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26 déc. 2021

Lire : se laisser emporter

 

Quand on aime quelqu'un, ses défauts nous demeurent inconnus, comme s'ils étaient des pleins s'encastrant parfaitement dans nos creux, mais sans amour, tout le monde est invivable. [p.161]
 
- Exact, exact, Liv Maria. On ne devine rien. On finit simplement par comprendre. Mais ça nous demande un temps infini.
Il avait bu une gorgée de vin du gobelet en plastique qu'il tenait à la main, puis :
- Parce que les gens murmurent - les gens se trahissent, ils commettent des erreurs, ils croient dire que qu'ils disent et taire ce qu'ils taisent, mais bien sûr ils font l'inverse, à leur insu. Les gens murmurent, ils parlent avec leurs cils qui battent, avec leurs oreilles qui rougissent, avec leurs fautes de frappe, et nous les lisons à livre ouvert, à notre insu. Les gens murmurent, et nous les entendons, mais le message est parfois si clair que nous cherchons des complications. Pourtant, dans ce que nous taisons en croyant le dire, ce que nous disons en croyant le taire, nous sommes dans notre vérité, d'un coup. [p.183.184] 
 
 
Julia Kerninon est une conteuse. Elle a un réel talent pour embarquer ses lecteurs dans des aventures invraisemblables et les tenir en haleine jusqu'au bout de ses histoires. Ses romans ont quelque chose d'étrange : on y entre un peu à reculons, on se méfie de leurs trames mélodramatiques, aux accents lyriques et terriblement romantiques.  On se dit qu'on ne se laissera pas faire, qu'on restera critique et analytique. Mais... c'est compter sans le charme enveloppant de ces trajectoires incroyables. On commence et, très vite, on se retrouve en train de tourner avidement les pages. Comme on visionnerait une œuvre cinématographique, on imagine les paysages, les personnages, les décors (ici, on trouverait comme une analogie avec certains films de Jane Campion, une sorte de "Leçon de piano" contemporaine). Malgré des scénarios improbables, tout devient possible (les drames, les coïncidences, la fougue des sentiments, les passions inextinguibles, les conflits insolubles, l'argent qui s'amasse et la réussite facile, les fuites et les disparitions). 
 
Oui tous ces thèmes feraient aisément de Liv Maria une héroïne de roman de gare. Mais... attention : si les livres de J.K. font penser à des romans de gare, ils allient savamment le kitsch et le chic. L'auteure donne preuve de qualités indéniables. Elle est manifestement dotée d'une solide culture littéraire. Elle sait déployer de belles phrases, dans un style élégant et ciselé. Elle sait aussi mener ses narrations tambour battant. Les coups de théâtre arrivent régulièrement et le final n'est pas décevant.
A titre d'exemple, on constate l'usage répété du conditionnel pour indiquer le futur, les événements à venir : Toute sa vie, Liv Maria ne pourrait que formuler des suppositions à ce sujet, parce qu'elle n'avait pas posé la question à sa mère. Pourquoi Berlin ? Les années passant, une autre question, plus troublante encore, viendrait se superposer à la première jusqu'à l'oblitérer. [p.44]
Un peu plus tard, au cours de terribles nuits sans sommeil, Liv Maria se rappellerait cette conversation comme elle se rappellerait aussi tout le reste et elle penserait : Je ne savais pas ce que je disais. Je ne savais pas. Je ne saisissais pas la sagesse de mes propos. Je ne savais rien.[p.61-62]

Face à des impressions contradictoires, on reste longtemps perplexe : mais qu'est-ce qui nous subjugue dans cette écriture particulière? J'avais parlé ICI d'un précédent roman que le hasard avait mis sur mon chemin. Ce qui séduit chez cette auteure, c'est sans doute que ses histoires sont plus profondes qu'elles n'en ont l'air. Ou plus désinvoltes qu'on ne voudrait le croire. Elle nous offre de la légèreté grave. Ou une gravité invraisemblable. J.K. apparaît comme une créatrice à mi-chemin : elle a quelque chose de plus qu'une auteure banale, et, en même temps, quelque chose lui manque pour qu'on la considère comme une écrivaine affirmée (peut-être une certaine profondeur, une certaine maturité...) 
Dans tous les cas, avec ce livre elle nous entraîne dans une lecture délectable, qui permet d'oublier cet hiver et ses contrariétés innombrables (en conséquence, vu les temps qui courent, on prédit à l'éditeur des ventes non négligeables).
 
