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30 mars 2026

Lire : lignes de faîte

 

Lire un livre de Kapka Kassabova est toujours une aventure, un cheminement au long cours, qui nous cultive et nous captive autant qu'il nous blesse. Lisière est le premier d'une quadrilogie consacrée à la région d'origine de l'autrice. Il a été publié en 2017 en Grande-Bretagne et à ce moment-là la question migratoire dans cette région appelée la Thrace, occupant le Sud de la Bulgarie, le Nord de la Grèce et le Nord-Est de la Turquie, était le théâtre de situations particulièrement poignantes qui n'ont fait que s'accentuer depuis.
 
Durant des décennies, des gens en quête de liberté, en majorité des Allemands de la DDR, ont tenté de traverser cette zone limite de l'Europe pour fuir le bloc soviétique et passer "à l'Ouest" (dans les faits : au Sud). Depuis la guerre en Syrie, des migrants essaient désespérément d'accéder par ces passages à l'Europe (percer une voie vers le Nord). 
 
 
Des quatre récits de voyages dans cette région, dont j'ai parlé ICI et ICI, celui-ci me semble le plus personnel. C'est à dix-sept ans que l'autrice a quitté la Bulgarie, avec ses parents, pour aller vivre en Nouvelle-Zélande. Vingt-cinq ans plus tard, elle retourne dans ce pays comme on revient sur ses pas. Des souvenirs de vacances balnéaires durant son enfance lui reviennent en mémoire, sa passion pour un jeune Allemand à peine plus âgé qu'elle et son chagrin fou à le voir repartir, les glaces sur la plage qui n'avaient ensuite plus de saveur. Mais il y a aussi dans ce retour quelque chose de bien plus profond, une attraction qui ne la lâche pas : 
Je craignais d'être, au fond du cœur, une déracinée, une personne à la dérive, malgré l'illusion de me sentir partout chez moi. Je m'inquiétais du fait que, bien que je n'appartienne plus à ce lieu, le pays disloqué de ma jeunesse était cependant l'endroit auquel j'étais le plus attachée. Et même par le fait que en me considérant seulement comme une observatrice, après vingt ans d'éloignement j'étais toujours partie prenante, et je le serais pour toujours. [p.123]
Kapka Kassapova a mis trois ans à écrire ce livre, extrêmement bien documenté sur le plan historique et géographique, enrichi de rencontres et de réflexions sur le concept de frontière, d'identité, de mélanges ethniques. Elle est retournée plusieurs fois sur place, en diverses saisons, s'est parfois déplacée pour rencontrer des témoins. Par exemple, sur une plage bulgare, à la limite de la Turquie, quelqu'un avait tracé sur un écriteau "Ici, le 21.09.1971, le Calvaire a commencé pour deux hommes". Intriguée, elle cherche tant et si bien qu'elle réussit à en retrouver l'auteur et part l'interviewer à Berlin sur sa dramatique expérience de traversée ratée. 
 
L'autrice n'est pas avare de son temps et de ses énergies et à la lire on mesure toute la force qu'il lui faut à chaque fois pour entreprendre, seule, ses voyages, aller à la rencontre des êtres qui peuplent ces  territoires, les apprivoiser, gagner leur confiance, les observer, les écouter, découvrir les ravages qui les ont marqués et continuent de le faire (tant de déplacements, au gré des  réorganisations géo-politiques, tant de divisions imposées, tant d'aberrations). Leurs récits mis bout à bout tissent la trame du livre. Ils rendent compte de ce qu'est cette région : un organisme vivant, habité par des légendes, traversé par des cultures, doté d'une histoire, de populations malmenées. 
 
Un récit de voyage est le contraire d'un guide touristique. Il ne pointe pas tout ce qu'il faut voir, ce qui est typique, photogénique, joli. Il révèle ce qui se cache derrière les apparences et les décors de pacotille. Avant d'entreprendre cette lecture, je ne connaissais pas l'aéroport de Burgas où se déversent à la belle saison quantité d'avions low-cost remplis de touristes provenant du Nord de l'Europe et probablement plus intéressés par les plages et les soirées folkloriques que par l'histoire mouvementée de la région. 
 
Lire un récit tel que celui-ci n'est pas une entreprise linéaire. Cela signifie progresser avec de continuelles interruptions pour aller chercher des images, consulter des cartes, débusquer des informations. C'est faire sa part d'efforts pour être en mesure de comprendre. C'est aussi se sentir  au bord des larmes en pensant au sort de tous les déplacés de la Terre, tous ceux qui ont dû payer, d'une manière ou d'une autre, les conséquences de tous les murs érigés par les dogmes et les dictatures. Du reste la dédicace le résume assez bien : 
 
A tous ceux qui n'ont pas réussi à passer, maintenant comme alors.
 
