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30 mars 2025

Lire / Voir : cicatriser

 
 
Le mot islandais ör signifie "cicatrices". Il n'est ni féminin ni masculin, mais d'un troisième genre qu'on appelle neutre. Ör est identique au singulier et au pluriel : une ou plusieurs cicatrices. Le terme s'applique au corps humain, mais aussi à un pays, ou un paysage, malmené par la construction d'un barrage ou par une guerre. Nous sommes tous porteurs d'une cicatrice à la naissance : notre nombril - qui constitue pour certains le centre de l'univers. Au fil des années s'y ajoutent d'autres cicatrices. Le héros de Ör, Jonas Ebeneser, en a sept, chiffre assez proche de la moyenne. Ör dit que nous avons regardé dans les yeux, affronté la bête sauvage, et survécu. [Note de l'auteur, p.197]
En sortant de la projection, j'ai pesté contre ma politesse, qui m'a fait applaudir un film d'une confondante banalité, qui m'a obligée à rester jusqu'à la fin des échanges - des questions convenues, dégoulinantes de glucose savamment enveloppé, des réponses sans véritable intérêt. Je m'en suis voulu de ne pas m'être sauvée discrètement dans la pénombre, fuyant une séance dont les 93 minutes m'avaient paru une éternité. La cinéaste avait dit : c'est son premier roman à être adapté, la romancière a aimé. Il est permis d'en douter.
Il faut admettre que l'hôtel retenu était un bâtiment d'une classe folle et d'un grand intérêt historique. Il faut relever aussi que la jeune actrice, Lorena Handschin, illuminait l'écran. Elle prononçait au milieu du film un monologue sobre sur les meurtrissures de la guerre qui donnait du relief à une suite de dialogues d'une effarante platitude. Mais je n'avais retrouvé dans le long-métrage ni l'humour percutant ni la capacité d'évocation ni la perspicacité propre à Auður Ava Ólafsdóttir. Alors, je suis entrée dans la providentielle librairie La forme d'un livre pour me procurer le texte original et l'explorer.
Ör est un roman datant de 2016 dont la version française des éditions Zulma est sortie en 2017. Du début à la fin de son récit, l'écrivaine utilise le phénomène de la cicatrisation comme fil rouge. On pourrait dire que le thème principal est celui de la réparation. Comment peut-on se reconstruire après une chute, un traumatisme, une catastrophe, tant sur le plan individuel qu'écologique ou social ? Quels cheminements parcourir, quels fonds toucher, pour pouvoir parvenir à émerger ?
L'histoire, c'est celle d'un homme en crise, un bricoleur sensible et déphasé, déterminé à en finir avec une vie où tout semble se désagréger. Son mariage au long cours s'est détricoté, sa mère à la mémoire trouée vivote dans un EHPAD, sa fille adorée est partie vivre ailleurs et il apprend de son épouse qu'il n'en est pas le père biologique. Ces trois femmes sont les trois Guðrún de sa vie et, sans elles, il ne ressent plus le goût de continuer.
En songeant au suicide, il voudrait ménager sa fille, seule personne susceptible de trouver son cadavre. Alors, il pointe un endroit, quelque part sur la planète, un lieu où un conflit vient tout juste de se terminer. Il échafaude des plans pour sa dernière semaine et, comme il est très habile de ses mains, il pense en dernière minute à emporter sa vieille caisse à outils, à l'appui de son projet.
Il arrive dans un lieu où tout est détruit. Tout n'est que gravats, sauf l'hôtel Silence où il a réservé une chambre. A ce point, bien sûr, on est tenté de se dire que l'histoire est prévisible : face aux destructions massives, aux atrocités, face aux besoins vitaux qui émergent de tous côtés, le mal de vivre n'a plus sa place. Ou plutôt : sera remis à sa place et les aptitudes manuelles de Jonas Ebeneser sollicitées de tous côtés. C'est là qu'intervient le talent d'Auður Ava Ólafsdóttir pour évoquer la souffrance avec pudeur, les aléas de l'existence avec poésie et les méandres de la reconstruction avec humour.
- C'est un manuel de conversation pour apprendre la langue, ça peut vous intéresser. Je vous le recommande. [...]
Un des derniers chapitres a pour titre : "Objets qu'on perd parfois", la liste en est fort longue :
Imperméable
Gants
Parapluie
Lunettes
Alliance
Passeport
Stylo
Tournevis

