vendredi 19 août 2022

Lire : la félicité des "habitudes minuscules"

 

Dans les sociétés occidentales, notre degré d'activité a fini par nous définir. Être occupé, voilà de nos jours un passe-temps acceptable et reconnu socialement. Si notre emploi du temps est bien rempli, c'est la preuve que nous sommes importants et que notre vie a un but. Nous remplissons nos journées à ras bord de rendez-vous professionnels ou de mondanités. Nous sommes trop occupés pour partir en balade ou finir un livre. Nous nous cachons derrière l'excuse d'être débordés pour ne pas avoir à nous poser cette question cruciale : si nous ne sommes pas occupés, qui sommes-nous ? p.155-156
En y réfléchissant bien, il y a peu de livres qui ont été essentiels pour moi. Quoi qu'on en dise quand on nous pose la question, les livres qui comptent le plus ne sont que rarement des chefs-d’œuvre (même si on aime à citer Flaubert, Molière ou Dostoïevski, dont on apprécie le style et le génie). L'Art de la simplicité est un de ces fondamentaux. Je me souviens que quand il est sorti en 2006 le sujet du minimalisme et la remise en question du consumérisme à outrance n'étaient pas encore à la mode. J'avais demandé le bouquin pour Noël et quelques uns s'étaient gentiment moqués (ce qui ne les a pas empêchés, au fil des années et des succès en librairie, de devenir des adeptes du less is more, du Japon et du minimalisme).
L'Art de la simplicité est un livre bourré de défauts : plutôt mal écrit et assez mal construit, contenant trop de citations, d'affirmations péremptoires et de conseils à l'emporte-pièce. Il n'empêche qu'il a eu un rôle déterminant dans ma vie en me faisant réfléchir sur mes valeurs et la valeur que j'entendais donner à mes possessions. Il a fortement influencé ma manière de vivre au quotidien. Il m'a, entre autres, permis de concevoir notre maison avec deux architectes que j'ai maintes fois priés d'épurer leur copie et de rechercher des matériaux solides et locaux pour toutes les étapes de la construction (je me souviens d'un plan absurde créé par un paysagiste très tendance, qui prévoyait un jardin zen alors que nous jouxtons une forêt tout ce qu'il y a de plus indigène).
Au fil des années, je me suis procuré les différents ouvrages de Dominique Loreau, laquelle en amplifiant ses idées, a amélioré son style et ses argumentations. Là, je viens de terminer L'héritage du temps dans lequel elle développe les idées d'il y a quinze ans à la lumière de l'évolution exponentielle de nos diverses dépenses énergétiques, celle du numérique entre autres. 
L'acte de résistance sera de remettre l'humain au centre du jeu ; de protéger sa sensibilité, son intuition. Il faudra cesser d'être toujours plus compétitif et retrouver plus de moralité. Comment vivre en s'appuyant sur un futur que nous ne connaissons pas ? Le passé est le seul et unique guide qui pourra nous aider à avancer et évoluer vers un monde auquel nous aspirons tous, en réalité, du fond de notre cœur. p.251
Le reflet de la réalité est devenu plus important que la réalité elle-même. Un exemple de ce mal qui nous frappe est la frénésie de la photo souvenir. Ce qui compte aujourd'hui pour des millions de personnes, ce n'est plus l'instant, mais sa capture numérique. Le présent ne prend sens que sous forme d'un souvenir pixélisé. Ils ne sont finalement présents nulle part et c'est comme s'ils détestaient le réel, sa complexité, ses défauts, son imprévisibilité faite de hasards déroutants. Le numérique, lui, est tellement parfait ! p.231-232
Nous sommes tellement distraits par la personne que nous voudrions être ou que nous croyons être que nous perdons de vue qui nous sommes vraiment.p.209

Avec cet ouvrage, l'essayiste puise dans nos usages d'avant la mondialisation pour trouver des comportements sages et fournit plusieurs pistes permettant de continuer la démarche d'élagage qu'elle recommande depuis toujours. A certains égards, on pourrait continuer de lui adresser quelques reproches : elle a l'art d'enfoncer des portes ouvertes; elle idéalise le retour aux "bonnes vieilles habitudes d'autrefois" au point de paraître passéiste et brandit le vintage comme une panacée; elle peut pousser ses raisonnements jusqu'au manichéisme. Cela étant, la lire donne à réfléchir si l'on souhaite remettre en question nos modes de vie contemporains, parfois absurdes et tyranniques, et trouver plus de cohérence dans les domaines sur lesquels nous avons quelque prise.
 