Et comme K.K. est non seulement sensible aux êtres humains, mais aussi aux violences subies par la nature, elle a ajouté : 
 
Avec la prière de protéger les forêts 
 
 
 Border. A Journey to the Edge of Europe, 2017, Granta Books, London
Citations : traduction libre depuis la trad. italienne d'Anna Lovisolo,
dans : Confine. Viaggio al termine dell'Europa, 2019, EDT, Torino 

5 juil. 2025

Lire : une pastorale sauvage et intime

 

Le berger bulgare (auparavant appelé berger karakatchan) est une race de chien de berger originaire des Balkans et élevée en Bulgarie. C'est une race canine préservée grâce au peuple karakatchan et à ses traditions pastorales. Les bergers bulgares n'hésitent pas à s'attaquer au loup et à l'ours. En Bulgarie, ils sont appelés volkodav qui signifie « égorgeur de loup ». Dans les bergeries, ils ont la queue et les oreilles coupées afin de ne laisser aucune prise aux loups. Il existe aussi en Bulgarie une race chevaline et une race ovine de ce nom karakatchan. [Wikipedia]
Le dernier tome de la tétralogie que Kapka Kassabova a consacré à ses terres d'origines, au sein des Balkans, va bientôt paraître en français. Impatiente de le découvrir, je viens de lire la version italienne. L'écrivaine voyageuse d'origine bulgare domiciliée en Écosse clôt ici son opus en racontant l'histoire des peuples nomades Karakatchan, les derniers bergers qui s'efforcent de sauvegarder les races animales du même nom aux confins de l'Europe, sur les hauteurs du Mont Pirin  Comme à chacun de ses voyages, elle participe de près à la vie quotidienne des personnes et les bêtes et relate ses expériences à leurs côtés avec une extrême délicatesse et une attention affutée. 
Là-haut, tu dois te confronter avec tes démons. Toutes tes peurs émergent, mais tu découvres aussi à quel point tu es coriace. Si vous voulez savoir de quoi vous êtes faits, allez passer une semaine dans la nature. Sans téléphone.
Les chiens de garde sont l'unique espèce sur la terre qui a une triple identité. Ils s'identifient aux chiens, aux humains et aux brebis. Certains de ces chiens sont plus intelligents et loyaux que bien des humains. Toutefois, il y a une autre vérité concernant le monde des bergers : les besoins des animaux passant avant les besoins des personnes. Les bergers comme Sášo sont réellement les derniers gardiens de ces montagnes. [interview donnée à ilboLiv / università di Padova]

Photographie de K.K.
 
  Être berger est une chose simple, mais ce n'est pas un métier pour des gens simples.[p.41]
 
L'auteure suit les troupeaux dans leurs transhumances accidentées, relatant la vie des personnes au gré de leurs progressions, mais s'attachant surtout à décrire leurs chiens, qui deviennent les protagonistes centraux du récit. La vie sur ces hauteurs n'est pas facile et les relations non plus. K.K. progresse lentement dans son récit et celui-ci est à l'image de son voyage : une avancée patiente et obstinée, ayant duré plusieurs mois, tout le contraire des incursions kleenex all inclusive. Il s'agit pour elle tout d'abord d'apprivoiser une petite communauté retirée et sauvage, d'observer les codes et puis, peu à peu, de se faire une place parmi ces êtres marginaux qui vivent aux marges de la civilisation.
 
Photographie de K.K.
 
La lecture peut sembler exigeante car elle suit le rythme de la marche. Le pastoralisme est un art de la patience. Ce qui frappe toujours quand on lit Kapka Kassabova, c'est son incroyable capacité à se fondre dans le monde de l'Autre, à accepter ses logiques, à écouter pour mieux connaître. En plus de sa culture et de son talent d'écriture, elle fait preuve d'une ouverture d'esprit et d'une immense empathie. De ce fait, les gens lui font confiance. Ils l'intègrent dans leur existence et finissent toujours par se raconter car elle est capable d'entendre leurs douleurs les plus  intimes. 
 
On pourrait dire que l'auteure est une poétesse avec une incroyable résistance physique et mentale. On pourrait dire aussi que c'est une "psychogéographe". Dans tous les cas, elle décrit des territoires, des destinées, des êtres profondément marqués par les bouleversements du XXe siècle, les guerres, l'imposition de frontières, le Rideau de fer, les réquisitions, sans compter à présent l'arrivée de nouveaux maîtres décidés à s'emparer des lieux pour mieux les exploiter. 
 
