Tous les matins, l'heure d'été nous arrache de plus en plus tôt à nos couches pour nous conduire là-haut où nous attendent les appels de la lumière et des oiseaux. Un chamois - toujours le même? - nous coupe la route, vaguement contrarié. Un pic assidu tambourine. Un géant se languit et dit son chagrin d'arbre meurtri. Au-dessus de nos têtes ça piaille et ça crie.
Nous nous hâtons. Nous courons. Nous tenons absolument à le surprendre, notre trésor orange. Le soleil surgit subitement comme un loir insomniaque. Il se roule en boule. Il jaunit, il blanchit, il rougit. Il explose. Nous profitons de ces dernières heures et de ces derniers jours de transparence. Bientôt, nous affronterons ici des murs de frondaisons exubérantes. Le cœur nous pince de cet dernier adieu à l'hiver, toujours trop doux toujours trop court.
Tous les après-midi, la forêt par petites touches reverdit. Elle a les timidités d'une jeune fille qui rosit. Elle nous donne à voir les tapis d'ail des ours qui nous offrent à déjeuner, des bouquets d'anémones qui saupoudrent les bosquets.
Du matin au soir, nous vivons au rythme du végétal et, quand il nous arrive de nous rendre en ville, nous nous sentons déphasés, agressés, perdus, de gros patauds qui ne maîtrisent ni les codes ni les usages. Nous posons des regards navrés sur les façades qui ne cessent de se dresser : comment les gens peuvent-ils se caser dans des rues aux monotones visions, qui n'offrent que grisailles à leurs enfants ? Vite, nous faisons nos courses, visitons nos expositions, et puis nous remontons rejoindre les délirantes primevères incendiées par les derniers rayons.