Sois-même ne figure pas sur la liste. [p.176]
Il est courant d'être déçus par l'adaptation cinématographique d'un livre aimé. Ici, ce film trop joliment ficelé m'a permis d'aller rejoindre un roman incitant à méditer sur les voies de la guérison et dont les titres des courts chapitres sont à eux seuls des invitations à voyager (ce sont des vers de poètes ou de philosophes, comme Nietzsche, Leonard Cohen, Garcia Lorca, Jónas Þorbjarnarson ou même un extrait de l'épitre aux Corinthiens) : 
Les plaies se referment plus ou moins vite et les cicatrices se forment par couches, certaines plus profondes que d'autres // C'est sous son aile que tu chercheras asile // Il y a tant de voix dans le monde et aucune n'est dépourvue de sens // Peu d'hommes tuent la plupart se contentent de mourir // Et puis le silence éclate comme une montagne // Je compte les pas entre toi et moi //...
 
 

6 juin 2024

Lire : et pourquoi pas l'Éden ?

 
 
L'islandais est une langue flexionnelle ayant quatre cas : nominatif, accusatif, datif et génitif. Les noms islandais peuvent avoir un des trois genres grammaticaux : masculin, féminin ou neutre. Les adjectifs, les chiffres jusqu'à quatre et les pronoms sont déclinés aux quatre cas, aux deux nombres et aux trois genres.
La principale difficulté de l'islandais réside dans le fait que certaines voyelles sont affectées par leur entourage lors des déclinaisons et des conjugaisons. Il existe également un certain nombre de mots à déclinaisons irrégulières (on dénombre plus de 70 paradigmes différents) et un mot ne laisse souvent deviner ni son genre ni le paradigme auquel il appartient.  [Extrait de la page Wikipedia en français sur la langue islandaise]
 
Auður Ava Ólafsdóttir a confié récemment au Book Club qu'avec ce roman elle a voulu donner une petite leçon d'islandais, "une langue ancienne assez difficile, assez compliquée et c'est la plus vieille langue encore parlée en Europe".  A peine avais-je terminé ce petit bijou de livre, que je me suis mise à le relire, en boucle, tellement il m'avait passionnée. Non seulement, l'autrice m'avait offert un minuscule aperçu de sa langue maternelle, mais elle m'avait insufflé l'envie d'en apprendre davantage.
 
 Il peut m'arriver, au milieu d'une conversation, de perdre le fil parce que mon esprit s'arrête sur un mot qui vient d'être prononcé. Je me mets alors aussitôt à penser à la manière dont le mot se décline, à sa racine et à ses dérivés. Parfois, les répliques d'une conversation s'alignent dans ma tête, tel un texte sur une feuille, comme des épreuves à corriger. 
- Tu n'arrêtes jamais de travailler, dit ma sœur Betty. [p.51]
 
Comment résumer Éden ? A travers l'histoire d'une femme en pleine crise de la quarantaine, professeur de linguistique et correctrice, habitée par les mots au point qu'elle y trouve le sens de toute chose, l'autrice dresse trois portraits : un beau personnage de femme (une protagoniste comme on les aime, libre, originale, remplie d'énergie vitale); une esquisse savoureuse de la vie sociale en Islande; une radiographie de la crise climatique vécue dans son île. 
En rentrant à Reykjavík, je ne peux m'empêcher de penser qu'il est quand même étrange que l'échelle des vents de l'Institut de météorologie se base sur l'effet qu'ils produisent sur les arbres alors que notre île en est pour ainsi dire dépourvue.

Andvari (brise) : Les feuilles bruissent.
Gola (vent léger) : Les feuilles et les petites branches tremblent.
Stinnigsgola (brise modérée) : Les petites branches bougent.
Kaldi (brise fraîche) : Les arbustes se courbent.
Stinningskaldi (vent glacial) : Les grosses branches ploient.
Allhvass vindur (vent violent) : Les grands arbres se courbent et sont malmenés. 
Hvassviðri (grand vent) : Les branches cassent.
Stormur (tempête) : Les arbres se brisent.
Rok (tempête par rafales) : Les arbres sont arrachés avec leurs racines.
Fárviðri (ouragan) : Tout ce qui n'est pas fixé s'envole. [p.96]
Avec Auður Ólafsdóttir la lucidité va toujours de pair avec un optimisme pragmatique. Ce n'est pas parce qu'un promoteur veut racheter une rivière en spéculant sur le besoin mondial de glaçons dans les prochaines années qu'il faut désespérer. Ce n'est pas parce qu'on dépense en avion l'équivalent de cinq mille six cent arbres pour se rendre à des colloques sur les langues minoritaires et pour représenter son pays à la commission sur les mesures urgentes qui s'imposent pour préserver et ressusciter les langues à l'agonie de l'UNESCO qu'il faut baisser les bras. Alba va racheter un terrain de 22 hectares à une autrice de polars à succès et se mettre à le boiser avec détermination.
 
