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24 avr. 2025

Vivre : les vies mode d'emploi

 
Annuncio a San Zaccaria / Domenico Ghirlandaio / Cappella Tornabuoi/ Santa Maria Novella/ Firenze
 
Tout de même : le nombre de gens dont la vie mériterait un roman! 
Toutes ces vies qui n'ont pas trouvé leur écrivain, quel gâchis!
 
 
 

15 janv. 2023

Ecrire : au jour le jour

 
Trinità, Madonna con bambino (dett.) / Luca Signorelli / Galleria Uffizi / Firenze
 
Bientôt ce blog fêtera ses sept ans (l'âge de raison, peut-être, dans tous les cas le reflet d'une tranche de vie). A l'origine, il était censé représenter le pendant illustré de mon journal, mon caro diario tenu régulièrement depuis l'âge de 15 ans. Ce devait être un micro-marathon d'écriture quotidienne, liée à un aspect de ma vie, illustrée par des photographies. Très vite, il s'est révélé un judicieux complément, le fait de publier exigeant de sélectionner les thèmes, d'épurer l'écriture, de filtrer aussi les états d'âmes et les épanchements, esquivant autant que possible le consensuel et la conformité, un appel à la sobriété et à une certaine créativité.
Avec du recul, je réalise toute son utilité : ce que je ne trouve pas dans mon journal intime, écrit avec plus de spontanéité, une certaine désinvolture, je viens le repérer ici (quand ai-je donc vécu telle expérience ?  comment ai-je passé ce cap ? à quel point telle expo m'a-t-elle marquée ?). Les mots sont là, et les images aussi. Un blog contient donc une trace de vie, se révélant une sorte de disque dur externe que notre mémoire interne ne saurait garder en présence constamment.
Quelqu'un m'a demandé : et les liens, la sociabilité ? les jeux, les challenges ? A vrai dire, un blog suivi, c'est comme un ami, une réponse à vos besoins. Il en va des blogs comme des amitiés, ça va ça vient, ça prête à surfer ou ça peut s'approfondir, selon les aléas et les nécessités. Je me peux me sentir très proche de personnes que je lis, écrivains, chercheurs ou blogueurs, vivants ou disparus, voisins ou éloignés, et ce lien n'a pas besoin d'être formalisé pour exister. Pas de racolage, et encore moins d'obligations ou d'incitations à la consommation, subliminales ou sponsorisées. Juste une manière de décrire, de se dire et de s'exprimer. 


7 juil. 2021

Lire / Ecrire : dresser un cheval

 
Sala dei Cavalli / Palazzo Te / Mantoue

Je suis Bartabas le furieux
l'homme qui à cheval
va mesurer le monde.
 
Avec les hommes j’ai toujours l’impression d’apparaître déguisé. Seuls les chevaux me voient tel que je suis.
 
 J’irai toujours, confiant dans mes rêves, tant qu’il y aura des chevaux pour les porter. 
 
Le livre de Bartabas, "D'un cheval l'autre", vient d'être publié en édition de poche, chez Folio. A  propos de cette expérience d'écriture dans lequel il évoque les différents chevaux qui ont compté dans sa vie d'homme et d'artiste, l'écuyer fabuleux dit :

"Je pense que la vraie parole est la parole écrite. C'est la littérature. C'est la seule parole qui t'engage complètement. Parce que tu as eu le temps de peser chaque mot, l'intention de chaque mot. Quand on parle, quand on s'exprime oralement, bien sûr c'est intéressant, il y a une vérité, mais on n'est jamais juste.
J'ai découvert qu'écrire, c'est comme dresser des chevaux. C'est tous les jours, tous les jours, recommencer, remettre sur le tapis le travail, jusqu'à trouver l'équilibre juste, l'intention du geste juste
du cheval, exactement comme tu rémoules tes chapitres, tu rémoules tes phrases jusqu'à trouver l'équilibre juste de la phrase, le mot juste qui convient à l'intention que tu veux donner.
Donc c'est assez proche. Il y a un côté comme ça très concret. C'est du travail, quoi, tout simplement." 
 
