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24 déc. 2019

Voyager : sous bonne escorte



Tout le long de la route, les Alpes nous ont accompagnés. Par moments, fantomatiques présences émergeant du brouillard et finissant par louvoyer dans un ciel de cendre, griffes happées par le néant. Par moments, partitions esquissées à l'infini, délicates dentelles de l'horizon, exquises harmonies. A l'aller comme au retour, fils d'Ariane ou filles de l'air, sous un ciel lacté ou tempétueux, toujours présentes pour indiquer le Sud, ou ne pas perdre le Nord.
Entre deux, il y eut Giotto, Giusto et Altichiero. Il y eut des trombes féroces et un arc-en-ciel candide qui laissa la moitié de la ville bouche bée. Il y eut cette artisane sur le marché qui déclamait à tue-tête  "La morosité ne passera pas : nous avons de la grappa !". Il y eut des guides opiniâtres : celui qui ne quittait pas des yeux mon Canon banni, celui qui tint à me faire savoir preuves à l'appui que d'infâmes plagiaires osaient sévir à la Renaissance déjà, celui qui me fournit un bulletin météo précis sur les calamités survenues en Ligurie et celles qui ne manqueraient pas de nous débouler dessus dès l'après-midi .
Et des repas à l'incontournable Pago pago, toujours aussi kitsch, toujours aussi bruyant, toujours aussi accueillant et généreux avec ses nombreuses familles d'habitués, servant de divines pizzas et une non moins divine pasta. Et le marché historique Sotto il Salone, ses stands de victuailles à se damner, où P. fut nourri, félicité, caressé par une multitude de grands-mamans attendries (à tel point que je n'osais ensuite le laisser seul devant un magasin de crainte qu'on me le vole). Il y eut l'accueillante librairie Pangea où l'on ne manque jamais de dénicher quelques pépites et qui distille toujours en sourdine de belles musiques ethniques.
Et les petits déjeuners chics au caffè storico Pedrocchi. Et, sous des bâches gorgées d'eau, la mauvaise humeur de vendeurs que la météo lunatique ne portait pas à faire des affaires. Et les verres de Campari, dans l'obscurité saturée de lumières (ainsi que l'étrange phénomène qui me permettait de m'orienter sans problème de l'appartement jusqu'à la terrasse bénie et m'empêchait de repérer plus tard le même chemin pour regagner mon lit).
Il y eut des chants, des chansons, des chorales, des sérénades dans la nuit. Il y eut des étudiants délivrés, des musiciens et des mendiants. Et il y eut aussi cet homme, au visage émacié, assis dans un coin, digne, trempé, qui a décliné sobrement notre offre d'un café.
Il y a eu des lévriers vêtus de manteaux Burberry double-face, des toutous qui tenaient dans un sac, des énormes clébards prêts à l'attaque que leurs maîtres devaient retenir fermement au collier (et qui ont laissé P. pensif : ces chiens n'étaient vraiment pas sa tasse de thé). Et finalement, il y a eu Zeus : trois mois et trente centimètres au garrot, craquant et farceur labrador marron.
Et puis peu à peu, la ville s'est vidée, a semblé désertée par ses nantis, abandonnée à ses vieux, à ses esseulés, à ses laissés-pour-compte. Peu à peu est arrivé le moment de charger l'auto, de saluer les coupoles et de retrouver au loin les Alpes. Sublimes, ensoleillées, enneigées, elles semblaient nous avoir attendus, comme des nuées de colombes dispersées, pour nous faire route à coups d'ailes vaporeuses, douces compagnes du chemin à rebours.


20 déc. 2019

Voyager : jeter quelques affaires...







