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27 févr. 2023

Lire : et innocents encore, capables d'aimer

 

Et que son âme soit tissée dans le faisceau des vivants.
Prière juive citée en exergue
 
Je me suis procuré "Dans le faisceau des vivants" pour mieux connaître Aharon Appelfeld, la personne, sa manière d'écrire, sa vision de la littérature. Valérie Zenatti a traduit tous ses livres parus en français depuis 2004. Elle a également tenu le rôle d'interprète lors de nombreuses interviews ou conférences. Ce livre porte sur la période courant du 4 janvier 2018, jour du décès de l'écrivain, au 16 février suivant, date anniversaire de sa naissance, et peut se concevoir comme un émouvant et très personnel hommage.

Depuis "Mensonges", publié en 2011, on sait que Valérie Zenatti était liée à ce grand auteur israélien par une relation bien particulière. Il n'assumait pas un rôle de père (elle en a déjà un), mais il était peut-être plus qu'un ami très proche. "Mon héros" a-t-elle confié dans une interview. Au-delà de l'amitié et de l'admiration, il semblait aussi représenter un alter ego, quelqu'un qu'elle aurait pu rencontrer dans une autre vie. "Mensonges" était une manière originale, inventive de décrire ce lien tel qu'elle se le représentait. Ce livre sensible disait son attachement et leur complicité. Elle pouvait partager avec l'écrivain de longs silences, il circulait entre eux des connexions souterraines qui ne sauraient trop s'expliquer. "Parce que c'était lui, parce que c'était elle", probablement. Le livre était défini comme une fiction littéraire, ce qui lui convenait somme toute très bien.

"Dans le faisceau des vivants" nous est présenté, lui, comme un essai, dont la définition fournie par Wikipedia est : "En littérature, une œuvre de réflexion portant sur les sujets les plus divers et exposés de manière personnelle, voire subjective par l'auteur."

A vrai dire, dès les premières pages, cet ouvrage laisse un peu perplexe : alors que l'on s'attend à un témoignage sur un écrivain réputé, écrit par une personne connaissant particulièrement bien son travail, c'est l'autrice et son immense tristesse qui se dévoilent au lecteur. Dès lors, on éprouve comme une impulsion à refermer une porte malencontreusement ouverte, comme une gêne face à un étalage de sentiments qui laissent empruntée. (Précisons que Valérie Zenatti est une professionnelle de valeur, tout autant comme écrivain que comme traductrice. C'est une intervenante qui s'exprime aussi bien qu'elle écrit. Il n'est pas question de douter de sa sincérité ni de sa loyauté.)
 
Durant les cinquante premières pages, on trouve exposées au même niveau à la fois les émotions de la traductrice en deuil et des citations de son ami écrivain, dans un mélange de genres un peu éprouvant. Ce qui tient du paradoxal, c'est que l'écriture d'Aharon Appelfeld se distingue par son absolue sobriété, sa retenue, sa description épurée des faits et des ressentis. C'est une écriture qui laisse le lecteur libre de prendre toute la mesure de ce qui est évoqué (les multiples échos de la Catastrophe). Cette écriture décentrée, axée sur une observation attentive des êtres et des expériences, est mise en regard avec la rédaction de Valérie Zenatti, qui reste centrée sur ses propres émotions, ressentis et intuitions.

Après ce début focalisé sur Valérie et son chagrin, le livre commence à devenir intéressant d'un point de vue littéraire. L'autrice, dans son besoin de combler la profonde absence ressentie, se met à la recherche de l'écrivain qu'elle n'a pas connu, celui qui s'était fait reconnaître et commençait à trouver un large public, dans les années 1970 et 1980. Dans un premier temps, elle a procédé à une recherche de sources. Elle décrit principalement trois vidéos trouvées sur youtube, reprenant des extraits documentaires ou télévisés. Elle a pris l'option d'en décrire les échanges et retranscrit les réponses de l'écrivain qui lui ont paru les plus expressives. Les références des vidéos se retrouvent à la fin de l'ouvrage pour permettre leur visionnement direct.  

Au moment où Valérie Zenatti s'installait dans l'avion pour aller assister aux funérailles de son ami, une lectrice au regard intense s'était adressée à elle et lui avait glissé : "Il faut que vous alliez à Czernowitz. C'est une ville très inspirante". Quelques semaines plus tard, l'autrice se met en route. Dans la deuxième partie du livre, elle relate ce voyage entrepris dans la ville natale d'Aharon Appelfeld, centre historique de la Bucovine, voulant se trouver en ces lieux précisément le jour anniversaire du 16 février. Le livre commence alors à prendre une autre tournure.

