31 août 2026

Vivre : Still life / 203

 

 
Ce matin, le chien souffrant m'a tirée du lit à potron-minet. Je me suis habillée vite fait pour me rendre compte, une fois dans la forêt, que j'avais enfilé mon chemisier à l'envers. En fait, il a été si bien cousu à l'anglaise que le travail ne se voyait pas. Toutes les coutures étaient enfermées dans un repli très propre. Je suis partie ensuite à la piscine dans cette version en remerciant mentalement l'ouvrière qui avait accompli - mais où donc ? - un si beau travail.
Devant les grilles qui s'ouvraient, j'ai eu une petite pensée pour mon habillement estival : les neuf dixièmes du temps c'est peu dire que je m'habille de manière décontractée. Tout est usé et ne doit répondre qu'à un critère : la praticité. Vieilles sandales en cuir, larges pantalons en jeans ou en viscose, hauts s'enfilant aisément sur une peau mouillée. Même si l'ensemble peut refléter une certaine élégance, tout doit être en mesure d'être perdu ou volé sans générer de tracas. J'ai regardé mes co-nageurs qui arrivaient.
Tout le monde avait adopté le même dress code : le seul but étant d'ôter ses vêtements et de les remettre en un temps éclair, ils semblaient tous être sortis d'un vestiaire Emmaüs. Les plus désinvoltes, habitants du quartier, arrivaient même en maillot, sans linge, pieds nus comptant sur quelques rayons de soleil pour se sécher. Les plus prudents avaient emporté un couvre-chef ou un porte-clef contenant de quoi se payer un café. La plupart affichaient des teintes passées, des cuirs tannés, des paréos effilochés. 
J'adore cet endroit où les différences de classe s'effacent. Les marqueurs bien sûr existent, mais ils se révèlent ailleurs : à un maintien, une allure, un port de tête. Les corps parlent et même si les silhouettes des nageurs sont toutes musclées, il y en a qui savent raconter certaines épreuves, certains gestes, certaines tâches accomplies au fil des années. On n'est pas mince de la même manière quand on a passé sa vie à donner des ordres ou à les exécuter. 
Sur ces considérations, je me suis hâtée vers les bassins. J'ai ôté prestement mon haut devenu réversible et j'ai plongé avec délice. 
 

30 août 2026

Vivre : évasions

 
Le pêcheurs de Capri / Edmond de Pury / MAHN / Neuchâtel
 

Ah! Luxe incomparable des journées sans programme - aucun programme - en totale liberté. Ce qui est fascinant, en les vivant, c'est de constater leur entière autonomie : elles n'ont besoin d'aucune impulsion extérieure pour se dérouler. Les balades se font, les micro conversations dues à des micro rencontres surviennent, qui conduiront parfois à méditer. Les courses en magasin s'effectuent, qui porteront à choisir un fruit encore jamais goûté, une recette pour le déjeuner à laquelle on ne s'était encore jamais essayée. Le chien que les multiples orages ont terrorisé ne nous  lâche pas d'un coussinet tant il est apeuré et demande à être consolé. L'émission qu'on écoute - intensément, passionnément - nous conduit, par la succession des diffusions, à redécouvrir un artiste négligé depuis quelques années, et ainsi de suite. 
Ces journées sans programme se révèlent  d'une totale banalité, et c'est précisément leur banalité qui en fait tout le charme. Personne pour nous dire quoi faire, quoi penser, quoi posséder. Personne pour nous tendre le miroir du "pas assez" et personne à qui les raconter. Juste une envie de bonheur tranquille à satiété. Suffisamment de temps, suffisamment d'argent, suffisamment de lucidité pour savoir gré et, dans la gratitude, ressentir avec la nature un bonheur partagé.  Ah! Ce goût d'enfance retrouvée...
 

29 août 2026

Vivre : ô temps pour moi

 
Soir antique / 1908 / Alphonse Osbert / MCBA / Lausanne
 
 
les temps morts : en réalité des temps tout ce qu'il y a de plus vivants, puisque 
c'est dans les temps dits morts que les idées émergent, que les projets se font jour. 
 