On apprend que Dominique Loreau n'a pas une opinion très favorable des médias (responsables de "l'info-obésité") ni des banquiers (et du sien en particulier), qu'elle préconise les paiements en espèces (en quoi on serait d'accord avec elle, s'il n'y avait eu depuis la parution, en 2019, l'expérience Covid et la praticité du règlement par contact). Elle prône également un usage très limité des outils numériques, susceptibles de nous affaiblir physiquement et mentalement et par le biais desquels nous pouvons être dangereusement manipulés.

Bref : un livre de vulgarisation qui met en garde contre les méfaits du capitalisme délirant sur notre vie quotidienne. Rien de bien nouveau sous le soleil, mais une salutaire piqûre de rappel contre des habitudes que nous avons peut-être trop facilement intégrées. Une série de questions que nous ferions bien d'examiner. Une invitation à prendre du recul pour mieux consommer, et, consommant mieux, pour mieux profiter des richesses de notre seule, notre merveilleuse vie.
Trop de choix ne nous rendent pas plus heureux[...] ...si pouvoir faire des choix est une bonne chose, trop en avoir crée de l'anxiété, contribue au stress et génère trop souvent du mal-être [...]Nous nous sentons constamment responsables de nos éventuels échecs. Nous devons aujourd'hui choisir notre façon d'être au monde. Tout cela occupe, dit-on, 20% de notre "temps mental". Tant de choix à faire nous paralyse et nous laisse insatisfaits.[...] Avoir moins de choix à faire, c'est aussi un choix. p.102,105,110
 
PS : la félicité des "habitudes minuscules", est un titre en page 153, emprunté aux "tiny habits" de JB Fogg, un sociologue américain travaillant à l'Université de Standford et qui propose d'améliorer sa vie par le biais de petites habitudes quotidiennes permettant d'atteindre des objectifs prioritaires.. 
 

mercredi 17 août 2022

Vivre : retrouvailles

 

Après une journée de vent,
dans une paix infinie,
le soir se réconcilie
comme un docile amant.

Tout devient calme, clarté...
Mais à l'horizon s'étage,
éclairé et doré,
un beau bas-relief de nuages.
 
R.M. Rilke, Après une journée de vent, in : Quatrains valaisans, dédiés à Jeanne de Sépibus-de Preux, 1924 
 
 
comme de vieux amis, de vieilles connaissances, les retrouver après une si longue absence...
 

mardi 16 août 2022

Vivre : still life / 119

 

Avec les soldes, la série "Prenez-nous pour des cons" continue et rempile pour une nouvelle saison. L'été dernier, après de nombreuses recherches, j'avais finalement trouvé sur le Net "la" paire de palmes identiques à mes bonnes vieilles compagnes de natation, lesquelles rendaient l'âme au bout de 25 ans de bons et loyaux services. Lors de ma recherche d'un modèle destiné à les remplacer, j'avais cru me perdre tant cet objet, censé me permettre de simplement évoluer avec plus de sécurité en milieu aquatique ouvert, avait pu se développer au cours des années. 
On trouve à présent non seulement toutes sortes de modèles, de couleurs, mais aussi toutes sortes de formes et de fonctions, telles les voilures inclinées destinées à "tonifier l'arrière des fessiers". Un univers, ai-je appris, voué à muscler (en profondeur), fortifier (sangle abdominale, jambes et postérieur), renforcer (tous les muscles associés, car nager ne suffit plus, il s'agit de travailler, faire travailler et rentabiliser), le tout assorti naturellement à la couleur des maillots, des lunettes et des bonnets. Bref, quand finalement j'ai déniché la paire identique à la précédente (disponible dans ma pointure) j'étais aux anges. D'autant plus que l'entreprise qui les vendait se trouvait en France et donc pas à l'autre bout de la terre. Seulement voilà...
Depuis ma commande, me voici inondée de propositions de... palmes, justement, et autre matériel associé et ce de manière systématique, une à deux fois par semaine. Le message d'hier était trop drôle : "Vous cherchez des réductions?" me demandait-on. "En voici..." Les gens ne sont plus censés chercher quelque chose d'utile, qui réponde à leurs besoins, non, il est prévu qu'ils cherchent à tout prix des réductions. Réduction de quoi ? s'interroge-t-on. On dirait bien que c'est notre cervelet que les algorithmes crétins cherchent à réduire comme peau de chagrin. Une fois les spams du jour supprimés, suis partie faire quelques plongeons en attendant de voir venir les prochaines inventions.
 