Faire des milliers de kilomètres, braver toutes les rudesses de l'hiver ukrainien, marcher durant des heures pour rechercher des traces et des signes, retrouver des lieux, reconnaître des silhouettes, des saveurs, des sons, aller à la rencontre d'un être cher qu'on avait cru perdu et finir par réaliser qu'il sera toujours avec soi. C'est sans doute dans ces pages de description que l'écriture trouve enfin son rythme et son équilibre.
 
Sur le chemin du retour, l'écrivaine se sent enfin libérée, en paix avec son expérience de deuil. On se prend à imaginer ce qu'aurait pu être ce livre : un récit fictionnel, qui parlerait d'un auteur récemment décédé, d'une traductrice éplorée ne sachant comment faire face à un vide énorme, à ses ressentis, à ses intuitions, à ses hallucinations, peut-être. Oui, il y aurait eu matière à écrire un beau roman. C'est peut-être ça, la littérature : permettre par la fiction d'accéder à une réalité plus grande et plus vivante que tout ce qui pourrait être exprimé en descriptions trop attachées au réel. 
 
Tout compte fait, Valérie Zenatti a peut-être voulu trop bien faire avec ce livre. Prise dans des visées contradictoires, elle finit par cumuler une infinité d'éléments disparates. Elle aurait sans doute dû choisir ne traiter qu'un seul sujet : l'hommage à l'écrivain révéré ou l'exploration de sa propre expérience de la perte. Loin des épanchements et de l'émotionnel, un témoignage sobre, illustré de souvenirs marquants, de citations littéraires, aurait pu suffire. Ou alors aurait-elle du sauter le pas, traverser le gué et présenter librement une histoire intense, racontée comme elle sait si bien le faire. 
 
On referme le bouquin. On s'interroge : Serait-il possible que ce livre qui ne manque pas de qualités ait été écrit un peu trop tôt ?

 
 
A voir : Le kaddish des orphelins, d'Arnaud Sauli, 2016
Extrait du documentaire ICI 
A écouter :  Hommage à Aharon Appelfeld, L'Heure bleue, France Inter, 19.01.2018

29 janv. 2023

Lire : avoir du mal à rapporter des faits

 
 
 
Je connais très bien ce sentiment d'effleurement. Chaque fois que vous êtes enfin prêts à parler de ce temps-là, la mémoire fait défaut et la langue se colle au palais. Et puis, vous ne dites rien qui vaille. Il arrive parfois que les mots commencent à jaillir de votre bouche, vous racontez, vous abondez. comme si un cours d'eau bouché s'était ouvert. Mais vous vous rendez compte aussitôt que c'est un écoulement plat, chronologique et extérieur, sans flamme intérieure. La parole, coule, coule, mais vous ne révélez rien et vous sortez de là tête basse. [p.194]
 
C'est à l'âge de 67 ans, alors qu'il était déjà un écrivain confirmé, qu'Aaron Appelfeld a publié Histoire d'une vie. Il fallait certainement une longue maturation intérieure et une grande expérience d'écriture pour parvenir à exprimer dans son langage très personnel l'expérience qui fut la sienne afin que d'autres personnes, extérieures, puissent entrer dans ce monde où l'horreur côtoie la sainteté et que les mots peuvent évoquer sans jamais décrire. 

Sa trajectoire pourrait être esquissée ainsi : une petite enfance heureuse dans une famille aimante, cultivée, assimilée, la montée du nazisme et l'envahissement de la Bucovine, sa terre natale, l'assassinat de sa mère, la déportation avec son père, la fuite et la survie en solitaire jusqu'à la fin de la guerre dans des situations extrêmes. Et puis un long chemin vers Israël, détour passant par la Croatie et l'Italie, avant de recommencer une nouvelle vie, dans une nouvelle langue et sur une nouvelle terre.

Histoire d'une vie est présenté comme un roman. Il pourrait s'agir d'une autobiographie, puisque le narrateur parle de réalités qui concernent Aaron Appelfeld. Mais celui-ci prévient dès les premières pages, en préface : 
 
Les pages qui suivent sont des fragments de mémoire et de contemplation. La mémoire est fuyante et sélective, elle produit ce qu'elle choisit.[p. 7]
 
Ainsi, les questions de temporalité restent toujours floues dans les œuvres de cet auteur. Ce qui frappe en lisant ce livre, c'est l'importance du corps comme support de mémoire. Cette thématique court sur tout le récit : ce sont les sensations corporelles qui rendent compte de ce qui fut, bien plus que les souvenirs enfouis ramenés sous forme de mots et de pensées à la conscience. La force de l'expérience profondément ressentie prime toujours sur les faits.
 