Destinée à décrire ce lien viscéral qui le lie à l'animal, cette chose intime et profonde qui l'emporte vers ses rêves, Bartabas présente l'écriture comme un exercice, exigent, patient, quotidien, répété. L'écriture comme un acte concret, un dressage, une pratique obstinée. Quel que soit le sujet, quelle que soit la tâche, noble ou triviale : de l'exigence et du travail.
 




27 mars 2021

Lire / Ecrire : pourquoi ?

 
 
Une pièce dans le logement de l'artiste à Strandgade, Copenhague/ W. Hammershoi / SMK / Copenhague
 
Je sais, en gros, comment je suis devenu écrivain. Je ne sais pas précisément pourquoi. Avais-je vraiment besoin, pour exister, d'aligner des mots et des phrases ? Me suffisait-il, pour être, d'être l'auteur de quelques livres ?[...] Il faudra bien, un jour, que je commence à me servir des mots pour démasquer le réel, pour démasquer ma réalité. Georges Perec, "Je suis né" (1990) cité en exergue par Déborah Levy
 
Pourquoi écrit-on ? Pourquoi éprouve-t-on le besoin de décrire avec des mots une ou diverses réalités vécues, ressenties, imaginées ?
Question corollaire : pourquoi lit-on ? pourquoi éprouve-t-on le besoin d'entrer dans des histoires composées par d'autres et qui proposent des récits auxquelles on se raccroche passionnément (quand on ne se voit pas tenté d'abandonner en cours de route par lassitude ou par ennui profond) ?
Deux écrivaines ont traité cette question dans des livres d'inspiration autobiographique lus dernièrement. La première, Patti Smith, a écrit "Dévotion" au cours d'un voyage de promotion en France, devenu pour elle une occasion de rendre hommage à des figures d'écrivains et poètes admirés. En racontant son séjour dans la maison d'Albert Camus à Lourmarin, elle livre les paragraphes suivants :
 
Pourquoi est-on poussé à écrire ? Pour se mettre à part, à l'abri, se plonger dans la solitude, en dépit des demandes d'autrui. Virginia Woolf avait sa chambre. Proust, ses fenêtres aux volets tirés. Marguerite Duras, sa maison silencieuse. Dylan Thomas, sa modeste cabane. Tous cherchant un vide pour s'imprégner de mots. Les mots qui pénétreront un territoire vierge, inventeront des combinaisons inédites, exprimeront l'infini. Les mots qui ont formé Lolita, l'Amant, Notre-Dame-des-Fleurs.
Des tas de carnets témoignent d'années d'efforts avortés, d'euphorie découragée, de planchers arpentés sans répit. Il nous faut écrire, nous engager dans une myriade de combats, comme pour dompter un poulain têtu. Il nous faut écrire, non sans un effort soutenu et une bonne dose de sacrifice, pour capter l'avenir, revisiter l'enfance et serrer la bride aux folies et aux horreurs de l'imagination pour une communauté vibrante de lecteurs. [p. 126]


Pourquoi est-ce que j'écris ? Mon doigt, tel un stylet, trace la question dans le vide. Une énigme familière posée depuis la jeunesse, se retirer du jeu, des camarades et de la vallée de l'amour, ceinte de mots, un battement extérieur.
Pourquoi écrivons-nous ? Irruption du chœur.
Parce que nous ne pouvons pas simplement vivre. [p.133]
 
La seconde auteure, Déborah Levy, se retrouve à Majorque, lors d'un printemps glacial où la neige se met à tomber et voit s'ouvrir devant elle des pages de son passé, de son enfance, de son adolescence. Des choses qu'elle ne voulait pas savoir. Elle s'est envolée vers cette île connue parce qu'elle est en train de vivre une période "terriblement compliquée" et qu'elle fond en larmes à chaque fois qu'elle remonte les escalators des gares londoniennes. 
 
