mercredi 11 février 2026

Vivre : l'appel de la lumière

 
musée Lee Ufan / arles
 
ouvre la fenêtre
va, ouvre grand :
le renouveau t'appelle
la liberté t'attend 
 

mardi 10 février 2026

Lire : quand moins c'est plus

 

Tout ce qui venait de moi tombait dans trois catégories : observation teintée de XXIe siècle, paraphrase des sources, description des sentiment d'un personnage. Chacune me paraissait inutile. La première sortait le lecteur de l'histoire, à la seconde on pouvait avantageusement substituer la citation originale, quant aux sentiments il était plus parlant de les montrer que de les raconter. [préface, p.13]
 
C'est un livre d'histoire (on le retrouve dans les bibliothèques au rayon "histoire contemporaine", car il traite, sources à l'appui,  de la naissance du sionisme, avec ses principaux leaders, ses enjeux et ses débats). C'est un livre  qui évoque un passé familial (un arrière-grand-père dont on ne connaît pas grand chose, une grand-mère décédée et restée très présente, une famille juive migrante durant la première moitié du XXe siècle). C'est aussi le portrait d'une maison, dont l'adresse constitue le titre. Cela dit, la première chose qui m'a conquise, c'est la démarche entreprise par Rachel Cockerell : raconter, sans s'immiscer. 
 
Trop souvent, les livres d'histoire contiennent des introductions, des explications, des interprétations qui sont superflues. Or, on peut décrire sans trop en dire. C'est le principal attrait de cette recherche (fouillée) : l'élagage des sources, présentées de manière épurée, en fait la force. Le résultat est fascinant : le livre gagne en légèreté et il se lit comme un roman. L'autrice était l'invitée du Book club il y a quelques jours. On peut écouter l'émission ICI. Au départ, il s'agissait pour elle d'évoquer l'image de sa grand-mère paternelle et puis, à mesure de ses investigations, sa recherche a pris de l'ampleur, avec d'autres personnages et d'autres champs d'exploration.
 
Je suis en pleine lecture. Je parlerai plus tard du contenu. Pour l'instant, la manière de traiter le sujet (quête d'une terre promise et membres d'une famille) m'a stupéfaite par sa simplicité et son efficacité : une suite aérée de citations, avec, dans la marge, les références de leur auteur, sans autre annotation, qui se lisent très agréablement et dont on trouve les  références scrupuleusement mentionnées en fin d'ouvrage. Que de travail derrière tant d'évidence! Ne pas trouver ce qu'on cherche est peut-être l'indice qu'on fait une véritable recherche, puisque, comme le présente l'autrice :
 
Au départ, le livre devait raconter l'histoire de ma grand-mère et de sa sœur, qui ont élevé ensemble leurs enfants dans une énorme maison edwardienne du nord de Londres dans les années 1940. [préface, p.15]
 

lundi 9 février 2026

Voyager : microtourisme

 
Anna Seekamp, la soeur de l'artiste / Bertha Wegmann / SMK / Copenhague
 
C'est samedi. Elle se réjouit. Elle va passer la journée avec sa sœur. Elles ont choisi de partir à M. petite cité historique à une trentaine de kilomètres d'ici. Elle dit : J'ai toujours aimé cette ville. Elle ajoute : Non, pas de boutiques, pas de shopping, juste une balade, le lac, les ruelles. Elle n'avait pas envie d'une grande ville, surtout pas de trafic et pas de bruit. Elle voulait juste se faire plaisir. Papoter, se faire un truc à deux, loin des enfants et des maris. Elle est née dans un village des environs et n'a aucun besoin de lire le moindre livre pour adopter le concept du voyage de proximité. Elle est ouverte à toutes les découvertes : un portail rouillé, un chat, un bouquet à une fenêtre. Le bonheur, tout son bonheur, ne tient qu'à cet état d'esprit. 
 

 

dimanche 8 février 2026

Vivre : l'arc-en-ciel, qui l'a vu ?

 
 
Promenade du soir. 
Des appels au loin. Quelqu'un en retard.
C'est l'heure hâtive des retours. 

 
Avec la nuit tombent les attentes et les efforts.
Par-dessus les étangs, un arc-en-ciel se laisse voir. 
Les rives expirent, un oiseau s'évapore.


C'est l'heure des solitaires, de l'espoir qui mord..
Entre les roseaux un cygne s'endort. C'est l'heure de se taire.
L'arc-en-ciel se déploie. Qui a su le voir ?

