4 oct. 2026

Vivre : saturations

 
 

 
Il y a, dans un pittoresque village des Langhe, un petit supermarché que j'adore. J'aime tant m'y attarder que je m'arrange toujours pour y faire un détour et passer en revue les pots de mini-poivrons farcis, les tubes de pâté d'anchois et les bouteilles de blanc aux étiquettes qui me font rêver. L'autre jour, comme nous avions un peu d'avance sur notre programme, nous y sommes arrivés à l'improviste. Le plus souvent, j'y suis en novembre ou en février. Et là, en semaine, à fin septembre, je n'ai plus reconnu l'endroit. Le parking au centre, pourvu de quinze places, était rempli de voitures étrangères tellement larges qu'on ne pouvait sortir de sa voiture après s'être garés. Des cyclistes avaient envahi toutes les terrasses et devisaient en langues nordiques à propos de leurs exploits du jour. De blondes créatures exhibaient sous leurs shorts de redondantes cuisses impeccablement bronzées. On n'entendait pas parler italien, et encore moins piémontais. On aurait pu être n'importe où sur la planète intitulée "villégiature pour étrangers, de préférence crocodilidés, vêtus en rose saumon et jaune safran". 
J'ai abandonné les pots, les tubes et les bouteilles et on s'est débinés vite fait. A quelques kilomètres de là, dans mon village préféré, heureusement (mais pour combien de temps encore?) une paix royale régnait. Il y avait des enfants qui sortaient de l'école avec leurs trousses colorées, des mères qui échangeaient sur une  prochaine sortie, deux petits vieux assis sur un banc, comme tous les après-midi, et qu'un de leurs petits-fils viendrait bientôt chercher en voiture pour les ramener au bercail en toute sécurité. Les gens se baladaient, se faisaient des signes, s'interpelaient. A tous les quarts, les cloches de trois églises différentes sonnaient en décalé, chacune à sa manière, plus ou moins fêlée. Il y avait quelque chose de rassurant à les entendre ainsi carillonner.
 
***
 
Le jour suivant, rentrant d'une escapade vinicole sur le coup de treize heures, on a voulu aller manger dans un restaurant de qualité situé sur notre itinéraire. C'est un établissement historique, il est à la fois rustique et élégant, l'équipe de jeunes serveurs est des plus sympathiques. De plus, pas guindé pour deux sous, il offre un rapport qualité/prix qui le rend accessible aux habitants de la région. Là, on est arrivés en haut de la rue et de loin on a aperçu ce qui semblait être un attroupement. Dans la cour, toutes les tables étaient occupées. Les serveurs surfaient agilement entre les convives, tandis que la responsable du service s'adressait aux gens qui se pressaient en les répartissant en deux catégories : ceux qui avaient pris la précaution de réserver et les autres. Ces derniers étaient aimablement mais fermement refoulés. Les premiers affirmaient que oui, bien sûr, et ils déclinaient leur identité avec des allures de premiers de classe dociles. 
Ici aussi, quelque chose avait changé. Combien de compte-rendus promotionnels dans combien de journaux ou de sites internationaux avait-il fallu pour mettre cet établissement sous les projecteurs? On a rebroussé chemin. La vue de la jolie cour aux tables compressées de part en part nous avait presque coupé l'appétit. L'esprit des lieux n'y était plus. Désolés, on n'avait pas vraiment envie de manger dans ce brouhaha, fut-il défini comme "the place to be". 
Deux cent mètres plus loin, un excellent bib Michelin, moins porté aux nues, mais certainement aussi bon, nous a ouvert sereinement ses portes. Calme, sourire et décontraction étaient au rendez-vous. Sur la table, du pain et  des grissini faits maison. Sur les visages, des sourires accueillants. On s'est installés avec vue sur les cuisines où un chef jovial était en train de mettre en conserve des montagnes de poivrons rouges et jaunes pour les mois à venir. On nous a fait découvrir un vin blanc superbe qu'un retraité piémontais cultive sur l'île d'Elbe depuis deux ou trois années. Quel nectar! Tout était excellent et servi avec l'habituelle hospitalité. 
Que dire? Quelle leçon tirer? Voyager slow et local, c'est encore possible, mais ça demande toujours plus de créativité.
 
 

3 oct. 2026

Vivre : à la conquête de la sérénité

 

 
Ces derniers temps j'étais constamment à la recherche de calme. J'avais besoin de sentir mon souffle rassuré, de suivre ma respiration aller et venir, en harmonie avec les divers chants de la forêt. J'ai fini par redécouvrir à deux pas d'ici la plage de mes rêves, insupportablement fréquentée durant les mois d'été, agréablement désertée dès la rentrée. Dans la douceur des fins d'après-midi tandis que le soleil tremblait à l'ouest avant d'aller se perdre derrière le Jura, la lumière acquérait peu à peu une douce teinte orangée. Je longeais de vastes espaces vides (les parkings mis à disposition des touristes à la belle saison) et je rejoignais une baie silencieuse que je partageais avec une colonie de cygnes et une smala de canards. en face, on voyait les rives s'évanouir dans la brume de septembre. Sur l'eau, les insectes dessinaient de jolis ronds délicats. 
Il faisait étonnamment doux. La brise semblait nous caresser. Il émanait certains jours de cet endroit quelque chose de méditerranéen et, certains autres, on se serait crus sur des rivages danois, si proches des côtes suédoises qu'ils semblaient les toucher. Avec un peu d'imagination on aurait pu se croire en vacances au bord de l'Øresund.

