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21 juil. 2026

Vivre : Still life / 200

 


Ça  faisait déjà quelques étés que je me promettais d'en acheter une. Aimer nager un peu au large, au-delà des bouées jaunes beaucoup trop proches des rives, peut comporter quelques risques. Non pas de la part du pêcheur qui connait la plage, les habitudes des nageurs et effectue une délicate courbe sur l'eau avec sa barque quand il rejoint ses pénates, ni de la part des rares paddleurs plus ou moins amateurs, non, le danger  proviendrait plutôt des estivants maladroits, loueurs de bateaux à l'heure, ignorant le b.a. ba de la baignade en ces lieux et plus encore les règles de la navigation et risquant à tout moment de venir s'échouer sur les rochers dans leur crainte de s'aventurer à plus de 50 mètres des rives.
Jamais sans ma bouée. Cette année des affiches apposées un peu partout et des campagnes ciblées ont été le signe de problèmes présents et passés.  Je me suis lancée. Pour un prix très modique je me suis procuré cette compagne de barbotage. 
Depuis longtemps, je repoussais le projet, craignant que cet objet ne devienne particulièrement encombrant et entrave mes mouvements. Eh bien non! Test effectué hier, cette bouée est d'une fiabilité et d'une discrétion sans pareille. Ne s'interpose jamais entre mes bras et leur tracé, sait être remarquable tout en se faisant oublier. Ouf ! Enfin des ploufs en toute sécurité !
 
 

7 juil. 2026

Vivre : Still life / 199

 
 

 
La semaine dernière, dans cette vallée alpine du Piémont, on nous avait annoncé à peine 30 degrés, mais je ne sais trop pourquoi, je commence à douter des prévisions qu'on nous balance, peut-être histoire de nous rassurer. Nous avons pénétré aux environs de 17 heures dans la demeure où régnait un calme presque oppressant. Dans la pénombre, les meubles, les bibelots étaient toujours à leur place. On avait juste l'impression de devoir se frayer un chemin à la machette dans une chaleur à forte densité. Depuis quand ces espaces n'avaient-ils plus été aérés ?
La chambre que nous avions connue au joli mois de mai était toujours la même : élégante, sobre, apaisée. Une vieille dame affrontant une situation pénible avec dignité. Le propriétaire nous a désigné d'emblée un infâme objet, une espèce de veau blanc sur roulettes, relié à l'extérieur par un gros boudin bleu. Je me suis méfiée. 
Juste avant de partir, je m'étais intéressée au moyen de continuer de vivre décemment dans notre habitat surchauffé sans aggraver la situation sur le plan local ou environnemental. Pas question de gaspiller inutilement argent et électricité. Pas question surtout de s'affoler en se ruant sur les premières actions venues, proposant des appareils mal conçus, gourmands et à efficacité très modérée. J'en étais arrivée à la conclusion qu'un bon ventilateur, silencieux, discret - rien de trop design, aucune marque anglaise trop stylée - serait un excellent atout pour permettre à la maison de résister.
 
J'ai appris plus tard que le dernier occupant de la chambre s'était plaint sur une plateforme de ce qu'elle n'était pas climatisée. Du coup, le gérant avait dû se ruer dans le grand supermarché chinois à l'entrée de la vallée. Résultat : le veau s'est mis en marche avec une quantité impressionnante de décibels. Au bout de 40 minutes, la température avait baissé d'un degré, mais le bruit, lui, n'avait pas diminué. On se serait crus voisins d'une décharge ferroviaire. On n'a même pas pu choisir. C'était : peste et choléra. Chaleur et bruit en continuité. Enfer assuré. On a fini par fermer à la chose son clapet. Ouvert grand les fenêtres sur une nuit africaine. Au moins, la chambre pouvait-elle respirer. 
Au retour, mon choix s'est confirmé : j'ai foncé en ville et ai rapporté Zorro, ventilateur 35 Db, lutteur et justicier, sachant être présent tout en se faisant oublier. Le voici, il trône au salon, ce bien nommé. 
 

