vendredi 28 février 2020

Voyager : les petites vacances








Partir, rejoindre des senteurs d'enfance, des images rassurantes, des sonorités anciennes. Avoir rendez-vous avec la ville sublime chargée de présents et d'histoire. Étreindre des yeux des mains amies, embrasser des pupilles des madones qui sourient. Avaler des assiettes remplies de ribollita, déguster sous la pluie des glaces au sésame noir et à la stracciatella. S'arrêter au milieu des ponts pour regarder le fleuve se la couler douce dans sa route vers les rives pisanes. Faire aussi face - hélas - à toutes sortes d'incivilités et de barbaries. S'y attendre et n'en avoir cure : lever les yeux vers la beauté des jours et des sculptures. Partir là-bas comme si c'était la toute première fois. La vie, dans le fond, n'a de sens que si toute chose au matin se remet en jeu et recommence.

jeudi 27 février 2020

Vivre : entre-saison




Hier : le corps plein sud et des envies d'hiver.
(les Alpes, la Savoie, les eaux qui scintillaient)
Ce matin : des giboulées et des flocons par milliers 
(l'arrivée d'un front qui a eu le front de tout dévaster)
Ce soir : le tête au nord et le cœur prêt au départ
(ce temps inconstant a le don d'effacer tout repère)
Où qu'il se tourne, quels que soient le lieu ou l'heure,
le regard ne rencontre qu'un lavis de blancheur.

Regarder / lire : l'art vivant de Gustave


Un enterrement à Ornans (détail) / Gustave Courbet / Musée d'Orsay / Paris / photographie tirée du livre cité ci-dessous

Ici les modèles sont à bon marché, tout le monde voudrait être dans l'Enterrement. Jamais je ne les satisfais tous, je me ferais des ennemis. Ont déjà posé : le maire, qui pèse 400; le curé, le juge de pais, le porte-croix, le notaire, l'adjoint Marlet, mes amis, mon père, les enfants de chœur, le fossoyeur, deux vieux de la Révolution de 93, avec leurs habits du temps, un chien, le mort et ses porteurs, les bedeaux [...], mes sœurs, d'autres femmes aussi, etc. Seulement, je croyais me passer des deux chantres de la paroisse, il n'y a pas moyen. On est venu m'avertir qu'ils étaient vexé, qu'il n'y avait plus qu'eux de l'église que je n'avais pas tirés; il se plaignaient amèrement disant qu'ils en m'avaient jamais fait de mal et qu'ils ne méritaient pas un affront semblable, etc.
G. Courbet / Lettre à Champfleury / février-mars 1850 **

Pauvre Courbet! S'il avait su de quelle manière son imposant tableau (plus de trois mètres sur six) allait être reçu au Salon de 1851 ! L’œuvre, réalisée section par section dans l'atelier installé au sein d'un grenier familial, a été jugée provocatrice, voire franchement laide et vulgaire par certains critiques gonflés d'arrogance : prendre des gens de peu comme sujets d'un tableau de si grandes dimensions ! oser accorder tant d'importance à des gens du peuple ! Les habitants d'Ornans, qui avaient été si fiers de poser pour un enfant de leur pays, se sont sentis (à juste titre) humiliés par les moqueries d'un public cinglant dans la capitale et à Dijon. Ainsi vont les modes, en art comme en tout autre domaine...
Ce tableau, dans lequel Courbet a mis tout son savoir-faire, avec la fougue de ses trente ans, est une splendeur de réalisme et d'innovation. Il frappe par sa sobriété, sa palette sombre, son rendu fidèle d'un enterrement dans une bourgade franc-comtoise au milieu du XIXème siècle. Il remet en question la hiérarchie des genres : pourquoi peindre uniquement les hauts faits et les dominants ? pourquoi ne pas décrire la vie d'une petite ville au travers d'un événement social marquant ? Comme l'écrit le critique Jules Champfleury dans son manifeste Du réalisme :

On ne veut pas admettre qu'un casseur de pierre vaut un prince : la noblesse se gendarme de ce qu'il est accordé tant de mètres de toile à des gens du peuple ; seuls les souverains ont le droit d’être peints en pied, avec leurs décorations, leurs broderies et leurs physionomies officielles. Comment ? Un homme d'Ornans, un paysan enfermé dans son cercueil, se permet de rassembler à son enterrement une foule considérable : des fermiers, des gens de bas étage… 
Champfleury / Du Réalisme. Lettre à Mme Sand / 1855
Courbet, par-delà son talent d'artiste, était un homme de caractère, qui a toujours gardé la fierté de ses origines, une profonde affection pour sa terre et ses habitants. Courageux et intègre, il resta toujours loyal envers ses idéaux de gauche (Proudhon estimait que ses "Casseurs de pierres" étaient le "premier tableau socialiste").
Il paya cher sa participation à la Commune en 1871 : il fut jugé pour le "déboulonnage" de la colonne Vendôme, le 16 mai 1871, injustement tenu pour seul responsable et condamné. Détenu pendant six mois à la prison de Sainte-Pélagie, puis libéré en raison de son état de santé, il se verra néanmoins contraint de rembourser l'intégralité de la remise en place du monument pour un montant de 320'000 francs-or. Une somme énorme à l'époque. Tous les biens du peintre furent saisis et il dut se réfugier en Suisse, où il tenta de survivre et de continuer à créer durant les dernières années de sa vie.