28 août 2026

Vivre : à contre-courant

 

 
Fin août : tandis que certains reprennent le collier, moi je ne songe qu'à m'en défaire. 
L'automne est un appel à dénouer, un fermoir à ouvrir, un horizon à conquérir.
 

27 août 2026

Vivre : perds ce que tu as retrouvé

 

 
Transition à la fois chagrine et suave que celle menant à l'automne, secouée de sanglots et apportant son lot de douceurs. Étrange passage que celui d'une fin d'été, tunnel secoué de deuils : comment accepter de perdre tant de moments aimés ? comment ne pas se reprocher de n'avoir pas su assez en profiter? Feuille parmi les  feuilles on se laisse porter le long de la rivière. On regarde avec tendresse les moineaux, les libellules, les berges peu à peu désertées et qu'on devra bientôt abandonner, l'eau soudain devenue fraîche qui nous avait tant bercés et soudain on ressent ces inexplicables larmes en travers du gosier. 
L'automne est depuis longtemps notre saison préférée. On aime ses promesses, ses découvertes, ses apaisements,  ses énergies récupérées. On apprécie ses matins frissonnants, ses époustouflantes soirées et toutes ses générosités. On s'émeut au souvenir de tous les automnes passés. 
Alors on s'engouffre dans le tunnel, on entre dans la ronde, on pleure et on sourit, on perd et on retrouve. On sait qu'au bout de la traversée il y aura toujours quelque chose à glaner. 
  

26 août 2026

Vivre : people pleasing

 
Portrait de femme en robe rouge / Bernardino Zaganelli di Corignola / Coll. Princes du Liechtenstein
 
 
Combien nous coûte le besoin irrépressible d'être approuvé ? 
 

25 août 2026

Vivre : d'actions en actions

 
Le Massacre des Innocents (détail) / Matteo di Giovanni / S.Maria della Scala / Sienne
 
Profitez. Économisez. Bénéficiez. Comparez. Saisissez l'occasion. Trouvez les meilleures promotions. Dépêchez-vous : les heures, les minutes, les secondes sont comptés. Bref : si vous voulez gagner, hâtez-vous de dépenser. 
Pourquoi raboter sur l'essentiel pour se doter de tant d'accessoire(s) ? Devons-nous vraiment vivre aux dépens des producteurs, des agriculteurs, des travailleurs ? Voulons-nous vraiment le moindre et non le juste prix ? Cette vie au(x) rabais, l'avons-nous vraiment choisie ? 

24 août 2026

Voyager : nos rêves en capsule

 

 
La nuit avant notre départ je m'étais endormie en murmurant "j'ai besoin de beauté", un cri du cœur prononcé dans les bras de Morphée. La beauté, si consolante, peine certains jours à se montrer. Il faut parfois des efforts pour la dénicher. On se sait dans l'absolue nécessité de la conquérir et on est prêts à s'élancer. En quittant la maison, on sait déjà que les vacances seront douces, on le pressent, on a le cœur grand ouvert et tous nos capteurs allumés. 
Quelques heures plus tard, levant les yeux, apercevant au loin le sanctuaire dominant la plaine, j'ai senti mes épaules se relâcher. Pas de doute, j'étais arrivée. La suite n'a fait que confirmer ce simple fait : là-bas tout était calme, sourire et volupté. Je n'étais pas partie très loin, et pas dans un coin renommé, mais j'étais là où il fallait. Et une foule de belles images, quelques couplets - quelques sanglots - sont remontés. 
La première nuit, après une longue balade dans la ville, dans la protection du palazzo stylé, enveloppée de silence et d'élégance, je me suis endormie en murmurant : "j'ai besoin de rester". J'avais trouvé ma bulle magique : pourquoi la quitter ? La lune par-dessus les toits, à demi-cachée, approuvait.