6 juil. 2026

Vivre : Still life / 198

 


Selon un récent article de RTS info, faire des listes aide le cerveau à gérer la complexité du monde. Je veux bien le croire. Tant d'idées, de projets, de priorités à poser qui nous passent par la tête durant la journée! Les déposer quelque part devient indispensable. Les organisés qui parviennent à les noter dans un carnet sont admirables, de même que les numérisés confiant à leur smartphone cette utilité, sans compter les appliqués se vouant à suivre une méthode point par point  J'ai, un peu partout, des tonnes de carnets, dans la boîte à gants, dans mon bureau, dans l'armoire de l'entrée, mais quand je dois absolument me délester de plusieurs sujets me passant par la tête, aucun joli carnet à l'horizon. Mon smartphone est toujours à l'autre bout de la maison. Les méthodes Bac+5 pour apprendre ne sont pas ma tasse de thé. 
Dès lors, je dois chercher des yeux une vague quittance, un billet de train, un porte-sachet de thé, une vieille facture, ou pire : la page de garde d'un livre moyennement apprécié. Ces derniers temps, c'était le grand n'importe quoi (mes petits papiers disséminés étaient-ils le reflet de la complexité de l'univers ?) Alors quand chez Anliker l'autre jour j'ai retrouvé un "Zupf" j'ai décidé de m'en choisir un, à déposer im-pé-ra-ti-ve-ment à côté de mon fauteuil de lecture et d'écriture. Celui-ci m'a paru assez fou-fou pour m'aider à remettre un semblant d'ordre dans mes idées. Nul doute : quand la fleur aura éclos ma vie sera totalement réorganisée. Adopté!
 
 
 

17 juin 2026

Vivre : Still life / 197

 

 
Tous les dix ans environ, je reçois un portemonnaie Stefi Talman. On vient de m'en offrir un pour mon anniversaire. Jusque là, rien de particulier (si ce n'est qu'avec le temps les pièces, toujours bien réalisées, une excellente maroquinerie, ont tendance à être de moins en moins originales, il me semble qu'au début il n'y avait pas un modèle pareil à un autre, les peaux, cuir grainé ou lisse, veau ou vache, étaient à chaque fois assemblées de telle sorte que chaque exemplaire était unique). J'adore ces objets. J'adore leur qualité, leur organisation, leur taille. Ils entrent dans tous les sacs, peuvent contenir deux monnaies différentes, permettent de glisser quelques médicaments entre deux compartiments, sont robustes et s'adaptent à divers types de sacs ou sacoches. J'ai parfois tenté d'utiliser un autre modèle, d'une autre marque. Je transférais alors la monnaie, les billets, les cartes, bien décidée à changer. Mais ça ne tenait jamais plus de quelques jours : ces portemonnaie Stefi Talman sont parfaits et ils me manquaient.
Bien, j'en arrive à la  question : je ne parviens pas à m'en détacher. Je suis incapable de les jeter. Même vieux, râpés, usés, ils restent entassés dans un tiroir. J'ai toujours l'impression qu'ils pourraient encore me servir. Ils sont l'exemple de mon attachement à tout ce que, chose, lieu ou personne, j'ai un jour adopté. Ils me rassurent. Un fil invisible me pousse à les garder. 
 

3 juin 2026

Vivre : Still life / 196

 

 
Instrument de torture s'il en est. Donne aux chiens des autres une vague allure de précieuse ridicule. Donne à notre clébard des envies de meurtre ou du moins de morsure. Donne à nos nuits des sonorités insoupçonnées : rayements de parquet, raclements sur les carrelages, tapotements impatients, cognements contre toutes sortes de meubles et de rangements. Je compte et je recompte chaque jour sur les doigts d'une main le moment où cette chose abominable, censée protéger les fils opératoires, mais pas notre sommeil, ira rejoindre les bennes du plastique indésirable.
 

