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24 janv. 2024

Regarder : quand saigne l'histoire

 
 La Tribuna, surmontée par la figure de Ganymède / Palazzo Grimani
 
Au Palazzo Grimani, on exposait David Seymour, un photographe de l'Agence Magnum, dont il fut l'un des fondateurs en 1947 avec Henri Cartier-Bresson, Robert Capa, George Rodger et William Vandivert. Je suis entrée, j'ai gravi les escaliers du splendide palais, un des plus beaux de la ville, un des mieux conservés, à deux pas du campo Santa Maria Formosa. Les salles du premier étage renferment des joyaux collectionnés par Giovanni Grimani, passionné d'archéologie et d'art helléniste.

David Seymour, communément appelé "Chim" (de son vrai nom, David Szymin), est né en 1911 à Varsovie dans une famille d'éditeurs juifs. Il s'est établi très tôt à Paris où il s'est lancé dans une carrière de photographe et a couvert entre 1936 et 1938 la Guerre d'Espagne, ainsi que l'arrivée au pouvoir du Front populaire. Durant la seconde guerre mondiale, il s'est enrôlé dans la US Air Force et est devenu citoyen étasunien en 1942 (année durant laquelle ses parents furent exterminés par les Nazis à Otwock). Il a travaillé un peu partout en Europe, ainsi que dans le pourtour méditerranéen et réalisé plusieurs reportages sur le jeune État d’Israël. Il est mort prématurément à Suez en 1956 alors qu'il était en train de suivre le conflit israélo-arabe.
 
Meeting pacifiste pour les désarmement des nations / Saint-Cloud / 9.08.1935 / Ⓒ David Seymour/Magnum Photo
 
Dans l'après-guerre, il lui est arrivé de réaliser des portraits, des commandes reçues de revues telles que Harper's Bazaar, LIFE ou Paris Match (pour des articles sur des célébrités telles que la Callas, Gina Lollobrigida, Sofia Loren, ou Picasso). C'était un excellent portraitiste, comme en témoigne cette représentation de Dolores Ibarruri, La Pasionaria, faite en 1936 à Madrid : 
 

Il appréciait beaucoup l'Italie qu'il a énormément sillonnée dans les années 1950 - on peut imaginer que la douceur du climat et la dolce vita devaient le consoler de pas mal de bleus à l'âme. Voici quelques clichés pris à Venise (remarquer le portrait d'Arturo, le pigeon, posant sur la place Saint-Marc!) : 
 
Venise / sans titre / Ⓒ David Seymour/Magnum Photo
 
 Venise / sans titre / Ⓒ David Seymour/Magnum Photo

Venise / sans titre / Ⓒ David Seymour/Magnum Photo
 
 Le pigeon Arturo / Venise / 1950 / Ⓒ David Seymour/Magnum Photo
 
Chim a aussi travaillé sur mandat de l'UNICEF pour des reportages sur les enfants réfugiés, orphelins de la guerre. Ses photographies dans divers pays européens (Autriche, Hongrie, Italie, Pologne, Allemagne) sont déchirantes. Elles révèlent l'enfance abusée, meurtrie, broyée par les atrocités vécues dans les conflits et la misère. Le souvenir de ces regards d'enfants demeure longuement gravé dans la mémoire.  Il y a encore deux ans, j'aurais regardé ces images en me disant que l'Humanité avait été barbare. Je me serais sentie en sécurité, dans ce plus-que-parfait, j'aurais cru en une société de justice, j'aurais encore eu confiance dans un progrès de l'Histoire. Par ce qui peut paraître un détail - ma difficulté à prendre des photos de cette paroi d'exposition - j'ai pris la mesure de tout ce qui s'est modifié inexorablement entre temps. L'excellent blog L'intervalle a consacré un billet à ce sujet, à travers une recherche de l'écrivaine Carole Naggar ICI.
 
L'exposition permet également de découvrir l'énigmatique aventure de La maleta mexicana, la valise mexicaine contenant 4'500 négatifs de Robert Capa, de Gerda Taro et de Chim. Cette valise - en réalité trois mallettes contenant des pellicules sur la Guerre d'Espagne - a été confiée à Paris en 1939 par l'assistant de Capa à un ressortissant chilien avec la requête de la porter à l'abri dans son ambassade. Aujourd'hui encore le mystère n'a pas été totalement dissipé quant à son périple. Toujours est-il que, disparue pendant près de cinquante ans, elle a refait surface au Mexique en 2007. Les éditions Actes Sud ont publié un ouvrage sur le destin exceptionnel de ce corpus d'images : La valise mexicaine. Capa, Taro& Chim et les Rencontres d'Arles lui ont consacré une exposition en 2011.
 