Plus de cinquante ans ont passé depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Le cœur a beaucoup oublié, principalement des lieux, des dates, des noms de gens, et pourtant je ressens ces jours-là dans tout mon corps. Chaque fois qu'il pleut, qu'il fait froid ou que souffle un vent violent, je suis de nouveau dans le ghetto, dans le camp ou dans les forêts qui m'ont abrité longtemps. La mémoire, s'avère-t-il, a des racines profondément ancrées dans le corps. Il suffit parfois de l'odeur de la paille pourrie ou du cri d'un oiseau pour me transporter loin et à l'intérieur. [p.60]

Plus de cinquante ans ont passé et la même peur habite mes jambes. [p.71]

Si les "tenants des faits" avaient été prêts à m'écouter un instant, je leur aurais de nouveau raconté que j'avais sept ans lorsque éclata le Seconde Guerre mondiale. La guerre s'était terrée dans mon corps, pas dans ma mémoire. Je n'inventais pas, je faisais surgir des profondeurs de mon corps des sensations et des pensées absorbées en aveugle. A présent je le sais : même si j'avais su alors formuler mes pensées, cela ne m'aurait pas aidé. Les gens réclamaient des faits, des faits précis, comme si en eux résidait le pouvoir de résoudre toutes les énigmes. [p.200]

Pour éviter "un magma de mots inexacts, un rythme faussé, des images faibles ou exagérées" l'écrivain se refuse à parler de la Shoah. Pas question pour lui de la décrire. Pour autant, peu d'écrivains ont su l'évoquer mieux que lui. En creux.
 
Une épreuve profonde, ai-je appris, peut être faussée facilement. Cette fois-ci non plus je ne toucherai pas ce feu. Je ne parlerai pas du camp, mais de la fuite, qui eut lieu à l'automne 1942, alors que j'avais dix ans.[p.60]
 
Je suis entrée dans le monde d'Aaron Appelfeld à partir de ce livre et il me semble qu'il est le pivot de toute son écriture. L'ensemble de ce qu'il a écrit auparavant ne fait que conduire à ces pages de grande intensité et tout ce qu'il a écrit après ne fait qu'amplifier cette narration. En le relisant, j'ai réalisé combien non seulement le corps, mais aussi le silence, est un élément central dans son œuvre. Il est un écrivain de la contemplation.

Je n'avais jamais aimé le pathos et les grands mots. J'aimais et j'aime encore contempler. La supériorité de la contemplation tient au fait qu'elle est dénuée de mots. Le silence des objets et des paysages vient à vous sans rien imposer.
 
Lire ses livres, c'est accepter d'entrer dans un monde irrationnel, lié à l'enfance, au silence et à l'observation, dans lequel présent et passé, s'entremêlent continuellement et où les morts côtoient sans cesse les vivants. Ce monde irrationnel est la seule manière raisonnable et forte de dire et de raconter ce qui fut quand l'être humain a été confronté à l'horreur et à l'inexplicable. 
Au centre de cet ouvrage se trouvent des pages d'une rare profondeur où l'écrivain rend compte de son expérience et de sa conception de la littérature dans une langue d'une extrême pureté. Son style est limpide, poétique et juste. Ce sont aussi des pages qui, si on prend la peine de les considérer avec un peu de recul, peuvent tout simplement être perçues comme une description de l'identité de l'artiste. Qu'est-ce que l'art, sinon une manière de transmettre la réalité au-delà des descriptions ou des déroulements rationnels ?
 
En complément de ce billet, je me permets de mettre en lien  ICI le compte-rendu du roman Mon père et ma mère, publié par Aaron Appelfeld en 2013, et présenté par les éditions l'Olivier dans sa version française en 2020. Ce livre décrit les jours se déroulant juste avant une catastrophe, marqués par l'attente et le pressentiment.
Pour mieux connaître cet auteur : Dans le faisceau des vivants, publié en 2019 par Valérie Zenatti, traductrice et amie de l'écrivain.

 
 
 
 
Lecture proposée dans le cadre des lectures communes autour de l'Holocauste.
Merci aux organisateurs.
Autres livres présentés : Maus, Art Spiegelman //   Hana, Alena Mornstajnova  

18 févr. 2021

Lire : avant l'écroulement

 

  J'ai habité plusieurs maisons tout au long de ma vie, mais la nostalgie que j'ai de celle de mes parents ne m'a jamais quitté. Il y a des jours où je m'y installe, et ceux où je prends le large vers celle de mes grands-parents. Le vivier qu'elles m'offrent toutes deux est inépuisable.
 Les deux maisons sont en apparence telles que je les avais laissées. Il n'en est rien pourtant : les années ont éliminé le provisoire et le superflu pour ne garder que l'enfant qui s'étonnait de ce qui se passait autour de lui et en lui, et s'en étonne encore.
 Un regard d'enfant est indispensable à tout acte créateur. [p.7]

Aharon Appelfeld est un écrivain à part. On ne sort jamais indemne de ses récits. Rescapé de la Shoah, il a écrit sur elle en se refusant à la décrire. Elle est toujours présente, dans ce qu'il ne dit pas, dans ce que le lecteur est autorisé à combler en silence. Elle se love dans une part de vide, enveloppé par l'"avant" et par l'"après". D'un livre à un autre, les histoires se suivent, mais semblent ne raconter qu'une seule et même histoire : comment on arrive à un désastre et comment on en émerge. 
 