9 mai 2026

Vivre : Still life / 195

 

 
J'aurais dû me méfier. Je n'aurais pas dû négliger les signes évidents placés sur mon chemin. Dans l'appart, une élégante bougie nous attendait. A la pharmacie, me dirigeant vers la caisse avec mes deux bouteilles de shampoing, j'aurais dû prêter attention au grand présentoir placé bien en évidence : des tubes, des crèmes, des gels, des sprays. Toutes sortes de couleurs et d'emballages, quantité de produits aux dessins évocateurs. Les signes étaient flagrants : l'année du moustique avait commencé en ville depuis quelques semaines déjà, de même qu'ailleurs très loin à l'est l'année du Cheval battait son plein. Une année exceptionnelle? Je veux bien le croire. Discrets, silencieux, ne dédaignant pas les espaces urbains, bien présents sur les places, s'invitant sur les terrasses, ils étaient là. Bien là. Pas adepte des diffusions en tous genres, agressions de l'épiderme, pollutions de l'atmosphère, j'ai béni mon instinct d'avoir emporté ce magique petit tube avec moi.
 

17 avr. 2026

Vivre : still life / 194

 


Pas accro à la technologie, pas du tout. Pas adepte de l'électrification à tout prix, encore moins. Je compte sur les doigts d'une main le nombre de fois où j'ai utilisé un four à micro-ondes. Pour le repassage, on repassera. Pour le séchage, la nature y pourvoira. Ayant réduit a minima notre dotation en électroménager, notre consommation d'énergie tend à se stabiliser d'année en année. Mais l'autre jour quand j'ai découvert ce petit robot nettoyeur de vitrages, j'ai ressenti une énorme approbation intérieure : tout mon corps dans un même élan m'a poussée à le commander et tout mon squelette m'en a ensuite remerciée. Il faut dire qu'avec 40 mètres carrés de vitres recto et verso j'en avais certes plein la vue mais aussi hélas plein le dos. Au fil du temps, j'avais mis à mal plusieurs fois mes tendons... mais voici que depuis une ou deux semaines,  avec ce docile et diligent compagnon, le nettoyage de printemps est devenu un jeu d'enfant.
 
 

6 avr. 2026

Vivre : still life / 193

 
 

 
Ma trousse de survie : format très moyen, peut transiter dans n'importe quel sac. Contient des médicaments pour trois jours renfermés dans une minuscule pochette japonaise. Fixées dans le tissu de la pochette : une aiguille avec du fil noir et une épingle de nourrice lilliputienne. Plus : une brosse à dents pliable assortie de son tube dentifrice miniature et de trois brossettes de taille différente. Un set de maquillage (rouge à lèvres, crayon à sourcils, ombre à paupières). Un mini couteau suisse (pourvu de ciseaux). Un double de la clef de la voiture de R. (précaution qui nous a sauvé une ou deux fois la mise). Un tout petit crayon IKEA. Un mini tube de protection solaire 50. Un sparadrap.
 
C'est tout. C'est tout ce dont j'ai besoin pour partir à l'aise. Dernièrement, dans un film, la jeune héroïne se préparait à sortir. Elle appliquait voluptueusement sur ses lèvres un joli rouge framboise. Puis, de l'index, elle s'est tapoté trois fois la lèvre inférieure et a terminé en pianotant  sur chacune de ses joues pour les colorer. Merveilleux : j'avais trouvé comment me passer d'une boîte à fard. La trousse s'est allégée.
 
 
 

22 mars 2026

Vivre : Still life / 192

 

 
Sans transition, là-bas, les panettoni s'étaient envolés tandis que des milliers de colombes se retrouvaient à présent perchées au-dessus des comptoirs, des rayons, des présentoirs, y faisaient leur nid, raisins, amandes, chocolat noir, fruits confits, comment résister à ces migrations de saison, comment ne pas s'intéresser de près à tous ces volatiles et leur offrir un - très provisoire - abri ?
 