J'avais dit à l'épicier chinois que pour devenir écrivaine j'avais dû apprendre à interrompre, à parler haut, à parler fort, puis bien plus fort, et à revenir simplement à ma propre voix qui ne porte que très peu. Notre conversation m'avait conduite dans des lieux que je ne voulais pas revoir. Je ne m'attendais pas à retourner en Afrique alors que je me protégeais d'une tempête de neige à Majorque. Pourtant, ainsi qu'il l'avait fait remarquer, l'Afrique était déjà revenue quand je sanglotais sur les escalators à Londres. Si je croyais que je ne pensais pas au passé, le passé, lui, pensait à moi.[p.135]
 
Lui revient en mémoire un jour de neige exceptionnel à Johannesburg, un bonhomme réalisé avec son père, membre de l'ANC, et l'incarcération de celui-ci survenue précisément le lendemain. Comme des bulles, ensuite, les souvenirs des quatre années passées à attendre son retour dans un univers peu réconfortant. Elle renoue avec l'enfant précoce qu'elle avait été et qui, bien avant d'arriver en Angleterre et de se mettre à écrire dans des gargotes sur des serviettes en papier, s'exprimait déjà en traçant des mots :

J'ai trouvé un stylo et j'ai essayé de mettre des mots sur mes pensées. En gros, ce qui a jailli sur la page en sortant du stylo rassemblait tout ce que je ne voulais pas savoir.
Papa a disparu.
Thandiwe a pleuré dans le bain.
Piet a un trou dans la tête.
Un chien a arraché les doigts de Joseph.
M. Sinclair m'a frappée sur les jambes.
Les melons ont poussé pendant mon absence. 
Maria et maman sont loin. 
Soeur Joan ne croit peut-être pas en Dieu.
Billy Boy est en cage. [p.83]
 
Pourquoi lit-on ? Pourquoi écrit-on ? (deux activités tellement imbriquées qu'on ne saurait imaginer de répondre à une des questions sans traiter l'autre). Sans doute par besoin d'altérité et de proximité (deux besoins qui apparemment sont diamétralement opposés). Parce qu'on a besoin de retrouver une part de soi dans les lignes écrites par quelqu'un d'autre. Parce que, par effet miroir, on a besoin de croire que quelqu'un trouvera dans nos phrases motif à se comprendre, à se sentir moins seul dans les mots que l'on a tracés Mais aussi peut-être pour aller chercher dans les mots éloignés, décrivant des réalités qui nous sont étrangères, de quoi nous relier à toute l'humanité.
 
 
Déborah Levy, Ce que je ne veux pas savoir,  éditions du Sous-sol, 2021
Patti Smith, Dévotion,  éd. Folio / Gallimard, 2017

22 janv. 2020

Ecrire : balade / 6




... réaliser soudain le flot d'interrogations qu'il lui restait à trier - un tiroir plein de chaussettes dépareillées - avant de pouvoir rejoindre ses convives pour la soirée...

21 janv. 2020

Ecrire : balade / 5/6




... y avait-il moyen de frotter ses doigts sur l'ardoise... le pardon... était-il possible de l'accorder à qui vous estimait inexorablement coupable, hautement responsable de l'avoir bien cherché et tellement sotte, tellement idiote de persister à sangloter ...

20 janv. 2020

Ecrire : balade / 4/6



... il y avait aussi les chiens, les chats, les lapins, les pyrrhocores récoltés dans une boîte à chaussures, le jardin avec ses cailloux et ses caisses renversées, la balançoire déglinguée et la vieille couverture rêche pour trouver à se consoler... gifler à coups de brindilles ses poupées...

19 janv. 2020

Ecrire : balade / 3/6




... il y avait des minons sous le lit où elle allait se réfugier, d'où l'on viendrait tôt ou tard la déloger, elle devrait rendre compte alors de ses cris, de ses larmes, de cette incorrigible manie de ne pas vouloir plier...


