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24 juin 2026

Vivre : asanas

 
Eloge de la transgression / Philippe Ramette / Cours Cambronne / Nantes
 
 
Si un matin tu ne te souviens pas de faire ton yoga, tes genoux, eux, veilleront à ce que tu ne l'oublie pas. 
 
 

5 avr. 2026

Vivre : investir au quotidien

 
 Sabine Weiss / 1952 / coll. PhotoElysée / Lausanne

Ceux qui ne font pas chaque jour quelque chose pour leur santé devront un jour consacrer beaucoup de temps à leur maladie
 
Vraie ou pas, la citation de Sebastien Kneipp me va : pas un jour sans qi gong ou sans yoga. Sans y passer trop de temps, sans enchaînements trop compliqués. Juste quelques mouvements basiques pour commencer la journée. L'autre matin, j'ai refilé une plaquette d'antidouleurs à un livreur en mal de lombaires. Il m'en restait un emballage quasiment inentamé et œuvrer comme livreur avec un dos lancinant est un enfer que je pouvais m'imaginer. Ce jour-là avaler un ou deux comprimés a été probablement la seule chose qu'il pouvait faire. En le regardant partir en grimaçant j'ai pensé à ce qu'en aurait dit le bon curé Kneipp : Ceux dont  le métier consiste à faire tous les jours des choses qui nuisent à leur santé auront pas mal de médicaments à avaler.  
 

12 mars 2026

Vivre : dix heures quinze, numéro onze, premier étage

 
Il famacista (o il dentista) / Pietro Longhi / Gallerie dell'Accademia / Venezia
 
 
Tout compte fait, il n'y avait rien de si difficile : 
pendant trois heures garder la bouche bien ouverte,
respirer et le laisser traiter le problème à la racine.
 

1 janv. 2026

Vivre : comme un poisson

 
Poissons Ayu / Utagawa Hiroshige / Museo d'Arte orientale / Genova

 
 
Pourquoi t'obstiner à considérer en linéaire ce qui est cyclique, tient de l'ondulation et du circulaire ? 
Les voies toutes droites, c'est plus court, tellement plus court, mais elles sont si étroites, si ordinaires,
rassurantes, peut-être, mais ne laissant aucune place au mystère de la guérison et à ses profondeurs.

  
 

26 nov. 2025

Vivre : Still life / 183

 


Durant les humides journées de cette saison, sur la tablette le sel a fait sa réapparition. Eau salée, plutôt chaude, gargarismes et aspirations, selon une méthode éprouvée depuis des générations. Des produits de la pharma ? Des sprays décongestionnants ? Autant que possible : non. Rien qu'une pincée au fond de la tasse, pas d'agression. Juste donner au corps le moyen de se défendre contre les infections. De l'or, du soleil et du vent, un remède aux senteurs d'océan. Ah! si tout pouvait se soigner si naturellement!
 

18 sept. 2025

Vivre : petits propos vacanciers

 
La plage à Trouville/ Félix Valotton / coll. particulière
 
Je l'apprécie énormément : simple, direct, efficace. Aller le voir n'est jamais un pensum. Hier, sur les douze minutes qu'a duré ma visite, il a passé 90 secondes à m'ausculter, dont 20 à regarder mes bras qu'il a trouvés un peu trop bronzés et à m'en demander la raison (ce qui a donné lieu à discuter natation), il a ensuite passé le reste du temps à me parler de ses vacances idéales (là, on a commencé à échanger avec intérêt sur les meilleurs endroits où aller barboter). Foin des départs intempestifs à l'autre bout de l'Europe ou de la Terre, faire et défaire ses valises pour cumuler les expériences et rentrer surtout stressés, lui, ce qu'il avait préféré cet été, ce sont les journées passées à l'hôtel Beatus à 75 minutes de chez lui. Il m'a raconté les plongeons dans le lac et les piscines à l'eau salée, les mètres carrés de SPA, le hammam et le sauna, les excursions et les cours de yoga, les buffets de petit-déjeuner et les dîners inclus dans le forfait, les collations à base de soupes et de salades le midi, les gâteaux offerts plus tard dans la journée. C'est un bon vivant et, en racontant, ses yeux brillaient. 
Ah j'adore ces contrôles annuels durant lesquels ma santé devient un sujet banal, secondaire et où je peux m'adonner aux joies d'une conversation joyeuse et légère... 

