samedi 22 juillet 2017

Lire : la naissance d'un nid




Maylis de Kerangal est historienne (option cartographie), philosophe, ethnologue de formation. 
Ses livres offrent des focus originaux sur une réalité précise. 
Qu’il s’agisse de la construction d'un pont ou d’une transplantation cardiaque,
elle élabore ses livres en multipliant les points de vue sur le processus exposé. 
Fascinant de l’écouter : l’idée du « nid » d’œuvres dans lequel elle crée son propre livre m’a laissée bouche bée.


"Moi, je n’ai pas du tout une idée d’autoconstruction. J’ai une position qui est à front renversé avec cette position-là. Je n’ai pu écrire moi-même que parce que j’ai lu. Et aujourd’hui je vois bien que si je ne lis pas et que je ne suis pas portée par des livres qui m’enthousiasment, et par des écritures aussi, pas seulement par des sujets, mais aussi par des langues, j’écris moins, j’écris pas.
Et un des premiers mouvements quand je commence à revenir vers l’idée d’écrire un livre, c’est d’en rassembler [des livres]. Je fais une espèce de collection à partir de ma bibliothèque, qui n’est pas énorme, mais qui est quand même assez riche…Et je ne cherche pas à rassembler des livres qui vont évoquer le sujet qui m’intéresse, mais dès lors que moi, je vais tisser des échos entre ces livres que je rassemble, j’ai le sentiment que je suis déjà en train d’écrire mon propre livre. 
Cette collection, qui précède le moment de l’écriture, la rassembler c’est me placer dans le désir de ce livre à venir. Cette collection n’est pas si importante, c’est une quinzaine de livres. Cette liste va rester stable. Et ça agglomère des textes qui sont pour le coup des textes de nature, de langues extrêmement différentes : un atlas, des textes très documentaires, des essais, de la poésie. Il ne s’agit pas d’aller capter des éléments que l’on va faire exister dans la narration.
C’est comme se préparer une espèce de nid, de faire son nid dans d’autres livres que le sien, un nid de désir, très inspirant.Et quand cette collection se met en place, je sens que le livre vient, je suis en train de construire une sorte d’habitation pour ce roman. Et quand je me déplace, il faut naturellement que je les emmène avec moi."


Les Masterclasses / 17.07.2017

La naissance d’un pont // Réparer les vivants // Publiés aux éditions Verticales

vendredi 21 juillet 2017

Vivre : message subliminal



Fresque / Musée archéologique / Heraklion

C’est tout à coup, en levant les yeux vers l’inévitable écran, dans ce tramway poussif, 
qu’elle saisit l’image de manière percutante :
Une petite fille. Qui tombe. Qui se relève.
Du reste, c’est écrit en guise de commentaire:
« Elle est tombée ». « Elle s’est relevée ».
Une publicité pour une fameuse école privée
(dernière image : une jeune femme conquérante qui grimpe les marches d’un amphithéâtre)
Ses derniers rêves, décousus, avaient tenté de le lui dire.
Mais aujourd'hui l’écran si souvent ignoré l’a clairement indiqué :
 ce qu’elle veut, ce qu’elle doit développer,
c’est son aptitude à se relever.


jeudi 20 juillet 2017

Vivre : au bord du bassin




Cette manière propre à chacun de se livrer à la nage.
Ainsi : la brasse coulée, qui peut s’exécuter en saccadé, en affirmé, en appliqué.
Et aussi en suavité, comme si, à chaque cadence,
on écartait délicatement des roseaux
pour aller découvrir une couvée de canetons tout juste éclose. 


