Portrait de femme / Hans Holbein l'Ancien / Musée Unterlindent / Colmar
Au début, comme c'est un petit supermarché, même si j'étais pressée, je n'osais pas trop scanner mes achats : il ne fallait pas que la caissière pense qu'on lui retirait son travail. Maintenant, je veille à la solliciter au bon moment. S'il y a trop de monde dans la file, je scanne. Sinon, je passe vers elle et j'en profite pour lui demander des nouvelles. De sa santé. De la santé de son mari. Je glisse toujours un compliment à son attention, sa coupe, sa manière consciencieuse de veiller aux réductions. Je lui demande conseil, sur la qualité d'un fruit ou sur les meilleures céréales. C'est une femme qu'on aurait définie entre deux âges il y a encore quelques années, mais qui a pris un coup de vieux, depuis la maladie de son mari, depuis surtout que les responsables de magasin (dont la photographie est affichée à l'entrée, avec celle de leur adjoint au-dessous) ont commencé à se succéder à des rythmes presque endiablés. C'est que la Direction avec un D majuscule, celle qui officie depuis la plus grande ville du pays, a décidé que les employés ne devaient pas s'encroûter et se met un point d'honneur de booster leur dynamisme. Dès lors, on a mis sur pied un tournus qui a généré pas mal de turn over. Les visages de ses collègues changent sans arrêt. Elle est la seule à rester. Sans doute trop âgée pour qu'on l'intègre au fonctionnement proactif en cours, mais pas assez pour voir sa retraite poindre à l'horizon. Elle met pratiquement chaque lundi un nouveau collègue au courant. On dirait qu'elle passe son temps à expliquer. Elle est aussi censée surveiller les bouteilles d'alcool que certains pourraient chouraver et à remettre en place ce que d'autres ont déplacé.
Parfois, dans un moment de répit, son visage se fixe sur le fond du magasin. On dirait une lionne en cage qui ne s'est pas résignée et qui attend et qui, en attendant, fait de son mieux et ronge son frein.
Merde alors ! La cinquantaine pourrait être un si bel âge. Pourquoi entretient-on l'idée que la fin (la fin de quoi exactement ?) est déjà en train d'arriver ? Au nom de quelle rentabilité ? Pourquoi injecte-t-on tant de tristesse dans les regards ? Tant de vide au fond des prunelles ? Tant de sentiment de ne plus rien valoir ?