 

15 mars 2026

Vivre : Still life / 191

 
 

 
Des centaines de primevères sur le terrain du chien. D'où sont-elles arrivées ? A quel oiseau doit-on de les avoir semées ? Est-ce au canin azotage qu'elles doivent leur vitalité  ? Qui sait ? Hier,  pas grand monde à Berne sous une pluie tenace à laquelle quelques flocons venaient s'entremêler. Certains visages étaient plutôt contrariés. Sans parapluie, cheveux mouillés, je me suis dirigée vers l'espace fleurs sur le marché. Malgré nos joyeuses floraisons, j'ai ressenti un irrépressible besoin de couleurs pour la terrasse. J'ai embarqué quelques pots de renoncules (orange), de pâquerettes (rouge grenat) et de jacinthes (rose). On a beau avoir des fleurs en abondance, pourquoi se priver ? Des fleurs et des couleurs, il n'y en a jamais assez.
 

 

9 mars 2026

Vivre : Still life / 190

 
 

 
Il fait beau. Il fait trés très beau. Cela pourrait me donner une folle énergie : jardiner, astiquer, bricoler, tant de choses à faire pour toute la maisonnée. Au lieu de quoi, je passe de longues après-midi allongée à lire ou à observer la forêt. Rien faire me paraît la plus saine et la plus adéquate des occupations. Car rien faire ce n'est pas rien. C'est une sacrée compétence, qui permet au corps de se reposer, à l'esprit de divaguer, aux idées d'aller et venir en toute liberté. Aujourd'hui, j'ai rêvé d'un départ dans un lieu béni des dieux dont le calme saurait m'enchanter et je me suis souvenue d'un des plus jolis moments de l'année 2025 : c'était à la fin d'un repas à La Cerqua, un repas tout en harmonie et en simplicité, des légumes du jardin, une mamma en cuisine, un poêle en fonte pour tempérer. Au moment de régler l'addition, je leur ai fait remarquer qu'ils n'avaient pas pris en compte le café (une minuscule moka usée apportée à table et versée dans un dé à coudre, un défi au monde unifié des capsules et des multinationales). Non, non, le café est offert, m'a-t-on répondu, et ce présent fut la meilleure manière de clore la soirée.
Rien faire et me souvenir d'une cafetière ont été aujourd'hui mes principales activités.
 
 
 

7 févr. 2026

Vivre : patience, patience

 
Soir d'été sur la plage de Skagen (détail) / Peter Severin Krøyer /
 Hirsprung coll. / Copenhague

 
Aujourd'hui j'avais besoin d'un nouveau tube de rouge à lèvres : le mien était à plat. Impossible d'aller tout bonnement racheter le même produit, la même nuance, chez le même fabriquant. Trop simple! ce serait oublier les renouvellements incessants dans les offres cosmétiques, l'émergence des rouges liquides ("pour définir et accentuer les lèvres") ainsi que les fermetures de certaines succursales. J'ai donc cherché mon bonheur (ou plutôt : ma couleur) dans la filiale d'une chaîne offrant pas mal de choix. Rien de trop compliqué : au final, le tube a été trouvé et embarqué (je suis juste sortie avec le dos de ma main gauche recouvert de traits pourpres, lie de vin, grenat, framboise et fuchsia vaguement ambré, on aurait dit une pâtissière méchamment brûlée.) Le plus drôle, c'est que bien que j'aie prié R. de m'attendre dans un lieu confortable pendant cette fastidieuse démarche, il a insisté pour m'accompagner, avec le chien à ses côtés. Et ils se sont effectivement tenus bien droits, stoïques, silencieux, impassibles, durant les recherches et les essais, R. me donnant son avis de temps à autre, le clébard ignorant superbement les odeurs nauséabondes de Chanel n°5 et de Clarins Lip Perfector qui parvenaient à sa truffe. Ils étaient tellement mignons, tellement disposés à collaborer que je n'ai pas pu résister à leur offrir à la sortie une bouteille de Roero Arneis (au premier) et un os à moelle (au second) histoire de leur exprimer mon admirative reconnaissance.
 