mercredi 19 juillet 2017

Vivre : les non-dits


Ibiza / cala Sant Vicent


Elle voudrait lui dire laissons-là ces chiffres et ces questions techniques. Elle voudrait lui dire regardez-moi, regardez-moi vraiment, permettez à nos yeux de se parler un instant. Elle voudrait lui dire pourquoi partir en vacances dans ce pays lointain, comme tout le monde, faire cette croisière, comme tout le monde ? Elle voudrait lui dire comme vous allez vous ennuyer, là-bas, avec votre femme, et d’abord comment est-elle votre femme, quelle femme avez-vous donc choisie pour être présente tous les jours de votre vie, quelle compagne pour se réveiller à vos côtés le matin et se rendormir le soir, comme tous les matins et tous les soirs ? Elle voudrait lui dire partons ensemble, empruntons des chemins de traverse, allons deviser en aparté sur une terrasse ombragée, allons nous allonger dans un joli pré, laissons voyager nos rêves comme de petits voiliers, retrouvons nos enfances et leurs enchantements. Elle voudrait lui dire toutes ces années n’ont en définitive rien changé, je vous revois et j’ai de nouveau envie de vous enlever, de vous soustraire à votre quotidien, beaucoup trop balisé. Je veux vous ouvrir comme une pochette surprise colorée.. Elle voudrait lui dire à chaque fois, après, après vous avoir quitté, j’essaie de reconstruire l’oubli, de ranger votre sourire inouï dans un tiroir, de classer définitivement cette affaire, mais à chaque fois, mes efforts sont réduits à néant, mon château de cartes s’écroule, je me retrouve démunie, écrasée, impuissante face à ce besoin lancinant de votre présence. Elle voudrait lui dire Elle voudrait lui dire Elle voudrait lui dire.

Mais, soudain, elle perçoit son regard sur elle. Aujourd’hui, il a la résignation d’une plage délaissée. Elle y lit les illusions effilochées, la conviction d’avoir tout expérimenté jusqu’à la lassitude, jusqu’à l’incapacité d’oser. Elle y devine la nécessité d’amarrer ses besoins, dans un port familier, et jusqu’à l’arrière-saison.

Alors, elle ressent l’exigence de partir très vite, pour vivre ailleurs « son » été, « ses » découvertes, « ses » insondables possibilités.

Et elle finit par dire : merci pour vos précieux conseils et passez de bons congés.


mardi 18 juillet 2017

Lire : les quadras, selon Zeruya



Vicenza / Palazzo Leoni Montanari

En lisant les romans de Zeruya Shalev, écrivaine israélienne, on se retrouve confrontée aux vérités intimes et peu avouables qui se cachent derrière les apparences. On dirait qu’elle s’acharne à extraire la vie de sa coque de bienséance. Elle brise le vernis social, pour décrire de manière crue les territoires personnels, les tensions et les conflits, les déceptions vissées au corps, les refuges illusoires dans des histoires idéalisées. 
Vie de couple, difficultés relationnelles entre proches, enfants, parents, frictions dans les fratries, tout y passe. Ça pourrait sembler pessimiste. C'est peut être simplement  réaliste. Ça sonne juste. Ça invite à la franchise envers soi-même. On lève les yeux du livre et on se met à considérer sa vie sans fard. 
Puisqu'on n'en a qu'une, autant l'explorer avant qu'il ne soit trop tard, cette vie qui est là devant soi.