5 mars 2025

Vivre : elle et moi

 

 
Amazone blessée / Statue IIe siècle A.J.C. d'après original grec / MANN / Napoli
 
Pendant plus d'un mois, on a cohabité, elle et moi. Un jour sur deux, je suis partie avec elle au petit matin. Je prenais ma voiture et je fendais l'épais brouillard qui s'était installé en ce mois de février et ne voulait pas s'en aller. Souvent, s'il y avait un véhicule devant moi, il m'arrivait de perdre ses feux dans la blancheur. J'avais l'impression de risquer moi aussi de me perdre dans l'opacité farouche de la nuit.
Madame Z. nous recevait à six heures trente tapant. Elle levait ses yeux de ses papiers et ne manquait jamais de mentionner qu'elle était là depuis cinq heures trente et avait terminé la veille tard dans la soirée. Même si Madame Z. aime beaucoup parler, je n'ai jamais compris si elle fuit une sorte de solitude ou si tout simplement elle aime s'adonner à soigner. 
C'est long, un mois, quand on tiraillée entre une tendinite revêche et un chien heureux de folâtrer dans les forêts. C'est long de compter les comprimés pour ne pas en abuser.
La douleur a fini peu à peu par prendre le large. Je ne peux pas dire qu'elle me manque, mais si un jour je viens à l'oublier, elle se rappelle à moi et je me retrouve dans mes petits souliers. Je garderai toujours en mémoire ces petits matins blêmes où nous fendions le brouillard, elle et moi, comme un vieux couple mal assemblé, pour aller rencontrer notre thérapeute et voir comment tenter de nous séparer de façon civilisée. 

14 févr. 2025

Vivre : par ici, la sortie

 
post it / Etel Adnan / Luma / Arles / 2022
Le miracle est ici; avec nous; en nous. Par le simple fait que nous sommes en vie. 
 
J'ai une horreur viscérale des hôpitaux (comme tout le monde sans doute, mais probablement bien plus que la moyenne). Je ne m'y sens pas en sécurité, au point que je renonce  à y faire des visites à moins d'y être obligée et si je suis tenue de le faire je les écourte au maximum. L'autre jour, je devais subir une petite intervention dans un hôpital de proximité qui s'est révélé lumineux et accueillant, avec un personnel des plus charmants. J'ai voulu - tant qu'à faire - me livrer à un petit exercice : définir quand intervient précisément le point de bascule qui fait de nous des patients, c'est-à-dire des êtres soumis, dépendants, en perte de repères, impuissants. 
Arrivée à l'accueil, présentant ma convocation et ma carte d'assurée, j'étais bien "moi", une personne capable de s'informer et de répondre aux questions qui lui étaient posées. En appuyant pour appeler l'ascenseur, en me dirigeant vers le secteur concerné, en notant l'orientation des couloirs pour bien me repérer, j'étais encore "moi", en pleine possession de mes moyens. Mais quand une infirmière est venue dans ma direction, s'est présentée par son prénom en m'indiquant que ce serait elle qui m'accompagnerait durant les deux heures suivantes, une petite clochette s'est mise à grelotter tout au fond de ma mémoire. Lorsqu'elle m'a montré mon lit et mon casier, là où je pourrais déposer mes affaires et me changer, la clochette a commencé de tintinnabuler (abandonner mon smartphone et mes papiers m'a coûté, même s'ils allaient se trouver à quelques mètres de la table d'intervention). Au moment où je me suis retrouvée allongée, face à deux personnes en train de m'expliquer étape par étape ce qui allait se passer, la clochette s'est affolée. Pendant la prise de sang, la pose de la perfusion, quand une troisième soignante s'est présentée, j'ai fait tout mon possible pour m'accrocher à mon statut d'être indépendant, mais je sentais que j'étais en train de basculer. A l'arrivée du médecin, dès qu'il a consulté mon dossier, s'est penché sur ses instruments et sur ses deux écrans, j'avais déjà je crois capitulé. Je suis très vite tombée dans un trou blanc.
Tout s'est bien passé. A peine réveillée, j'ai reçu une rassurante nouvelle et on m'a proposé du café (le fait que l'infirmière se transforme en une hôtesse attentionnée m'a aidée à me reprendre, quand bien même sous l'effet de la narcose j'étais un peu sonnée). Dès que j'ai pu me lever, récupérer mon sac, enfiler mes vêtements, exprimer mes plus vifs remerciements, je me suis envolée. J'ai repéré en un instant le parcours que j'avais mémorisé à l'aller. Dans le hall, à la sortie, j'ai senti que je respirais différemment, j'avais retrouvé une certaine désinvolture et mon identité (ce qui ne m'a pas empêchée d'aller guetter dehors la voiture de R. alors qu'il pleuvait).