 

27 janv. 2026

Vivre : Still life / 189

 
 
Un pullover vintage, trouvé chez l'Anglais, au tournant du siècle, porté par R. depuis... peut-être vingt-cinq ans. (Pourquoi est-ce qu'on a toujours appelé cette boutique de vêtements masculins à deux pas du Rialto "chez l'Anglais" ? Je l'ignore. Le magasin, qui survit encore, porte le nom de son propriétaire, un authentique Vénitien dont les cheveux blonds ont progressivement blanchi au cours des années. Les habits vendus sont "made in Italy" et la clientèle le plus souvent locale. Va savoir...) Le fabricant a mis depuis longtemps la clef sous la porte, mais il produisait des pièces en laine de première qualité, si bien qu'on en trouve encore sur Vinted quelques exemplaires de plus en plus rares et prisés.
Même les meilleurs connaissent quelques faiblesses. Ainsi, dernièrement le bord inférieur commençait à s'effilocher. Mais, quoi ? Laisser tomber un modèle 100% laine pour quelques mailles sur le point de filer ? Ni une ni deux j'ai pioché dans mes réserves et trouvé de quoi surfiler et renforcer le bas des côtes.
Cela dit, vu sa résistance, le vaillant a de quoi tenir encore vingt-cinq années. 
 


 
  

23 janv. 2026

Vivre : Still life / 188

 

 
On avait repéré le pullover dans une vitrine près du campo Santi Giovanni e Paolo. Personne à l'intérieur, mais un petit message affiché invitait à sonner. Ce qu'on a fait, plusieurs fois, sans que personne ne réponde. Un passant nous a glissé en vénitien qu'il fallait contourner le palazzo, traverser le petit pont et se rendre dans l'autre magasin, destiné aux hommes, lequel serait certainement ouvert en fin d'après-midi.
La vendeuse était là, qui n'avait rien entendu et nous a proposé de nous guider vers la première boutique en empruntant le raccourci à travers le rez du palais. Nous avons traversé le portego, le grand corridor central reliant la porte de terre à la porte d'eau, par laquelle s'effectuaient les livraisons depuis le canal. Il était terriblement humide et terriblement élégant, ouvert sur une cour où il devait faire bon l'été, à l'abri des fortes chaleurs. Tandis que j'essayais quelques modèles, elle nous a expliqué que la propriétaire louait à la semaine l'appartement de 500 mètres carrés situé au piano nobile. Un peu grand pour nous, quand même ... 
Ces immenses palais du Cinquecento ont tant d'histoires, liées à la micro et à la grande Histoire. Le journal online éNordEst racontait en 2023 comment des espaces exigus du grenier ont servi durant le fascisme à cacher des ouvriers juifs de l'entreprise de matériel naval créée par le grand-père de Patrizia, l'actuelle propriétaire. Le faste et le désespoir. Venise a tant de mystères!
Maintenant, chaque fois que j'enfile ce pullover, la chaleur de sa laine vient me rappeler le clapotis provenant du rio Santa Marina, notre souffle embué dans l'ombre profonde et le bruit de nos pas traversant le portego désert. 

 

12 janv. 2026

Vivre : Still life / 187

 


qu'importe sa valeur marchande et qu'importent ses destinataires, 
inattendu, banal ou éblouissant, l'essentiel est qu'il vienne du cœur :
un message d'amour qui part, et personne ne sait ce qu'il va devenir... 

 
 

10 janv. 2026

Vivre : Still life / 186

 



Petit cadeau. Grand plaisir. Qu'il est doux, tapotant dans l'aube glacée, 
de prendre son café en suivant les traces d'un lugeur déluré !
 

 

9 janv. 2026

Vivre : Still life / 185

 
 

 
Ma grand-mère n'avait pas une once de coquetterie. Elle n'en avait ni les moyens ni le temps. Son seul produit de beauté, c'était le borotalco Roberts (merci, ô merci, la marque de n'avoir jamais changé le look du flacon). Le talc adoucisseur de peau, absorbant l'humidité, soignant les orteils irrités, avec une rassurante odeur de propreté, se trouve toujours en bonne place dans ma salle de bain. Quand ce bon vieux virus (VZV pour les intimes) qui se planquait dans mon organisme depuis près de soixante ans a choisi la veille de Noël pour faire son come-back, avec son lot de rougeurs et de démangeaisons, les antiviraux prescrits par ma doctoresse m'ont bien défendue. Mais surtout : au moment du coucher, il était si bon de pouvoir apaiser mes vésicules avec la poudre douce et blanche de mon enfance... une vraie caresse apportant son lot de réminiscences... 

