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19 nov. 2019

Lire : les mots qui manquent



 

      Et toujours nous aurons le choix de répondre au manque par le déni et la violence ou par l'effort d'une langue qui s'invente des chemins de parole buissonnière, de paroles à habiter, comme des projets ou des maisons.

    A lancer, comme des bateaux ou comme des ponts.

    Des mots à mettre au bout des mains, comme des outils, des caresses ou des lanternes.

    Pour faire un peu de lumière dans sa propre obscurité. Un peu de paix.

    Et rassembler les morceaux éparpillés de notre part commune en dessinant quelque chose qui vaille.

    Quelque chose qui ressemblerait à la vie désirable que vantent les poèmes. 

A vingt-ans je me souviens avoir confié à une femme rencontrée dans un train entre Milan et Genève : "Je ne pourrais jamais vivre sans poésie". Je me délectais à lire, tout comme j'aspirais à trouver dans l'écriture de quoi survivre jusqu'au lendemain.
Et puis, la vie passe. Elle devient active. On élève des enfants. On construit. On planifie. On fait face. On assure et on se rassure. Oui. La vie va de l'avant et elle a besoin de mots bien concrets pour avancer.
Heureusement, il y a ces moments où l'on boucle la boucle, où l'on renoue avec des parties de soi. Ces derniers temps, accompagnée par les mots du poète toulousain disparu, j'ai retrouvé le temps des lectures. Certains jours, un seul vers me suffisait, tel celui-ci :

    Et l'inconnu partout qui nous parle de nous. 

Alors, d'autres vers encore, surgis de l'enfance, devoirs scolaires, Hugo, Rostand, Apollinaire, sont remontés à la surface. Et, à leur suite, certaines strophes italiennes de mon adolescence, chantées par Dalla, De Andrè et  De Gregori. Droite dans mes bottes, sur les tapis humides de la cariçaie, je suis allée récolter des images et des sensations, prêtant attention aux intenses mouvements de ma mémoire, le chien sur mes talons, plus ou moins fidèle compagnon. J'avançais dans la nature sauvage, avec les bribes et les rimes qui s'égrainaient dans les feuillages.
Oui, les mots nous manquent pour tout dire, le miraculeux et le terrible. Et pourtant, des mots sont là, qui persistent, qui nous accompagnent, qui nous guident, parfois à notre insu. Ils sont indispensables, ces mots, et heureusement qu'on les a.

Extraits de : Les mots nous manquent // Michel Baglin // Ed. Rhubarbe // 2019 // p. 93 et 22

 

27 oct. 2019

Lire : reconnaissances


Sans titre / 1982 /  Tal Coat / Musée Granet / Aix-en-Pce

Tout compte fait, si je devais rendre grâce ce serait à des riens.

C'est un recueil qui commence ainsi et que j'ai acheté comme ça : à l'aveugle. Envoyez-moi un livre, ai-je écrit à l'éditeur. Il m'en a proposé trois, j'ai choisi celui-là. Dès que j'ai lu la quatrième de couverture, je me suis sentie happée par une écriture simple, limpide, dense, bourrée de tendresse, mais non dénuée de revendication. Je me suis sentie avancer en terre amie. Comme une impression d'avoir trouvé un compagnon, un frère dans cette poésie:
Je rends grâce au poète en nous qu'une simple vague fascine,
à cette part résiduelle qui nous ressemble encore au bout de nos fatigues et des journées perdues,
à cette part que nous voudrions croire aussi irréductible qu'elle est rebelle aux injonctions des modes,
rétive aux rêves qu'on affrète pour nous perdre
et qui nous fait chercher des mots pour tenter dans la foule
d'aller réveiller en chacun le poète qui s'est tu.

Me renseignant sur l'auteur, Michel Baglin, poète, romancier, journaliste, j'apprends qu'il vient de décéder en juillet dernier. Merde alors, à peine connu, le poète a donc disparu ! Ce livre, L'alcool des vents, paru en 2004 au Cherche-Midi, a été réédité par les éditions Rhubarbe à deux reprises, en 2010 et en 2019. Autre page :

Je ne rends pas grâce à la peur qui arme nos fragilités de mauvais alibis.
Mais à l'inquiétude, oui. Aux oreilles dressées, aux cœurs battants. 
Aux paupières qui ne se ferment pas docilement avec la nuit.
Aux aguets. Aux alertes qui nous valent de ne pouvoir consentir tout à fait au sommeil des justes
alors que des hommes dehors n'ont que des remparts de carton à dresser contre le froid
et que la paix n'est plus que le fruit blet des combats perdus.

Le poète de Toulouse s'est donc tu. Mais le petit bouquin restera longtemps à portée de main. Sa poésie lui survit et vient exprimer avec justesse la noblesse exquise de ces riens qui font le sel de la vie.