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16 mars 2025

Lire : un Juste, juste un homme

 

 
J'ai toujours éprouvé autant de douleur que de motivation à lire Primo Levi. Entamer un de ses livres signifie pour moi entreprendre un voyage au long cours, avec des arrêts, de retours en arrière, des reprises, des passages survolés pour parvenir à arpenter le texte comme on escalade une montagne ardue. Je n'ai jamais pu en faire des lectures linéaires, si ce n'est peut-être en lisant "Si c'est un homme", son œuvre la plus connue. La lecture de "La Trève" a été un véritable parcours du combattant. "Le système périodique" m'a fascinée par ses tissages de connaissances chimiques et de réalité humaine entremêlés (paru en 1967, c'est un livre très particulier. Primo Levi, chimiste de formation, intitule chacun des 21 textes, indépendants les uns des autres, du nom d'un élément chimique, lequel, par ses propriétés, est au centre de chacune des histoires. J’appréhendais de le lire, car, à l’école, la chimie était ma bête noire. L’auteur ne souhaitait pas répéter dans ce livre des éléments autobiographiques qu’il avait déjà racontés précédemment. Toutefois, les chapitres se déroulent en ordre chronologique et se réfèrent à un moment donné de son existence.)
 
Inutile de dire que le livre "Lilith" n'a pas échappé à des difficultés de lecture. Cette entreprise a duré plusieurs semaines (et je pressens qu'il me faudra encore pas mal de relectures pour en faire le tour). C'est un recueil de 36 nouvelles de thématiques très différentes, publiées pour la plupart dans le quotidien turinois La Stampa entre 1975 et 1981. Il est divisé en trois parties : le passé, le plus souvent concentrationnaire; l'avenir, étrange, entre science-fiction et métaphysique; et le présent, source de réflexions sur l'être humain en société). Le style de Primo Levi est vif, incisif. Il est capable de résumer une situation ou un être en quelques traits, deux ou trois adjectifs, une image et on saisit rapidement de quoi il en retourne. Impossible bien entendu d'en faire un compte-rendu exhaustif et encore moins de le résumer. Je me contenterai aujourd'hui de parler d'un des récits les plus marquants : "Le retour de Lorenzo".
 
Lorenzo était un maçon employé dans une entreprise italienne qui œuvrait au sein d'Auschwitz. Même s'il ne s'était pas porté volontaire pour ce travail, ce n'était pas un déporté. C'était un civil et il "jouissait" au sein de l'univers concentrationnaire de certains  privilèges, comme celui d'avoir droit à du courrier, des rations plus abondantes, des colis, des jours de congé et une solde en marks. Dans le système très hiérarchisé du camp, ces privilèges procuraient un pouvoir certain à ceux qui en bénéficiaient. Mais Lorenzo Perrone n'était pas homme à en user et encore moins à en abuser.
 
Primo Levi parle de lui dans le chapitre 12 de "Si c'est un homme", un livre écrit dès son retour de déportation, entre décembre 1945 et 1947, alors que le maçon était encore vivant. Il s'exprime avec pudeur et reconnaissance à son propos :
A supposer qu’il y ait un sens à vouloir expliquer pourquoi ce fut justement moi, parmi des milliers d’autres êtres équivalents, qui pus résister à l’épreuve, je crois que c’est justement à Lorenzo que je dois d’être encore vivant aujourd’hui, non pas tant pour son aide matérielle que pour m’avoir constamment rappelé, par sa présence, par sa façon si simple et facile d’être bon, qu’il existait encore, en dehors du nôtre, un monde juste, des choses et des êtres encore purs et intègres que ni la corruption ni la barbarie n’avaient contaminés, qui étaient demeurés étrangers à la haine et à la peur ; quelque chose d’indéfinissable, comme une lointaine possibilité de bonté, pour laquelle il valait la peine de se conserver vivant. [...]

Mais Lorenzo était un homme ; son humanité était pure et intacte, ce monde de négation lui était étranger. C’est à Lorenzo que je dois de ne pas avoir oublié que j'étais un homme moi aussi. » "Si c'est un homme", fin du chapitre 12
Quant à la nouvelle dont je parle ici, elle a été écrite bien après la mort de Lorenzo. Primo Levi est resté en contact avec lui jusqu'à son décès en 1952, tentant vainement de le sauver de la maladie et du mal de vivre qui s'était emparé de lui à son retour. Voulant honorer son ami, il a donné son prénom à ses deux enfants, appelant sa fille Anna Lorenza et son fils Renzo. Car Lorenzo lui avait, comme l'écrivain l'a répété à plusieurs reprises, sauvé la vie dans des circonstances extrêmes. Il lui avait cédé une partie de sa nourriture, avait fait parvenir du courrier à sa famille, lui avait remis un vieux chandail à porter sous sa veste de prisonnier. 
 