13 déc. 2025

Vivre : Still life / 184

 

 
Zut alors! Encore mal réveillés l'autre matin, nous avons dû constater que le grille-pain nous lâchait. Le levier du minuteur refusait de s'enclencher. Pas de tranches bien toastées, comme on les aime, à moins de rester deux minutes le doigt appuyé sur le capuchon noir. Zut zut et re-zut!
On s'est demandé à quand remontait l'achat de cet appareil dont le rouge rutilant nous avait séduits : il y avait plus de dix ans. Normal donc que le vénérable nous claque entre les doigts. Un coup d’œil aux modèles similaires en vente m'a informée, à ma grande surprise, que le prix de ces appareils a passablement baissé (avec en parallèle une durée de vie abrégée, peut-être ?). Moyennant une quarantaine de francs, plus cinq pour la livraison, on pouvait m'en expédier un dans les trois jours. Mais... l'idée de contribuer à la circulation de camions toujours plus effarante dans la région nous laissait perplexes. Sans compter le coût environnemental du recyclage et de la destruction.
On n'allait quand même pas laisser choir notre toaster sans résister ! J'ai d'abord passé une bonne demi-heure à visualiser les tutoriels disponibles sur YouTube et Tik-Tok. Lesquels, dans toutes les langues et avec moult démonstrations, invitaient à réparer. Trop facile, un jeu d'enfants, selon notre vidéo préférée en néerlandais. Il suffisait de se munir d'un tournevis Torx T10 (4.70 francs dans un magasin de proximité) pour dépiauter la chose et observer ses entrailles. Une fois l'intervention faite (trente minutes quand même), nous nous sommes retrouvés dépités : l'intérieur de notre appareil ne correspondait pas à celui de la démo. Même modèle, mais pas la même série.
On ne voulait pas baisser les bras. Heureusement, la chance était avec nous : le problème numéro un évoqué par les tutos mentionnaient une obstruction due à des restes de pain. Et c'était bien le cas pour notre Russell Hobbs. Incroyable, la quantité de miettes accumulées malgré des nettoyages réguliers. J'ai dû recourir à l'aide de l'aspirateur et de cet objet-CI, acheté en août dernier. Complètement astiqué (30 minutes supplémentaires), remonté, nous avons branché notre toaster, lequel... s'est remis au travail comme si de rien n'était.
Résultat : une heure trente d'efforts, plus un investissement de quelques francs et un appareil prêt à collaborer. Au bout du compte, pour nous, sans être rentable c'est valorisant. Mais je crois que si nous avions encore dû assumer nos jobs et les surcharges de travail de décembre, nous aurions jeté l'éponge. Adopter une attitude écoresponsable demande du temps et de la détermination.
(une petite fierté, tout de même, quand on appuie sur le levier...)
  

3 nov. 2025

Vivre : Still life / 182

 

 
Ces derniers temps, je n'aspire qu'à l'oisiveté. Surtout, ne pas me bousculer, ne pas trop m'en demander. Je ne veux que ralentir, humer la terre, regarder le soleil surgir, sur la chaussée sauver un ver, expirer et expirer encore. C'est comme ça : je n'ai besoin de pas grand chose, je ne demande pas grand chose, si ce n'est aucune contrariété, juste me laisser aller. Alors, le soir, sans musique, sans interview, sans le moindre stimulus, j'aime rouler les gressins, sentir la pâte sous mes doigts, irrégulière, huiler les tiges, enfourner et laisser le four faire. Trois fois rien. Juste de quoi accompagner un apéro sans manières. 
 
 

21 oct. 2025

Vivre : still life / 181

 

 
Le dernier délai étant fixé à la fin de l'année, je me suis enfin résolue à faire la démarche. J'ai donc embarqué mes deux smartphones - mon fidèle LG condamné à l'obsolescence et mon prochain Samsung adapté à la 5G - et je me suis rendue chez l'opérateur dès l'ouverture, pour une intervention que je pensais anodine. Transfert de données et de carte SIM, ni une ni deux, il ne devait pas y en avoir pour longtemps.
 
