mardi 25 janvier 2022

Vivre : la solitude des mères

 

Au petit-déjeuner / Carl Moll / Musée historique de la Ville / Vienne
 
Elles sont régulièrement à la caisse, juste devant, ou juste derrière. Elle manipulent prudemment une poussette. Elles doivent aussi veiller au bambin qui traficote juste à côté. Pas toucher. Pas tomber. Elles regardent rêveusement le ciel tout en surveillant le toboggan. Elles espèrent qu'un jour, une autre de ces femmes, assises sur un banc pourrait devenir une confidente. Elles aimeraient pouvoir raconter, pouvoir se raconter, pouvoir déverser. Elles auraient tant de choses à dire, qu'elles gardent au fond de leur regard gris clair, sous la fatigue de leurs paupières. 
Elles semblent avoir laissé tomber quelques rêves dans le déménagement qui les a conduites de la ville où elles sont nées à ce village bien équipé. Elles ont de la chance, elles ne sont pas obligées de travailler, pas obligées de partir derrière une caisse ou un bureau, ni de subir toutes sortes de désagréments, faire face à mille embouteillages et tiraillements. Elles doivent seulement faire attention à bien gérer, à bien maîtriser.
Elles s'efforcent de penser à leurs privilèges. Elles veulent tellement donner à leurs enfants. Il doivent recevoir plus, mieux, que ce qu'elles ont reçu il y a vingt ans. Elles ont mis leurs projets de côté pour que leur progéniture puisse les réaliser. A onze heures pile, elles se lèvent. Le déjeuner. Il faut rentrer. Elles rassemblent les seaux les pelles, et repartent avec leurs rêves si lourds, si transparents, si encombrants qu'elles les traînent comme un troisième enfant.

4 commentaires:

  1. Tristement réaliste !
    Pas génial pour l'enfant d'avoir une mère triste et solitaire. D'autant que dans sa petite sensibilité encore fragile il capte et emmagasine tout.
    Je pense à une jeune femme, il y a une vingtaine d'années. Elle a suspendu, lorsqu'elle est devenue mère, sa trajectoire professionnelle vécue avec passion . En congé parental, je l'ai vu s'étioler. Elle estimait qu'il était de son devoir de ne plus que s'occuper de son enfant. Et puis le mari était tellement débordé par son boulot prenant ! Après quelques mises à plat de la situation, elle mit fin au congé parental et reprit son poste. Elle a trouvé les bonnes solutions pour le jeune enfant et retrouvé une vie épanouie. Le tout fut très bénéfique pour l'enfant.
    Faire des choix à partir des préjugés ou des pressions de l'entourage, en allant ainsi contre sa conscience, ne donne jamais de bons résultats.

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    1. Parfois, on en vient à se demander si on est vraiment libre de ses choix. On croit on croit... et on finit par se persuader que c'est le cas. On se fie à ce que disent les autres. Avec le temps, on ne comprend pas pourquoi on est triste, pourquoi on se sent privée d'énergie. On devient coupée de soi. Il faut un événement, un coup de massue, un accident pour qu'on se remette en question, qu'on admette s'être fourvoyée en adoptant le regard des autres et qu'on prenne une orientation qui convienne davantage"à ce que l'on est.
      (Est-il besoin d'ajouter que ce n'est pas seulement une affaire de femme / mère : cela vaut tout autant pour un homme fier d'avoir "réussi" sa vie professionnelle, un battant, très occupé, ramenant beaucoup d'argent qui se serait bien vu boulanger ou ébéniste s'il avait écouté son instinct et renoncé à la "conquête sociale")
      Belle soirée

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    2. Conquérir la liberté de choix et la capacité d'assumer ceux-ci, ça s'apprend. Notamment à sortir des conditionnements et des diktats de la société et de l'entourage. Cette liberté intérieure n'est pas une génération spontanée.
      C'est évidemment valable pour tous les sexes.
      J'ai eu en stage il y a bien des années un étudiant en médecine (septième année). Papa était médecin (et même professeur de médecine à la belle réputation), grand-père était médecin, et même l'arrière-grand-père qu'il n'avait pas connu. Il n'y avait donc aucune nécessité de se poser la moindre question : il serait médecin !
      Je ne m'étends pas sur ce que « malheureusement/heureusement » (!) il a découvert tout au long du stage d'une semaine. À la fin sa décision fut : j'arrête médecine ! Ce qu'il a fait. On imagine le bonheur de papa ! Plus tard j'ai eu de ses nouvelles : Il était devenu moniteur d'auto-école et s'éclatait dans ce métier ! Papa se morfondait d'avoir engendré un fils qui décidément ne comprenait rien à rien…

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    3. L'image est parfaite : apprendre à conduire sa vie comme on l'entend!

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