13 août 2026

Vivre : Still life / 202

 

 
Les saisons se suivent-elles sans se ressembler ? et si elles changent, d'année en année, en quoi consiste leur particularité ? Je me souviens d'un été où j'ai été obsédée par le fait de marcher en tongs. J'adorais le sentiment de liberté que me procuraient ces sandales quand je sillonnais les pavés des villes du Sud et, visitant, je ne cessais de m'arrêter devant les vitrines où l'on en voyait de toutes sortes, en cuir, en corde tressée. Il me semblait que cette année-là chacune avait une couleur ou une forme originale qu'il me fallait absolument me procurer. Impossible de résister. Je crois bien en avoir acheté une douzaine de paires. Il m'en reste quelques unes qu'il m'arrive d'enfiler. 
Eh bien cet été, dans un tout autre registre, je me vois obsédée par la recherche de pêches idéales. Je n'arrête pas d'en repérer, d'en acheter, d'en goûter. Parfois il m'arrive de m'en procurer trois sortes dans le même magasin, nectarines, pêches de vigne, pêches jaunes ou blanches. Je les hume, je les compare, surtout sur les marchés. 
Mardi, sur la place Santarosa de Savigliano, une petite ville somnolant sous l'implacable soleil piémontais, j'ai été séduite par celles-ci. Elles venaient d'être cueillies par un producteur du coin qui les proposait avec quelques  autres fruits de son verger. Je lui en ai pris un cageot entier et, pour dix euros, j'ai été comblée : voluptueuses, sucrées, elles portent en elles l'alliance miraculeuse de la terre et du soleil, un condensé d'été à chaque bouchée. Oui, l'été 2026, cette année dont je crains fort que les canicules répétées ne vont pas la rendre exceptionnelle dans mon souvenir, sera l'été de la recherche inlassable de la pêche la plus parfumée.
 

10 août 2026

Vivre : les cinq sens

 
Madonna del Roseto (détail) / Michelino da Besozzo ou Stefano da Zevio / Museo Castelvecchio / Verona

Et surtout - surtout - que la suite des jours ne nous empêche jamais de sentir, de goûter, d'entendre,
que jamais on ne perde de vue les couleurs du monde, que le bleu soit toujours miraculeusement bleu, 
et le vert, et le rouge aussi, que les senteurs des roses nous parviennent comme au premier jour, 
subtiles et pénétrantes, que la routine se révèle impuissante sur notre émerveillement quotidien. 
 
 

9 août 2026

Vivre : polyphonies

 
La Tour de Babel / cercle de Abel Grimmer / pinacothèque de Sienne
 
 quoi que l'on fasse, où que l'on aille,
l'été est la saison des mélanges et des brassages,
en une seule journée combien de langages ?
 
 

8 août 2026

Vivre : le meilleur du passé

 
La Cantilène Sottomarina (détail) / Edmond de Pury / MAHN / Neuchâtel
 
La nostalgie : une vague qui vous submerge jusqu'à ce temps béni où tout semblait meilleur, plus intense, plus réconfortant. Comment garder la barre entre regrets - peut-être illusoires - et ancrage dans le présent ? Éprouve-t-on de la nostalgie pour ce qu'on a perdu ? Ou pour ce qu'on n'a pas su apprécier suffisamment sur le moment ? Quel est donc ce sentiment capable de vous soulever au point de vous priver d'un bonheur à portée ? Le passé encensé pourrait-il vous enlever les joies du présent ? Se pourrait-il qu'un jour on se retourne vers ce moment qui est là, maintenant, en regrettant de ne pas avoir su le savourer suffisamment ? Comment tirer le meilleur parti des souvenirs délectables ? Peut-on les garder, à l'abri, sans qu'ils viennent en traîtres saboter votre vie ?
 

7 août 2026

Vivre : la formule du chef

 
 Still Life with Turkey Pie / 1627 / Pieter Claesz / Rijksmuseum / Amsterdam

Il a reçu une étoile et son établissement ne désemplit pas. Mais il reste toujours dans les mêmes locaux, ces jolies salles à l'ancienne où il expose ses amis peintres et sculpteurs depuis près de trente ans. Aucune extension prévue, aucun endettement, aucun projet, pas de nouveau restaurant de type brasserie, décorée de manière épurée, proposant des menus allégés. Rien. Il ne change rien. Son équipe reste soudée. Il a les moyens de la payer et, en ce qui le concerne, il gagne assez pour bien vivre et pour voyager. Comme il l'a toujours fait, il ferme durant cinq semaines l'été, histoire de décompresser, de partir à la découverte, de renouer avec quelques amitiés. Non, il ne voit pas ce qu'il pourrait modifier. Être reconnu ne signifie pas se mettre une pression qu'il n'a jamais désirée. Il continue de faire ce qu'il aime et de voir ses hôtes heureux de se régaler. C'est bien assez. Pourquoi changer ?
 

6 août 2026

Lire : pas ce qu'on croit

 
Sigismond et Barbara dans le palais des Radziwill à Vilnius / Jan Matejko / Musée national de Varsovie

 
Aïe! Je me cherchais hier une lecture pas trop exigeante, adaptée aux températures du moment et à mes subséquentes aptitudes cérébrales. Esquivant les rayonnages haribo de bouquins feeling good (ou bad selon les points de vue), j'ai fini par me choisir un roman suédois, histoire de vadrouiller du côté de Stockholm, suivant les mésaventures d'une femme désarçonnée par la conduite de son mari, mutique déserteur. Sur la couverture : Il ne parle pas. Elle n'écoute rien. Cela pouvait traiter avec subtilité de certaines communications malheureuses. A vrai dire, j'ai commencé à décrocher assez vite, submergée par une avalanche de lieux communs. A la page 94 est arrivée la réplique de trop, prononcée par le mari : "Ce n'est pas ce que tu crois!" Cette réplique usée jusqu'à la trame peut parfois être drôle, lors de flagrants délits. Dans un roman censé décrire la séparation d'un couple et le processus d'un divorce, c'était plat et pathétique : le thème rebattu de la quinqua découvrant à retardement ce que tout le monde autour d'elle sait déjà. D'après certains résumés, la seconde partie du livre est censée présenter en pendant la version - légitime - du mari. Mais en ce qui me concerne j'étais incapable d'aller au-delà de cette fatidique page 94. J'ai regardé le poche. Il semblait me dire : je t'ai trompée, je ne suis pas celui que tu croyais. Heureusement, ce n'était pas un gros investissement. Quelqu'un serait probablement heureux de l'emporter à la plage le lendemain. Je l'ai déposé sans regret et l'ai quitté avec toutefois cette question fondamentale : pourquoi faut-il toujours que quelqu'un dise "ce n'est pas ce que tu crois" alors que l'évidence est là ?