On les a longées durant tout l'hiver. On les a couvées des yeux quand les neiges et les intempéries ont détrempé leurs pieds. On a observé les travailleurs venus les tailler en février. Peu à peu, au fil des promenades, on a vu leurs tendres feuilles pousser, et des grappes, minuscules, contenant chacune de fines perles vert tendre se faire jour entre les vrilles avec timidité. On a tremblé lors des orages, et quand la grêle menaçait. On a caressé du regard leurs fruits jaunes et noirs, sous un soleil implacable, qui mûrissaient. On a vu s'échapper les renards parmi leurs sarments, et les oiseaux gourmands s'infiltrer entre leurs ceps entortillés. On a attendu. On a espéré. On a constaté combien les fruits se développaient avec bonheur, ils embellissaient de jour en jour, un véritable miracle de sérénité.
Et puis un jour, la première équipe est arrivée, avec des caisses, avec des saisonniers, leurs VW bus rouillés, leurs chiens crasseux entre leurs souliers. Au bout de deux semaines, tout le vignoble du village a fini par être vendangé. Et ces raisins si blonds ont la douceur des attentes longtemps cultivées. Ils sont particulièrement doux, particulièrement sucrés. Ils ont été si peu traités. Les peaux claquent sur la langue, les pulpes ravissent nos papilles avec volupté.
Maintenant les plantes, lasses sous la lumière trop vive, s'affaissent comme des accouchées, rougissent, jaunissent, non sans fierté, ne demandent qu'à se reposer.
