Ces derniers temps (depuis quand exactement ? depuis l'irruption de ce tsunami sanitaire dans nos vies ?) on trouve que tout va vite, beaucoup trop vite, que tout change de manière irréfléchie, que tout se retrouve trop souvent chamboulé. On considère la planète et on la perçoit comme un carrousel sur le point de se transformer en fusée.
On réclame de la lenteur. On voudrait de la cohérence. On aimerait pouvoir ralentir, mettre l'écran du monde en arrêt sur image (mais le monde semble embarqué dans un film muet, en noir et blanc, où tout paraît procéder avec des pas saccadés de mannequins désarticulés).
La ville, la ville qu'on aime, qui nous inspire une grande tendresse et un doux respect, exhibe des élégances de catin déchue, semble hésiter entre deux destins, celui d'une noblesse en perte de vitesse et celui d'une décharge pleine de promesses. Sacs éventrés, détritus encombrants dispersés au coin des rues, plastique, cartons, emballages, épluchures. On regarde les camions de la voirie passer, repasser, leurs employés se pencher, mais au fur et à mesure qu'ils dégagent de l'espace, celui-ci se voit envahi par de nouvelles immondices, comme s'il s'agissait de faire de la place pour les prochains déchets. Malgré la réouverture des restaurants les gens semblent s'être habitués à se faire livrer (on se demande : on faisait comment, avant, pour manger ?). Des sacs en papier uberisés jonchent le sol, qui contiennent des sachets, qui débordent de cartons, qui renferment des couverts jetables et de la nourriture à jeter.
Devant le supermarché Utile, à 7h57, j'attends devant la porte en même temps qu'une femme aux cheveux poivre et sel. Le vitrage du magasin est fendu sur un bon mètre carré. Ses brisures reflètent le tas d'ordures plus gros que la veille qui dégouline sur le trottoir. Je dis : "Une effraction, peut-être, cette nuit ?" La femme a l'air fatigué. Elle répond : "Non, ça, c'est rien. Un camion, qui a mal manœuvré. Moi, je suis rentrée hier d'un pays où rien, mais rien ne fonctionne. La Tunisie... " Autre regard, autre voyage. La femme a l'air à la fois traumatisé et soulagé : elle sait qu'il est huit heures et que les portes vont s'ouvrir. Dedans, elle trouvera du lait. Elle sait aussi que la pharmacie en face lui remettra des médicaments pour tenir, si elle devait en avoir besoin. Et ces deux certitudes suffisent à lui donner la force d'entamer sa journée.