 

 
Qu'est-ce que le luxe ? Quelque chose de tellement personnel et qui s'étend sur un si large spectre... Pour certains, cela peut être de trouver avant le soir un lit où se coucher. Ou alors obtenir un papier pour être enfin légitimé. Pour d'autres cela peut être une Porsche ou des diamants ou une maison sur une île grecque. Une femme confiait l'autre jour que pour elle ce serait s'offrir un air-fryer (tous les goûts sont dans la nature). Toutes ces choses, je n'en ai jamais ressenti l'envie ni l'impérieuse nécessité.

 

En revanche, trouver refuge dans une petite ville baroque, un peu oubliée, délicieusement décalée, sans trop de discours, ni trop de bagages, sans autre équipage qu'une affectueuse complicité fut le luxe indéniable de ces dernières journées.  
 

23 août 2026

Voyager : melting pot

 
 


Façade église San Pietro / Cherasco
 
De bric et de broc être faite, 
assemblage, lieu de brassages,
allant chiner dans les voyages 
les pièces éparpillées d'une identité. 
 
 

22 août 2026

Vivre : le temps du mouvement

 



 
La compétence suprême, à l'avenir, serait donc de savoir s'adapter, pouvoir passer d'un état à un autre, suer, puis greloter, fondre, puis geler, être doués pour les transitions, la souplesse, l'adaptation, ne pas hésiter à entrer, petits rongeurs diligents, dans la turbine du changement...
 

20 août 2026

Vivre : faire comme les autres, aller où ils vont, en être, suivre le courant

 
Photo tirée du net
 
Aujourd'hui ai trouvé sur le portail du Guardian, cet article parlant des Dolomites, reprenant un reportage de la Rai paru le 16 août 2026. En résumé, il relate le processus par lequel une vidéo devenue virale sur Tik Tok a fait d'un paisible refuge de montagne un lieu de surtourisme en l'espace de quelques jours.
Le refuge Friedrich August, dans le Val di Fassa, magnifique vallée du Trentin, se trouve devant un paysage exceptionnel. Il fait face au Sassolungo (le long caillou, en italien ) et pour les amateurs de montagne ce site est un enchantement. Seulement voilà... La file de visiteurs qui a envahi le lieu ces derniers jours n'est nullement attirée par les sommets, les vaches superbes, les pâturages, non, les gens se pressent, certains depuis l'aube, pour pouvoir... dévorer un krapfen. Les Krapfen, également appelés bomboloni en Italie, sont des viennoiseries très courantes, des beignets fourrés à la crème pâtissière qu'on trouve dans n'importe quel bar au moment du petit-déjeuner ou du goûter. Ils coûtent environ  un euro cinquante et, quand ils sont bien préparés, ils sont un véritable délice.
Eh bien, l'influenceur sur Tik tok vantait les mérites des krapfen vendus dans le fameux refuge pour la modique somme de quatre euros. Des Krapfen ex-cep-tion-nels !!! Du coup, des cohortes de touristes se sont rués et ont fini par provoquer la colère des gens du coin. Ceux-ci se retrouvent envahis non pas par des amateurs de montagne, connaissant celle-ci et disposés à marcher pour atteindre leur but de randonnée, mais par des foules arrivées par leur propres moyens, souvent motorisés. 
Sur le reportage de la Rai, on voit des gens tout sourire (pas forcément des ados en quête d'émotions fortes, non, des quinquagénaires bien sous tous rapports) dire innocemment : "On a trouvé ce message sur les social et on s'est dit qu'il fallait absolument aller voir comment c'est, puisque tant de gens ont décidé d'y aller." 
Évidemment, les associations locales s'insurgent contre le phénomène. Toutefois une question se pose : d'où vient cette disponibilité à préparer tant de krapfen de la part des hôteliers ? Quel besoin de jouer à ce point le jeu du succès ? Ont-ils été contaminés par le désir de célébrité? Le mal des sommets les aurait-il frappés ?

