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18 sept. 2019

Voyager : fééries dans les îles


Ferry entre Ploce et Trpanj

La jubilation totale (très rare) :
débouler sur le quai et découvrir qu'on nous autorise de justesse à monter.
Le dépit abyssal (rare, mais cela peut arriver) :
débouler juste à l'instant où la porte commence tout doucement à se lever.
Instants de solennité (magiques à pleurer) :
le moment où l'on voit les rives s'éloigner, le moment où l'on voit l'île s'approcher.

17 sept. 2019

Voyager : le vieil homme et la mer



La petite baie enchantée, sur cette île un peu loin de tout, un peu difficile d'accès, la petite baie a bien changé. Cette année, le pays a battu le rappel comme jamais. Il voulait des touristes, des touristes et encore des touristes pour relancer l'économie. Il fallait faire marcher les affaires. Les aéroports se sont agrandis, les offres diversifiées, ainsi que les compagnies. Les high speed boats relient à présent Dubrovnik à la vieille ville fortifiée en moins de deux heures. Les étrangers attendus sont bien arrivés. Nous avons découvert la ruelle saturée de moteurs et de bruits. Notre logeuse, comme ses voisins, ont construit de nouveaux apartmani. Elle est descendue de sa vieille Seat rouillée avec des lunettes dorées. Elle, que nous avons connue penchée sur son potager, adopte désormais la Ray Ban attitude. Elle s'est dit fatiguée, tous ces étrangers, tous ces logements à nettoyer, tout ce business à faire marcher. Par mégarde, la petite maison de la grand-mère a été louée à des Polonais arrivés la veille. "Sorry sorry", elle nous a proposé le logement construit tout à côté (very modern, very elegant). Comment lui expliquer que nous entretenions, depuis des années, un véritable dialogue avec cette vieille maison de pierre et que les salles de bains en marbre brillant et les faux meubles danois, on n'en a rien à cirer ?
Tous les matins, aux premiers chants des coqs, nous arrivons quasiment en même temps sur la plage. Il porte son râteau sur l'épaule, son rouleau de sacs à la main. Son visage est tanné par le soleil et son regard ne porte jamais loin. Ses gestes sont lents et fatigués. Il doit avoir atteint l'âge d'un repos bien mérité. Mais il doit avoir aussi besoin de compléter ses maigres revenus. Alors, il ratisse un peu les rives. Il entreprend de changer les sacs dans les bacs à ordures régulièrement alignés. Les sacs qu'il change sont bien légers, à peine remplis. En revanche, passablement de plastique, de sachets, d'emballages restent dispersés sur le sable, juste à côté. Il se courbe donc, pour ramasser les canettes, les bouteilles en PET, le verre, que les clapotis viennent lécher.
Il semble las. Il semble résigné. Il n'a pas la force de se révolter, de râler, de pester contre ces immondices abandonnées par des gens prétendument civilisés.  Il répond "dobro jutro" tout en continuant de s'activer. Il a hâte de terminer : les premiers baigneurs vont peu à peu s'installer. Il s'en ira alors s'asseoir au café Maestral boire un café, fumer une cigarette et regarder danser les reflets du soleil sur les quais.
Je reste encore un peu face à la lumière incandescente regarder la mer, m'étonnant de sa douce impassibilité. Je lui envie son apparente sérénité. Nous savons, elle et moi, que des hordes vont bientôt débouler. Un condensé de cris, de joies, de défoulements et d'incivilités. Je sens tourbillonner en moi une rageuse impuissance, quand je pense au vieil homme ridé et à l'Adriatique abusée. Attablés à la buvette enfin ouverte, trois estivants discutent tant bien que mal en anglais : il semblerait maintenant qu'il faille absolument aller visiter le Montenegro. Good places for less euros!

11 sept. 2019

Voyager : gastronomies minutées


vieille ville / Dalmatie

Les vacances sont des périodes de rupture. Pas question de passer trop de temps à cuisiner, à inventer, à équilibrer. La solution ici est toute trouvée : elle s'appelle "fusilli". Elle se décline en quatre versions : le pot de pesto vert et le pot de pesto rouge (marque B***a, née à Parme et de nos jours parfaitement mondialisée), la recette ultra efficace et simplissime "aglio, olio e peperoncino" (dont je m'étonne toujours que certains restaurants en Suisse la facturent à 25 francs le plat*) et la boîte de sardines au citron confit, agrémentée d'un peu de jus et d'une belle rasade de piments. Sur la table, une bouteille d'huile d'olive de première qualité avec un bon morceau de parmesan non moins respectable, de belles figues vertes et violettes provenant des jardins voisins et ... le tour est joué. A nous la plage et les crapahutages. 

