Affichage des articles dont le libellé est Arles 2024. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Arles 2024. Afficher tous les articles

8 sept. 2024

Regarder : la beauté des gestes

 
Collection boules de pétanque rassemblées par Hans Silvester / Museon Arlatan / Arles 2024
 
Le deuxième soir, dans la cour de l'Arlatan, la femme à la table d'à côté s'est mise à énumérer ce qu'elle avait vu après trente-six heures de présence (elle n'a pas dit "fait", c'était déjà ça). Elle avait enchaîné les expositions et en a mentionné trois qu'elle avait particulièrement appréciées. J'ai passé mentalement en revue les images et les thématiques que pour ma part j'avais explorées. Je me suis demandé de quoi nous nous souviendrions tous dans une année. Nous qui n'étions pas des professionnels, nous rappellerions-nous encore du nom de quelques photographes ? Et du titre des présentations ? Et des différents sujets, de leur mise en place ? Que retiendrions-nous au final de notre passage ?

Dans ce monde où tout pousse à aller vite, de plus en plus vite, on se surprend à avoir besoin de temps, de plus en plus de temps pour assembler tous les éléments en présence et tenter de comprendre. Il y a ce double phénomène : de plus en plus d'éléments et de plus en plus la nécessité de leur trouver des liens et de la cohérence.
 
Le dernier jour, j'ai eu envie de retourner faire un nouveau tour et revisiter.  Regarder encore pour apprivoiser et peut-être mieux voir. En savoir plus sur le travail des différents artistes, sur leur processus de création, leurs expérimentations. Ainsi, Hans Silvester, qui présentait au magnifique Museon Arlaten une série de tirages sur la pétanque, Viser juste, où se mêlaient humour, tendresse et sociologie de terrain. Je m'attendais à une exposition sans prise de tête, se référant à une culture populaire et par là-même plutôt bon enfant. J'ai été surprise par l'attention portée à des détails pouvant sembler insignifiants.


Les boules, on ne peut pas les laisser par terre pendant le jeu. On les a toujours en main, on attend à tour de rôle pour les utiliser et chaque joueur a une façon bien particulière de les tenir. ça indique son état d'esprit, s'il est calme ou nerveux. ça m'a touché visuellement, ces formes, la boule ronde, entourée des doigts de la main, c'est un peu de la sculpture, je dirais. [H.S., 2023]
Ce qui était surprenant, c'était l'élégance des mouvements propres à cette activité (ou bien faudrait-il parler de compétition sportive? de tradition sociale ?). Plus on regardait et plus on percevait les subtilités de ce jeu de boules typiquement provençal. On se disait qu'il relevait d'un certain art de vivre et de faire société. D'un art tout court aussi. Tous ces aspects étaient rendus par le savoir-faire du photographe à l'affût. 
 
 
 

Sur le moment, le nom de l'artiste ne m'avait pas dit grand chose. Et c'est en allant faire quelques recherches sur sa page wikipedia que j'ai retrouvé le fil : c'est lui qui avait publié dès 2006 des ouvrages enchanteurs sur les tribus de l'Omo (la rivière qui coule au Sud de Addis-Abeba, jusqu'aux confins du Soudan et du Kenya). Non seulement militant écologiste, amoureux du Sud de la France, mais aussi grand voyageur, Hans Silvester avait su mettre en évidence l'infinie beauté de ces peuples éthiopiens qui aiment s'assimiler aux fleurs, aux plantes et autres êtres sensibles de leur environnement jusqu'à se fondre dans celui-ci. 



Tout au long de ces Rencontres, la question revenait, toujours la même : fallait-il partir à la découverte, voir un maximum de choses, au risque de survoler, de "mal étreindre" ? Ou bien se restreindre, s'attacher à approfondir, à creuser pour tenter d'apprivoiser l'univers de l'auteur ? Vaste et vertigineuse question à laquelle chaque visiteur est toujours confronté quelque soit le domaine qui le fascine. Selon l'humeur et selon l'instant, chacun choisit de suivre l'une ou l'autre voie. Contrairement à ma voisine de restaurant, qui butinait joyeusement d'exposition en exposition, je préférais décrire des boucles et chercher des connections. Trouver des pièces de puzzle pour ajouter du sens à tant de mondes dévoilés.


