vendredi 17 novembre 2017

Habiter : la désolation




La maison, banale, tristounette, se tient coite.
Pas une fleur, pas une décoration.
Pas un signe de vie, de fantaisie, d’agitation.
On y accède par un petit chemin de campagne, comme il y en a tant au village.
Sur la boîte aux lettres, cependant, deux messages :
De côté, un gros autocollant rouge, avec un chien barré au centre.
Et sur la face, un avertissement :
« Interdiction de déposer vos déchets, ici n’est pas un dépotoir »
Étonnant. Les rares clébards en balade dans ce coin 
iraient donc expressément se soulager dans ce jardin ?
Question dépravations, en dix ans, le maximum que nous ayons eu à connaître
c’était une canette déposée contre notre escalier une nuit de festivités villageoises.
La vie est si bienveillante ici. Les sourires si spontanés, si fréquents.
De quoi se consoler, de quoi se réjouir.
Dès lors, qui sont donc ces malheureuses personnes occupant la maison soumise ?

Un mystère plane sur leur malheur, sur leur douleur…

jeudi 16 novembre 2017

Regarder : les larmes d'une femme


The Kitchen V / Carrying the Milk,/ Marina Abramovic


C’est par le roman de Claudie Gallay, La beauté des jours, que j’ai appris à connaître l’artiste Marina Abramovic. Dans le roman, comme dans la plupart des œuvres de Claudie Gallay, l’héroïne est au départ quelqu’un de plutôt banal, menant une existence ordinaire. Dans ce livre, la narratrice est une employée des postes qui admire l'artiste depuis longtemps. Tout en décrivant les événements qui viennent bouleverser son quotidien, elle raconte aussi  son intérêt pour Marina, son parcours, son œuvre, ses performances. Pendant un moment, je me suis demandé si ce personnage d'artiste avait été inventée par Claudie Gallay. Je ne parvenais pas à y croire. Mais si : Marina Abramovic existe bel et bien. C’est une créatrice mondialement connue, qui n’hésite pas à se mettre en danger, à aller au bout de ses limites pour mettre en place des projets risqués. On peut trouver sur internet des comptes-rendus photographiques et des extraits de ses happenings.

A Naples, en 1974, sa performance Rhythm 0 était saisissante. L'artiste a dit à ce propos: "ce travail révèle quelque chose d'effroyable sur l'humanité. [...] cela montre combien il est facile de déshumaniser une personne qui ne lutte pas, qui ne se défend pas."
A Alba, on diffuse en ce moment la vidéo Carrying the Milk, où on la voit en longue robe noire porter pendant douze minutes un pot de lait, lequel, rempli à ras bord, finit par trembler et déborder au fil du temps qui s’égrène. Cette image, ce pot, ce lait renversé, ont eu le don de me bouleverser. C'est comme si la fragilité d'un individu, tout ce qu'habituellement il est tenté de cacher aux autres, était révélée par les gouttes blanches tombant sur la robe, tombant au sol.

Au MOMA, en 2010, Marina a accompli pendant trois mois la performance The Artist is present. Elle se tenait assise à une table, pendant de longues heures, et soutenait le regard de toute personne se portant volontaire pour venir s’asseoir pendant une minute en face d’elle. Elle échangeait ainsi en silence, avec une suite d’inconnus.

Il y a une vidéo extraite de cette expérience qui devenue célèbre : on y voit Marina levant les yeux sur un nouvel interlocuteur visuel et s'apercevant qu'il s'agit d'Ulay, l’artiste allemand qui a été son compagnon pendant de longues années et avec lequel elle a mené maintes expériences artistiques. La vidéo fixée sur son visage révèle leur échange de regards, le trouble de Marina, sa surprise après tant d’années, son émotion intense, et enfin ses larmes. Le tout pendant soixante secondes.
Un journal a intitulé la scène : Marina Abramovic craque pendant une performance artistique. J’ai trouvé ce titre étrange : en quoi le fait de pleurer, de laisser son émotion s’exprimer serait-il un signe d'effondrement ?  En quoi le fait de se montrer humain serait-il un signe de faiblesse ? En quoi le fait d'être serait-il moins valeureux que de paraître? 

(je n’en ai pas fini avec MA, j’en raconterai plus une autre fois)


mercredi 15 novembre 2017

Vivre : les vérités essentielles


Portrait de la famille Valmarana  (détail) /  G A Fasano / palazzo Chiericati / Vicenza



Le plaisir inégalable de mordre dans un simple fruit
La compagnie réconfortante de quelques amis
L’émerveillement de pouvoir disposer d'une salle de bain
L'aptitude à s'occuper avec trois fois rien
La joie de savoir restreindre ses besoins.