 

samedi 7 février 2026

Vivre : patience, patience

 
Soir d'été sur la plage de Skagen (détail) / Peter Severin Krøyer /
 Hirsprung coll. / Copenhague

 
Aujourd'hui j'avais besoin d'un nouveau tube de rouge à lèvres : le mien était à plat. Impossible d'aller tout bonnement racheter le même produit, la même nuance, chez le même fabriquant. Trop simple! ce serait oublier les renouvellements incessants dans les offres cosmétiques, l'émergence des rouges liquides ("pour définir et accentuer les lèvres") ainsi que les fermetures de certaines succursales. J'ai donc cherché mon bonheur (ou plutôt : ma couleur) dans la filiale d'une chaîne offrant pas mal de choix. Rien de trop compliqué : au final, le tube a été trouvé et embarqué (je suis juste sortie avec le dos de ma main gauche recouvert de traits pourpres, lie de vin, grenat, framboise et fuchsia vaguement ambré, on aurait dit une pâtissière méchamment brûlée.) Le plus drôle, c'est que bien que j'aie prié R. de m'attendre dans un lieu confortable pendant cette fastidieuse démarche, il a insisté pour m'accompagner, avec le chien à ses côtés. Et ils se sont effectivement tenus bien droits, stoïques, silencieux, impassibles, durant les recherches et les essais, R. me donnant son avis de temps à autre, le clébard ignorant superbement les odeurs nauséabondes de Chanel n°5 et de Clarins Lip Perfector qui parvenaient à sa truffe. Ils étaient tellement mignons, tellement disposés à collaborer que je n'ai pas pu résister à leur offrir à la sortie une bouteille de Roero Arneis (au premier) et un os à moelle (au second) histoire de leur exprimer mon admirative reconnaissance.
 
 

vendredi 6 février 2026

Lire : traces de mères

 

 
J'ai beau y être venue des dizaines de fois, je ne m'habitue pas à sa beauté, car l'expérience du lieu offre toujours plus que ce que ma mémoire en avait retenu - une évidence majestueuse, profuse. [p.10] 
 
 
La collection "Ma nuit au musée" propose des récits qui se suivent sans jamais se ressembler, selon la personnalité de l'écrivain concerné, du type de musée qui l'héberge et des œuvres présentées. Il s'agit de découvrir à la fois l'institution et sa mission en même temps que l'auteur/e qui y passe la nuit (généralement entre dix-huit heures et sept heures du matin) pourvu d'un lit de camp et d'un talkie-walkie destiné à le connecter aux agents de surveillance. 
 
Il s'ensuit une oscillation entre exploration culturelle et confidences intimes, un enchaînement entre présent et passé, des incursions dans le bâtiment et dans la vie personnelle de celui ou celle qui écrit (le tout étant bien sûr favorisé par la solitude et les ombres, mélange de privilèges et de peurs entrelacés). 
 
(Depuis longtemps, j'ai envie de lire l'intégralité d'un livre le temps d'une nuit, passée moi aussi dans le silence et l'isolement. Je ne l'ai pas encore fait même si l'idée continue de m'obnubiler.)
 
Venir d'une mer, expérience relatée par Belinda Cannone suite à sa nuit passée au Mucem en octobre 2023 est un livre captivant : il se lit comme un roman et se révèle d'une large érudition. On y apprend une multitude de choses sur Marseille, ses migrants, son adoption immédiate du musée inauguré en 2013, une construction extraordinaire projetée par Rudy Ricciotti qui tourne le dos à la ville pour trôner face à la mer et embrasser le large. L'auteure est érudite. On le sait. En universitaire affirmée, elle a rassemblé quantité d'informations étendant son regard sur le pourtour de cette mer si particulière. On apprécie tout ce qu'elle nous raconte à propos de Camus, de Braudel, de l'Odyssée, de données océanographiques et scientifiques, des divers échanges et migrations survenus au cours de siècles. 
 
On pourrait peut-être lui reprocher de s'être  montrée trop appliquée, de ne pas avoir été suffisamment sélective en cumulant parfois des éléments comme autant de pièces d'un patchwork (craindrait-elle qu'en négligeant une partie de son travail en amont et toute la documentation rassemblée on la soupçonne d'avoir mal travaillé?) 
 
Ce qui m'a paru le plus intéressant dans ce récit, c'est la partie plus personnelle : les confidences de Belinda Cannone qui émergent dans ce retour à ses origines méditerranéennes (la Tunisie, la Sicile, la Corse). L'écrivaine, née dans la Petite-Sicile de Tunis, est arrivée à quatre ans à Marseille où elle a vécu jusqu'à ses dix-huit ans. Elle a longtemps collaboré à l'université de Corte et se sent très proche de ses racines tunisiennes et siciliennes. Bref, elle est fortement attachée au Sud, même si ces éléments n'apparaissent pas au prime abord (elle s'est choisi par exemple depuis des décennies une maison d'ancrage dans le Cotentin). 
 