17 nov. 2024

Vivre : message personnel

 

 
Merde! Merde ! Merde! Le lac si beau ce matin. Les chiens. Les oiseaux. Les pêcheurs. Une paix infinie sur les rives et cette nouvelle comme une pierre sur nos cœurs. Comme une envie d'envoyer un message à travers les airs. Tiens bon. On est là. On t'attend. La vie - cette foutue vie - a besoin de gens comme toi. Une envie de croire en des ondes magiques capables de torpiller l'intolérable et d'obtenir des retours à venir.


25 sept. 2024

Vivre : donner du temps au temps

 

Le penseur / Auguste Rodin / 1903 / Expo Rodin/Arp Fondation Beyeler / Bâle
 
 
Quelle place laissée au corps et à ses propres ressources ? Quelle confiance en ses capacités de défense ? Quel temps accordé à nos propres rythmes et solutions pour nous remettre sur pied ?
Les pieds justement. J'observe ces jours-ci le travail lent de ma peau que l'eau des piscines vient chaque année agresser. Une fois les jours de baignades passés, les mycoses s'assèchent et s'en vont. Lentement. L'épiderme se renouvelle. La santé reprend ses droits et j'aime ça, la lente progression du corps sage qui se reprend.
En libre-service, dans les pharmacies, des kilomètres de remèdes aux mille maux susceptibles de nous affecter. Il y en a pour tous les besoins, tous les goûts et tous les prix. Nul doute : j'aurais pu trouver sur les rayonnages une crème miracle apte à régler mon problème d'un revers de la main. Mais la vue de ma peau saine gagnant peu à peu du terrain m'apparaît comme un petit miracle quotidien.
 

29 nov. 2023

Vivre : l'absent

 
Miracolosa guarigione della figlia di Benvegnudo da San Polo / Giovanni Mansueti /Accademia / Venezia
 
La dernière fois qu'on l'a vu, sa silhouette trapue dans l'encadrement, on n'a pas pu s'empêcher de lui dire en le saluant prenez soin de vous. Ou précisément : prenez bien soin de vous. On ne sait plus. On ne sait pas pourquoi on a dit ça. Peut-être ses cernes. Peut-être qu'on l'a trouvé grossi, alourdi par on ne sait quel souci. Et il nous a regardée avec un drôle d'air. Il n'a rien dit. Il a juste haussé les épaules et il semblait signifier : comme si je pouvais ! Ou alors : je n'ai pas le temps pour l'instant. On l'a accompagné du regard tandis qu'il s'éloignait prestement. C'est un médecin à qui l'on tient. Un mec bien. Ce matin, le cabinet a appelé. Tous les rendez-vous sont annulés jusqu'au printemps prochain.