17 janv. 2020

Ecrire : balade / 1





Le souvenir lui revint, de ses pieds glacés dans des mocassins bordeaux, un dimanche soir à Genève, le son des fifres, 
la nuit tombée et une sensation d'isolement immense, bien qu'entourée de sa sœur et de sa mère...


28 juil. 2019

Lire / Ecrire : l'art de la phrase


Saint-Jérôme dans son cabinet de travail (détail) / Colantonio / Museo Capodimonte / Napoli

Dans une interview accordée à l'occasion de l'exposition sur le voyage proposée au Louvre en 2015, Philippe Djian dit que ce n'est pas très drôle d'être un écrivain, de rester assis devant un clavier. On veut bien le croire. Créer, quand il s'agit de créer vraiment, c'est-à-dire explorer avec persévérance, ne doit pas être un jeu d'enfant (ou peut-être s'agit-il de beaucoup travailler avant de parvenir finalement au plaisir du jeu).
Ph.D. a confié à Colette Fellous :
"Aujourd'hui, j'ai l'impression que toutes les histoires ont déjà été écrites. Sauf qu'il y a toujours une manière différente de la regarder, l'histoire. Comment on se met, où on se place, comment on regarde, quel rythme. Le monde m'apparaît comme une espèce de mélodie, de rythme. Comment en littérature faire en sorte qu'on entende beaucoup de choses sinon en travaillant la langue, le style, le rythme ?"
"Il y a des phrases qui renferment le monde. Je suis toujours à la recherche de ça, tout en me disant que ça n'est jamais figé. La phrase monde d'aujourd'hui n'est pas la même que celle d'il y a cinquante ans, ça suppose qu'il y a un travail."
"Il n'y a pas peut-être aujourd'hui une révolution comme à l'époque de Céline. Ou même de Marguerite Duras, qui a repris la langue et l'a pas mal travaillée. Mais forcément, il faut adapter la langue."
"Si vous enlevez un point d'interrogation au bout d'une phrase interrogative, l'interrogation est là mais sur un ton différent. Donc on ne révolutionne pas, mais on adapte et on règle. On fait des réglages."
"Souvent j'ai cette image de la radio, quand on cherche une station. Il faut vraiment être pile dessus pour avoir le son pur."
"Je peux rester une journée sur une phrase - il ne faut pas le dire - mais en même temps sans douleur et sans sueur. C'est le plaisir, chercher le plaisir maximum.
Le problème qu'il y a c'est que vous êtes forcément votre premier lecteur. Et vous devez être votre lecteur le plus terrible, le plus intransigeant. A partir du moment où moi je pense que cette phrase est comme je veux qu'elle soit, évidemment que c'est toujours compliqué de faire entrer ça dans la tête du lecteur, mais il y en a certains qui vous suivent, qui vous tiennent la main, et c'est le bonheur ... mais c'est compliqué."
En préambule du catalogue de l'expo, Philippe Djian. écrit :
 "L’écrivain est comme un peintre, à ceci près qu’il doit fabriquer ses couleurs lui-même. Et certaines sont si rares qu’il faut sillonner le globe, connaître le désespoir et les nuits sans sommeil avant, je ne sais pas, de trouver une poignée d’ocre incandescent ou un grain de bleu opalin, et le plus souvent pour rien, pour faire tenir une toute petite phrase et l’empêcher de mourir d’asphyxie. Pour être écrivain, il faut avoir le goût du minuscule, de l’immense, du dérisoire, du sacrifice. Ceux qui finissent en vie, qui ne deviennent pas ivrognes ou junkies, sont des saints. Que les autres soient bénis."  
Carnet nomade / 10.01.2015 / France Culture