Mais, par-dessus tout, le maçon piémontais, fruste, plutôt caractériel et quasi illettré, n'avait jamais agi de manière intéressée. Il prenait des risques et faisait le bien en toute simplicité. Dans un univers où la bestialité, la violence, la haine, mille dangers, la mort guettaient les êtres, il avait représenté une figure de toute noblesse. L'écrivain à un certain moment utilise l'image de Don Quichotte pour l'évoquer. Il était grand, n'avait pas peur, il faisait ce qu'il avait à faire sans jamais s'en vanter.
Cette nouvelle d'une dizaine de pages est de toute beauté. Toute l'intelligence et toute la finesse descriptive de Primo Levi s'y révèlent. Un texte auquel on reviendra dans les moments où l'on tend à désespérer de l'humanité. 
Je le vis arriver un matin, enveloppé dans sa petite cape gris-vert, au milieu de la neige dans le chantier dévasté par les bombardements nocturnes. Il avançait de son long pas régulier et lent. Il me tendis la gamelle qui était tordue et cabossée, et me dit que la soupe était un peu sale. Je lui demandai une explication, mais il hocha la tête et s'en alla, et je ne le revis qu'un an plus tard, en Italie. Dans la soupe, en effet, il y avait de la terre et de petits cailloux, et ce n'est qu'un an après que, presque en manière d'excuse, il me raconta que  ce matin-là, tandis qu'il faisait sa tournée de restes, son camp avait subi une attaque aérienne. Une bombe était tombée près de lui et avait explosé dans la terre molle; la gamelle avait été ensevelie, et lui, avait eu un tympan percé, mais il avait la soupe à porter, et il était allé travailler quand même. [p.89]
Il tomba malade; grâce à des amis médecins, je pus le faire hospitaliser, mais on ne lui donnait pas de vin et il s'enfuit. Il était déterminé et cohérent dans son refus de la vie. Il fut retrouvé moribond quelques jours plus tard, et mourut à l'hôpital dans la solitude. Lui qui n'était pas un déporté, il était mort du mal des déportés. [p.92]
 

17 juil. 2023

Lire : et Anne lisait les aventures de Joop ter Heul

Le passage du Commerce Saint-André (détail)/ Balthus / confié à la fondation Beyeler / Bâle
 
 
Primo Levi écrit dans "Les naufragés et les rescapés" en 1986, l'année précédant son suicide : "Une seule Anne Frank nous émeut davantage que les innombrables autres qui ont souffert exactement comme elle, mais dont les visages sont demeurés dans l'ombre. Peut-être que cela est mieux ainsi : si nous étions en mesure de contempler les souffrances de toutes ces personnes, nous ne serions plus capables de vivre."
 
Parmi tous les menus détails relatés dans le journal, des broutilles, des choses futiles en apparence, des incidents du quotidien, c'est à travers les remarques les plus banales qu'émerge, affreuse, canaille, la lucidité. On lit : "Cissy Van Marxweldt écrit super bien. Je ferai certainement lire ses livres à mes enfants." (pourrait-on imaginer observation plus anodine?) et tout à coup on a la gorge qui se noue. On se retrouve face à un gouffre. On comprend.

**Una singola Anna Frank desta più emozione delle miriadi che soffrirono  come lei, ma la cui immagine è restata in ombra Forse è meglio così: se fossimo capaci di contemplare le sofferenze di tutte quelle persone, non saremmo capaci di vivere. (P. Levi, I sommersi e i salvati, 1986, p.42).
***  Les aventures de Joop ter Heul n'ont pas été traduites en français. Des aventures qui amusaient les enfants d'autrefois, considérées comme démodées, assurément.

2 avr. 2018

Lire : le retour


Itinéraire de Primo Levi entre fin janvier et  fin octobre 1945


En introduction à son récit, La Trêve, Primo Levi écrit :

Nous rêvions dans les nuits sauvages
des rêves denses et violents
que nous rêvions corps et âme :
rentrer, manger, raconter
jusqu’à ce que résonna, bref et bas,
l’ordre qui accompagnait l’aube :
« Wstawac » ;
et notre cœur en nous se brisait.