Cette capacité d'être comblée sans excès,
elle s'appelle "Lagom" en suédois.
C'est en librairie qu'on apprend ça : 
L'art de la modération, c'est top tendance et nous arrive tout droit de là-bas.
Ah! Il nous fallait bien un nouveau concept pour comprendre cette vérité-là!

mardi 14 novembre 2017

Vivre : qui cherche trouve


Bordeaux / CAPC / Affiche de l'expo "le corps décide" / 2015 

L’heure des pointes était arrivée. Elles commençaient à être desséchées.
J’ai demandé à la serveuse du bar. Elle m’a indiqué le salon où allait sa mère, mais il était  exceptionnellement fermé. L’autre serveuse a évoqué un as de la coiffure, qui s’est révélé surbooké.
J’ai demandé à une passante, laquelle m’a fourni une adresse toute proche, mais quand je me suis présentée,
 la dame a  soupiré et a jeté sur ma chevelure un regard fatigué.
J’ai enfin demandé à une sympathique fleuriste, qui m’a désigné du menton l’immeuble d’à-côté. Je suis allée sonner. Au premier étage, une jeune femme enjouée m’a accueillie. Elle terminait sa dernière journée et partait le lendemain en Tanzanie. Elle exhibait des mèches rose bonbon, elle avait peur de prendre l’avion. Nous avons parlé respiration. Elle coupait avec assurance en m'enjoignant, non sans autorité, de ne pas croiser les jambes. Vingt minutes plus tard, je dévalais l'escalier ravie et bouclée. Tandis qu'elle voguait déjà, balai en main, vers ses congés bien mérités.

lundi 13 novembre 2017

Habiter : celle qu'on préfère




Longtemps, durant des années et des années, j'ai passé devant la Favorita, sur la route qui menait à Alba, ou en rentrant chez moi. Je jetais un regard curieux et je longeais le portail, toujours cadenassé. J’apercevais au fond du jardin  la grande maison en briques rouges, qui me semblait entourée d’un épais mystère, un mystère que j’ai maintes fois tenté de percer, en voulant réserver une chambre pour des invités. Mais la villa Liberty affichait toujours complet. Et le portail restait toujours fermé, et le mystère entier.

Finalement, il y a quelques jours, j’ai pu pénétrer dans la propriété. Inutile de préciser que j'avais les yeux grands ouverts, émerveillés, car à la Favorita, il y a : une orangerie faisant office d'art-gallery ; plusieurs terrasses superposées, où l’on peut se reposer et même buller; une petite fille qui s’appelle Sophie dont la joie de vivre n’a d’égale que l’énergie ; un plafond jaune où serpentent les chemins de la Langa  et une mangeoire dans la salle à manger (cela va de soi) ; des portes ouvertes, des portes fermées, des portes entrebâillées qu’on voudrait bien pousser, sans avoir l'air trop effrontée; une multitude d’objets chinés, des CD d'amis captés au fond du jardin, des coins et des recoins, l'écho de quelques chiens au loin; à la tombée du jour, des verres et des notes, la pluie qui pianote au rythme de la grappa ; au petit-déjeuner, des mandarines pressées, parfumées au gingembre, et des litres de café, des gâteaux aux noisettes et des yogourts au kaki, du salami local et des fromages exquis; et puis, tout en haut d’un escalier, une chambre d’or et de grenat, qui vous enveloppe dans son monde enchanté et vous invite à de doux rêves moirés.

La nuit, depuis le balcon, on aperçoit les lumières de la ville comme mille bougies. On ferme un instant les yeux. On fait un vœu et, le matin, au réveil, les Alpes sont toutes là. Le Mont-Blanc vous sourit et rosit. Évaporée, la pluie! Et tout cela, tout cela, ce mélange curieux de surprises et de mélancolie, c'est la magie de la Favorita.

dimanche 12 novembre 2017

Regarder : la vie d'artiste


Alberto Giacometti / Henri Cartier-Bresson

C'est une photographie prise par Cartier-Bresson un jour de 1961, rue d'Alésia.
J’adore cette image en noir et blanc, avec, au centre,
cet homme traversant la chaussée déserte,
protégé tant bien que mal par son imper.
Rentre-t-il d'une pause ? S'en va-t-il boire un café quelque part?
La photo dit les difficultés de la création, le revers de la médaille.
Elle dit le travail obstiné, malgré la pluie et la grisaille.
Elle montre la vérité d'une œuvre. 
Elle montre un homme seul qui marche.

samedi 11 novembre 2017

Lire : la marche en avant



Ne brise pas la chaîne de l'évolution : lis!

En sortant de la librairie, tenant sous le bras mon roman d'amour, avec sa racoleuse couverture rouge, dans son sachet en plastique assorti, je me suis demandé si mon activité de la soirée contribuerait vraiment à l'évolution de l'espèce... mais ... qui sait ?