Ce n'est pas non plus parce que des réfugiés débarquent sur un rocher noir aux confins du monde qu'ils n'ont pas d'avenir et qu'ils ne pourront pas y faire leur place. 
 Je lui demande comment se passe son adaptation et je le regrette aussitôt. En même temps que le mot aðlögun - adaptation -, un autre terme qui n'a rien à voir me traverse l'esprit : aflögun, signifiant déformation. Une seule lettre de différence. Il me dit qu'il prend le car une fois par semaine pour aller à Reykjavik  consulter le psychologue de la Croix-Rouge parce qu'on lui a diagnostiqué un trouble de stress post-traumatique.[...]
Je me tiens à côté d'un jeune homme qui a traversé un océan blanc d'écume et va une fois par semaine consulter un psychologue pour parler de ce qu'on ressent quand on a survécu à des événements qui mettre votre âme en péril mortel. Il ne veut pas voir la mer à sa fenêtre, il veut être loin des vagues, des cris des oiseaux marins en quête de pitance et ne s'intéresse pas à cette immensité bouillonnante et salée qui ne prend fin qu'à l'horizon.[p.93]

Alors que des images hallucinantes du volcan Sundhnúkur en éruption déferlent en ce moment sur nos écrans, ce livre sur fond de changements climatiques et d'anéantissements progressifs (idiomes, espèces, végétations) se révèle d'autant plus passionnant. Si on apprécie cette écrivaine, c'est qu'il n'y a pas une once de sentimentalisme chez elle, pas de lamentos, ni de défaitisme. Seulement une saine vision des choses appelant à agir sans délai pour défendre le coin de terre et les valeurs qui lui sont propres. Et l'humour, bien sûr, un humour tendre non dépourvu d'autodérision portant sur le petit monde des lettres islandais, sur la vie privée qui ne saurait jamais être privée dans de si petites communautés, sur les histoires d'amour toujours nécessaires et toujours bancales.
Activités qui échappent aux règles du langage
 
Marcher dans la nature.
Travailler dans le jardin.
Biner les rangs de pommes de terre.
Respirer. 
Regarder le ciel au-dessus de la montagne.
Écouter les oiseaux.
Le sexe. [p.177]
Pour terminer, je ne résiste pas à la tentation de citer quelques titres de chapitres, des sections brèves, portées par un style vif et enjoué. Auður Ólafsdóttir a une manière bien à elle de parler des choses graves de manière légère.

Il meurt une langue tous les vendredis // Un sentier que creuse le passage des moutons est l'étroit chemin vers la perfection // l'Homme est en quête d'une planète de rechange // Les amitiés opportunistes // Le ciel est descendu jusque sur terre // Icecube Holding // Un oiseau a besoin d'air sous ses ailes pour voler // ...


 