En regagnant la voiture après chaque baignade, sur le petit chemin taquiné par les ondes, je me prenais à marcher de plus en plus lentement, comme si quelque chose me retenait de quitter cet endroit. Je rêvais d'y paresser jusqu'à nuit tombée. Je saluais quelques promeneurs solitaires, deux ou trois véliplanchistes échappés avec soulagement de leurs bureaux, un ou deux ornithologues concentrés  qui murmuraient à propos des cormorans et des grèbes huppés comme des curés de campagne disant leur bréviaire.
Un soir, en rentrant, j'ai remarqué que les piqûres de moustiques sur mon dos et mes épaules s'étalaient en jolies plaques rouges. Il devait y en avoir plus d'une vingtaine. J'ai appliqué un gel sur ma peau boursouflée et, le lendemain, nous avons décidé de partir chercher un autre calme, ailleurs. 
 
 

29 sept. 2026

Vivre : Still life / 205

 



 
 
Petit objet d'usage courant à manier toutefois avec précaution : n'a pas sa pareille pour répondre à des questions qu'on ne se pose pas, pour suggérer des solutions à des problèmes qu'on n'a pas, pour proposer des choses dont on n'a aucune utilité, pour faire émerger des besoins dont on n'avait pas idée. Dérange au nom d'une urgence très souvent surestimée. Distrait de réalités essentielles. Met à mal nos capacités visuelles. Inonde d'informations débiles. 
Le garder à disposition, dans un lieu où l'on puisse aisément le trouver, puisqu'il pourrait se révéler utile, mais ne pas hésiter à remettre l'importun à sa place toutes les fois qu'il dépasse les bornes et abuse sans vergogne de notre précieux temps. Bref : autant que possible fermer à la chose son clapet. 

28 sept. 2026

Vivre : et soudain, la voilà ...

 

 Ce matin, surprise : elle était là, se reflétait dans le lac,
impulsait au paysage un je-ne-sais-quoi de magique. 
Ainsi donc, pendant que nous dormions, elle veillait, 
se penchait sur nos rêves secrets, nos désirs, nos prières.
Elle nous a suivis pendant notre balade, présence pâle,
diaphane, étrangement féérique, une boule de mystère
sur une matinée qui s'annonçait des plus pragmatiques :
 nettoyage des vitrages, astiquage des carrelages, repassage, 
toutes ces choses négligées depuis... des lunes, je crois...



27 sept. 2026

Vivre : Still life / 204

 

 
 
On les a longées durant tout l'hiver. On les a couvées des yeux quand les neiges et les intempéries ont détrempé leurs pieds. On a observé les travailleurs venus les tailler en février. Peu à peu, au fil des promenades, on a vu leurs tendres feuilles pousser, et des grappes, minuscules, contenant chacune de fines perles vert tendre se faire jour entre les vrilles avec timidité. On a tremblé lors des orages, et quand la grêle menaçait. On a caressé du regard leurs fruits jaunes et noirs, sous un soleil implacable, qui mûrissaient. On a vu s'échapper les renards parmi leurs sarments, et les oiseaux gourmands s'infiltrer entre leurs ceps entortillés. On a attendu. On a espéré. On a constaté combien les fruits se développaient avec bonheur, ils embellissaient de jour en jour, un véritable miracle de sérénité. 
Et puis un jour, la première équipe est arrivée, avec des caisses, avec des saisonniers, leurs VW bus rouillés, leurs chiens crasseux entre leurs souliers. Au bout de deux semaines, tout le vignoble du village a fini par être vendangé. Et ces raisins si blonds ont la douceur des attentes longtemps cultivées. Ils sont particulièrement doux, particulièrement sucrés. Ils ont été si peu traités. Les peaux claquent sur  la  langue, les pulpes ravissent nos papilles avec volupté.
Maintenant les plantes, lasses sous la lumière trop vive, s'affaissent comme des accouchées, rougissent, jaunissent, non sans fierté, ne demandent qu'à se reposer.

26 sept. 2026

Vivre : complètement happés

 
Street Art / Bologna
 
 
Hier, ai déboulé sur le parc de la Kleine Schanze juste au moment où midi sonnait à tous les clochers. Une lumière vive dansait sur la ville. De nombreuses chaises longues avaient été disposées sur l'herbe qui scintillait. Un endroit idéal pour se laisser aller à paresser. Soudain, un détail m'a frappée : étendues, assises ou allongées une vingtaine de personnes penchaient la nuque en avant, ignorant les carillons, gardant à l'ombre leurs écrans, indifférentes à toute autre réalité, totalement obnubilées par la virtualité qu'elles picoraient avec voracité. 
A quelques pas, et s'approchant, lentement mais surement, les moineaux et les pigeons guettaient les cartons-déjeuner délaissés et sautillaient, sautillaient, terriblement intéressés...
 

25 sept. 2026

Vivre : virer l'été!

 

 
Neuf degrés au réveil. Treize en milieu de matinée. Une jolie bise qui hérisse certains jours le lac et lui donne des allures de coq ébouriffé. Certains superposent leurs pullovers, d'autres enfilent leur anorak pour aller faire leur marché. Pour ma part, je continue de sortir avec le même top de coton noir, celui qui m'a accompagnée dans la forêt durant tout l'été. Je sens le froid, mais je n'ai pas froid. Je ne frissonne pas. Il me semble que la chaleur accumulée durant les quatre derniers mois n'est pas encore évacuée. Je plonge avec les canards dans une eau à dix-huit degrés. Je suis comblée.