfants qu'appui et protection. Il n'y aurait entre eux et nous jamais aucune sorte de réciprocité. Il n'y aurait jamais entre nous la moindre parité. Il n'y aurait jamais d'amitié, parce que l'amitié prévoit de part et d'autre de l'appui, de la protection et du repos. [...]
Quelques phrases significatives, qui reflètent bien le style de cette auteure. A part Vita immaginaria, elle a écrit d'autres livres non fictionnels : Les mots de la tribu (Lessico familiare), Les petites vertus (Le piccole virtù) et Ne me demande jamais (Mai devi domandarmi). A chaque fois les lecteurs sont interpelés par cette voix originale s'exprimant avec une extrême clarté, au moyen d'un lexique dépouillé, sur des réalités concrètes pouvant toucher tout un chacun. C'est peut-être une des grandes qualités de Natalia Ginzburg : que ce soit dans ses romans, ses poésies ou son théâtre, ou dans ses textes autobiographiques, elle évoque des expériences intérieures pouvant être complexes avec une admirable et percutante simplicité.
 
En terminant notre lecture, on s'interroge : Et moi, qu'est-ce que j'en pense ? Et la machine se met en marche : Natalia nous aide à penser notre vie, à nous positionner toutes les  fois  que des faits ou des relations nous le demandent. Probablement pas une littérature feel good, mais certainement une littérature feel alive. 
 
  
 

 

19 mai 2026

Vivre : le travail infini des anges

 
Pala dello Spedalingo (dett.) /Rosso Fiorentino / Uffizi / Firenze
 
Valoriser. Encore et toujours valoriser. Mettre en évidence les qualités. 
D'où vient donc ce manque si grand - immense - si difficile à combler ? 
 
 
 

18 mai 2026

Vivre : éternelles insatisfaites

 
 

A la recherche d'herbe toujours plus verte, elles finissent le plus souvent par tomber sur des prairies artificielles, bien sûr. Sans saveur particulière, sans consistante nourriture. Mais dans leur quête de pâturages exceptionnels qu'il leur faut absolument découvrir, elles s'obstinent à chercher la couleur - pas le goût des brins ni les senteurs des fleurs - elles veulent un vert très vert, alors elles cherchent, elles cherchent farouchement et aux dernières nouvelles elles poursuivent désespérément leur quête.