Que nenni! Dans l'espace client vide, les deux employées m'ont expliqué que, puisque mon ancien appareil était "très vieux" (petit regard vaguement hautain sur mon Smartie déclassé), l'opération serait "risquée". Il m'en coûterait donc l'équivalent de 125 euros et un délai d'attente conséquent. Pour aller au plus simple, elles me conseillaient la petite échoppe au milieu du centre commercial, où l'on ferait le nécessaire rapidement et pour moins cher. 
 
Je me suis donc dirigée vers le stand concerné, devant lequel attendaient déjà dix personnes malgré l'heure matinale. C'est alors que j'ai découvert un monde tout à fait inconnu, celui de la téléphonie, ses divers bobos et ses terribles avanies. J'avais toujours ménagé Smartie : il n'avait jamais chuté, ni connu d'heures supplémentaires, pas plus que des chargements exagérés. Tout à coup je me suis vue dans la salle d'attente d'un service d'urgences hospitalières : des gens assumant des mines affligées, tenant entre leurs mains des téléphones refusant de s'allumer, des batteries à l'agonie, des écrans fissurés. Dans la file, tous les visages portaient les signes de grosses douleurs physiques, morales et, bien sûr, économiques. 
 
La femme devant moi, maigre, pâle, stressée, exhibait un écran noir et se lamentait : "Toute ma vie est là-dedans". Elle a parlé de son travail, pour lequel elle devait absolument être joignable, de son fils adolescent à surveiller, de ses contacts, de ses amis, de la police chez qui elle venait de déposer une plainte pour aggression, de ses photos et de ses preuves vidéo. Elle paraissait désemparée. Aucune sauvegarde, aucune copie. On aurait dit que la moitié de son être - la plus saine - s'était évanouie.
Un homme immigré venait faire réparer l'appareil que sa mère avait fait tomber dans les escaliers. On sentait que le cordon ombilical avait besoin d'être renoué. On pressentait aussi que le prix de la réparation allait mettre à mal un budget familial serré.
Et ainsi de suite, chacun dans la file racontait ses pertes, ses malheurs, ses détresses. Une quinquagénaire avait malencontreusement laissé tomber dans les toilettes son malheureux alter ego. Un livreur très pressé ne pouvait entamer sa journée de travail sans cet outil capital. Pour tous ces compagnons d'infortune, quelque chose de vital était en jeu. quelque chose qui tenait de la dépendance, qui n'était pas sans me rappeler certains toxicomanes croisés dans mon métier.
 
Je suis rentrée à la maison avec Smartie2, qui semble doté d'un potentiel rassurant. Je sens qu'on va collaborer en bonne intelligence. L'expérience m'a cependant laissée pensive : tout est organisé pour que la clientèle soit de plus en plus captive. Captive et impuissante. Quantité de données, indispensables, personnelles rassemblées dans un unique objet. Un objet minuscule, ridicule, quand on y pense, dont nous devenons les obligés et qui peut se révéler d'une implacable tyrannie. 
 
On le sait bien et depuis longtemps. Mais là, précisément, je me demandais par quelle folie on avait pu en arriver là. Comme pour tout objet technologique, jusqu'à quel point l'utiliser sans y être asservis ? Si on ne peut plus faire sans, comment faire avec ? J'ai ressenti encore une fois le désir désespéré d'entrer en résistance : avoir toujours du cash sur moi,  connaître par cœur des numéros et des codes prioritaires, imprimer mes billets de voyage, sauvegarder mes images, limiter mes conversations et le contenu de ma messagerie, favoriser le présentiel, refuser à l'intrus de prendre place à ma table, faire naturellement chambre à part et surtout être capable de rêver ou patienter 10 minutes sans me sentir obligée de me distraire avec ce stupide doudou. Et cetera. Et cetera. La liste est longue. Elle réclame de l'autodiscipline. Mais, perdu d'avance ou pas, continuons le combat.