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18 nov. 2024

Voyager : une île dans la ville

 
 
On arrive l'esprit vaguement tourmenté, la vue brouillée par une sourde migraine, une fatigue que l'obstiné mistral a provoquée. Mais comme par enchantement les pierres se font lénifiantes, invitent au recentrement, imposent un relâchement. Le ciel assume peu à peu une teinte laiteuse, redevient innocent.
 
 
Impossible d'imaginer ce lieu bondé, débordant de bruits et de rumeurs, impossible d'imaginer ses monuments dérangés par de troublants visiteurs. Le silence est ici de mise. La lenteur. Un certain recueillement. Instinctivement la foulée se fait grave et la respiration légère.


Avance. La lumière t'appelle. Ne crains ni les ombres ni les éclats. Laisse venir toutes les images qui remontent en toi.


Avance. Aie confiance. Le temps n'a plus d'importance et tu sens une étrange force remonter en toi. Approche. Prends place dans les espaces. Ils s'ouvrent comme des réponses devant toi.


Ta tête s'est allégée. Elle bruisse de souvenirs, de vérités qui te dépassent, de connexions qui s'entrelacent. Tu comprends enfin des choses essentielles, capitales dont tu pressens qu'elles t'auront quittée si tôt que tu te seras éloignée.
 
 
Tu voudrais préserver toutes ces évidences, mais ces évidences si puissantes ne sont qu'évanescence et s'évaporent sous tes pas.
 

 

Tu t'achemines vers la sortie et tu renâcles. Quelque chose renaude en toi. Tu ne voudrais plus quitter cet endroit. Tu aimes tout ici : le langage des murs, les fleurs, les rares silhouettes, les chants, les frémissements, tout ce qui participe à l'émergence des choses qui existent et qu'on ne voit pas.


Tu t'en vas finalement. Tu t'en vas et tu ne te retournes pas. Tu n'en a pas besoin. Tu souris aux pavés. Tu sais que tu reviendras.


24 sept. 2024

Voyager : dans le silence des pierres

 

C'est un lieu qui nous appelle et à chaque retour quelque chose vient nous parler de souvenirs éphémères qui nous bercent et nous apaisent. Ce soir-là nous nous étions aventurés sur les pavés, dans un calme souverain, constellé de rares murmures et de faibles bruissements.


 
Peu sensible aux grands tracés noirs, tableaux qui scandaient les espaces, happés par l'esprit des lieux, nous avions parcouru les couloirs et les salles, longé les cloîtres et les allées, pris par un sentiment d'irréalité, tandis que le ciel se teintait de ce bleu pâle qui précède l'obscurité. 

Nous avons salué des ombres imaginant des événements passés. Une silhouette nous a souri qui se reposait face aux murettes et méditait les yeux perdus dans l'attente de la nuit. Nous nous sommes un peu égarés dans notre parcours fléché. Nous avons été touchés par la manière dont on nous a réorientés, les quelques mots prononcés, les perspectives susurrées.
 
 
Au moment de quitter les lieux, nous avons constaté que le renfoncement dans le portail était vide. L'homme qui l'année précédente s'y installait pour y trouver refuge avait disparu. Vers quel nouvel abri, nous sommes-nous demandé ? Son absence nous a un peu attristés. Nous avons nous aussi quitté la chartreuse assombrie, en catimini, comme deux chats attirés par d'autres lueurs dans la nuit .


21 août 2024

Habiter : une chambre pour une autre

 
La charité de Nicolas de Bari / Giovannie Francesco da Rimini / Le Louvre / Paris
 
La chambre fraîche, confortable, élégante m'a soudain fait penser à ces personnes fiables, pas forcément séduisantes ni forcément admirables, qu'on ne remarque pas ou qu'on ne valorise pas d'emblée, qu'on pourrait presque laisser passer, voire disqualifier, les trouvant fades et sans intérêt. Or, la chambre numéro cinquante nous donnait tout ce qu'on pouvait espérer : un accueil de qualité, un espace où récupérer, une vue sur une place joliment ombragée (dominée par une Madone sous un platane et un saint dans une niche sculpté).
Il y a décidément des chambres - comme des gens - qu'injustement on ne sait pas estimer. On ne sait que les comparer. Parfois, on arrive trop tard à les reconnaître et à les aimer. Et rien que pour cela, cette chambre, on l'apprécia. En partant, on se disait qu'on la regrettait déjà.

14 nov. 2023

Vivre : au coeur des mystères

 

 
On avait obtenu avec grand peine, et pour une seule nuitée, la chambre rouge si chère à nos rêves. Le soir, au cours d'une discussion enflammée, on avait senti une forte odeur de cramé. L'alarme avait sonné.  On avait évité de justesse l'arrivée des pompiers. Le matin, la minuscule salle du petit-déjeuner bruissait comme une ruche : les auteurs et les autrices (enfin : surtout des autrices) se retrouvaient, s'interrogeaient, s'embrassaient. On aurait dit des bouteilles de mousseux que de longues semaines d'écriture solitaire avaient agitées. Les pullovers étaient jacquard et les chaussures moutarde ou orange brûlée. Des exclamations fusaient : "Projet!". "France Culture? France Culture!". Des conversations émergeaient à propos d'anciens loups dans d'anciennes bergeries dans de lointaines contrées. Le festival commençait et une foule de mots, d'échanges et de commentaires crépitaient.
En ville, les hôtels affichaient complet. Même certains piètres restaurateurs voyaient leurs tables occupées (dans la fougue des discussions qui aurait prêté attention à leurs pitances transformées?). L'essentiel se trouvait dans le tourbillon des questions qui s'envolaient, qui rebondissaient, se rattrapaient, se renvoyaient au fond de salles mal ou sur chauffées. Frôlant les murs, on percevait  sur les trottoirs des échos de voix et, somnolant dans quelque entrée, une assistante qui baillait, vérifiait son smartphone, et rebaillait, veillant sur des piles jaunes et noires qui attendaient d'être examinées, et peut-être signées. 
On s'est demandé : pourquoi ne lit-on presque plus de romans policiers ? Le lendemain, à la librairie Goyarddécidant de s'y remettre, on a trouvé de quoi intriguer les longues soirées d'hiver qui s'annonçaient.

 

10 oct. 2023

Vivre : les matins, saluer le Rhône

 

Béni soit le chien, sans les appels duquel
on ne verrait pas s'éveiller les citadelles.

31 mars 2022

Voyager : boucles

 

Retour dans la chambre rouge. Retrouver son atmosphère rassurante et cet accueil qui était le sien, cette brise qu'elle savait laisser entrer, et les larges divans où il faisait bon s'affaler au retour de flâneries qui, pour être ralenties, nous avaient tout de même laissés épuisés. La chambre rouge aux murs épais de pierre est de ces lieux qui protègent de tout et font tout oublier. Sauf le présent, auxquels ils tiennent fermement arrimés. 
Une pile déraisonnable de livres, dénichés à la Comédie humaine et à l'Horloge, une pile étonnamment vouée à la relecture dans laquelle on piochait, au hasard Balthazar, jusqu'au moment du dîner, nous faisant retrouver Rumiz et son premier confinement, Didier Eribon et ses propres retours, et ce Taniguchi qui nous manquait depuis si longtemps. Sans oublier l'ami Sigmund, ses petites inconsciences ordinaires, retours du refoulé, fragments, pertes ou accidents. 
De temps en temps, distraite par un soupir du chien, je levais les yeux de ma page et je me disais que la chambre rouge était comme ces gens dont on réalise combien ils nous ont manqué à peine les a-t-on retrouvés.