28 nov. 2019

Lire : la fille qui voulait un monde à soi




Combien de livres lit-on durant une année ? Combien de romans nous passent-ils sous les yeux  et entre les mains ? Et combien d'entre eux s'inscriront-ils dans nos mémoires ? Un peu comme les gens, les livres traversent nos vies, et parfois ce n'est pas le moment, parfois on est trop pris ailleurs, rares sont ceux qu'on n'oublie pas et qui trouvent leur place à nos côtés (combien de livres aussi m'est-il arrivé de racheter, me retrouvant tout étonnée avec un double exemplaire d'un roman à la couverture attractive, gentillet, mais ne tenant pas la route sur la durée ?)
Miss Islande est un roman qui parle de différence et d'affirmation de soi au début des années soixante, qui parle de l'obstination à suivre ce que l'on est et à vivre ce pour quoi on sait devoir vivre, de l'homophobie nauséabonde et, surtout, du besoin impérieux d'écrire. Il dit l'oppression des femmes et l'espace confiné qui leur était laissé, entre la maternité et le rôle de muse. Il raconte le cheminement d'une jeune femme mise au monde par un vétérinaire, à qui son père donne un prénom de volcan et qui trace coûte que coûte sa propre voie .
L'écriture est claire et limpide. Comme dans beaucoup de romans nordiques, la simplicité du style est accompagnée d'un parfum d'irréalité et de légende. Il y a de nombreux sous-titres qui sont à eux seuls des invitations au voyage : poète est un mot masculin / j'ai besoin d'être seule. Plurielle. Seule / nous sommes tous pareils, des baleines déboussolées et mortellement blessées / les astres errants des océans / je rêve d'un autre lieu qui touche une autre étoile / mes pieds ont quitté la terre ferme...
L'auteure de ce roman féministe, lumineux et profondément poétique, Auður Ava Ólafsdóttir, s'entretenait récemment avec Laure Adler : 
L.A. : Qu'est-ce que ça veut dire écrire quand on est empêché d'écrire, quand personne ne croit en vous, quand vous n'êtes pas du milieu social qui vous autoriserait à être connue, reconnue, vous êtes obligée de faire des  tas de petits boulots, votre héroïne en fait des tas, et comme elle est jolie, et comme elle est jeune, elle se fait harceler avec ses divers employeurs. Elle résiste, parce qu'elle a rendez-vous, pas forcément avec un homme, ni avec une femme : elle a rendez-vous avec la page blanche. Ça veut dire quoi "avoir rendez-vous avec la page blanche" en écriture ?
A.A.Ó : Ça veut dire qu'on tient la baguette comme un chef d'orchestre. On peut dire au monde qu'il peut naître, son monde à soi, son petit microcosme. Ça veut dire aussi que j'ai mis (c'est ce qu'il y a peut-être de plus personnel dans le roman) j'ai mis  mes petites idées sur la création, ce que j'ai découvert, je les ai mises dans la bouche de divers personnages.
[L'Heure bleue / 21.11.2019 / à réécouter ici /// Interview de l'auteur / Librairie Mollat / ici]
Miss Islande est un roman qu'on n'est pas près d'oublier. L'écriture, sans doute, peut être considérée comme la métaphore de l'aspiration à être soi. On ne peut pas s'empêcher de s'identifier à Hekla, la fille volcanique qui n'a qu'une hâte : terminer son roman, pour pouvoir se mettre au suivant, et à celui d'après, et qui ne cesse d'esquiver les embûches qui se mettent entre elle et sa Remington.
On ne peut s'empêcher aussi d'être profondément touché par Isey, sa meilleure amie, se retrouvant cantonnée à 22 ans dans son rôle de mère au foyer, qui s'est procuré sa carte de bibliothèque, mais n'a pas le temps d'y aller et écrit dans un cahier caché au fond de son sac des histoires sur ce qui se passe et des histoires sur ce qui ne se passe pas.
La seule personne avec qui je parle de toute la journée, c'est le poissonnier. En fait, ils sont deux. Ce sont des jumeaux, ils travaillent à tour de rôle. Je m'en suis rendu compte hier en les voyant ensemble. J'ai eu du mal à les différencier. C'est là que j'ai compris pourquoi le poissonnier me taquine seulement certains jours en m'appelant sa petite chérie : en fait, ce n'est pas le même homme. Ils emballent le poisson dans du papier journal, dans le Morgunbladid. J'ai dit à celui qui me servait : Trouvez-moi un poème ou une nouvelle plutôt qu'un faire-part de décès ou une nécrologie. En  rentrant, j'ai soigneusement déballé mes filets d'aiglefin dans l'évier, la feuille intérieure était toute mouillée et presque illisible, mais sur l'autre, il y avait deux poèmes d'un de ces jeunes types qui passent leur journée au café Mokka.
- Hier, j'ai fait tout le trajet jusqu'au centre-ville avec le landau et j'ai acheté un nouveau carnet. En bravant la tempête. Le vendeur de la librairie Gudgeir s'est souvenu de moi, il m'a conseillé des cahiers d'écoliers, à lignes ou à carreaux, puisque je les remplis si vite. Et ça me coutera moins cher. C'est le seul luxe que je m'autorise.
Elle garde le silence en préparant le café.
- Je me suis mise à écrire des dialogues, reprend-elle. 
- Quel genre de dialogues ? Des choses que les gens disent?
- A la fois ce qu'ils disent et ce qu'ils ne disent pas. Je ne peux pas expliquer à Lydur que chaque fois qu'il ouvre la bouche, j'ai envie de noter ce qu'il dit. Et encore moins que j'écris aussi ce qu'il ne dit pas. Il ne comprendrait pas non plus que parfois j'ai envie de m'interrompre dans ce que je fais pour l'écrire au lieu de le vivre.