David Seymour a été tué par un mitrailleur égyptien  alors qu'il s'apprêtait avec Jean Roy, un collègue de Paris-Match, à rendre compte d'un échange de prisonniers blessés. C'était dix jours avant son quarante-cinquième anniversaire. Sur les dernières photographies, il apparaît comme bien plus âgé. On le voit avec les cheveux dégarnis, légèrement bedonnant, le visage poupin cerclé de grosses lunettes. Le plus frappant, chez ce témoin endurci du XXème siècle, c'est probablement son courage obstiné en dépit et contre tout. Les tourments de l'histoire sont usants et ils usent particulièrement ceux qui n'hésitent pas à les regarder en face. Au moment d'achever ce compte-rendu sur cet immense photoreporter, je réalise que je n'ai pris que quelques photos durant ma visite. Trois fois rien par rapport à mon habitude. En revanche, je me souviens qu'en sortant, le ciel pluvieux semblait être devenu très sombre. Il y avait comme une menace dans l'air. Comme une angoisse retentissant dans les ruelles. Une exposition marquante, assurément.
 
 
 

19 févr. 2023

Lire : résister à l'état d'impuissance désespérée

 

 
Il n'est journal ou récit, parmi tous les nôtres, où n'apparaisse le train, le wagon plombé,
 transformé de véhicule commercial en prison roulante, voire en instrument de mort. 
Primo Levi, Les naufragés et les rescapés. Quarante ans après Auschwitz [p.106-107]  
 
Ce livre - présenté comme un roman - comprend un nombre important de wagons, de voyages et de quais. Il commence avec un train dans une page d'introduction intitulée "Vacarme" et son dernier chapitre s'achève dans une gare de campagne au nom illisible. Entre temps, le personnage principal, Albert Vajs, étant allé consulter un spécialiste pour ce vacarme qui le réveille au milieu de la nuit, s'entend dire qu'il est atteint de tinnitus. "Ce n'est pas une maladie. C'est un état." La médecine ne peut rien pour lui. "Ce train invisible qui roule, acceptez-le comme inéluctable, un élément avec lequel il vous faut vivre."
 
La maison des souvenirs et de l'oubli compte environ cent-cinquante pages dont chacune demande à être lue avec une attention toute particulière et, une fois sa lecture terminée, elle invite à être reprise, encore et encore (peut-être qu'il y a des livres, comme ça, qu'on ne parvient jamais à comprendre totalement, mais vers lesquels on a besoin de revenir parce qu'on reconnait à la fois leur portée et notre difficulté à la saisir dans sa globalité). Il est possible que ce soit un livre qu'on ne puisse jamais totalement terminer, un livre terriblement prenant, donc, non pas tant par son style ou son vocabulaire, non, il serait même du point de vue lexical et grammatical plutôt aisé à parcourir, mais plutôt par son contenu, dense, douloureux, violent jusqu'à l'intolérable. Cela dit, c'est un livre dont on ne peut que souhaiter qu'il soit introduit au programme d'histoire contemporaine dans les écoles et les lycées.
 
Il faut dire que le sujet est vaste, pour ne pas dire insondable : qu'est-ce que le Mal ? D'où provient-il ? Comment lui faire face si l'on ne peut se résoudre, pour pouvoir trouver le sommeil, à en considérer "la banalité" ? C'est ce que Filip David se propose d'investiguer dans cette œuvre.

"Comprendre, c'est aussi justifier", s'éleva une voix à contre-courant du ton général. Ce sont là les paroles d'un grand écrivain qui a éprouvé la pleine ampleur du mal et des crimes. Il affirmait qu'il faudrait inventer une langue nouvelle pour parler du mal car notre manière de penser et de réfléchir ne saurait en exprimer la profondeur.(...)**
Si je parvenais à me convaincre de ce qu'Hannah Arendt avance, je pourrais moi-aussi dormir en paix. Mais mon sommeil n'est qu'un cauchemar permanent, effroyable, car ces allégations ne sont nullement prouvées, en rien étayées, et ne font que nous confiner dans l'illusion que dès lors que nous lui avons donné un visage purement humain, nous avons mainmise sur le crime. [p.13]

L'ouvrage est constitué d'une multitude de textes relativement courts, le plus souvent intitulés "chapitres", dont le plus long ne compte pas plus de dix pages, et qui sont de nature très diverse (extraits de journal intime, articles, confidences, dialogues, narration classique, témoignages, diagnostic médical, etc). On comprend très vite que la complexité du contenu fait écho à la complexité du sujet. Il y a des allers-retours dans la temporalité, mais aussi dans des mondes parallèles, "réels" ou fantasmagoriques.
 
