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4 nov. 2018

Lire : le projet bonheur




Curieusement, le moment de la rentrée littéraire n’est pas propice chez moi à de stupéfiantes découvertes et des coups de foudre. Dans le grand choix des librairies, il y a trop de choix. Souvent, dans ce large éventail je ne trouve rien qui m’aille. J'ai donc déniché avec bonheur l'autre jour ce bouquin sans prétention, mais léger, drôle et instructif tout à la fois.

Un couple de Britanniques s’en va passer une année dans le Jutland, au nord du Danemark. Il est engagé par la maison mère de Lego. Elle est journaliste et, pour franchir le pas, elle a démissionné d'un poste enviable dans la presse féminine (par la même occasion, elle s'est défaite d'une vie trop soumise au stress londonien, aux exigences de sa carrière et à des traitements pour la fertilité aussi pesants qu'infructueux).

Abandonnant l'effervescence d’une grande métropole, Helen Russel s'installe en pleine campagne, au bord de la mer. Elle se lance dans une activité en free-lance et se propose d'investiguer sur le bonheur, thème tendance s'il en est, dans ce pays réputé pour son haut BNB*.

Mois après mois, elle relate ses expériences d'expat et son intégration progressive au pays du design, des smorrebrod et l'égalitarisme forcené. On découvre les côtés enviables de la vie danoise (le hygge, la flexibilité du travail, les prestations sociales élevées, les budgets consacrés à l’éducation) et les côtés moins attractifs (un appel à la conformité assez marqué, le tri des déchets et le Dannebrog (drapeau national) faisant tous deux quasiment l'objet d'un culte, les statistiques de violences faites aux femmes étonnamment élevées).

H. R. est une journaliste aguerrie, qui fournit une enquête sociologique bien documentée et sait esquiver la plupart des clichés. Comme elle ne manque pas d’humour et d’autodérision, le livre se lit comme un roman. A la fin de chaque entretien, les Danois qu'elle interviewe sont invités à mesurer leur état de bonheur sur une échelle de 1 à 10. Les résultats sont - on s'en serait douté - très élevés. La moyenne est d'environ 9. Ce qu'il manque en général à ces gens hyper protégés en matière de santé et d'assurances sociales : trouver la ou le partenaire de vie idéal.

Comme toujours, la confrontation à une autre culture offre des pistes pour vivre de manière plus saine. L'accueil réservé aux enfants danois dans les garderies et les écoles a de quoi faire rêver. Tout est mis en place pour favoriser carrière et maternité. De plus, dans le milieu professionnel, les Danois ont un jugement très sain. Voici comment on considère là-bas les attitudes sacrificielles au boulot : "Ne tolère pas le présentéisme. Si quelqu'un joue les martyrs en restant tard au boulot ou en travaillant trop dur, il a des chances de trouver sur sa table une brochure sur l'efficacité ou la gestion du temps au travail plutôt que la compassion de la part de ses collègues."

J’adore le Danemark, mais à vrai dire, cette lecture ne m’a pas vraiment donné l’envie d'y résider. Un pays très normé où l'on risquerait facilement de s'ennuyer, me semble-t-il... En revanche, cela m’a fait réfléchir sur ce sujet du bonheur dont les médias aiment tellement s'emparer. Peut-on mesurer le bonheur ? De quel bonheur parle-t-on ? Qu'est-ce qui entre dans les paramètres quantifiés : les prestations accordées aux citoyens, le temps dévolu aux loisirs, un état d'esprit ouvert et décontracté ? La sécurité suffit-elle au bonheur ou en est-elle seulement une condition? Les recherches sur ce qui nous rend heureux ne seraient-elles pas destinées à nous faire davantage consommer ?

Le bonheur ne se définit pas aisément. Il comprend trop de paramètres subjectifs et personnels pour qu'il soit aisé de le cerner au moyen de concepts et de statistiques. Alors, en refermant le livre, m'est venue l’idée de réaliser un collage. Faire appel à tout plein d’images, d'expressions, de dessins pour symboliser cette notion volatile, passagère, impalpable que tout le monde cherche, dont tout le monde parle sans pouvoir vraiment affirmer l'avoir rencontré. 

Au fond, le bonheur pourrait-il être cet état silencieux et magique qui se tait obstinément au cœur de nos vies tandis qu'on s'agite pour le débusquer ?


* Bonheur National Brut