11 déc. 2021

Vivre : dermato logiques

 
Portrait d'homme / Fayoum / Kunsthistorisches Museum / Wien
 
Ce mec-là : franc, direct, avec un bel accent. Bourru, oui, certainement. Et taiseux, pas un mot de trop. Et pas franchement chaleureux, évidemment. Mais providentiel, assurément.
Alors que nombre de ses collègues, probablement attiré/es par la chirurgie dite esthétique, nez en trompette, et facturations adéquates, répondent que non, non désolé/es, ils ou elles sont surchargé/es, pas le temps pour ce genre de dysfonctionnement (entendez : ce cancer, mélanome ou carcinome, un de ces phénomènes fortement désappointants)
Alors que, dans certaines salles d'attentes, on se croirait dans des salons, avec promotion de produits au coût plutôt élevé, et, diffusées sur écrans plats, des propositions d'interventions ultra nécessaires (quoi ? vous ne saviez pas qu'avec ces rides d'expression-là le succès ne serait pas au rendez-vous ? que votre bonheur dépendait de votre lissage frontal ? qu'il y avait entre vous et la séduction un méchant sillon horizontal ?)
Alors qu'on a connu de ces docteurs et doctoresses spécialisé/es en dermatologie collaborant avec des palaces lémaniques (un séjour de quelques nuits, tout compris, et vous pouviez rentrer parfaitement transformé/e dans votre pays)
lui, sobrement, affirme : "On ne fait pas le même métier". Tout est dit.
Même cursus, même formation, même spécialisation. Mais certainement pas les mêmes revenus ni la même conception d'un fameux serment attribué à Hippocrate, pourtant prêté dans un même élan. C'est pourquoi à l'approche des Fêtes sa salle d'attente est pleine à craquer et il est inondé de chocolat, ce mec-là.

28 juil. 2021

Vivre : tous égo

 
Portrait de jeune homme / Lorenzo Lotto / Accademia / Venezia
 
Après avoir reçu leur seconde dose de vaccin, nombreux ont été les gens reconnaissants d'avoir bénéficié de cette mesure de prévention (gratuite, en plus). Considérant ce qui se passait dans le monde, où des milliards de personnes luttaient, se démenaient dans une misère encore plus noire qu'à l'accoutumée, se retrouvaient dans l'impossibilité de se protéger, n'avaient pas accès à des soins adéquats, ou voyaient des proches mourir sans possibilité de les enterrer dignement, il y avait effectivement de quoi se sentir privilégiés.
D'instinct, j'avais désiré offrir une contrepartie, un certain nombre de doses de vaccin destinées à ces pays du Sud. Cela s'était révélé difficile, voire impossible : les vaccinations dépendant des gouvernements, de leur gestion plus ou moins adéquate de la crise, il n'était pas envisageable d'apporter une aide directe par ce biais. Ne souhaitant pas favoriser quelque système corrompu, j'avais finalement répondu à l'appel d'une organisation nationale distribuant des kits de protection, masques et gel, dans divers pays dits "émergents". C'était mieux que rien, me disais-je.
 
J'ai avalé de travers mon café ce matin en parcourant le journal : il est question en Suisse  de pousser les indécis à se faire vacciner en leur octroyant de l'argent. Certains sont arrivés à projeter d'indemniser les citoyens pour qu'ils daignent faire preuve d'un peu de sens civique (à distinguer : celui ou celle qui, ayant réfléchi à la question, estime en toute honnêteté que le vaccin n'est pas la solution et choisit de s'abstenir, une logique difficile à comprendre, devant toutefois être prise en compte). 
Mais, accorder une rétribution pour accomplir un acte de solidarité gratuite et préventive, cela ne relèverait-il pas d'une pure aberration ? Ce n'est pas l'avis du Président de la Commission d’Éthique d'un canton voisin, qui trouve tout à fait naturel d'utiliser ce moyen pour convaincre les indécis. La marchandisation ayant tout envahi, les actes solidaires devraient donc être monnayés ? Pourquoi n'imaginerait-on pas aussi, tant qu'à faire, des indemnisations pour consentir à aller voter, accepter de scolariser ses enfants, daigner porter secours à une personne accidentée ?
La crise du Covid, on le réalise tous les jours, ne fait qu'amplifier les problèmes préexistants. Aldo Naouri mettait en garde il y a quelques années contre des éducations susceptibles de voir émerger des générations d'enfants tyranniques et désorientés. Faut-il s'étonner de voir se profiler des politiques destinées à des tranches d'adultes gâtés et surprotégés ?