 

19 août 2026

Vivre : sentir le monde

 

 
La première sortie dans le jour naissant nous guide toujours à travers d'étonnants parfums. Ce matin : des senteurs de mer (sel, sable, longues pinèdes, sortis peut-être d'un coffre voisin à moitié déchargé? ou des relents que le vent du Sud nous aurait ramenés?); une essence sauvage (la biche effarouchée qui depuis peu nous croise dans la forêt? une fouine? un renard embusqué?); une entêtante odeur de fumier (provenant des champs épandus hier ou des deux vaches en cavale qui avaient déserté leur pré?); des effluves de rose et de lavande (en tête des rangs de vigne pleins à craquer). Et puis : du foin mouillé, une vague odeur de pisse féline, du shampoing bon marché, du miel, du café, des fruits macérés.
Grand chasseur, équipé d'un odorat 10 000 à 100 000 fois plus sensible que celui de l'humain, P. s'adonne à ces balades avec passion. J'imagine sans peine la subtile lecture qu'il fait de notre itinéraire, sa manière de le cartographier, ses savoirs et ses intuitions, son intelligence en ébullition (et je n'ose imaginer combien il souffre de certaines incursions dans les villes, de leurs émanations frelatées, de leurs multiples pollutions). 
 

18 août 2026

Vivre : un monde bouleversé

 
Kleinkinderschule auf der Kirchenfeldbrücke / 1900 /Albert Anker / Kunstmuseum / Bern
 
Énorme douche sur ce lundi de rentrée. Sous un ciel maussade, les gens aveuglés pendant tout l'été semblaient déboussolés. Les attentes, d'un jour à l'autre, avaient totalement changé : espérer avoir le temps de boire son café en terrasse entre deux averses, frissonner, retrouver au fond du coffre un vieux parapluie rouillé, mettre la main sur un T-shirt pour passer de quarante à quinze degrés, re-frissonner, envisager de manger autre chose que des salades et du halloumi grillé, éternuer. Peu de gens pour sourire. Tout le monde paraissait pressé. Certaines retrouvaient au fond de leur sac des choses incongrues : lunettes noires, tube de crème solaire, éventails. Certains évoquaient déjà les vacances de décembre (le Brésil! le Brésil!) En à peine l'espace d'une nuit le monde avait changé. 
Seuls les petits, avec leurs sacs à dos et leurs bandes réfléchissantes, avaient l'air de s'amuser : retrouver les copains, les jeux, les cahiers, échapper à l'ennui des après-midis solitaires, partager des goûters. Ils quittaient à midi leur école avec fierté, tout heureux de revivre la magie des récrés. 

17 août 2026

Vivre : il et elle

 
Portrait de Jules-César et buste d'Ammon, jeune et imberbe / Musée lapidaire / Avignon
 
Ils sont partis quinze jours en camper et on les croise séparément. Lui s'affiche bronzé, il parle de l'océan et de fruits de mers. Le top du top. Des vacances qu'il voudrait renouveler. Elle, rencontrée le lendemain soir, paraît éprouvée : la sécheresse dans les champs, les animaux exsangues, leur trajectoire détournée par les feux et leurs ravages, un monde qui donne à réfléchir : quel héritage va-t-on laisser ? Le même voyage, mais pas le même langage. Ces discours sont-ils contradictoires ? Ou bien s'agit-il d'une contradiction de surface ? Y aurait-il une image sociale à tenir, les vacances réussies, les expériences valorisantes, et puis, à l'intérieur, en retrait, la peur de la vie qui se dessine, avec ses violences et ses duretés ?
 
 

16 août 2026

Vivre : canicule / acte IV

 

 
Les parts d'ombre : des aspects de notre personnalité que nous préférons cacher.
Moi, en ce moment, ces parts, loin de les cacher, je les revendique. Je veux ma part.
L'ombre m'est nécessaire, comme l'eau et le silence. C'est là que je retrouve ma lucidité.
 
 

15 août 2026

Vivre : le voyage

 

 
Elle dit qu'elle ne fait rien et qu'elle veut partir.  
Partir pour quoi faire ?
Rien ailleurs.
 