20 oct. 2017

Vivre : tourner la page





Détail tableau / Museo Capodimonte / Napoli

Lui et moi, ça faisait neuf ans. Déjà .
Et même si nous partions rarement en vacances ensemble, nous avons passé tant d’heures en harmonie, souvent pressés l’un contre l’autre, sur le divan. Il savait tout de moi : mes émotions, mes projets, mes sentiments. Il était d'une discrétion et d'une fidélité exemplaires. Il était mon allié, mon plus intime confident.
Quand je fixais mon regard sur lui, parfois, j'étais si prise que je n’entendais plus rien. R. avait beau m'interpeller, je ne voyais plus que lui, fascinée par ses retours pertinents. Lui et moi, on a formé une si belle équipe.
Alors, l’autre jour, quand il a manifesté des signes de défaillance, petite mine et hoquètements,  je n’ai pas hésité. Je l’ai emmené immédiatement chez le docteur, le super spécialiste qui opère à la clinique, tout là-bas dans la grande ville.
Le toubib l’a examiné. Puis il a dit que c’était probablement la fin. Je lui ai adressé un regard implorant. J’ai dit : « Vous comprenez, lui et moi, ça fait neuf ans. ». Le super docteur m'a lancé un regard compatissant. Il a parlé de son âge. Il a dit : « Il y en aura d’autres, vous verrez… »
J’ai dû le laisser là-bas pour d’ultimes examens. Là, je me prépare à l’ensevelissement. J’aurais tant aimé pouvoir fêter nos dix ans ! Bien sûr, Doc Laptop m'a encouragée à en adopter un autre, de suite, plus léger, plus performant. Un autre qui se tient là, tout près de moi. Qui attend. Le nouveau. Le remplaçant. Tout poli tout beau. Mais...
Lui et moi, ça faisait neuf ans.
Les choses ne sont pas seulement des choses, elles portent des traces humaines, elles nous prolongent. Nos objets de longue compagnie ne sont pas moins fidèles, à leur façon modeste et loyale, que les animaux ou les plantes qui nous entourent. Chacun à une histoire et une signification mêlées à celle des personnes qui les ont utilisés et aimés.
Lydia Flem, Comment j'ai vidé la maison de mes parents, 2004

15 août 2017

Lire : questions de sensations


Le garçon au gilet rouge (détail) / Cézanne / Fondation Bührle


Rediffusions estivales à la Compagnie des auteurs. 
Rolande Causse, amie et auteure de Conversations avec Nathalie Sarraute, parle des expositions qu’elles visitaient ensemble. NS s’intéressait énormément à  la peinture. Elle fréquentait beaucoup les musées, la National Gallery, le Louvre, les musées russes. Elle admirait entre autres, Cézanne et les Cubistes.

La question de la sensation…oui  et de casser les lignes aussi. Chez Cézanne, surtout, dans beaucoup de tableaux, les lignes, les routes, les chemins bifurquent. Les maisons dansent d’une certaine manière.
Et Nathalie ce qu’elle voulait c’était aller sous les mots, casser les mots, voir ce qu’ils avaient avant qu’on les prononce, ce qu’il y avait après. Tout ce qui les entourait. Et c’était ça, si vous voulez, ce rapport qu’elle avait avec la peinture du fin XIXème, XXème siècle.
Mathieu Garrigou-Lagrange demande : Parce que les mots, c’étaient des sensations ?
Les mots, ce sont des êtres vivants, disait-elle, mais des êtres vivants  qui comme tous les êtres vivants laissent une trace, avant de venir et laissent une trace avant qu’ils disparaissent.Elle disait que les mots n’étaient pas capables de tout dire. Elle fait le procès de la langue .Et à partir de là elle cherchait, elle, à les ouvrir. A partir de là elle cherchait la sensation, les sensations, qu’il y avait chez chacun de nous avant de les dire, et qui restaient peut-être après. Et ces sensations, c’était cela qu’elle voulait écrire.
Mathieu Garrigou-Lagrange : Et vous lui avez posé la question de savoir : "Quand est-ce qu’on sait qu’on a terminé de travailler sur un texte" ? 
Ah oui, ça c’était une très belle journée. Moi j’écris des romans, des poésies et il y a des moments où on ne sait pas quand on a fini d’écrire. Je crois que c’est la question que se posent tous les écrivains. Nous étions suffisamment amies, suffisamment dans le creux de la littérature, dans la profondeur, pour que je lui pose la question. Et elle m’a dit : Rolande, c’est le moment où quand on reprend un texte, on le modifie et on se dit que ça ne va pas du tout : Là, on l’abime et là, il est terminé.