Albert Vajs, seul rescapé de sa famille, sert de fil conducteur à la trame du récit. Son père a réussi à le faire passer entre deux lattes tandis que leur wagon roulait dans la nuit. Le petit frère déposé ainsi quelques instants auparavant s'est évanoui à jamais. On découvre son histoire, mais aussi celle d'autres personnages importants, les rares amis qu'il lui reste, qui sont comme lui des enfants broyés par la Shoah, dont les trajectoires sont racontées tour à tour et s'entremêlent. On trouve également bon nombre de personnages secondaires, dont les expériences viennent compléter l'énorme fresque voulue par l'auteur : dépeindre l'holocauste tel qu'il a été vécu en Serbie à travers les expériences de ceux qui sont les derniers à pouvoir raconter et témoigner de vive voix.

Albert imagina une seconde le soulagement que lui procurerait la suppression de cette souffrance profonde, permanente, qui n'existerait pas sans la mémoire de cette part sombre, dérangeante, monstrueuse qui constituait l'essentiel de sa vie. Mais que serait-il sans elle, sans cette peine qui le transperçait jusqu'au cœur ? Le souvenir de son père, de sa mère, d'Elijah vivait en lui. Cette douleur était son être même, sans elle Albert Vajs n'existait pas. Ni ceux qui lui étaient les plus chers.[p.97]
 
C'est un livre ancré dans le passé, où le présent n'occupe qu'un rôle relatif, mineur. On pourrait dire que le présent ne cesse d'y chanceler. Un livre qui fait une large place au rêve (très souvent : au cauchemar), au surnaturel, à l'irrationnel. Comment, du reste, pourrait-il en être autrement ? Quand on ne parvient pas à expliquer, le seul moyen est sans doute de s'en remettre à plus grand, plus vaste que ce que l'intelligence et la rationalité peuvent fournir comme réponses. 
 
A quoi bon toutes ces souffrances si, en fin de compte, elles se révèlent n'avoir aucun sens ? D'aussi loin que je m'en souvienne, depuis l'âge de raison, la culpabilité m'habite, me torture, parce que j'ai trahi mon père et ma mère : déportés, ils ont connu les pires souffrances dans les camps. Je leur avais fait la promesse de veiller sur Elijah, mon petit frère; je n'ai pas réussi à le sauver. Pourquoi donc, moi, ai-je survécu ? A quoi peut-on croire, en la foi, en l'homme, si le sens esquive toute explication ? [p.60-61]

Il est question dans ces pages de toutes sortes de sévices, de viols, de suicides, de la folie et de la rage comme seul recours face à la barbarie, d'enfants livrés à la solitude la plus noire et à la culpabilité la plus tyrannique. On pourrait dire qu'aucune facette de la douleur humaine ne manque d'y occuper sa place. Et pourtant, on y trouve également la sobre bonté de certains Justes, l'amour fraternel, la puissante consolation de la musique, la douce surprise d'un minuscule oiseau coloré voltigeant dans une salle de conférence inondée de larmes. 

"Tu as raison, répondit l'ombre de mon père. Il est encore bien trop petit. Mais il ne te quitte jamais. Il te suit là où tu vas. Il a pris l'apparence d'un oiseau, mon cher fils. Tiens, lève les yeux... (...)
Quand Albert eut terminé son récit, la stupéfaction pétrifia l'assistance. Un petit oiseau au plumage multicolore, arrivé d'on ne sait où, tournoyait au-dessus de sa tête. Quelqu'un eut l'idée d'ouvrir toutes les fenêtres, et le petit volatile décrivit un ultime cercle puis, effrayé par le brouhaha, s'envola hors de la salle.[p.80]

Ce livre a reçu en 2014 le prix NIN, prix littéraire le plus important de Serbie (qui jusqu'en 1991 récompensait un auteur de l'ex-Yougoslavie). Une récompense courageuse, largement méritée. Il y aurait encore tant à dire sur ces cent-cinquante pages dont pas un seul mot ne peut être considéré comme superflu. En guise de conclusion je dirais que la difficulté de la lecture ne tient pas tant à l'immense culture de l'auteur, à ses références multiples à toutes sortes de savoirs religieux, culturels ou philosophiques (la Kabbale, le Hassidisme, le courant des Dunmeh, la pensée de Hannah Arendt). Ce type de difficulté peut être surmonté avec du temps et de l'obstination. Non : la grande difficulté qui se présente aux lecteurs, c'est que son propos ne concerne pas seulement le passé. Bien au contraire. Ce qui est terriblement ardu, c'est de réaliser que les phénomènes décrits, les manifestations du Mal sont toujours et plus que jamais d'actualité. Il suffit de se tourner vers le monde qui nous entoure, d'en prendre des nouvelles : les nationalismes, les persécutions, Ouïgours, Rohngyas, guerres de toutes natures et de tous genres sont là pour nous le rappeler.
 
