Sur la piste d'athlétisme, au cœur d'un village de montagne balayé par une brise paisible, l'homme a débarqué en hurlant à son fils de se dépêcher. Posté sur son Segway dernière génération, il avait manifestement besoin de se défouler. Il s'est mis à foncer comme un dératé. Il fonçait et poussait son bambin de trois ans à courir sur son petit vélo toujours plus vite, toujours plus fort. Quelques instants plus tard, l'individu était affalé devant un camping-car XXL, long comme un autobus, pourvu d'une antenne satellite multifocus. Il parlait haut et fort, tout en donnant des ordres à son berger allemand. Il était parti en emportant tout ce qui faisait sa vie : son clébard soumis, sa télé à 300 chaînes, son matos exhibé, sa vie à crédit.
Qu'est-ce qui pousse quelqu'un à frimer ? Personne ne le regardait. Les randonneurs admiraient la forêt, les enfants s'amusaient dans leur cabane, les joueurs de tennis se renvoyaient poussivement leurs balles. Bientôt l'homme partirait, ses agitations seraient absorbées, se perdraient parmi les mélèzes, et lui passerait une grande partie de ses vacances à empiler les kilomètres, à tenter de parquer son engin loué, à courir sur son Segway. Il rentrerait à la maison avec peut-être quelques griffures, un tôle cabossée, des photos de lui sur sa trottinette à clignotants intégrés. Dans sa boîte à lettres, il trouverait des factures, qu'il tenterait d'oublier, puis s'efforcerait de payer.
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Ils étaient trois, attablés à la terrasse : un grand-père manifestement atteint d'Alzheimer, une grande fille de trente ans qui lui hurlait dans les oreilles des choses dont il ne se souvenait jamais et la mère absente qui se faisait oublier. Ils ont répondu à notre salut par un long regard ahuri. Ils avaient tous les trois les mêmes yeux de bovin alangui. Puis ils ont commandé une entrée pour trois qu'ils ont photographiée pour envoyer un Whatsapp à la famille et deux portions de pâtes, photographiées elles aussi, qu'ils se sont partagées. Quand ils ont terminé leur eau minérale, ils ont demandé l'addition en précisant au gérant qu'ils étaient déjà venus l'année dernière à Noël. C'était sans doute leur sortie de l'année. A 21 heures, ils se sont levés et sont partis, la fille qui hurlait, le vieux qui contestait et la mère qui se taisait.
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Parfois, les départs sont faits de micro-rencontres, d'atmosphères ténues, des échanges impalpables, qui peuvent créer des bulles de bonne humeur, ou donner envie de regarder ailleurs. Des ambiances qu'il s'agit de détecter, assez vite, pour décider de partir ou de se laisser charmer. Car ces bulles sont fragiles. L'arc-en-ciel couronnant une banlieue plutôt désolée et lui conférant une touche de magie que personne ne remarque peut se dissiper à tout moment.
(La serveuse tout appliquée refusant de déposer notre commande avant d'avoir soigneusement nettoyé la table, s'enquérant du nom de notre chien, apportant de l'eau, souriant aux passants, manifestement heureuse d'être là, à travailler durant une torride soirée d'été. Juste heureuse. Juste là. Petit ange dans l'ombre de la nuit. Lumignon de joie.)
(Et le chien énorme et gris, un grand braque dégingandé, poussant dans la nuit des cris de baleine - oui, de baleine - à chaque fois qu'un plat était apporté à ses maîtres et qu'une part lui était refusée. Ce cri lacérant était drôle et émouvant : c'était un chien qu'on n'oublierait jamais. Un chien-baleine dans une ville désertée, c'est assez rare pour être rappelé.)