Nous avons si souvent l'impression que nos mots ne sont pas à la hauteur de ce que nous voulons vraiment dire, pensait Liv Maria, que nous oublions que c'est parfois exactement l'inverse qui se produit - que dans la multitude des phrases que nous prononçons, certaines son plus exactes, plus précises, plus judicieuses que nous ne pouvons le deviner. [p.130]

Ah! j'allais oublier ... un résumé, évidemment. Voici : Liv Maria est une jeune femme née sur une île au large de la Bretagne, d'un père norvégien et d'une mère îlienne pourvue de quatre frères célibataires. L'histoire commence au moment de sa conception et s'achève avec sa disparition. Entre deux : des voyages, des amours (au long cours ou de passage), des aventures, une librairie et des lectures, et puis un "lourd secret" (selon la formule consacrée) qui sert de clef de voûte au roman, un lourd secret à vrai dire pas vraiment convaincant, mais... il faut absolument se laisser convaincre, il s'agit d'y croire si l'on tient à savourer cette jolie lecture jusqu'à la fin...

6 mars 2019

Lire : la défaite d'Attila




Le problème, c'est qu'il faut être au moins deux pour se faire la guerre, et qu'il est extrêmement difficile et épuisant de se battre contre un adversaire qui ignore qu'il en est un. Attila avait la sensation douloureuse de l'attaquer en traître quand il la voyait allongée et paisible sur son lit et qu'il la détestait de toutes ses forces, il n'était plus sûr d'avoir raison, il y avait une inadéquation entre sa fureur et elle, comme s'il avait essayé de s'emparer d'une émotion avec des tenailles, avec un outil inadapté, sa méthode ne donnait aucun bon résultat.

Il avait pensé, peut-être, qu'après s'être dévoilée elle allait aussi montrer des signes indéniables de son arrogance, il se tenait armé jusqu'aux dents pour riposter, mais rien n'avait changé en réalité. Il la connaissait simplement un peu mieux, il connaissait ses préférences, mais rien de tout cela ne semblait correspondre à ce que pendant des années il avait classé sous le nom d'Autriche.

Théodora parlait de musique, mais jamais d'argent, elle lui avait offert des vêtements, et il les aimait, ils étaient à sa taille, ils étaient parfaits, il aurait voulu pouvoir les refuser, les boycotter avec dignité, mais en vérité il adorait l'idée qu'elle avait fait ça pour lui et les jours de lessive il parvenait à peine à attendre qu'ils soient secs pour les enfiler.

Il était complètement désorienté comme quelqu'un parti pour un raid aérien qui ne reconnaît nulle part la topographie qu'on lui avait décrite et cherche en vain le paysage la colline qu'il doit viser et détruire. Il s'épuisait dans sa tentative de la haïr parce que la colère demande une énergie continue, qu'on ne peut fournir que dans l'aveuglement le plus total.  [p.97-98]

Dans le brouhaha des aéroports, au milieu des émanations de malbouffe et de sueur, difficile de se concentrer sur un écrit complexe. C'est avec soulagement que je me suis retrouvée avec ce léger bouquin, apte à me tenir absorbée à l'aller et éveillée au retour. 
Jamais je ne me serais risquée à l'acheter. C'est le hasard qui l'a glissé entre mes mains. Une histoire d'amour, entre un homme et une femme que rien ne destinait à se rencontrer, ça ne tient pas la route, c'est beaucoup trop banal.
Eh bien, de cette banalité, Julia Kerninon a réussi un sacré pari : écrire un roman baroque et palpitant, qui se livre comme une bataille, qui se parcourt comme une déclaration. Une déclaration de guerre, une guerre invraisemblable entre un trieur de poussins peintre à ses heures et une richissime Autrichienne, une guerre suave, vivace, bariolée, étincelante et douce-amère, au bout de laquelle se scelle le tout dernier amour du héros. 
Soulagement sur le tarmac de Genève :  il y a parfois des êtres qui finissent par se rencontrer, contre toute attente, contre toute logique, dans leur absolue vérité, dans leur impérieuse soif de reconnaissance.