Un véritable livre est sans doute comme un excellent cru : il faut le laisser décanter. Je me propose de présenter celui-ci après relecture l'année prochaine, le 25 janvier.

** référence aux mots de Primo Levi, dans son Appendice à "Se questo è un uomo", publiée en novembre 1976 :  «forse, quanto è avvenuto non si può comprendere, anzi, non si deve comprendere, perché comprendere è quasi giustificare» ("peut-être que ce  qui est arrivé ne peut se comprendre, et même, ne doit pas se comprendre, parce que comprendre, c'est presque justifier.") / partie 7 / p.347 / Einaudi tascabili

2 févr. 2023

Lire : saigner l'Histoire


 

Art Spiegleman a mis quelque vingt ans à réaliser "Maus" ("Souris" en allemand). Avant de devenir le roman graphique que nous connaissons, il a été publié en divers chapitres pendant des années dans la revue "Raw", consacrée aux arts graphiques et créée en 1978 par Spiegelman et sa compagne, Françoise Bouly.
 
Même si le premier chapitre a paru dans Rauw en décembre 1980, A. S. a commencé son travail d'investigation sur l'histoire de sa famille (et plus particulièrement sur celle de son père au travers d'innombrables entretiens) dès le début des années 1970.

Maus est constitué de deux parties. Le premier tome s'intitule "Mon père saigne l'Histoire" et suit la trajectoire des deux parents de l'auteur, Vladek et Anja Spiegelman, deux Juifs polonais vivant dans la région de Sosnowiec, depuis leur rencontre jusqu'au moment de leur arrivée à Auschwitz. Le second, "Et c'est là  que mes ennuis ont commencé", raconte l'expérience de l'univers concentrationnaire, essentiellement du point de vue du père, les parents ayant été séparés dans le Lager, la mère dirigée dans le quartier des femmes, à Birkenau. Ils ne se sont retrouvés qu'à la fin de la guerre, pour trouver refuge en Suède, où est né l'auteur, avant de rejoindre les États-Unis).

Maus, précison-le, n'est pas seulement un ouvrage historique : il traite également du présent (le présent correspondant au travail d'investigation, quand l'auteur se rend régulièrement en visite chez son père pour l'interroger et l'enregistrer afin de rassembler les pièces éparses du puzzle que constituent les souvenirs du vieil homme). 
 
 
Il y a donc plusieurs niveaux de narration : le passé familial, comportant la période ayant précédé la guerre, les persécutions et le déroulement de la déportation; le présent, qui se déroule lors des échanges successifs entre le père et son fils au fil des années et qui dévoile leurs relations passablement complexes, voire houleuses; il y a également un troisième niveau, dans lequel on perçoit l'auteur comme représentant de la génération d'après, celle dont les parents ont survécu à l'Holocauste, qui a subi le traumatisme par contrecoup, sans toujours avoir été informée ou n'ayant obtenu que des bribes d'information sur le passé. 
 

Cette partie est traitée avec beaucoup de naturel et de justesse. On apprend que l'auteur est passé par des phases de grave dépression dans sa jeunesse, que sa mère s'est suicidée en 1968, que ses parents ont eu durant la guerre un fils aîné, Richieu, dont le portrait trônait dans la chambre parentale (l'enfant est mort en 1943, empoisonné avec deux cousins par une tante qui voulait leur éviter de connaître les atrocités d'Auschwitz).
 
 
On pourrait ajouter un niveau supplémentaire : la méta-narration, quand A. S. évoque ses peurs et ses doutes face à l'immensité de la tâche qu'il se propose d'accomplir. Avec une franchise non dénuée d'humour, il évoque la lourde responsabilité que représente le rôle de transmettre l'histoire des siens. Comment raconter sans altérer, comment dire sans trahir ? (Ce point sera développé par la suite dans Metamaus, paru en 2011, qui revient sur la genèse de l’œuvre). Au long de son travail, il est accompagné par un psy, Pavel, rescapé de Terezin et d'Auschwitz.


Tous ces niveaux de narration sont très importants et font de ce roman graphique un chef-d’œuvre d'habileté dans la construction: il contient de nombreuses histoires dans l'histoire, qui s'imbriquent et se révèlent extrêmement bien organisées entre elles. La densité du récit, le nombre des personnages évoqués pourraient donner lieu à de la confusion. On pourrait aisément s'y perdre, si ce n'est qu'Art Spiegelman se montre un maître non seulement au niveau du scénario, mais également des moyens graphiques utilisés pour permettre une lecture aisée.