Maintenant nous avons retrouvé notre foyer,
notre ventre est rassasié,
nous avons fini notre récit.
C’est l’heure. Bientôt nous entendrons de nouveau
l’ordre étranger :
« Wstawac ».

J'avais lu d'une traite "Se questo è un uomo" (Si c'est un homme), le récit de sa déportation à Auschwitz. Curieusement, pendant longtemps, je n'avais pas réussi à terminer "La Tregua" (La Trêve). Cette narration de son hallucinant voyage de retour (lequel avait duré près de neuf mois) me déchirait le cœur et m'angoissait. Je ne parvenais pas à accepter qu'il ait pu endurer tout ça. En plus. J'ai dû morceler ma lecture et m'y reprendre encore et encore pour parvenir à terminer le livre. 

Nous étions partis six cent cinquante, nous revenions trois. Que n'avions-nous perdu pendant ces vingt mois, Qu'allions-nous retrouver chez nous ? Quelle partie de nous-mêmes avait été usée, consumée ? Retournions-nous plus riches ou plus pauvres, plus forts ou plus vains ? Nous n'en savions rien, mais nous savions qu'au seuil de notre maison, pour notre bien ou pour notre malheur, nous attendait une épreuve et nous nous la représentions avec crainte. Nous sentions couler dans nos veines, mêlé à notre sang exténué, le poison d'Auschwitz. Où allions-nous puiser la force de recommencer à vivre, d'abattre les barrières, les haies que l'absence développe spontanément autour de chaque maison déserte, de chaque terrier vide ? Bientôt, peut-être dès le lendemain, nous serions amenés à mener une bataille, contre des ennemis encore inconnus, à l'intérieur et à l'extérieur de nous-mêmes : avec quelles armes, avec quelles énergies, avec quelle volonté ? Nous nous sentions vieux de plusieurs siècles, écrasés par une année de souvenirs sanglants, épuisés et sans défense. Les mois, que nous venions de passer à vagabonder aux confins de la civilisation, nous apparaissaient maintenant, en dépit de leur rudesse, comme une trêve, une parenthèse de disponibilité infinie, un don providentiel du destin, mais destiné à rester unique. [...]


J’arrivai à Turin le 19 octobre, après trente-cinq jours de voyage : la maison était toujours debout, toute ma famille, vivante, personne ne m’attendait. J’étais enflé, barbu, mes vêtements déchirés, et j’eus du mal à me faire reconnaître. Je retrouvai la vitalité de mes amis, la chaleur d’un repas assuré, la solidité du travail quotidien, la joie libératrice de raconter. Je retrouvais un lit large et propre, que le soir, avec un instant de terreur, je sentis céder mollement sous mon poids. Mais je mis des mois à perdre l’habitude de marcher le regard au sol comme pour chercher quelque chose à manger ou à vite empocher pour l’échanger contre du pain, et j’ai toujours la visite, à des intervalles plus ou moins rapprochés, d’un rêve qui m’épouvante.
C’est un rêve à l’intérieur d’un autre rêve, et si ses détails varient, son fond est toujours le même. Je suis à table avec ma famille, ou avec des amis, au travail ou dans une campagne verte ; dans un climat paisible détendu, apparemment dépourvu de tension et de peine ; et pourtant, j’éprouve une angoisse ténue et profonde, la sensation précise d’une menace qui pèse sur moi. De fait, au fur et à mesure que se déroule le rêve, peu à peu ou brutalement, et chaque fois d’une façon différente, tout s’écroule, tout se défait autour de moi, décor et gens, et mon angoisse se fait plus intense et plus précise. Puis c’est le chaos ; je suis au centre d’un néant grisâtre et trouble, et soudain je sais ce que tout cela signifie, et je sais aussi que je l’ai toujours su : je suis à nouveau dans le Camp et rien n’était vrai que le Camp. Le reste, la famille, la nature en fleur, le foyer, n’était qu’une brève vacance, une illusion des sens, un rêve. Le rêve intérieur, le rêve de paix, est fini, et dans le rêve extérieur, qui se poursuit et me glace, j’entends résonner une voix que je connais bien. Elle ne prononce qu’un mot, un seul, sans rien d’autoritaire, un mot bref et bas ; l’ordre qui accompagnait l’aube à Auschwitz, un mot étranger, attendu et redouté : debout, « Wstawac ».