Là, on l’abime et là, il est terminé. Sentir cela. Savoir quand les textes, comme n'importe quelle chose, sont terminés.
 La subtilité, la sensibilité qu'il faut pour sentir cela!

Rolande Causse, Conversations avec Nathalie Sarraute, Seuil, 2016

12 mars 2017

Vivre : dans les mots


Maître de l'Incrédulité de Saint-Thomas / Vierge avec deux saints (détail) / MUSBA / Bordeaux


Relisant mon journal écrit en 2003, je découvre que les neuf mots que je préférais étaient :
Jardins, divin, Méditerranée, Renaissance, silence, écriture, élégance, bonheur, rêve
(le choix serait maintenant le même, à quelques nuances près)

En italien,  langue de l'enfance, des vacances, j'avais retenu :
Osteria, mare, amore, trattoria, casa, allegria, azzurro, sole, stanza
(simples petits mots doux à mon oreille)

Selon la langue, les champs varient :
L'italien plus concret, simple, la vie à portée de main;  le français plus abstrait, plus méditatif, la vie réflexive.
Dans le frioulan, langue des origines et de purs sons, que si peu de gens parlent et encore moins écrivent,
je puiserais des sonorités liées à la pluie, à la terre, au labeur.

Peut-on vivre la même chose dans une autre langue ? 
A-t-on besoin d'une langue pour changer de réalité ?
Comment est-ce, de n'avoir qu'une seule et même langue ? 

23 nov. 2016

Ecrire : depuis le quai numéro trois


Adoration des Mages / Benozzo Gozzoli / cappella Medici-Riccardi / Florence

Tous les lundis, ça devient une habitude,
je commence à guetter leur apparition
sur le quai numéro cinq
tandis que j'attends mon Intercity
juste en face.

Elle l'accompagne, naturellement,
le prenant par la main jusqu'à son train de banlieue,
et reste à ses côtés pour ne pas perdre 
une miette de sa présence.

Ils sont jolis comme deux cœurs à l'unisson.
Ils se prennent par la main, s'enlacent et s'embrassent,
se bécotent, se picorent le visage à coups de baisers.
Elle n'est pas très grande, pas une perche, loin de là,
mais elle doit bien faire dix centimètres de plus que lui.
Alors, il passe son temps à se hisser sur la pointe des pieds,
tandis qu'elle se penche avec délectation
sur son farfadet binoclard et fin comme un roseau printanier.
A eux deux, ils doivent avoir un quart de siècle à tout casser.

Ils restent là, dans leur bulle,
comblés, 
indifférents au reste du monde,
tandis que les banlieusards attendent, 
et que des collégiens goguenards passent en bande.
Leur amour les rend invincibles
et rend le reste du monde invisible.

Mes p'tits amoureux du lundi illuminent ma soirée,
moi qui viens de quitter un appartement chagrin, 
peuplé de souvenirs et de plaintes
et de vaines recommandations.




12 nov. 2016

Ecrire : avoir la classe



L'autre jour à Genève,
tandis que le tramway descendait cahin caha 
la rue de Coutance,
j'ai vu une chose extraordinaire :

au premier étage d'un immeuble,
fièrement dressé sur la rambarde, 
un chien qui en avait,
se tenait à sa fenêtre.

Le poil brillant, d'un gris intense,
il tournait sa tête aristocratique,
vers la gauche, vers la droite,
dans l'impatience à peine contenue de voir arriver l'être aimé.