Ainsi, les dessins sont tous en noir et blanc. Ils évoquent par leur sobriété la gravure sur bois. Les planches contiennent essentiellement des cases petites, focalisées sur des personnages et contenant pratiquement toutes des dialogues. Il émane quelque chose de condensé dans ces pages, quelque chose qui évoque l'enfermement, le rétrécissement. On trouve ça et là de rares cases plus grandes, avec des descriptions d'espaces élargis ou des plans.
 

Les récitatifs sont brefs et les échanges entre les personnages très factuels, dénués de pathos. Ils sont constitués de mots issus de toutes les langues utilisées durant les années de déportation, ce qui rend les dialogues très vivants. Mais c'est surtout l'écart entre l'anglais parlé par A. Spiegelman et l'anglais bien particulier parlé par son père, maladroit, typé, marqué par sa culture d'origine, qui contribue à la véracité du témoignage  (ce décalage linguistique est très bien rendu par la traductrice, Judith Ertel).
 
Les personnages ont des visages d'animaux : il y a les Juifs présentés en tant que souris; les Allemands représentés en chats; les Polonais en cochons. Quand certains veulent passer inaperçus dans une autre communauté, ils portent un masque dont on perçoit la cordelette.

On pourrait bien sûr parler pendant des heures de la richesse de cette bande dessinée. De son contenu. De sa forme. De son accouchement. De sa réception dans les divers pays où elle a été diffusée. "Maus" est un univers artistique et littéraire, une aventure complexe et passionnante. A travers cette œuvre, Art Spiegelman a réussi à donner ses lettres de noblesses au neuvième art (le terme de "roman graphique" s'est sans doute imposé par le biais de cet travail fondamental). On constate ici que la BD  porte en elle toutes sortes d'atouts majeurs : à travers des traits et des formes, elle s'adresse non seulement à l’œil et au mental du lecteur mais aussi à son imaginaire et son message est d'autant plus percutant. C'est un art à la fois très évocateur et en même temps il permet une prise de distance. Raison pour laquelle ce médium se révèle particulièrement apte à toucher un large public, de tous horizons et de toutes cultures.
 
 
Notons que la BBC a réalisé en 1987, suite au succès éditorial de la première partie, un documentaire présentant le voyage d'Art Spiegelman et de sa compagne en Pologne pour y retrouver des traces documentaires :



Les deux tomes ont été publiés en version originale respectivement en 1986 et 1991. L’œuvre intégrale a reçu le prix Pulitzer en 1992. En français, il est possible actuellement de trouver la version intégrale, ou alors les deux tomes vendus séparément brochés (ce qui rend plus aisée leur lecture).  
 

MAUS NOW : Un excellent complément à la lecture de Maus : recueil de textes émanant de 21 critiques analysant l'oeuvre.
 
 
 

 
 
 
Lecture proposée dans le cadre des lectures communes autour de l'Holocauste.
Merci aux organisateurs. Autres livres présentés : 
La maison des souvenirs et de l'oubli, Filip David                         
 
 

29 janv. 2023

Lire : avoir du mal à rapporter des faits

 
 
 
Je connais très bien ce sentiment d'effleurement. Chaque fois que vous êtes enfin prêts à parler de ce temps-là, la mémoire fait défaut et la langue se colle au palais. Et puis, vous ne dites rien qui vaille. Il arrive parfois que les mots commencent à jaillir de votre bouche, vous racontez, vous abondez. comme si un cours d'eau bouché s'était ouvert. Mais vous vous rendez compte aussitôt que c'est un écoulement plat, chronologique et extérieur, sans flamme intérieure. La parole, coule, coule, mais vous ne révélez rien et vous sortez de là tête basse. [p.194]
 
C'est à l'âge de 67 ans, alors qu'il était déjà un écrivain confirmé, qu'Aaron Appelfeld a publié Histoire d'une vie. Il fallait certainement une longue maturation intérieure et une grande expérience d'écriture pour parvenir à exprimer dans son langage très personnel l'expérience qui fut la sienne afin que d'autres personnes, extérieures, puissent entrer dans ce monde où l'horreur côtoie la sainteté et que les mots peuvent évoquer sans jamais décrire. 

Sa trajectoire pourrait être esquissée ainsi : une petite enfance heureuse dans une famille aimante, cultivée, assimilée, la montée du nazisme et l'envahissement de la Bucovine, sa terre natale, l'assassinat de sa mère, la déportation avec son père, la fuite et la survie en solitaire jusqu'à la fin de la guerre dans des situations extrêmes. Et puis un long chemin vers Israël, détour passant par la Croatie et l'Italie, avant de recommencer une nouvelle vie, dans une nouvelle langue et sur une nouvelle terre.