Jeter quelques affaires au fond d'un sac. Éteindre les lumières. Tirer la porte derrière soi. Embarquer chien et compagnon. Ne pas oublier la liste où sont tracés au crayon les indispensables : chocolat de Modica, farine de manitoba, pâte d'anchois, etc etc. Traverser les Alpes. Prendre le large, reprendre souffle. S'arrêter parmi les sapins pour faire courir le chien.
A l'est, rien de nouveau. Retrouver ma terre natale, ses sonorités, ses odeurs, ses fresques, ses saveurs.
Une fois arrivée dans la ville débordante de chahutages estudiantins, grimper les escaliers, rejoindre ce minuscule appartement, loin de la foule et près des étoiles. Par-dessus les tuiles et les clochers, entendre les ruelles palpiter. Descendre enfin regagner ces places où l'apéro se boit debout, ces librairies ouvertes sur des terres étrangères, ces vitrines encombrées de douceurs. Marcher, marcher, battre joyeusement les malheureux pavés jusqu'à nuit avancée. Parmi les cris et les chants, pénétrer la mystérieuse atmosphère de Noël à travers ses envoûtantes lumières. Manger, déguster, dévorer, trinquer, oublier et oublier d'avoir des choses à oublier. Me contenter de poser mes pas dans le présent et finir par m'effondrer comme un enfant.

18 janv. 2018

Regarder : Giotto, le renouveau


Déploration Cappella degli Scrovegni
Déploration Giotto / Cappella degli Scrovegni / Padoue

Cette déposition, une merveille d'équilibre :
La composition, parfaite.
L’innovation des postures et des gestes.
La dramaturgie, l'expression des visages.
L'harmonie des couleurs, la douceur des drapés.
C'était en 1303, l'émotion est toujours là.
Cette déposition, je ne m'en lasse pas.

17 janv. 2018

Voyager : sur les traces du ragondin


Altichiero / Cappella San Giacomo / Padoue


Scoletta del Santo / Padoue

Tandis que je parcourrai les rues de la ville
que je retrouverai d'anciennes connaissances
sera-t-il encore là, lui, mon infatigable nageur ?

Pian della Valle / Padoue


29 déc. 2016

Voyager : It’s a wild world…


A. Mantegna / cappella Ovetari  (détail) / Padova

Un matin au réveil, j’ai regardé par la fenêtre : le temps avait changé. La veille nous avions assisté à un coucher de soleil kitchissime, aussi déluré que les stands joyeux installés à travers toute la ville. A présent, le ciel était plombé, comme si la neige menaçait. Il a levé la tête de sa tablette et m’a annoncé : il y a eu un attentat à Berlin, sur le marché de Noël.

Les nuages au-dehors se sont faits encore plus lourds.

Plus tard, en visitant l’église degli Eremitani, je suis restée longuement devant les photos prises juste après le bombardement de mars 1944. Elles montraient l’effondrement du transept droit, là où Mantegna avait magnifiquement décoré à fresques la chapelle Ovetari. Juste un tas de gravats en noir et blanc.

En face, maintenant, le transept a été reconstruit et les peintures partiellement restituées. J’ai médité sur le temps qu’il faut, et la patience, pour rechercher parmi les milliers de fragments et tenter de donner un sens au puzzle. Et puis tous les manques, toutes les failles, tout ce qu’on ne retrouvera jamais, ce qui s’est perdu à jamais dans la poussière. L’effet du never more a poinçonné profondément mon muscle le plus vaillant et c'est dans leur regard, dans leurs mines pensives à l'unisson que j'ai trouvé à me consoler, beaux chevaliers figés pour l'éternité 5.

Et puis… la vie va et chasse les nuages. Les heures se sont éclaircies, sont devenues étrangement siciliennes au cœur de la Vénétie. J’ai pris cette photo-là 6 via di Marsala.


J’ai déniché dans une minuscule échoppe du chocolat de Modica. Et finalement, un bouquiniste très sympa m’a vendu à un prix dérisoire une superbe monographie d’Antonello da Messina.


Oui, la vie va et chasse – momentanément – la grisaille et la sauvagerie d'un monde par trop délirant.

25 déc. 2016

Vivre : des cœurs, des papillons, des oiseaux, des enfants....





Dans les rues du centre ville / Padova

(plus un chat et un tagueur) 
.. sur des murs messagers de douceur,
et pas d'implacables frontières...