14 août 2026

Vivre : la balade de 17 heures

 
Cathédrale de Sienne
  
Dans un monde d'exécution immédiate, tout devient urgent, prioritaire, les tâches ne sont plus hiérarchisées. Tout déboule, tout le temps, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, 365 jours par année. Tout va vite, très vite, tout invite à accélérer, plus le temps de différencier dans un univers de joignabilité. Mais... heureusement...
... au soleil couchant, la forêt, qui se déploie avec l'ampleur des cathédrales, invite au relâchement... et le pic, le pic caché dans quelque branche, qui martèle notre besoin de sérénité, nous attire hors des limites de ce monde désolant...
 
 

Voyager : ces êtres, sur notre chemin

 


Sur la piste d'athlétisme, au cœur d'un village de montagne balayé par une brise paisible, l'homme a débarqué en hurlant à son fils de se dépêcher. Posté sur son Segway dernière génération, il avait manifestement besoin de se défouler. Il s'est mis à foncer comme un dératé. Il fonçait et poussait son bambin de trois ans à courir sur son petit vélo toujours plus vite, toujours plus fort. Quelques instants plus tard, l'individu était affalé devant un camping-car XXL, long comme un autobus, pourvu d'une antenne satellite multifocus. Il parlait haut et fort, tout en donnant des ordres à son berger allemand. Il était parti en emportant tout ce qui faisait sa vie : son clébard soumis, sa télé à 300 chaînes, son matos exhibé, sa vie à crédit. 
Qu'est-ce qui pousse quelqu'un à frimer ? Personne ne le regardait. Les randonneurs admiraient la forêt, les enfants s'amusaient dans leur cabane, les joueurs de tennis se renvoyaient poussivement leurs  balles. Bientôt l'homme partirait, ses agitations seraient absorbées, se perdraient parmi les mélèzes, et lui passerait une grande partie de ses vacances à empiler les kilomètres, à tenter de parquer son engin loué, à courir sur son Segway. Il rentrerait à la maison avec peut-être quelques griffures, un tôle cabossée, des photos de lui sur sa trottinette à clignotants intégrés. Dans sa boîte à lettres, il trouverait des factures, qu'il tenterait d'oublier, puis s'efforcerait de payer.
 ***
 
Ils étaient trois, attablés à la terrasse : un grand-père manifestement atteint d'Alzheimer, une grande fille de trente ans qui lui hurlait dans les oreilles des choses dont il ne se souvenait jamais et la mère absente qui se faisait oublier. Ils ont répondu à notre salut par un long regard ahuri. Ils avaient tous les trois les mêmes yeux de bovin alangui. Puis ils ont commandé une entrée pour trois qu'ils ont photographiée pour envoyer un Whatsapp à la famille et deux portions de pâtes, photographiées elles aussi, qu'ils se sont partagées. Quand ils ont terminé leur eau minérale, ils ont demandé l'addition en précisant au gérant qu'ils étaient déjà venus l'année dernière à Noël. C'était sans doute leur sortie de l'année. A 21 heures, ils se sont levés et sont partis, la fille qui hurlait, le vieux qui contestait et la mère qui se taisait.
 
  ***
 
Parfois, les départs sont faits de micro-rencontres, d'atmosphères ténues, des échanges impalpables, qui peuvent créer des bulles de bonne humeur, ou donner envie de regarder ailleurs. Des ambiances qu'il s'agit de détecter, assez vite, pour décider de partir ou de se laisser charmer. Car ces bulles sont fragiles. L'arc-en-ciel couronnant une banlieue plutôt désolée et lui conférant une touche de magie que personne ne remarque peut se dissiper à tout moment. 
(La serveuse tout appliquée refusant de déposer notre commande avant d'avoir soigneusement nettoyé la table, s'enquérant du nom de notre chien, apportant de l'eau, souriant aux passants, manifestement heureuse d'être là, à travailler durant une torride soirée d'été. Juste heureuse. Juste là. Petit ange dans l'ombre de la nuit. Lumignon de joie.)
(Et le chien énorme et gris, un grand braque dégingandé, poussant dans la nuit des cris de baleine - oui, de baleine - à chaque fois qu'un plat était apporté à ses maîtres et qu'une part lui était refusée. Ce cri lacérant était drôle et émouvant : c'était un chien qu'on n'oublierait jamais. Un chien-baleine dans une ville désertée, c'est assez rare pour être rappelé.)
 