Histoire d'une vie est présenté comme un roman. Il pourrait s'agir d'une autobiographie, puisque le narrateur parle de réalités qui concernent Aaron Appelfeld. Mais celui-ci prévient dès les premières pages, en préface : 
 
Les pages qui suivent sont des fragments de mémoire et de contemplation. La mémoire est fuyante et sélective, elle produit ce qu'elle choisit.[p. 7]
 
Ainsi, les questions de temporalité restent toujours floues dans les œuvres de cet auteur. Ce qui frappe en lisant ce livre, c'est l'importance du corps comme support de mémoire. Cette thématique court sur tout le récit : ce sont les sensations corporelles qui rendent compte de ce qui fut, bien plus que les souvenirs enfouis ramenés sous forme de mots et de pensées à la conscience. La force de l'expérience profondément ressentie prime toujours sur les faits.
 
Plus de cinquante ans ont passé depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Le cœur a beaucoup oublié, principalement des lieux, des dates, des noms de gens, et pourtant je ressens ces jours-là dans tout mon corps. Chaque fois qu'il pleut, qu'il fait froid ou que souffle un vent violent, je suis de nouveau dans le ghetto, dans le camp ou dans les forêts qui m'ont abrité longtemps. La mémoire, s'avère-t-il, a des racines profondément ancrées dans le corps. Il suffit parfois de l'odeur de la paille pourrie ou du cri d'un oiseau pour me transporter loin et à l'intérieur. [p.60]

Plus de cinquante ans ont passé et la même peur habite mes jambes. [p.71]

Si les "tenants des faits" avaient été prêts à m'écouter un instant, je leur aurais de nouveau raconté que j'avais sept ans lorsque éclata le Seconde Guerre mondiale. La guerre s'était terrée dans mon corps, pas dans ma mémoire. Je n'inventais pas, je faisais surgir des profondeurs de mon corps des sensations et des pensées absorbées en aveugle. A présent je le sais : même si j'avais su alors formuler mes pensées, cela ne m'aurait pas aidé. Les gens réclamaient des faits, des faits précis, comme si en eux résidait le pouvoir de résoudre toutes les énigmes. [p.200]

Pour éviter "un magma de mots inexacts, un rythme faussé, des images faibles ou exagérées" l'écrivain se refuse à parler de la Shoah. Pas question pour lui de la décrire. Pour autant, peu d'écrivains ont su l'évoquer mieux que lui. En creux.
 
Une épreuve profonde, ai-je appris, peut être faussée facilement. Cette fois-ci non plus je ne toucherai pas ce feu. Je ne parlerai pas du camp, mais de la fuite, qui eut lieu à l'automne 1942, alors que j'avais dix ans.[p.60]
 
Je suis entrée dans le monde d'Aaron Appelfeld à partir de ce livre et il me semble qu'il est le pivot de toute son écriture. L'ensemble de ce qu'il a écrit auparavant ne fait que conduire à ces pages de grande intensité et tout ce qu'il a écrit après ne fait qu'amplifier cette narration. En le relisant, j'ai réalisé combien non seulement le corps, mais aussi le silence, est un élément central dans son œuvre. Il est un écrivain de la contemplation.

Je n'avais jamais aimé le pathos et les grands mots. J'aimais et j'aime encore contempler. La supériorité de la contemplation tient au fait qu'elle est dénuée de mots. Le silence des objets et des paysages vient à vous sans rien imposer.
 
Lire ses livres, c'est accepter d'entrer dans un monde irrationnel, lié à l'enfance, au silence et à l'observation, dans lequel présent et passé, s'entremêlent continuellement et où les morts côtoient sans cesse les vivants. Ce monde irrationnel est la seule manière raisonnable et forte de dire et de raconter ce qui fut quand l'être humain a été confronté à l'horreur et à l'inexplicable. 
Au centre de cet ouvrage se trouvent des pages d'une rare profondeur où l'écrivain rend compte de son expérience et de sa conception de la littérature dans une langue d'une extrême pureté. Son style est limpide, poétique et juste. Ce sont aussi des pages qui, si on prend la peine de les considérer avec un peu de recul, peuvent tout simplement être perçues comme une description de l'identité de l'artiste. Qu'est-ce que l'art, sinon une manière de transmettre la réalité au-delà des descriptions ou des déroulements rationnels ?
 