20 août 2016

Lire : entrer par la bande



Hier, à la Fnac, il m'a montré parmi les livres qu'il avait entre les mains, "Si c'est un homme" de Primo Levi. "Un livre pour les après-midis, pas pour les soirs" a-t-il précisé. J'ai acquiescé, moi qui n'ai jamais pu lire intégralement "La Trève". Je me suis promis de tenter la lecture, une nouvelle fois. Je ne sais pourquoi ce voyage de retour si long (quelque trente jours, je crois) pour rentrer finalement dans sa ville, auprès des siens, après la libération d'Auschwitz, m'a paru particulièrement douloureux. 
J'avais pu lire juste auparavant l'histoire de sa déportation, mais je n'ai pas réussi à terminer l'histoire de son sinueux retour. 
(Encore un livre déposé sur la pile des "pour plus tard")
(Peut-être que ce qui m'avait semblé atroce, insupportable, après tant de souffrances subies, c'était que Primo Levi ne puisse être libéré immédiatement. C'était le fait qu'il doive encore et encore subir des épreuves et des avanies, en plus de l'expérience des camps.)

Un instant après, au rayon BD, j'ai trouvé par hasard ce petit bijou, lauréat 2016 du prix Fauve à Angoulême. Alors je me suis empressée de le lui offrir, en introduction à la lecture de Levi.

Une chose en appelant une autre en matière de mémoire, je me suis tout à coup souvenue des dernières lignes de "La Tregua" (oui, quand je trouve une lecture insoutenable, il m'arrive d'aller lire les dernières lignes, juste pour me rassurer, pour me dire que le protagoniste va s'en sortir). 
È un sogno entro un altro sogno, vario nei particolari, unico nella sostanza. Sono a tavola con la famiglia, o con amici, o al lavoro, o in una campagna verde: in un ambiente insomma placido e disteso, apparentemente privo di tensione e di pena; eppure provo un’angoscia sottile e profonda, la sensazione definita di una minaccia che incombe. E infatti, al procedere del sogno, a poco a poco o brutalmente, ogni volta tutto cade e si disfa intorno a me, lo scenario, le pareti, le persone, e l’angoscia si fa più intensa e più precisa. Tutto è ora volto in caos: sono solo al centro di un nulla grigio e torbido, ed ecco, io so che cosa questo significa, ed anche so di averlo sempre saputo: sono di nuovo in Lager, e nulla era vero all’infuori del Lager. Il resto era breve vacanza, o inganno dei sensi, sogno: la famiglia, la natura in fiore, la casa. Ora questo sogno interno, il sogno di pace, è finito, e nel sogno esterno, che prosegue gelido, odo risuonare una voce, ben nota: una sola parola, non imperiosa, anzi breve e sommessa. È il comando dell’alba in Auschwitz, una parola straniera, temuta e attesa: alzarsi, “Wstawać”.
C’est un rêve à l’intérieur d’un autre rêve, et ses détails varient, son fond est toujours le même. Je suis à table avec ma famille, ou avec des amis, au travail ou dans une campagne verte ; dans un climat paisible et détendu, apparemment dépourvu de tension et de peine ; et pourtant, j’éprouve une angoisse ténue et profonde, la sensation précise d’une menace qui pèse sur moi. De fait, au fur et à mesure que se déroule le rêve, peu à peu ou brutalement, et chaque fois d’une façon différente, tout s’écroule, tout se défait autour de moi, décor et gens, et mon angoisse se fait plus intense et plus précise. Puis c’est le chaos. Je suis au centre d’un néant grisâtre et trouble, et soudain je sais ce que tout cela signifie, et je sais aussi que je l’ai toujours su : je suis à nouveau dans le Camp et rien n’était vrai que le camp. Le reste, la famille, la nature en fleurs, le foyer, n’était qu’une brève vacance, une illusion des sens, un rêve. Le rêve intérieur, le rêve de paix, est fini, et dans le rêve extérieur, qui se poursuit et me glace, j’entends résonner une voix que je connais bien. Elle ne prononce qu’un mot, un seul, sans rien d’autoritaire, un mot bref et bas ; l’ordre qui accompagnait l’aube à Auschwitz, un mot étranger, attendu et redouté : debout, “Wstawac”.