Car il y a seulement de la malchance à n’être pas aimé : il y a du mal-
heur à ne point aimer. Nous tous, aujourd’hui, mourons de ce malheur.
C’est que le sang, les haines décharnent le cœur lui-même ; la longue
revendication de la justice épuise l’amour qui pourtant lui a donné
naissance. Dans la clameur où nous vivons, l’amour est impossible et la
justice ne suffit pas. C’est pourquoi l’Europe hait le jour et ne sait qu’op-
poser l’injustice à elle-même. Mais pour empêcher que la justice se ra-
cornisse, beau fruit orange qui ne contient qu’une pulpe amère et sèche,
je redécouvrais à Tipasa qu’il fallait garder intactes en soi une fraîcheur,
une source de joie, aimer le jour qui échappe à l’injustice, et retourner au
combat avec cette lumière conquise. Je retrouvais ici l’ancienne beauté,
un ciel jeune, et je mesurais ma chance, comprenant enfin que dans les
pires années de notre folie le souvenir de ce ciel ne m’avait jamais quitté.
heur à ne point aimer. Nous tous, aujourd’hui, mourons de ce malheur.
C’est que le sang, les haines décharnent le cœur lui-même ; la longue
revendication de la justice épuise l’amour qui pourtant lui a donné
naissance. Dans la clameur où nous vivons, l’amour est impossible et la
justice ne suffit pas. C’est pourquoi l’Europe hait le jour et ne sait qu’op-
poser l’injustice à elle-même. Mais pour empêcher que la justice se ra-
cornisse, beau fruit orange qui ne contient qu’une pulpe amère et sèche,
je redécouvrais à Tipasa qu’il fallait garder intactes en soi une fraîcheur,
une source de joie, aimer le jour qui échappe à l’injustice, et retourner au
combat avec cette lumière conquise. Je retrouvais ici l’ancienne beauté,
un ciel jeune, et je mesurais ma chance, comprenant enfin que dans les
pires années de notre folie le souvenir de ce ciel ne m’avait jamais quitté.
Retour à Tipasa / Albert Camus
Lire en mode re-, c'est découvrir, redécouvrir, sans jamais se lasser
continuer d'explorer, ne pas croire qu'on puisse s'asseoir sur ce qu'on
croit avoir accumulé.