En complément de ce billet, je me permets de mettre en lien  ICI le compte-rendu du roman Mon père et ma mère, publié par Aaron Appelfeld en 2013, et présenté par les éditions l'Olivier dans sa version française en 2020. Ce livre décrit les jours se déroulant juste avant une catastrophe, marqués par l'attente et le pressentiment.
Pour mieux connaître cet auteur : Dans le faisceau des vivants, publié en 2019 par Valérie Zenatti, traductrice et amie de l'écrivain.

 
 
 
 
Lecture proposée dans le cadre des lectures communes autour de l'Holocauste.
Merci aux organisateurs.
Autres livres présentés : Maus, Art Spiegelman //   Hana, Alena Mornstajnova  

27 janv. 2023

Lire : recomposer avec l'aide de milliers de souvenirs fragmentaires...

 

Ils m'ont conseillé d'oublier parce qu'il ne voulaient pas entendre ce que je pourrais raconter. Mais leur peur était inutile. Je ne pouvais pas oublier. Mes souvenirs  sont tatoués dans ma tête comme  le numéro sur mon avant-bras. Mais les raconter, ça, je ne pourrais pas. [p.330]
 
Ce livre raconte l'histoire de deux femmes tchèques, Hana et sa nièce Mira. La première est née au début des années 1920, dans la petite ville de Meziříčí, au sud de Prague. La seconde en 1945 au moment de la libération de la ville par les troupes soviétiques. L'aînée a vécu l'enfer de la déportation et a réchappé de manière invraisemblable non seulement aux camps, mais au typhus et à une autre forme de violence extrême : le mépris et le rejet de son expérience, la poussant jusqu'aux confins de l'autisme. La plus jeune a perdu ses parents et sa fratrie lors d'une épidémie de typhus en 1954 et a été ensuite recueillie par sa tante jusqu'à l'âge adulte. Meziříčí, sa vie quotidienne, ses habitants juifs et non-juifs, servent de toile de fond à la narration, d'abord dans le contexte de l'entre-deux guerres, puis après la guerre. Le livre s'achève en 1963.

Le récit est présenté selon une construction intéressante qui se déploie en trois parties. La première est portée par la voix de Mira et elle raconte le point de vue de la génération d'après la déportation. Ce qu'elle ignore, ce qu'elle est amenée à soupçonner, ce qu'elle finit par apprendre (ce n'est qu'à la page 87 qu'apparaît le mot "juive", un mot lancé à Mira par une camarade de classe pour justifier une impossible invitation).
La partie centrale commence durant les années ayant précédé la guerre et l'invasion allemande. On y découvre l'histoire de la famille concernée, active et intégrée dans la société, dont la judéité quasiment refoulée est ravivée par les théories nazies. Elle décrit les mesures discriminatoires qui vont s'intensifiant et enfin les persécutions et les déportations. On s’interroge. Qui est la narratrice de cette deuxième partie ? S'agit-il vraiment de Mira, dont on apprend le goût pour les études et les lettres, une Mira qui se serait penchée sur le passé des siens ? C'est ce que l'autrice voudrait nous faire croire, mais un mystère plane sur cette voix omnisciente, la voix d'une personne qui aurait eu le recul nécessaire pour se documenter et témoigner sur l'histoire de sa famille. (Ce n'est là bien sûr qu'une simple supposition de ma part : impossible de vérifier, je n'ai pas pu trouver de documentation sur Alena Mornštajnová, l'autrice, et savoir si une partie de son récit correspond à une biographie familiale).
Enfin, la troisième partie - qui contient l'expérience de la déportation - est racontée par Hana et court sur une vingtaine d'années complétant l'histoire du point de vue du personnage le plus violemment touché par les tempêtes de l'Histoire.

La force du roman  tient certainement dans cette construction, ces va-et-vient dans la temporalité qui permettent non seulement une narration non linéaire captivante, mais aussi une progression dans la tension et l'émotion qui soit supportable pour les lecteurs. En cela, Alena Mornštajnová  maîtrise bien son écriture avec un style simple, efficace et sobre. Comme pour tous les écrits romancés sur l'Holocauste qui se proposent d'éviter les survols et les ellipses, la difficulté consiste à dire et décrire tout en permettant une lecture soutenable et on mesure à chaque chapitre les difficultés auxquelles a dû être confrontée l'autrice. J'ai apprécié le fait que dans de courts chapitres l'écrivaine ait osé traiter la vie dans les camps d'extermination dans ses aspects les plus triviaux ou sordides (même si le cadre d'un roman permet difficilement de décrire la réalité dans toute son horreur). Bref, ce livre parvient à proposer à un large public un sujet sensible et douloureux (historique, mais toujours très actuel au vu de la situation géopolitique que nous sommes en train de vivre). 
 