On sent l'écrivaine désireuse de mettre tous ses talents au service de la nature et de sa préservation. On la sent aussi déchirée entre les deux mondes extrêmes : ceux qu'elle parcourt en quête d'authenticité et ceux qui sont définis "civilisés", où l'appelle la partie promotionnelle de son travail (précisons qu'après avoir vécu plusieurs années à Édimbourg, elle s'est établie maintenant dans les Highlands et que cette région fera l'objet de ses prochains écrits).
La Terre nous survivra, mais nous je ne sais pas si nous pourrons lui survivre. Dans notre course pour "sauver la planète" nous sommes seulement en train de faire des choses stupides et néfastes : placer un parc éolien sur chaque colline et électrifier à outrance. Ce n'est pas la Terre que nous voulons sauver de cette manière, mais notre style de vie super urbanisé. [interview sur Lucysullacultura.com]

Photographie de K.K.

 
A paraître en français le 20.08.2025 / éditions Marchialy

21 avr. 2023

Lire : entrelacs

 


S'embarquer dans un livre, un vrai, c'est souvent comme prendre un train pour un sinueux trajet. Pas question de renoncer, de descendre et de passer au suivant. Pas question d'abandonner, de faire comme si, de survoler. Un livre, un vrai, n'admet pas les faux-semblants. Il s'agit de prendre tout son temps. Quitte à s'arrêter, faire marche arrière, aller découvrir des textes et des images en complément, relire et recommencer pour aller de l'avant. Un bouquin est un voyage immobile, qui entraîne vers toutes sortes de paysages, d'interrogations, de cultures et de gens.
 
Qu'est-ce qui  fait le voyage ? Notre état d'esprit, évidemment. 
 
Avec "To the Lake", Kapka Kassabova nous emmène dans un territoire personnel, familial, géopolitique et culturel. On pourrait le concevoir comme un récit de voyage. Ou une quête des origines. Ou l'exploration à la fois historique et sociologique d'une région riche en bouleversements. Dans les faits, c'est tout cela à la fois et plus encore. C'est ce qui rend ce livre particulièrement dense et passionnant.
 
Kapka Kassabova est présentée comme une poétesse et une auteure bulgare. Or, si elle est née à Sofia, ses origines sont bien plus complexes. Son arrière-grand-mère macédonienne a quitté les rives du lac Ohrid et le royaume de Yougoslavie pour aller vivre dans le royaume bulgare. Sa grand-mère y est retournée alors que ces deux États avaient changé de régime politique. Sa mère a décidé de s'expatrier en Nouvelle-Zélande au moment où Kapka était adolescente et elle-même a fini par s'établir en Écosse. Parfaitement bilingue, elle a choisi d'écrire en anglais, une langue moins chargée sur le plan affectif.

Au début du livre, elle explique qu'elle s'est décidée à aller explorer ses racines et observer l'origine de certains dysfonctionnements dans son histoire familiale induisant de génération en génération des souffrances à la fois psychiques et physiques. Elle s'interroge sur sa lignée maternelle et plus largement sur le territoire d'où elle provient, son histoire, ses cultures et les schémas mentaux qu'il imprègne à ses habitants.
 
Pour ce retour aux sources, l'auteure a résolu d'entreprendre un long périple sur les bords du lac Ohrid, puis du lac Prespa (précisons que le lac d'Ohrid est l'un des plus vieux du monde, avec le lac Titicaca et le lac Baïkal). Les deux lacs balkaniques sont reliés par de nombreuses galeries souterraines et situés au croisement de trois pays : la Macédoine du Nord, l'Albanie et la Grèce. Ils se trouvent à cheval sur l'ancienne Via Egnatia, la voie romaine qui menait de l'Adriatique à Byzance. 
 
 
Kapka Kassabova a une manière bien particulière de mener sa recherche : non seulement elle déploie son impressionnante culture linguistique et universitaire, mais surtout, elle manifeste une forte intelligence émotionnelle et une grande empathie en allant à la rencontre des personnes (que ce soient des membres de sa famille élargie vivant encore là-bas, des amis ou des gens rencontrés au hasard de ses randonnées). Ainsi, elle raconte les lieux et la région à travers des trajectoires personnelles, des anecdotes et des témoignages, d'anciens récits de voyageurs, associant les expériences humaines avec la documentation historique. Toute la narration est constituée d'entrelacs entre les destinées individuelles et les mouvements géo-politiques qui les modèlent. 
 
 
La quête de Kapka Kassabova ne cesse d'interroger sur les notions de nation et d'identité. Quoi de plus passionnant, alors que de nos jours les questions identitaires provoquent plus que jamais tant de conflits et de larmes ? Elle a confié lors d'une interview au site Meridiano13 : "Depuis l'enfance, j'ai toujours été fascinée par la diversité - des personnes différentes, des cultures différentes, des horizons différents, des expériences différentes, des vies différentes et des moi différents au sein d'une même personne. Peut-être parce que j'ai grandi dans une société totalitaire et utilitaire où être différent était suspect."

