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8 mars 2023

Regarder : lueurs timides


 

dans la blancheur d'une cage d'escalier, des fleurs de lumières qui s'ouvrent et se referment et plongent et se recroquevillent


lueurs timides, énergie qui palpite, émotions qui s'agitent, courage qui hésite, entre élan et repli : toutes nos envies
 


hésitations imperceptibles, pulsations indicibles, dans l'espace candide insistent, et sauront - qui sait - trouver à se dire

La réalisation de Shylight par le  Studio Drift:
 

4 mars 2023

Regarder : correspondances

 
La Lettre d'Amour / Johannes Vermeer / Rijksmuseum / Amsterdam

Vermeer est, dit-on, le peintre des intérieurs (une seule vue de sa ville natale et une seule ruelle au compteur). Le peintre du mystère et de la lumière. Le peintre qui donne à rêver, à imaginer des histoires. Mais ce tableau-ci, à cette époque-là, il fallait le faire : seul le tiers central de la toile contient le sujet de la scène (une femme aisée qui reçoit une lettre d'amour). Le maître de Delft fait décidément de nous des voyeurs. Cela dit, non seulement, il nous met dans l'embarras, mais il ne s'embarrasse pas avec des questions triviales et nous donne à voir le contenu d'un débarras, des torchons, un balai, des mules qui traînent, un panier de linge (sale?).
Nous voici devenus curieux, puisqu'on nous a permis de pénétrer dans l'intimité de la dame. Le peintre nous a invités à entrer dans son jeu et nous voici pris par l'envie de rechercher des indices, de composer le contenu de la lettre, d'imaginer l'expéditeur et tout ce qui se trame. La maîtresse a mis sa servante dans la confidence et se fiche éperdument de l'état de son logement. Peut-être que son époux est en voyage d'affaires, un marchand sans doute, prenant régulièrement la mer. La missive serait-elle de sa main ou alors... ? Madame ne semble plus faire grand cas de son cistre et de sa partition (on connaît la chanson). Que va-t-il donc se passer une fois le message lu? Se pourrait-il qu'un lien illicite se noue ?
Toutes les hypothèses étaient permises... Il y avait objectivement trop de visiteurs dans l'exposition. Trop de gens de tous âges et de toutes tailles dont on découvrait les épaules et les crânes chevelus ou dégarnis. Faute de pouvoir disposer de l'espace pour admirer et en attendant d'accéder au devant de la scène, je m'amusais à imaginer les interprétations des autres observateurs. Une mise en abîme, en quelque sorte. Regarder ceux qui regardent. Balayer du regard la salle. Échafauder ce qui pouvait se passer dans la tête du public fasciné : tout bien considéré, à des siècles d'écart, la téléréalité, Insta et FB n'ont rien inventé.


Vermeer / Rijksmuseum / 10.02.2023-04.06.2023

20 mars 2018

Voyager : parcours alternatif





Elle était au fond de ma poche. Où je l’avais perdue, je ne saurais le dire.
Toujours est-il que, après avoir entendu Madame la Consul honoraire me dire qu’elle ne pouvait malheureusement rien faire pour moi, pas plus que ses collègues de l’ambassade à La Haye d’ailleurs, et précisé que la compagnie que j’avais choisie se montrait très très sévère et que, même munie d’un constat de police, elle doutait qu’elle me laissât quitter le territoire à bord d’un de ses appareils, qu'il me faudrait alors probablement essayer de me procurer un billet auprès d’une compagnie plus compréhensive, ou rentrer par le train, qu’éventuellement je pouvais tenter de les appeler en leur expliquant en détail les raisons impératives pour lesquelles il me fallait repartir, je me suis retrouvée à sillonner la ville, à pied, en tram, en autobus pour aller quérir un banal rapport policier.
Ce faisant, je constatais que cette métropole avait très peu de commissariats et que ses habitants semblaient fort peu les connaître. Je me souviens de leur regard stupéfait quand je m’adressais à eux : something happened ? demandaient-ils tout en me regardant d’un air mi-consterné, mi-apitoyé.
Ce jour-là, au fil de ma recherche, j’ai découvert des quartiers inconnus, résidentiels ou populaires, et demandé mon chemin à toute sortes de gens, tous très gentils et attentionnés : des bibliothécaires, des réceptionnistes d'hôtel, des épiciers indiens, des retraités, des mères de famille, des balayeurs de rue, des policiers (en train de déménager), d’autres policiers (occupés à emménager et par conséquent les uns et les autres inaptes à me délivrer mon malheureux papier). Ils m’ont tous indiqué le chemin (un tortueux chemin, qu’ils montraient tous sur la carte en précisant basically it’s in this direction, it’s at twenty minutes walking) en se disant sincèrement désolés.

Au bout de trois heures, après qu’enfin, dans un ultime poste, une policière avenante m’eut tendu le document tant espéré, je décidais de faire la seule chose sensée qui s’imposait : plus question de démarches, téléphoniques ou bureaucratiques, je suis entrée péremptoirement dans la boutique d’un marchand chinois et j’ai choisi avec soin un porte-bonheur apte à me prêter main-forte. J’ai décidé que ce serait lui et lui seul qui saurait me faire passer la frontière.

Eh bien… quelques heures plus tard, ça a parfaitement fonctionné (n’en déplaise à Mme la Consul honoraire, que j'imaginais alors fort occupée à se goinfrer de petits fours dans une quelconque réception officielle).
En repensant à cette matinée ubuesque, je me dis qu’elle m’a appris bien plus sur la ville, ses rythmes et ses gens que les promenades en bateaux-mouches ou les visites guidées, les tours à vélo ou en pédalo. Elle m'avait fourni l'occasion de découvrir Amsterdam, destination touristique s'il en est, vraiment vraiment autrement.