* d'origine napolitaine, elle consiste à mélanger des morceaux d'ail et de piment hachés selon son goût avec de l'huile d'olive et agrémentés de parmesan râpé. Appelée aussi "recette de minuit" en Italie.

7 sept. 2019

10 juin 2017

Voyager : amor de lonh


front de mer à Korcula

Leur vue me rassure. Leur présence est gage de pureté. Me baigner dans des eaux rocheuses où ils ne seraient pas présents m'inquiéterait fortement. Ce qui n’est pas bon pour eux ne l’est certainement pas pour moi. J'aime donc les découvrir, les observer. 


De loin. Si possible.


Il y a deux ans, juste avant de partir prendre l’avion, toute à ma joie de pouvoir me baigner une dernière fois dans les eaux fraîches et turquoises, j’avais étourdiment crawlé sur le dos un peu trop près du rivage.


Mon épaule avait alors heurté un rocher.


Sur lequel barbotaient deux créatures innocentes, mais néanmoins porteuses de tous les attributs de leur espèce.


La neige avait déjà commencé de tomber, que j’avais senti une dernière fois sous mon ongle comme une résistance, tiré d’un coup sec et tenu entre mes doigts un ultime petit bout d’Adriatique (deux millimètres de fin tronçon noir).


C’est curieux, la mémoire : il ne reste aucun souvenir douloureux de cette expérience. Juste ce sentiment d’avoir porté longtemps des infimes parties de Méditerranée en moi.


Les oursins m'inspirent la même tendresse que les ours : menacés, à protéger. 

De loin. Si possible.


9 juin 2017

Habiter : la maison centenaire



Nous louons la maison de la grand-mère.
Jasna, notre logeuse,
qui nous régale de poisson frais, d’œufs et de beignets,
semble la déprécier : she’s old, she’s old !
Mais ainsi, striée de beige et de gris,
vieille dame grimée et respectable,
dominant les vignobles, ouverte sur la mer,
elle a sa petite dignité. 
Parmi ses nombreuses compétences :
Sait protéger de la chaleur et attirer la brise du Nord, 
les chants d’oiseaux, la lumière tamisée.
A nuit tombée, laisse affleurer l’air du large qui invite à rêver des rêves insolites.
A aussi un cachet extraordinaire, mais, 
c’est bien connu:
Nul n’est prophète sur son île.

Jasna vient régulièrement faire causette sur la petite terrasse.
R. la trouve un brin intrusive. Mais je crois qu’elle s’ennuie :
ses quatre enfants à Zagreb (no work here, nothing, no future),
un voisinage taiseux, une vie sociale qui se réduit à son mari pécheur et à son portable,
des cheveux qui repoussent gris sous sa teinture cuivrée,
elle doit haïr le temps qui passe, ne lui apporte plus de réel horizon.
Alors, elle projette de rénover la vieille maison 
et parle de mettre à jour ses pierres de taille.
La maison se tait et se tient droite, 
face aux champs, aux clochers, à la mer.
Elle en a vu d’autres.

Elle a sa petite dignité.

8 juin 2017

Voyager: le petit monastère



Photo tirée du net

Dehors :
cinquante enfants excités comme des puces à la perspective d'un long été de liberté,
courant de ça de là sur la terrasse,
au grand dam des serveurs prétendument stylés
du restaurant fort peu inspiré.

Dedans :
les chants grégoriens, quelque chose de solennel gravé dans la pénombre
et le tronc ignoré, mais pas résigné, 
armé de patience : un modèle de persévérance.


28 mai 2017

Voyager : d'île en île




Je pars sur l’île tranquille que mon cœur aime,
où l’eau est si douce qu’elle vous berce comme un bébé.
Et de cette île, j’irai sur d’autres îles,
jusqu'à une île au milieu d’un lac salé,
lové au creux d'une île maternelle.
Là-bas, les îles ressemblent à des points de suspension,
comme si la mer se perdait dans ses rêves.

A chaque départ vers des lieux déjà connus,
il murmure, mon cœur, la phrase du grand Marcel :

Le vrai voyage, ce n’est pas de chercher de nouveaux paysages, mais un nouveau regard.

Je serai loin pour deux semaines. 
Les ressources étant précieuses sur les îles,
les billets seront versés ici au compte-goutte.

2 juil. 2016

Voyager : éclaircissements



Il y avait là-bas comme un élargissement, une évidence, une ouverture. 
Tout le contraire de nager en eaux troubles. 
Les sourires, les gestes, les signes, un pouce levé, on s'entendait sans se comprendre (ou le contraire). 
Et puis la lumière, l'enchantement de certaines baignades cristallines, la plongée dans un conte de fée. 
Là-bas, je suis redevenue petite fille, et même poisson. 
Là-bas, j'ai commencé à reprendre pied.
(et dieu sait si j'en avais besoin)