Un élément est particulièrement frappant : pour accomplir son voyage, l'écrivaine voyageuse s'est procuré plusieurs cartes géographiques, émises par les pays concernés. Mais aucune d'elles ne contient une représentation des lacs dans leur intégralité. Chaque carte ne restitue que la surface bleu ciel qui correspond à son territoire. Et pourtant, les lacs sont là, entiers, depuis la nuit des temps.
 
Après avoir longuement sillonné les rivages macédoniens du lac Ohrid et exploré également sa partie albanaise durant quelques jours ("L'Albanie était un pays plus gentil avec ses morts qu'avec ses vivants, et pourtant en moins d'une semaine j'en étais tombée amoureuse. Les personnes que j'y avais rencontrées étaient privées de cynisme, une qualité devenue démodée. Il est facile de devenir cynique, mais que serions-nous sans la gentillesse ? A 99,9 % morts.") elle se dirige par le Mont Galičica vers le lac Prespa, plus sauvage et montagneux. Effectuant un contour par le Nord, son incursion en Grèce septentrionale est l'occasion de rappeler les souffrances laissées dans cette région par la guerre civile qui s'y déroula entre 1946 et 1949. Les villages, les paysages et les esprits y portent encore la mémoire des tragédies vécues (séparation des familles, déportations d'enfants, exactions en tous genres). L'auteure y est saisie d'émotions très fortes et livre les pages les plus douloureuses de son récit :

Et moi? Même après des années passées à tenter d'apprendre à éviter la sensation que les bonnes choses sont une simple invitation à la catastrophe - malgré mes diplômes, ma connaissance de plusieurs langues, mes voyages à travers le monde - même alors, dans mon cerveau ancestral, je n'étais pas si différente de cet homme qui cheminait dans une direction opposée à sa route pour "tromper l’œil du diable".

L'auteure termine sont périple au large du monastère de Saint-Naum, situé à la pointe sud du territoire macédonien, tout près de la frontière albanaise. Elle paraît apaisée et nage dans les eaux porteuses d'un message d'espoir :

Tout est un. Ne permettez pas que je l'oublie, ne permettez pas que les bâtards viennent me diviser à nouveau. Notre tragédie est la fragmentation. Au départ, c'est un état mental, mais elle finit par devenir un destin. C'est la tragédie de notre famille de nations qui avancent en s'enchevêtrant sur cette grande péninsule, sur cette terre admirablement disposée, comme une armée de soldats aveugles âgés de mille ans se cherche un lieu sur lequel trouver le repos. Laissez-les se reposer. Pardonnez-leur, pardonnez-moi, pardonnons-nous. Notre peur nous fait devenir fous et mélancoliques.

J'ai évoqué plus haut que Kapka Kassabova est une poétesse. La poésie émerge régulièrement dans ses écrits, par exemple dans la dédicace de ce livre :  
 
A ma mère et aux enfants des exilés 
et des réfugiés de tous les lieux. 
Que vous puissiez trouver la route 
qui vous ramène à vos origines. 
Les morts ouvrent les yeux des vivants. 
Et aux lacs,
 à leur générosité sans limite.
 
* * * * * * * *
 
Enfin, pour clore ce résumé de voyage tout à la fois personnel et universel, je ne résiste pas à présenter ici un de ses poèmes, tiré du recueil "Geography for the Lost", publié en 2007 par les éditions Bloodaxe. Il est porté par une seule et ample phrase, exprimant la force et les émotions attachées à toute migration :


A house we can never find

We couldn’t wait
to leave their house,
to lie with lovers whose names
are forgotten now, to take risks
with our minds and bodies,
to live in countries
that never asked to have us,
or thanked us afterwards,
racing through the years with rage,
towards something that we
finally have one day,
and which is no more, no less
than the certainty of not
hearing their steps
creaking, measuring the floorboards
of a house we can never find.
 

 Une maison que nous ne pouvons jamais trouver

Nous étions impatients
de quitter leur maison,
de coucher avec des amants dont les noms
sont oubliés à présent, de prendre des risques
tant avec nos esprits qu'avec nos corps,
d'aller vivre dans des pays
qui n'avaient jamais demandé à nous recevoir, 
ou qui nous ont remerciés par la suite,
traversant les années avec rage, 
vers quelque chose que nous avons
enfin fini par avoir un jour,
et qui n'est ni plus ni moins que 
la certitude de ne pas entendre leurs marches grincer,
ni mesurer les lames du plancher
d'une maison que nous ne pouvons jamais trouver.
 
(je me suis risquée à une traduction dont on me pardonnera la maladresse)
 
 * * * * * * * *

Traduction française :  L'Echo du lac, éditions Marchialy, Paris, 2021 (trad. Morgane Saysana)
En italien : Il lago. Ritorno neii Balcani in pace e in guerra,  Crocetti, Milano, 2022 (trad. Anna Lovisolo)