17 juil. 2021

Vivre : oppositionnelle

 
Cecilie Petersen, soeur de l'artiste / Christen Schiellerup Købke / SMK / Copenhague
 
Elle dit qu'elle va faire recours contre son employeuse. Elle dit qu'elle est dans son droit, elle répète qu'elle est dans son droit, qu'elle a consulté des syndicats, et que de toutes façons on ne peut pas l'obliger. Elle dit que des dizaines de gens sont déjà morts d'avoir été vaccinés, sans compter tous les animaux, sur lesquels on a effectué tous les essais. Elle dit que les gens hauts placés, ces gens qui nous gouvernent ne comprennent rien, ne savent rien, ne pensent qu'à nous manipuler ou à nous effrayer. Elle dit qu'elle, elle n'est pas du genre à se laisser faire, ah non, elle, on ne la lui fait pas, non mais qu'est-ce qu'ils croient ? Elle dit qu'on n'est pas des moutons, qu'il ne faut pas nous prendre pour des cons. Elle affirme haut et fort que ce qu'elle affirme, elle le tient de source sûre : une amie très bien informée, qui sait bien ce qu'on nous tait et l'a posté sur FB. Elle ajoute que, si ça continue comme ça, ceux qui oseront résister seront ostracisés comme on faisait avec les Juifs autrefois. Elle parle, elle parle, on dirait qu'elle attend notre confirmation, ou notre approbation. Impossible de discuter, elle veut déverser, s'opposer, pas argumenter. Son disque semble définitivement rayé. On l'a connue exactement comme ça, il y a quarante ans. Autres sujets, mêmes rejets. On la laisse s'éloigner, les yeux rivés sur sa tablette, continuer de s'informer, liker, approuver, déverser des tonnes d'émojis, participer à la gabegie.

7 mars 2021

Vivre : après le contrôle

 

 
Le bonheur peut venir vous surprendre parfois, sur une banquette, comme un état amoureux qui se serait tenu aux aguets, sur le quai. Le bonheur, c'est tomber en amour devant la vie, ça vous secoue, ça vous saisit. Une bonne nouvelle, une éclaircie. On se retrouve sur des rails, on rentre à la maison. Depuis le wagon, on voit défiler un paysage translucide, lacté, tout en transparence. Dans le train, une mère et ses filles partagent des frites et des mots tendres. En face, défilent les rives, un trait d'aquarelle, une esquisse pastel, séparent les eaux pâles et le ciel, évoquent les villes et les villages, et les Alpes paraissent se fondre dans l'opalescence du paysage. On cherche du regard où se trouve la maison, mais, tour d'ivoire, elle se fond elle aussi dans ce tableau de silence. On voudrait saisir l'instant, on voudrait pouvoir le fixer en cliché, mais l'instant, animal fuyant, ne se laisse pas amadouer, ne reste plus qu'à l'admirer, bouche bée.
Le bonheur vous surprend parfois comme un état amoureux. D'une gare à une autre, il peut vous inonder, avant de vous débarquer, à l'arrivée, devant vingt visages masqués.