Ses récits, on s'en approche doucement. On rentre dans son univers, dont on réalise peu à peu la densité. Porté par une écriture exigeante, cet univers demande de prendre tout son temps, et même parfois de revenir sur ses pa(ge)s pour s'en imprégner. On se retrouve fasciné, bouleversé, désarçonné. Ce n'est pas que cet auteur soit difficile à lire : son style est sobre, son lexique et sa syntaxe sont des plus épurés. C'est plutôt une question d'inspiration, de sinuosité dans le récit. Il procède par bribes et par métaphores pour suggérer la peur, l'horreur, la beauté, la bonté. Recourir à des images et laisser l'imaginaire du lecteur faire son chemin, c'est probablement la seule manière de raconter l'indicible. 
 
Dans "Ma mère et mon père", l'écrivain évoque l'été 1938, les dernières vacances passées avec ses parents au bord de la rivière Pruth, en Bucovine (région à cheval entre la Roumanie et l'Ukraine). Il décrit sa famille, son enfance, les personnalités de ses parents, si différentes : sa mère, encline à la bienveillance et à l'écoute des gens; son père rationnel, rigoureux, porté à juger avec sévérité ses semblables. Il dépeint l'antisémitisme comme une marée menaçante et évoque un monde en train de s'écrouler : celui de la bourgeoisie juive locale vivant ses derniers moments de détente et de liberté.
 
 Chaque jour, un couple ou deux quitte la rive et la même question leur est posée : "Pourquoi abrégez-vous vos vacances ?" [...]
 Je fus témoin d'adieux pleins d'émotion et de larmes. La femme qui partait se lamentait : "Je ne vous oublierai pas, ni tout ce que vous m'avez donné. Je serais volontiers restée si mon père n'était pas malade. Il n'y a pas de meilleur endroit qu'ici, c'est le paradis sur terre. Je me chasse moi-même de cette oasis de paix, qui sait ce qui m'attend?" [p.188]

 J'ai hérité de la musique de ma mère, qui chantonnait doucement. J'aimais écouter ce chant murmuré. C'est si merveilleux que je sois si proche d'elle, y compris à présent où mon âge est un multiple du sien. [p.20]
 
 Je recours à l'aide de mon père chaque fois que j'écris un essai qui nécessite une pensée claire, une classification précise des faits, de la concision. [p.21] 
 
Les narrations d'A.A. semblent toutes issues de sa propre histoire et profondément reliées entre elles. Il interroge ses souvenirs, puise dans son enfance, dans sa prime jeunesse pour les faire émerger et, bien que certains livres soient appelés "romans", il peut paraître difficile de les considérer comme tels. On ne peut jamais vraiment définir ce qui a été et ce qui a été inventé. Ne possédant pas toutes les pièces de son puzzle (ou se refusant à les livrer) l'écrivain n'hésite pas à recourir à l'imaginaire, au rêve, à la poésie pour compléter ses évocations. On se retrouve emporté dans le monde de la mémoire, parfois enchanteur, parfois onirique, parfois vorace et monstrueusement cruel. Cela donne à ces écrits un charme poignant et un style sans pareil. 
 
Ce livre publié en 2013, cinq ans avant sa mort, est aussi l'occasion pour lui de parler du métier d'écrivain, ce qui l'a poussé à écrire, des méandres et des ressources du travail de mémoire. L’œuvre de cet auteur israélien est admirablement servie par la traduction de Valérie Zenatti, prévenante passeuse et indéfectible amie. Pour mieux connaître cet écrivain, il y a deux autre récits fondamentaux :  "Histoire d'une vie" (sorte d'autobiographie, où il narre, entre autres, l'assassinat de sa mère, la déportation avec son père, son évasion, sa longue, folle et déchirante survie durant la trajectoire qui le mènera jusqu'en Israël) et "Le garçon qui voulait dormir" (le voyage vers son nouveau pays, sa nouvelle langue, sa nouvelle vie, la description de ce que signifie abandonner une langue maternelle pour se (re)construire).
 
Ajoutons que ce qui frappe en refermant ses livres, c'est la force et la ténacité de cet enfant qu'il est toujours resté et aussi la noblesse de son cœur. Comme si toutes les horreurs vécues n'avaient pas réussi à entamer le noyau d'amour reçu durant son enfance, il a sauvegardé une profonde humanité et ne cesse relever la beauté, la pureté, la sainteté à chaque fois qu'il les rencontre.