Le point central du livre semble tenir non pas tant à ce que la chercheuse a rassemblé comme savoirs, accomplissant un travail conséquent, mais à ce qui a échappé à son contrôle. Progressant dans le récit, on prend conscience avec elle qu'en réalisant ce projet, elle s'est rapprochée de sa mère (le jeu de mot renfermé dans le titre ne l'ayant apparemment pas frappée dans un premier temps).
 
 Je n'aurais jamais imaginé, racontant ma nuit au musée, que ces pages prendraient un tour si... maternel. Les mots de mon titre le savaient mieux que moi. [p.103]
 
Longtemps, cette mère mélancolique, absente, silencieuse ("un être de fuite") lui avait paru peu importante dans sa vie et elle avait préféré, pour inspirer son écriture, se tourner vers la figure de son père.
 
Il  m'a fallu du temps pour comprendre cette chose si évidente pour moi aujourd'hui, c'est-à-dire pour faire parvenir à la conscience ce savoir "dormant" (comme on dit "un bourgeon dormant") : j'ai construit mes livres contre la mélancolie maternelle. [p.128]
 
Après avoir évoqué l'histoire de ses ancêtres migrants, les deux branches de sa famille, elle en vient à évoquer sa mère et à interroger les raisons pour lesquelles un fossé s'est créé entre elles. Elle trouve les traces de "la mère de sa mère" (elle ne l'a jamais appelée "grand-mère"), décédée lors d'un bombardement allié en janvier 1943, alors que sa petite fille avait quatre ans et dix mois. Elle retrace le parcours de cette enfant, sa mère, qui n'a pas retrouvé de famille, aucune place chez son père remarié. Elle avait finalement opté pour un orphelinat tenu par des sœurs. Ayant quitté ensuite ses quatre enfants et leur père, elle s'est remariée en Corse et est en train de sombrer jour après jour dans l'Alzheimer.
 
Son cerveau m'est aussi énigmatique que celui des nourrissons, que j'imagine comme de petites éponges en train d'absorber le monde. Comment est-ce de partir de presque rien ? Et de retourner à presque rien ? Peut-être mourra-t-elle ainsi, comme la flamme d'une bougie s'éteint, lorsque le mouvement d'involution sera à son terme ? [p.148]
 
Les pages consacrées à leur relation actuelle sont d'une poignante sincérité. Elle évoque le "manque de mère" et l'impossibilité de le combler sans qu'il y ait jamais le moindre reproche ou la moindre trace de regret. C'est.
 
J'imagine facilement combien une femme (un homme) peut être bouleversée par la maladie de sa mère. Mais je n'éprouve pas de souffrance pourtant, parce que je ne l'aime pas assez pour souffrir. Je crois. Je suis très douce avec elle et je mets tout en œuvre pour que son existence soit la plus agréable possible, je l'enlace et je l'embrasse souvent, ayant pour elle la tendresse que je ressens pour toutes les personnes vulnérables. Mais je sens que quelque chose en moi n'est pas atteint. Sa mélancolie a été un obstacle insurmontable à l'amour. [p.150] 
 
 Je réalise à ce stade combien il doit être difficile pour tous les écrivains concernés de se livrer - vraiment - à cet exercice, car à chaque lecture, ce sont les passages et les pages évoquant des souvenirs intimes qui me paraissent les plus réussies. Dans le va-et-vient entre parcours culturels et parcours personnels émerge toujours quelque chose de précieux et d'unique. D'inattendu.
 
Une dernière remarque : Au fur et à mesure des publications, l'exercice fourni par les auteurs me semble devenir de plus en plus complexe. On dirait qu'il s'est créé une sorte de challenge chez eux, comme s'ils devaient être à la hauteur du contrat accepté (entendre : à la hauteur des textes qui les ont précédés). Lors des premières publications, l'écrivain/e paraissait entrer dans le musée avec une certaine "naïveté", prenant le titre de la collection au mot, vivant son expérience nocturne et la transcrivant à son retour dans la foulée. Depuis, les choses paraissent plus compliquées : certains décrivent leur préparation, d'autres évoquent une précédente tentative échouée, d'autres encore leurs difficultés par la suite à rédiger. 
 
Le livre de Belinda Cannone souffre un peu de cette pression à "bien faire". Il n'en demeure pas moins fascinant, très attachant. On a envie de le relire. Et aussi de repartir à Marseille visiter "son" Mucem et de là, du haut de ses terrasses, plonger le regard au loin dans la Grande Bleue. 
 

jeudi 5 février 2026

Vivre : l'art de l'application

 
 Le vase étrusque /Victor-Etienne Symian /Musée Calvet / Avignon
 
quoi que tu fasses, concentre-toi.
quoi qu'on te dise ou te demande :
impossible de faire - bien faire - 
plus d'une chose à la fois.