14 mars 2020

Vivre : suspensions


L'ascension du Christ (détail) / Le Pérugin / MBA / Lyon

Il y a eu comme la mer qui monte, comme un lent enfermement, des allocutions avec des visages graves, courroucés aurait-on dit, qui enjoignaient à rester calmes (tous les ingrédients pour vous mettre sérieusement à flipper).
En ville, hier, régnait une étonnante impression de ralenti, et un curieux silence (comparable à celui de Florence il y a deux semaines). Les gens paraissaient moins nombreux, ou plus calmes, ou peut-être carrément hébétés. Les regards s'évitaient, les corps aussi. A la médiathèque, pour les emprunts, il a fallu se plier à un rituel que la bibliothécaire ne cessait d'expliquer, à chaque nouveau lecteur qui se présentait : poser la pile dans un coin du guichet, reculer derrière la ligne jaune qui avait été tracée au sol, venir récupérer la pile après qu'elle l'avait scannée. Pour les ouvrages rendus, on avait installé deux énormes cartons sur une table, à l'entrée. Une lectrice, ancienne employée, s'est mise à pouffer. Certains empruntaient des quantités considérables (de quoi tenir un siège, à ce qu'il semblait).
L'autre jour, au centre médical, c'était le chaos. J'ai regretté de ne pas avoir annulé mon rendez-vous de routine. Les quatre secrétaires n'arrêtaient pas de s'apostropher, de décrocher répondre raccrocher et de courir dans tous les sens. Sans grande efficacité. On entendait comme un disque rayé : je n'ai pas pu les joindre. Toutes nos lignes sont occupées. Je ne peux pas vous renseigner. Nous sommes surchargés. Elles déploraient le bavardage d'une collègue absente, qui aurait mieux fait de se taire et de rentrer directement se soigner. La doctoresse m'a communiqué que mon bilan était normal, RAS de mon côté. En revanche, elle éprouvait le besoin de s'épancher : ses beaux-parents avaient refusé de continuer de garder leurs trois petits-enfants et elle avait dû trouver une autre solution dans l'urgence. Ils refusaient de la voir, à cause de son métier. Ses propres parents étaient atteints dans leur santé et ne pouvaient pas l'aider. Il y avait à Genève en fin de semaine un congrès et elle hésitait à s'y rendre (y avait-il à hésiter ? le moment n'était-il pas malvenu de rassembler des dizaines de médecins, si par malchance l'un d'eux venait à se découvrir par la suite contaminé ?).
Au magasin, ce matin, les caisses étaient anormalement lentes et certains chariots incroyablement remplis. Des mères de famille empilaient des litres de lait par dizaines et échangeaient à propos de ce qu'elles avaient cru entendre et de ce qu'elles pensaient savoir (un cas, dans une école, à 60 kilomètres d'ici). Leurs phrases tendaient dangereusement à ne contenir que des verbes au conditionnel. Dès qu'on en arrive à entendre : il semblerait, il y aurait le moment est venu de vite vite décamper.
Avec P. on est partis marcher, comme tous les jours, sur le haut-plateau. Nous y avons retrouvé les chevaux, des trémolos colorés, des arbres gonflés de chatons blond doré, plus un joggeur et un tracteur. J'ai réalisé qu'au fond, la vie sur ces hauteurs est pratiquement en quarantaine toute l'année. Je me suis demandé quels effets allaient être les plus nocifs, sur la durée : ceux du virus ou ceux de la peur, qui, de mille manières, avec mille subtiles et moins subtiles stratégies, était  en train de s'infiltrer. Du boulot pour les soignants, du boulot pour les psys, mais aussi du boulot pour relever l'économie. Par-delà les coûts humains et financiers, des tributs s'annonçant lourds à payer, comment se fermer au virus et rester ouverts à la solidarité ?

7 mars 2020

Vivre : le contrôle



Les Papillons / Paul Peel / Musée des Beaux-Arts de l'Ontario / Toronto

J'ai pris congé du médecin spécialisé. J'étais si contente de cet examen rapide et de cette invitation à prendre rendez-vous pour l'an prochain, sans doute lui ai-je un peu trop longuement serré la main. Il a paru un brin secoué et pas vraiment habitué à de telles effusions. De bonnes nouvelles, il ne doit pas en donner tous les jours et pas au point qu'on lui malmène ses phalanges, c'est certain. Mais, qu'importe ! En sortant, j'avais envie de fredonner une chanson, de sautiller parmi les flocons, qui s'envolaient tels des milliers de papillons. Je regardais à l'autre bout du lac un minuscule point blanc qui aurait pu être ma maison, j'avais envie d'y retourner et de savourer là-bas cette journée ordinaire : le froid, les rafales, le chien à balader, le courrier à traiter, toutes ces choses routinières qui font le sel d'une vie d'hiver. Quand on se retrouve à même de jouir simplement et merveilleusement de ces choses essentielles qu'on appelle les petits riens.

18 nov. 2019

Vivre : plongée, contre-plongée


La Sainte famille (détail) / Jacob Jordaens / Museu Brukenthal / Sibiu

La dépression : on est tellement happé au-dedans de soi qu'on ne s'intéresse plus à rien d'autre.
L'émersion : on trouve enfin la force de prendre sur soi pour s'intéresser -vraiment- aux autres. 
 

27 févr. 2017

Vivre : les journées « rien »





Il y a des jours comme ça, où le seul luxe, la seule solution, le seul médicament, c’est le rien. Le rien total. L’exigence zéro. Et il arrive alors que ce rien se transforme en trois fois rien, en petits riens du tout, qui peuvent devenir mille riens, mais qui au bout du compte, apportent ce petit rien qui manquait, clef de voûte pour retrouver le fil.

Et la santé.