 
  
 

13 août 2026

Vivre : Still life / 202

 

 
Les saisons se suivent-elles sans se ressembler ? et si elles changent, d'année en année, en quoi consiste leur particularité ? Je me souviens d'un été où j'ai été obsédée par le fait de marcher en tongs. J'adorais le sentiment de liberté que me procuraient ces sandales quand je sillonnais les pavés des villes du Sud et, visitant, je ne cessais de m'arrêter devant les vitrines où l'on en voyait de toutes sortes, en cuir, en corde tressée. Il me semblait que cette année-là chacune avait une couleur ou une forme originale qu'il me fallait absolument me procurer. Impossible de résister. Je crois bien en avoir acheté une douzaine de paires. Il m'en reste quelques unes qu'il m'arrive d'enfiler. 
Eh bien cet été, dans un tout autre registre, je me vois obsédée par la recherche de pêches idéales. Je n'arrête pas d'en repérer, d'en acheter, d'en goûter. Parfois il m'arrive de m'en procurer trois sortes dans le même magasin, nectarines, pêches de vigne, pêches jaunes ou blanches. Je les hume, je les compare, surtout sur les marchés. 
Mardi, sur la place Santarosa de Savigliano, une petite ville somnolant sous l'implacable soleil piémontais, j'ai été séduite par celles-ci. Elles venaient d'être cueillies par un producteur du coin qui les proposait avec quelques  autres fruits de son verger. Je lui en ai pris un cageot entier et, pour dix euros, j'ai été comblée : voluptueuses, sucrées, elles portent en elles l'alliance miraculeuse de la terre et du soleil, un condensé d'été à chaque bouchée. Oui, l'été 2026, cette année dont je crains fort que les canicules répétées ne vont pas la rendre exceptionnelle, dans mon souvenir sera l'été de la recherche inlassable de la pêche la plus parfumée.
 

10 août 2026

Vivre : les cinq sens

 
Madonna del Roseto (détail) / Michelino da Besozzo ou Stefano da Zevio / Museo Castelvecchio / Verona

Et surtout - surtout - que la suite des jours ne nous empêche jamais de sentir, de goûter, d'entendre,
que jamais on ne perde de vue les couleurs du monde, que le bleu soit toujours miraculeusement bleu, 
et le vert, et le rouge aussi, que les senteurs des roses nous parviennent comme au premier jour, 
subtiles et pénétrantes, que la routine se révèle impuissante sur notre émerveillement quotidien. 
 
 

9 août 2026

Vivre : polyphonies

 
La Tour de Babel / cercle de Abel Grimmer / pinacothèque de Sienne
 
 quoi que l'on fasse, où que l'on aille,
l'été est la saison des mélanges et des brassages,
en une seule journée combien de langages ?
 
 

8 août 2026

Vivre : le meilleur du passé

 
La Cantilène Sottomarina (détail) / Edmond de Pury / MAHN / Neuchâtel
 
La nostalgie : une vague qui vous submerge jusqu'à ce temps béni où tout semblait meilleur, plus intense, plus réconfortant. Comment garder la barre entre regrets - peut-être illusoires - et ancrage dans le présent ? Éprouve-t-on de la nostalgie pour ce qu'on a perdu ? Ou pour ce qu'on n'a pas su apprécier suffisamment sur le moment ? Quel est donc ce sentiment capable de vous soulever au point de vous priver d'un bonheur à portée ? Le passé encensé pourrait-il vous enlever les joies du présent ? Se pourrait-il qu'un jour on se retourne vers ce moment qui est là, maintenant, en regrettant de ne pas avoir su le savourer suffisamment ? Comment tirer le meilleur parti des souvenirs délectables ? Peut-on les garder, à l'abri, sans qu'ils viennent en traîtres saboter votre vie ?
 