5 sept. 2024

Regarder : kiffer l'enfance

 
Skeme courant sur le toit d'un métro / 1982 / AU NOM DU NOM / Arles 2024
 
 
 Dondi 1982 graffe un wagon entier dans la gare de triage de New Lots / 1980 / AU NOM DU NOM / Arles 2024
 
 
Dez (alias dj Kay Slay) graffe un train dans le 3 Yard de Harlem / 1982 / AU NOM DU NOM / Arles 2024

De 1977 à 1980, Martha Cooper était photographe pour le New York Post. Entre ses missions, elle photographie des enfants jouant entre les décombres des quartiers défavorisés. Cette nécessité de détourner l'espace public, de mettre son corps et son imaginaire en mouvement contre les assignations l'a menée à documenter plus tard les pionniers et les pionnières du hip-hop.  Elle dit : "Les quartiers les plus pauvres de la ville avaient la vie la plus riche et mon endroit préféré était Alphabet City, au nord de Houston Street entre les avenues A et D. Dans les années 70 la région était en plein renouvellement urbain, un processus qui se poursuivait encore vingt-cinq ans plus tard.[...] Aux yeux d'un adulte le paysage était laid et menaçant, mais pour un enfant les bâtiments abandonnés et les terrains jonchés de débris constituaient un terrain de jeux parfait, offrant des matériaux bruts et de l'espace ouvert pour jouer de manière improvisée." (présentation Museum of the City of NY)
 Portrait d'Edwin / 1978 / AU NOM DU NOM / Arles 2024

Les photographies de Martha Cooper ramènent à la pure vitalité, celle de l'enfance et de l'adolescence, ce monde sans complexes et sans limites où l'inventivité peut s'exprimer en dehors de toute comparaison. Ces îlots d'avant les sélections et les dévalorisations, d'avant la confrontation avec les questions de classes et de différences sociales.
 
 
AU NOM DU NOM / Arles 2024
 
Un enfant pauvre qui joue dans un quartier pauvre où il est né n'a pas conscience de ce que la société définit comme sa pauvreté. Il ne s'en trouve pas dénigré. Pourquoi le serait-il ? Ce sont les regards extérieurs qui plus tard viendront lui dire qu'il est défavorisé, lui colleront l'étiquette de démuni pour le stigmatiser. Lui, il s'invente des mondes, des univers, des espaces. Lui joue, rit, pleure, pourvu qu'il ait la chance de trouver suffisamment de place et d'amour pour pouvoir grandir en liberté.

Boy on Stilts, Lower East Side / 1978 /AU NOM DU NOM / Arles 2024

Ces images m'ont rappelé l'appel des cabanes de mon enfance sans cesse détruites et toujours recommencées. Le bonheur des jeux inventés et des genoux écorchés. La pauvreté, la véritable pauvreté, c'est le manque de reconnaissance, le manque de mots, de perspectives et de créativité. 
 
  Enfants / Lower East Side / 1978 / AU NOM DU NOM / Arles 2024

"Si ça ce trouve, ils sont plus riches que nous" a lancé l'autre jour un maraîcher après avoir tendu quelques pièces à un couple de vagabonds accompagnés de leur chien. Qui sait, en effet, de quoi le manque des autres est fait ? Et qui saura la misère de ceux qui vont chercher leur bonheur dans les allées des centres commerciaux et autres hypermarchés ?

31 août 2024

Vivre : les infidélités de la mémoire

 

Quand je l'ai aperçue, au centre du centre de la ville, il m'a semblé retrouver une vieille connaissance, même si je ne l'avais approchée que quelques semaines auparavant.
Quant à la femme, croisée dans le hall de l'hôtel, puis en ville, dans une salle ou sur une terrasse, avec qui j'avais échangé deux ou trois banalités à la table du petit-déjeuner, la femme au visage quelconque, à la voix insignifiante, dont la silhouette s'effaçait dans les ruelles, c'est en quittant la ville, traversant le pont en direction de notre voiture, que j'ai soudain réalisé que je la connaissais, que je connaissais son prénom, ainsi que son métier, puisque il y a quarante ans, nous avions suivi la même formation, dans la même école, pendant trois années. 

26 août 2024

Regarder : le monde qui change

 

La photographie ne peut pas changer le monde, mais elle peut montrer le monde, surtout quand le monde est en train de changer.  
La photographie peut apprendre à voir, peut donner envie de voir, et ainsi donner le goût de vivre.
 
Tant de choses à considérer, tant d'univers à découvrir, 
- des vies, des vies, des vies -
et quelques jours pour les approcher...