A l’époque où Nitzane avait encore besoin d’elle, elle respirait à pleins poumons, volait parfois l’oxygène de la bouche des passants croisés dans la rue, mais à présent que sa fille la repousse, la blesse volontairement, elle se fiche de l’oxygène, que les autres en prennent autant qu’ils veulent. Quel drôle d’âge, malaisé, soupire-t-elle, quarante-cinq ans, il fut un temps où les femmes mouraient à cet âge-là, elles terminaient d’élever les enfants et mouraient, délivraient le monde de la présence épineuse de celles qui étaient devenues stériles, enveloppes dont le charme s’était rompu.[Ce qu'il reste de nos vies, p.20]
Elles sont toujours fatiguées, surtout le matin, à la première réunion de l’équipe enseignante. Elles bâillent, piquent du nez, petits oiseaux dépenaillés, qu’elles sont. Il y en a qui boivent café sur café pour se réveiller, il y en a qui se goinfrent. D’ici à midi, les différentes composantes de leur visage auront retrouvé un équilibre, mais tôt le matin, on dirait que l’une a un œil qui tombe, une autre la mâchoire. Plus elles sont jeunes, plus elles sont fatiguées. Elle était pareille, même si maintenant elle a du mal à se souvenir pourquoi. Quel gâchis, et au nom de quoi, en fait ? Ces bébés qui vous réveillent la nuit deviendront en un rien de temps des adolescents furieux, cet appartement que vous vous efforcez d’arranger joliment sera pour eux une prison, cette famille que vous faites tant d’efforts à fonder et à préserver deviendra pour eux un fardeau. Ce mari, pour qui vous sacrifiez votre temps afin qu’il termine ses études ou obtienne de l’avancement, vous quittera au bout de vingt ans pour une femme plus jeune ou, s’il ne vous quitte pas, vieillira sans doute en ingrat bougon, et vous vous retrouverez à aspirer à une autre vie, que quelques unes d’entre vous essaieront peut-être de concrétiser, mais peu réussiront à obtenir une deuxième chance, laquelle d’ailleurs ne vaudra pas mieux que la première.
Hé, les filles, aimerait-elle leur dire au moment où elles s’installent autour de la grande table ovale dans son bureau, moi aussi j’ai été jeune et fatiguée, ce qui a posteriori, me semble effroyablement injustifié. Nous ne cessons de nous mettre en situation d’échec pour savoir jusqu’où nous arriverons à faire face et à prendre sur nous, un enfant de plus, du travail et un crédit en plus, ridicules Sysiphes que nous sommes ! [Douleur, p.67, 68]
 
Quel gâchis, et au nom de quoi, en fait ? C'est sans doute pour tourner autour de cette question qu'elle écrit, Zeruya, et c'est sans doute pour cela qu'on ne peut s'empêcher de plonger dans ses récits, quoi qu'il en coûte. 


lundi 17 juillet 2017

Manger/Boire : honni soit qui malt y pense





Il y avait la Rivale, la Voisine, la Pacifique.
Et des tas d’autres, brunes, blondes, blanches, noires, provenant du monde entier.
Un choix à donner le tournis.
J’aurais pu y passer des heures.
J’ai hésité longtemps, avant de me décider.
Finalement, une Demi-Mondaine, maison la Débauche, provenant d’Angoulême, a eu mes faveurs.

Impossible de séjourner à Strasbourg sans passer faire un tour dans le coin. 
Le patron, fin connaisseur sans être racoleur, n'est jamais à court d'arguments et d'anecdotes. 
Un moment de pure délectation. 

dimanche 16 juillet 2017

Vivre : la révélation


Vierges folles / détail du portail / cathédrale de Strasbourg


« Oh, je vous comprends! Vous n’êtes pas une femme classique, conformiste. Votre genre, c’est le sportif et le décontracté. Non, pas ce modèle-ci : il est trop banal pour vous. Vous avez besoin de vêtements chics qui sortent des sentiers battus. Essayez celui-ci… oh ! Là, vous êtes beeeelle ! Vous êtes juuuuste belle !!!!! »

(je retranscris au plus près, oui, il y avait bien : quatre « e », quatre "u" et cinq points d’exclamation dans la diction de la vendeuse).

L’art de la vente, comme tout art de séduction, consiste à dire ce que l’autre a besoin d’entendre.

Plus tard, j’ai vu passer devant la cathédrale, la femme maigre (presque sèche), cheveux noués en catogan sur sa nuque raide, jupe droite au genou, qui essayait des T-shirt soldés à 69 euros. Elle tenait à la main un sac à l’enseigne du magasin et s’en allait à travers la foule vers son destin sportivo-chic.