lundi 15 août 2022

Vivre : jour anniversaire

 
 
quand je lui murmure

qu'il est mon seul soleil


je lui mens effrontément
 

dimanche 14 août 2022

Vivre : nager avec une libellule

 
Couple (détail) / Cecily Brown / 2014 / collection privée
 
sortir 
de l'eau
toute à la joie 
de la baignade
se dire 
qu'il n'y a
il n'y a qu'à
être soi

samedi 13 août 2022

Regarder : les belles images

 
Bombay / India / 2003 / Steven Mac Curry
 
Un été comme ça : plusieurs semaines à rester paresser dans et autour de la maison, entrecoupé de quelques excursions. Un été qui rappelle les interminables étés de l'enfance, quand les heures s'étiraient, longues, longues, et les jours aussi et qu'on comptait le nombre de fois qu'on ferait "dodo" avant de pouvoir partir nous aussi en vacances.
Un été comme ça : un été à se diriger tous les matins en direction du soleil, à partir nager vigoureusement dans des courants clairs, à scruter avidement le ciel et ses avares nuages, à rester sereinement lire, face à la forêt et ses scintillants feuillages. A découvrir aussi toutes sortes d'images. 
Ce matin, suis tombée sur celles de Lyndsey Addario, une photojournaliste étasunienne multiprimée, travaillant pour les plus prestigieux magazines et qui vient d'être mise à l'honneur par la School Visual Arts de New-York, laquelle lui consacrera une rétrospective entre le 2 septembre et le 29 octobre prochains.
La photographe est douée, elle connaît son métier, elle a pris tous les risques pour l'exercer. On regarde ses reportages, dont les sujets sont aussi poignants que leurs couleurs sursaturées. Des représentations parfaitement construites. Saisie d'un vague malaise, on hésite. On se demande si l'horreur peut flirter avec l'esthétique, si la séduction aide à regarder l'effroyable en face ou si au contraire elle contribue à l'effacer. On réfléchit : qu'est-ce qui frappe, qu'est-ce qu'on regarde en premier : le désastre exposé ou l'élégance sophistiquée ?
On s'est déjà posé des tas de fois la question. On n'a jamais vraiment réussi à répondre. Il est possible qu'une image soit splendide et poignante tout à la fois, mais peut-être qu'en matière de photojournalisme l'esthétique, quand elle est trop recherchée, finit par détourner insensiblement le spectateur du but premier : témoigner pour sensibiliser, c'est-à-dire faire émerger l'identification en même temps qu'un désir de mobilisation.
Lyndsey Addario s'explique dans une courte vidéo : pour elle, une image doit être attractive pour que les gens ne soient pas tentés de tourner la page, de ne plus regarder, assommés comme ils le sont par quantités d'informations perturbantes et déprimantes. Une image doit donner envie de regarder, elle doit attirer l'empathie. Difficile de trancher. Sans douter de la sincérité de cette photographe, de son travail militant et de son courage, je constate que trop de couleurs ripolinées, trop de perfection neutralisent en moi l'aptitude à l'émotion. En d'autres termes, trop de beauté tue la capacité à la solidarité.
 
Article du Guardian / paru le 12.08.2022 / ICI
Autobiographie de la photographe : "Tel est mon métier", Fayard, 2016, Paris
Interview de Télérama lors de la sortie du livre ICI