7 août 2026

Vivre : la formule du chef

 
 Still Life with Turkey Pie / 1627 / Pieter Claesz / Rijksmuseum / Amsterdam

Il a reçu une étoile et son établissement ne désemplit pas. Mais il reste toujours dans les mêmes locaux, ces jolies salles à l'ancienne où il expose ses amis peintres et sculpteurs depuis près de trente ans. Aucune extension prévue, aucun endettement, aucun projet, pas de nouveau restaurant de type brasserie, décorée de manière épurée, proposant des menus allégés. Rien. Il ne change rien. Son équipe reste soudée. Il a les moyens de la payer et, en ce qui le concerne, il gagne assez pour bien vivre et pour voyager. Comme il l'a toujours fait, il ferme durant cinq semaines l'été, histoire de décompresser, de partir à la découverte, de renouer avec quelques amitiés. Non, il ne voit pas ce qu'il pourrait modifier. Être reconnu ne signifie pas se mettre une pression qu'il n'a jamais désirée. Il continue de faire ce qu'il aime et de voir ses hôtes heureux de se régaler. C'est bien assez. Pourquoi changer ?
 

6 août 2026

Lire : pas ce qu'on croit

 
Sigismond et Barbara dans le palais des Radziwill à Vilnius / Jan Matejko / Musée national de Varsovie

 
Aïe! Je me cherchais hier une lecture pas trop exigeante, adaptée aux températures du moment et à mes subséquentes aptitudes cérébrales. Esquivant les rayonnages haribo de bouquins feeling good (ou bad selon les points de vue), j'ai fini par me choisir un roman suédois, histoire de vadrouiller du côté de Stockholm, suivant les mésaventures d'une femme désarçonnée par la conduite de son mari, mutique déserteur. Sur la couverture : Il ne parle pas. Elle n'écoute rien. Cela pouvait traiter avec subtilité de certaines communications malheureuses. A vrai dire, j'ai commencé à décrocher assez vite, submergée par une avalanche de lieux communs. A la page 94 est arrivée la réplique de trop, prononcée par le mari : "Ce n'est pas ce que tu crois!" Cette réplique usée jusqu'à la trame peut parfois être drôle, lors de flagrants délits. Dans un roman censé décrire la séparation d'un couple et le processus d'un divorce, c'était plat et pathétique : le thème rebattu de la quinqua découvrant à retardement ce que tout le monde autour d'elle sait déjà. D'après certains résumés, la seconde partie du livre est censée présenter en pendant la version - légitime - du mari. Mais en ce qui me concerne j'étais incapable d'aller au-delà de cette fatidique page 94. J'ai regardé le poche. Il semblait me dire : je t'ai trompée, je ne suis pas celui que tu croyais. Heureusement, ce n'était pas un gros investissement. Quelqu'un serait probablement heureux de l'emporter à la plage le lendemain. Je l'ai déposé sans regret et l'ai quitté avec toutefois cette question fondamentale : pourquoi faut-il toujours que quelqu'un dise "ce n'est pas ce que tu crois" alors que l'évidence est là ?  
 


4 août 2026

Vivre : still life / 201

 



Barilla, c'est quoi ? Jamais eu autant de basilic que cette année. Des bouquets et des bouquets luxuriants, vigoureux, pleins de vitalité se déploient au jardin, prêts à être récoltés et à se mélanger avec huile d'olive et ail. Un pot nous fait trois jour, avec des pâtes, des tomates ou tout simplement du pain maison pour saucer. Le secret de cette croissance débridée ? C'est peut-être qu'on a renoncé à sarcler, éliminer les mauvaises herbes, on leur a juste permis de se débrouiller entre elles, et cette synergie semble très bien fonctionner. Laisser les plantes se choisir et profiter de leur complicité, c'est peut-être la leçon de jardinage de cet été.
 

3 août 2026

Vivre : la belle expression

   

 Ces derniers temps, c'est peu dire que je nage dans le bleu. Et souvent.
Sauf qu'hier, en vert et contre tout, j'ai (péniblement) remonté la rivière. 
 
 

2 août 2026

Regarder : le monde qui nous entoure

 
 Photographies de Todd Hido / Espace Van Gogh / Arles / 2025
 

Les Présages d’une lueur intérieure présente une série d’œuvres qui captent des moments de beauté paisible dans des paysages souvent désolés.