Tout m'était familier et étranger à la fois. Parce que moi, je n'avais plus ma place dans ce tableau.
La ville n'avait pas changé. C'est moi qui avais changé.
Je me traînais le long des rues jusqu'à la place,  les yeux rivés sur  le trottoir. Je ne m'arrêtais que par instants, pour me reposer et regarder cette ville étrangère dans laquelle j'étais née vingt-six ans plus tôt. Les gens me contournaient, certains sans faire attention à moi, d'autres agacés. Il devaient se  demander qui était cette femme étrange qui se tenait ainsi au beau milieu du trottoir, gênant tout le monde. Autrefois, ça m'aurait été désagréable. A présent, ça m'était égal. [p.273] 
 
L'ouvrage est présenté comme un succès éditorial dans son pays (le nombre d'exemplaires tirés en Tchécoslovaquie est mentionné sur le bandeau en couverture et répété à deux reprises : sur la quatrième de couverture et dans la présentation de l'auteur). Un tel succès peut s'expliquer sans doute par le fait que l'autrice sait judicieusement doser la part de réalisme de son récit avec la part de romanesque (les traitrises amoureuses et les histoires d'amour qui finissent bien, la fin ouverte sur une note d'espoir et non sur diverses lâchetés ordinaires, l'antisémitisme du peuple tchèque effleuré mais pas vraiment traité).

Les deux protagonistes sont des personnages très forts, chacune à leur manière. On peut regretter que l'écrivaine n'explore pas mieux leur relation, comment elle s'établit et se fortifie, puisque Hana la recluse, l'asociale quasi psychotique accueille chez elle la jeune Mira alors qu'elle n'est pour elle qu'une inconnue (même si elle est la fille de sa sœur aimée). Elles sont amenées à vivre ensemble pendant une dizaine d'années et on peut imaginer le rôle primordial qu'a pu jouer leur rapport dans la survie d'Hana. Du reste, celle-ci dit à un certain moment : "Mira se glissa dans ma vie, s'y installa fermement et devint le centre de gravité de mon être". Le roman aurait gagné à être moins elliptique et à dépeindre la consolidation de leur lien au fil des jours et des échanges.
 
Par ailleurs, j'ai trouvé que le personnage titre manquait d’épaisseur, voire de crédibilité : elle qui aurait pu mourir tant de fois, à Auschwitz ou ailleurs, n'était son incroyable ténacité, son exceptionnelle force corporelle, elle qui a survécu à toutes les horreurs, sans compter l'horreur du retour : le rejet de toute la communauté peu désireuse de voir et de savoir ce qui avait pu arriver aux déportés, est présentée comme un être cassé dans tous les sens du terme. Tout le long du texte, elle est régulièrement dépeinte comme dérangée, voire folle et en même temps elle tient un discours des plus fluides pour raconter sa version des faits durant les 80 dernières pages. A travers elle pourrait se développer la question centrale de la culpabilité : la manière dont elle est tenue pour responsable d'événements et de drames survenus avant, pendant et après la déportation et en vient elle-même cruellement à intérioriser les désastres subis aurait mérité d'être plus fouillée. Mais sans doute Alena Mornštajnová est-elle une écrivaine de la description, désireuse de présenter des faits, et laissant à ses lecteurs le soin d'imaginer les mouvements intérieurs de ses personnages.

Le problème de savoir si et comment l'Holocauste peut être décrit en mode romanesque se pose continuellement avec ce livre. De quelle manière aborder cette thématique autrement que par un récit documentaire quand on ne parle pas d'expérience ? Cela dit, le livre m'a offert la possibilité de mieux connaître une page de l'histoire du pays tchèque. Il m'a aussi permis de découvrir la maison d'édition Jaune et Bleu, créée en 2015, entre Paris et Colmar et présentée ICI

(Enfin, à propos de stratégies éditoriales, juste un mot sur la question des couvertures de livres, devenues de véritables arguments de vente. La représentation d'un gâteau sur les éditions originale et française peut se comprendre, étant donné le rôle joué par un dessert dans le déroulement de l'histoire, même si elle reflète mal le récit qui n'a rien de lisse ni de brillant. En revanche, le livre anglais avec son énorme étoile jaune en couverture paraît de mauvais goût, par son aspect racoleur. Dès lors, la couverture allemande, représentant une petite fille penchée contre une barrière, paraît plus convaincante car c'est bien de cela, dans le fond, qu'il s'agit : de l'enfance, de l'innocence que des catastrophes viennent fracasser. A tout prendre, il se pourrait que la couverture croate, au dessin sobrement allusif, soit la mieux adaptée.)
 



 
 
Lecture proposée dans le cadre des lectures communes autour de l'Holocauste.
Merci aux organisateurs.