Courbet est mort en exil à La Tour-de-Peilz, sur les bords du Léman, le 31 décembre 1877, épuisé par le chagrin et la maladie, trois ans avant que l'amnistie générale soit prononcée. Il faudra attendre la deuxième moitié du vingtième siècle pour que sa peinture hors-normes soit enfin reconnue à sa juste valeur et réhabilitée. Sa ville natale lui a consacré un musée, inauguré en 1971, et l'"Origine du monde", peut-être son œuvre la plus connue, entrera au musée Orsay en 1995.
Savoir pour pouvoir, telle fut ma pensée. Être à même de traduire les mœurs, les idées, l'aspect de mon époque, selon mon appréciation, en un mot, faire de l'art vivant, tel est mon but.
G. Courbet / Manifeste du réalisme / catalogue de l'exposition Courbet 1855 **

** In : Gustave Courbet / Paroles d'artistes / FAGE / 2014 / Lyon

mercredi 26 février 2020

Vivre : d'un lac à l'autre



Sur le lac jurassien, la glace fondait, dessinait un poisson de nuages dans l'eau médusée.
Nos boules de neige, souris en tutu, couraient sur la surface, patinaient, virevoltaient.
Sur le petit lac jurassien, le temps s'est figé sous nos rires et nos cris d'enfants étonnés.
Pour nous remettre de nos émotions, il a fallu rentrer nous reposer dans un décor familier.


mardi 25 février 2020

Habiter / Vivre : faire place


Fondazione Cini / Bibliothèque / Île de San Giorgio / Venise


En début d'année, faire sien le sage conseil de Marie Kondo : parmi toutes les affaires possédées, ne garder que ce qui est utile ou donne de la joie. Le principe est d'une telle simplicité qu'on se demande pourquoi on ne l'applique pas quotidiennement.
Parcourir les pièces, traquer les nids, bannir les entassements, en profiter pour faire le vide afin que la lumière trouve de l'espace où jouer. Puis, quand les choses sont ainsi réglées (quelques affaires jetées, d'autres données) passer aux carnets d'adresses, éliminer ce qui est privé de sens, n'apporte plus que contraintes, virer ce qu'on ne fait plus que par politesse et non par élan du cœur. Alors, ainsi allégée, regardant le ciel, le lac, les couleurs pastel du matin, se retrouver apte à jouir de la journée, et de tous les autres moments que cette année voudra bien nous donner.

lundi 24 février 2020

Vivre : à contre-temps


Street Art / via Daniele Manin / Padoue

"Un couple qui dure n'est pas un couple sans problèmes, c'est un couple qui a appris à les dépasser"
Grand accompagnateur des couples et de leurs difficultés, Robert Neuburger vient d'énoncer lors d'une émission de radio ce qui m'apparaît comme la plus plate évidence.
Je réalise soudain que le 14 février est largement passé et que - oubli ou négligence - je l'ai complètement ignoré. Je n'ai prêté attention ni aux cœurs, ni aux roses rouges, ni aux offres des bijoutiers et confiseurs.
Mon couple serait-il tombé dans la banalité ? A vrai dire, dans la réalité, ici, les attentions, c'est tous les jours. Notre chance, c'est au quotidien qu'on la mesure. Les "je t'aime", précieuse et courante monnaie, circulent librement. Nos mises à plat, nos explications ressemblent à des nettoyages de printemps (sauf qu'elles ont lieu en toute saison). Et fêter la Saint-Valentin (ce débat fondamental qu'on nous réchauffe toutes les années), ici, on n'est ni pour ni contre, on n'en ressent tout simplement pas l'utilité.

(tiens, ce soir, à retardement, je vais préparer un repas de fête... voyons... à l'occasion de la Saint-Modeste, ce saint-là me plaît bien!)

dimanche 23 février 2020

Habiter : convivialités


Les trois Hollandaises / Pablo Picasso / Musées Picasso / Paris

Ici, c'est "bonjour" évidemment, à tout le monde, tout le temps. "Bonjour" est le troisième mot qu'apprennent les enfants, juste après "papa" et "maman".
Même dans la ville la plus proche (30'000 habitants), il n'est pas rare que des inconnus sur les trottoir se saluent très aimablement. Ce n'est pas de la politesse, attention, ce n'est pas une obligation, c'est une manière d'être qui semble la plus profitable à un maximum de gens.
En ville, justement : il arrive souvent que celui qui a la priorité laisse passer celui qui devrait la lui céder. Et ceux qui sont invités, ainsi, à traverser hors des passages cloutés, ou à passer en premier se mettent à remercier chaleureusement (ça ne s'est pas encore produit, mais je ne serais pas étonnée si un jour quelqu'un remerciait quelqu'un d'autre de l'avoir remercié : tout peut arriver).
Ici, on parle aux toxicos qui zonent devant la gare. Ici, pas besoin de trop ragoter, on a trop à partager. Ici, on est rarement habillé dernier cri, mais confortable et durable. Ici, en cas de malentendu, c'est toujours l'interprétation la plus positive qui est retenue. Ici, on réagit vivement en entendant une personne s'emporter contre un enfant, contre un chien, contre tout être vivant. Ici, on vit, c'est vrai, plus lentement, on se presse rarement, on échange sur la pluie et le beau temps. On vit en mode province, mais non sans interconnexions, on est relié aux grandes villes des environs. Il y a seulement qu'ici est un lieu sans grands soucis, sans grands faits d'armes dans le passé, sans grandes attractions dans le présent. Ce n'est pas par effort mental, et encore moins par désir de suivre une tendance, c'est par un tranquille bon sens qu'on illustre quotidiennement l'expression en bonne intelligence.