Croiser quelqu'un, au hameau, est un petit événement. On a peu l'habitude, ici, d'avoir devant les yeux une figure étrangère à son quotidien, en proie aux récits d'une autre existence. Arrivés à même hauteur, les corps gagnent les fossés, pétrifiés par l'intimité du moment. Les conversations internes s'interrompent, les souffles cognent aux oreilles. On passe et c'est comme si on se rentrait dedans. On s'arrache un regard, la poitrine armure, on emporte l'image de l'autre, sa présence qui pendant quelques secondes a déchaîné le monde, avec soi. [p. 29]
Une jeune femme, la trentaine, vit seule avec sa chienne, dans la maison où sa grand-mère l'a élevée. Elle y mène une vie fruste, rude, rugueuse, rythmée par les saisons, les surgissements et les disparitions de la lumière, les événements d'un quotidien hors civilisation : une piqûre de moustique, un héron en putréfaction dans l'étang, la biodiversité originelle de ce lieu à part, mais pas si éloigné, toutefois, d'un hameau, d'un bourg, d'une départementale.
De l'autre côté des collines, les reliefs changent. Les crêtes reculent, les vignes rayent les coteaux. La chaussée s'élargit, les virages cèdent la place aux lignes droites bien tracées, aux ronds-points en chapelets, aux restaurants routiers, aux entrepôts. Des camions circulent en sens inverse, leurs phares énormes, cabines décorées aux néons, volent au-dessus des pares-brises. [p.122]
On est juin. L'été prend ses quartiers. Viennent perturber cet équilibre retrouvé après la mort de l'aïeule une suite de lettres comme autant d'alarmes, de plus en plus pressantes, les unes signées Y. (le père, très absent, mais aussi très désireux de vendre), les autres provenant d'Anna, la demi-sœur, d'un notaire, des propriétaires mitoyens intéressés à racheter le dernier tiers de la bâtisse.
15 juillet. Chère Emily, Je reviens vers toi suite à mon courrier du 13 juin auquel tu n'as pas répondu. Nous nous sommes renseignés au sujet de la vente. Une mise aux enchères représente un manque à gagner pour nous tous. Il faut qu'on arrive à se mettre d'accord. Je comprends que ce soit difficile pour toi, mais ce n'est pas parce que tu vis dans cette maison depuis des années qu'elle t'appartient. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est la loi. [p.49]
Tout le récit tient en ces quelques éléments : un biotope comprenant une humaine et sa chienne, une maison de famille où l'héroïne a été recueillie alors que le père devait "refaire sa vie", des animaux, des insectes, des volatiles, des arbres, de l'eau suivant son cours, quelques rares incursions dans le monde socialisé (surtout pour en fréquenter la pharmacie). Très peu de personnages : une agricultrice, présence voisine et employeuse occasionnelle, sa chienne, qu'on stérilise. Et ce danger, toujours plus présent, toujours plus menaçant : la vente, l'argent, le besoin de rendement.
Ce qui frappe ici, c'est l'écriture, précise, crue, qui détaille, cisèle et sculpte le réel, se focalise sur le tout petit, dézoome sur le plus grand. Une écriture toute en descriptions, dépourvue de dialogues, ou alors intégrant les dialogues dans les descriptions, comme s'ils étaient fondus dans le reste, au même titre que le vent, les cris, les aboiements. Les composants se retrouvent tous relégués au même niveau, des sensations, des palpitations, la vie, le vivant.
La petite femelle s'éveille. Le nid est chaud autour d'elle, ses sœurs araignées s'agitent, mangent les gaines cotonneuses. Elle les imite, suce les protéines, le goût de celle qui l'a mise au monde. [...] La petite femelle s'éveille, à nouveau. Le soleil touche son dos, la toile tangue dans l'air. Elle escalade le corps de ses sœurs, quitte la couche collective. Le gel coule sur ses entrailles, bâtit pour elle un chemin élastique. Elle balance, glisse, gravit, le monde culmine sous ses griffes. Elle décolle de sa filière, laisse le vent la prendre. [p.174]
Par-dessus tout, ce qui m'a éblouie dans ce récit, c'est l'aptitude à rendre compte des lieux et de leur rôle fondamental sur les êtres qui y évoluent en interaction pour y trouver leur place. Leur importance qui semble trop souvent échapper aux humains, imbus de leur prétention à envahir et à soumettre. L'autrice, s'attachant à décrire ce qui est - et que si souvent on ne remarque pas - décrit aussi bien le prétendu "environnement" que les lieux dominés par la présence humaine, hameau, village, habitat doté de lotissements.
Il est possible que l'on puisse s'ennuyer au fil de ce roman, dépourvu qu'il est d'intrigues et d'ancrages technologiques. Il est possible qu'on renâcle à aller de l'avant, en le trouvant exigeant dans son insistance à décrire les choses de la vie. Pour ma part, il m'a fascinée, emportée, comme m'avait happée autrefois Un balcon en forêt, Certes, l'époque, les dangers ne sont pas les mêmes. Dans le livre de Julien Gracq, la menace, c'était la guerre, l'invasion, la violence. Mais on y retrouvait, comme dans Les Habitantes, la menace contre une vie de prédilection, une maison protectrice, le besoin d'un cocon, d'un abri, d'un lieu où déployer ses ailes.
On referme le livre. On repense à l'histoire. Une histoire banale, somme toute, mais également essentielle. On se demande : à qui appartiennent les lieux ? qui a le droit d'y vivre ? et si c'était les liens, de tendresse et de complicité, qui fixaient ce droit ? Heureusement, un personnage secondaire, Anna, la petite sœur, détient 25% de ces droits. Autant dire que son rôle n'est pas si secondaire que ça ...