22 juil. 2016

Ecrire : la photographie / 2




Ma mère est à peine rentrée d'un voyage dans notre terre natale. Elle y a revu ses sœurs, ses nièces. Les photos de famille ont quelque chose d'étrange. Qui n'est peut-être pas étrange du tout. Tous ces sourires qui émanent du papier glacé, cette sérénité, ce plaisir évident à se retrouver, ne me rappellent en rien, n'ont rien à voir avec l'absence vécue et la répression des émotions. Un peu comme des flashes sur les tapis rouges des festivals. Du toc, de l'image.

21 juil. 2016

Ecrire : 70 anni insieme


Cette photo, je ne m'en lasse pas. C'était l'été dernier, caniculaire, à Cortona.
Les correspondances, 
les glaces Algida 70 ans ensemble,
les couleurs des affiches semblant se déverser dans la rue,
trois panneaux, trois vieilles femmes,
une soirée toscane,
dans l'attente d'une fraîcheur 
qui ne sera que publicitaire.

3 juil. 2016

Ecrire : La petite maman


Il y a sur toutes les plages une petite fille de six, peut-être huit ans. Une petite fille mince, et même plutôt maigre (dont certains repas protéinés doivent être très pénibles), et qui s'active sur la plage presque nerveusement. Généralement, elle s'occupe d'un enfant plus jeune, avec bonheur, et aussi avec sollicitude, attentive à remettre un béret en place ou à rapporter une pelle colorée. Elle montre les coquillages, elle construit des châteaux, de digues, elle surveille. Elle refuse un sandwich, elle accepte un biscuit. Elle se prête volontiers au rituel de la crème solaire.  La petite fille est heureuse et sautille régulièrement. Elle sait que ses parents sont là, juste derrière. Et que ses vacances s'étalent encore très loin au-devant.

13 juin 2016

Ecrire : vie sauvage




Cette photo, S. racontait qu’elle ne se savait plus si c’était à Auschwitz ou Birkenau, en passant devant des gravats, tout à coup elle avait aperçu le renard et vite saisi son Canon.

Cette photo, après que S., l’an dernier, nous avait parlé de son voyage en Pologne, j’y pensais encore deux jours plus tard, dans le train de Genève. Le renard. La vie sauvage qui reprend ses droits sur la barbarie humaine. La vie plus forte que le mal. Le renard. Les herbes folles, moins folles que la folie des hommes, prêtes à en recouvrir les ruines.

Quelque chose me fascinait dans cette image. Comme un symbole de renaissance, par-delà les cris et l'horreur. 


Cette photo, j’avais demandé à S. si je pouvais en avoir une copie. Il y a maintenant une reproduction mon living. Mais depuis un an je cherche toujours sa place, pour que la taille de l'agrandissement ne diminue pas la force de l’image. 

Cette photo, j'ai revu cette semaine Le pianiste et regardé ensuite l'interview de Polanski qui passait sur ARTE, A Film Memoir.


30 mai 2016

Ecrire : golden future





Tout à l'heure, dans la vieille ville, quand nous avons pénétré dans sa petite échoppe, la bijoutière nous a priés de l'excuser et remerciés pour notre patience. Il y a deux mois, je lui avais dit aucun problème et j'avais ajouté : ce qui a de la valeur prend du temps. Aujourd'hui, derrière son émotion palpable quand elle a vu combien ce qu'elle avait réalisé comblait nos attentes (c'est quelqu'un qui aime énormément son travail), j'ai senti une légère tension. Et très vite, elle s'est expliquée: un client était censé arriver. En effet, un homme d'une trentaine d'années, allure sportive, lunettes de soleil suspendues à sa chemise décontracté chic, n'a pas tardé à entrer et à manifester des signes d'attente. Il était suivi par une jeune femme pâle, qui allait sans doute se voir offrir une bague, mais n'avait, quant à elle, pas l'air d'attendre grand chose. En quittant la boutique, je me suis demandé :

Qui peut dire ce que deviendront les bagues quand elles sont emportées au loin, sous les arcades?