18 mars 2018

Voyager : encore une fois




J’hésitais à retourner dans la ville par pure superstition.
Lors de ma dernière visite j'avais vécu là-bas des moments intenses, très beaux et je craignais qu'un retour ingrat ne puisse en briser le souvenir.
Je me souviens particulièrement de cette première matinée de novembre, qu'on aurait pu qualifier de maussade. La pluie tintinnabulait contre les vitres et, sur la terrasse, le chat de la voisine tentait de courser un merle sans conviction. Tandis que R. dormait encore, lovée dans un fauteuil, je m’étais absorbée dans la contemplation du dehors. Curieuse, sans être voyeuse, je regardais l'immeuble d'en face, ses intérieurs, les silhouettes furtives, les lumières qui s’allumaient et s’éteignaient, et je laissais défiler mes pensées. C’étaient des pensées douces comme une confiture d'automne, comme un soleil timoré. Je crois que je ne m’étais pas sentie aussi sereine depuis des années. Je vivais ce matin-là une sorte d'ouverture, une éclaircie, que le ciel bas ne pouvait refréner.
J’aurais pu rester ainsi pendant des heures. Je ne trouvais aucune tristesse à la saison, aucune tristesse à la pluie, aucune tristesse à l’attente. En fait, je n’attendais rien. Je me sentais vivre intensément.

Oui, je garde le souvenir d'avoir été profondément vivante durant ces instants. Et tout à coup, repensant à cette miraculeuse matinée, oubliant mes croyances irraisonnées, ouverte à tout ce qui était susceptible d’arriver, je me suis décidée à partir rejoindre Johannes, Vincent, le Rijks et toutes les surprises que l'immense ciel amstellodamois pouvait me réserver.

7 nov. 2016

Vivre : risquer sa tête



Début octobre (ou fin septembre, je ne sais plus) ce fut, au centre de Padoue, une jeune femme peu inspirée, qui me raconta n'avoir pas pu partir en vacances, pour des motifs qui se perdirent dans de nombreux soupirs et, qui, rappelée ensuite par sa collègue pour que je lui remette une pièce en guise de pourboire, me tendit une main absente, une main qui semblait soupirer elle aussi.

Il y a trois jours, dans cette ruelle animée, pas très loin de l'appartement que nous occupions, j'avoue que j'avais descendu avec quelque appréhension les six ou sept marches qui menaient au Kapsalon. Pour tout dire, c'est le panneau sur le trottoir, avec ses tarifs ridiculement bas, qui avait retenu mon attention. La ville regorgeait de salons trendy, à la décoration faussement négligée, qui devaient pratiquer des prix inversement proportionnels à leur sobriété apparente. Mais celui-ci paraissait à la fois paisible et particulièrement attractif.

Hop, courage, je suis entrée.

Il était petit. Râblé. Il m'a dit être Irakien. Et Arménien aussi (j'ai pensé : c'est possible, ça ? en maudissant mes lacunes géopolitiques). Très vite, une fois que j'eus refusé un café et qu'il eut pris note de ma demande, le silence s'est installé, pesant comme un lavabo de faïence. Je me suis retrouvée figée, en état de totale soumission.

Tant qu'il a coupé, je l'ai suivi du regard, j'avais encore le sentiment - certes faible, mais réel - de l'avoir à l’œil. C'est quand il a empoigné d'un geste péremptoire le foehn que j'ai définitivement perdu le contrôle. Un tsunami s'est abattu sur moi. J'ai dû fermer les yeux. Je me suis sentie secouée par des vents contraires et violents. Cramponnée aux accoudoirs, j'aurais presque dit une dernière prière.

ça a duré... je ne sais pas le temps que ça a duré. Mais quand j'ai pu enfin croiser mon regard dans le miroir, j'ai vu avec soulagement que j'avais survécu et que, ma foi, ma tête aussi. J'ai eu l'impression de retrouver ma crinière d'ado, avec sa frange et sa désinvolture.

N'ayant jamais réussi à me fidéliser un coiffeur, je sais que je vis dangereusement et que, toutes les six semaines environ, je risque ma tête.

6 nov. 2016

Vivre : toute reproduction totale ou partielle...






Me baladant en ces journées de novembre,
je me disais qu'ici (c'est-à-dire là-bas)
la lumière était exceptionnelle, 
elle passait en un clin d’œil 
de l'éclat d'un soleil insolent
à l'opacité de nuages superposés,
le ciel (ou les ciels) changeant(s)
amples
intenses
me bouleversaient par leur densité
(existe-t-il des ciels plus beaux que ceux d'Amsterdam?)
Mais, toutes les fois que j'ai voulu capter cette luminosité impérieuse
je me suis retrouvée bredouille.
Impuissante. 
La ville était une oeuvre d'art qui n'aimait pas être photographiée.
Elle voulait seulement être vue, admirée sur place.

Alors, j'ai supposé que
seuls les peintres de l'Âge d'or
avaient été autorisés à la reproduire.

5 nov. 2016

Voyager : lever les yeux




Dans la valse à trois temps, pluie, nuages, trouées d'azur, il s'agissait d'être attentifs aux vélos, aux parapluies, aux feuilles traîtresses entre deux flaques, aux façades élégantes, aux mille déclinaisons de gris et de rouge, aux idées déco, et, naturellement, aux clins d’œil du ciel immense.