Todd Hido est connu pour ses images à l’atmosphère particulière – maisons anonymes dans la nuit, paysages urbains, intérieurs négligés, personnages mélancoliques. Ses photographies, souvent décrites comme cinématographiques, évoquent une narration implicite permettant la libre interprétation du spectateur.

Prenant souvent ses photos dans des conditions météo difficiles, parfois à travers le pare-brise de sa voiture, Todd Hido saisit l’attrait calme et troublant des routes isolées et des arbres qui traversent le temps. Les montagnes scintillent et fondent sous la pluie ; les maisons mélancoliques se dressent, le visage vide, dans la neige.

À une époque toujours plus désespérante – effets violents du changement climatique, instabilités politiques et avancées technologiques qui érodent à la fois la vérité et notre capacité à prêter attention au monde qui nous entoure –, cernés que nous sommes par un sentiment vague mais écrasant de chagrin quant à l’avenir collectif de l’humanité, il est naturel de se demander comment vivre au quotidien.

À travers des paysages poétiques et évocateurs mêlés à des collages de vieilles photos de famille, Todd Hido soutient que nous pouvons redoubler d’efforts pour renforcer les liens d’amour avec ceux qui nous entourent, et trouver du réconfort et de la ténacité, jusque dans les situations les plus fragiles.[Légende exposition Rencontres d'Arles 2025 / Espace Van Gogh]
  



 
 

 
Il m'arrive souvent, et la plupart du temps durant un trajet en voiture, de saisir des pans de paysages comme si je les photographiais. Je les cadre mentalement, fascinée par leur beauté, totalement prise par le moment présent. Je plonge dedans. Ils intègrent ma mémoire. Parfois, en regardant une exposition de photographie ou de peinture, je me fige : cette photo, me dis-je,  je l'ai déjà vue. Ou alors je l'ai déjà prise. Les images de Todd Hido, l'année dernière, je les ai immédiatement reconnues. Certaines me rappellent à présent nos champs desséchés, blondis, blanchis par la chaleur de cet invraisemblable été.
 
 
 
 
Pour approfondir : interview de l'artiste ICI 
 

1 août 2026

Voyager : s'évader sans se charger

 

Cette année la plupart de mes destinations préférées affichent des températures très, très élevées. A moins de partir au nord (très au nord) et de se faire copieusement arroser difficile de voyager. Dès lors que faire cet été sinon improviser ? S'inventer des moments de vacances en exploitant la proximité. Expérimenter les lieux connus par des biais inattendus, se parquer dans d'autres quartiers, modifier ses horaires, fréquenter des établissements où l'on ne met jamais les pieds, s'arrêter à des tables inhabituelles, en un mot : innover.
Ce petit hôtel très central mais passant inaperçu est devenu un de mes  points de chute ces dernières semaines. Sa terrasse à deux pas de la rivière propose d'excellentes glaces après la baignade (croquer en alternance dans leur ciocco noccio tout en dégustant une gorgée de café est devenue ma dernière addiction). On y sert aussi des petits-déjeuners exquis, des menus légers à midi et il y a des intérieurs sympathiquement aménagés. Pas mal fréquenté durant la belle saison cet établissement délicatement suranné offre une halte agréable aux voyageurs désireux de fractionner un long trajet et de plonger dans l'Aar toute proche après une fatigante tirée. En ce qui nous concerne, il comble toutes nos attentes du moment: avoir le sentiment d'être arrivés ailleurs sans jamais être vraiment partis. Les vacances sans les bagages. Nous évader sans nous charger. 
Touristes parmi les touristes, on contemple notre bonne vieille ville autrement. Notre regard devient asiatique et indulgent. Pour un peu, on se mettrait à rêver devant des vitrines présentant des montres et des coucous, on s'achèterait des cartes postales et du chocolat, on photographierait la longue rue typique qu'on parcourt depuis la nuit des temps. Bref : on change de focale, on reconstruit le banal. On apprend.