Les effets du bon gouvernement (détail) / Ambrogio Lorenzetti / Palazzo communale / Siena
Les guides et les voyagistes proposent toujours des tours de ville et des visites de monuments, mais le moyen le plus fiable pour approcher une ville, son esprit et celui de ses habitants est de se mêler à la cohue de ses marchés. Des plus rugueux au plus huppés, ils disent la vie du lieu mieux que n'importe quel discours ou analyse affutée.
Où que l'on aille, quel que soit le coin de terre que l'on est amené à visiter, c'est parmi la foule grouillante, là où se tisse le social, qu'on apprend à connaître les habitants, leurs modes de vie, leurs besoins et leurs difficultés au quotidien. Observer leur manière de se rencontrer, de se connecter, de composer leurs phrases est un délice de voyageur.
Certains marchés sont marqués par l'arrivée massive de touristes, qui font faire des affaires, qui font monter les prix. Qui tendent à dénaturer aussi la véritable fonction des marchés locaux. Combien de marchés provençaux ont perdu leur caractère ces dernières années, devenus trop chers pour les habitants, proposant des produits adaptés à une clientèle touristique en mal d'authenticité. On n'y rencontre pratiquement plus de locaux, qui se voient refoulés vers les hyper, les inter et les super. Cet été, certains marchés du Lubéron où il s'est agi de payer trois euros pour pouvoir se parquer, où certains prix étaient indiqués en livre sterling, où les vendeurs s'adressaient à vous en anglais m'ont poussée à déguerpir vite fait. Le marché de la Boqueria à Barcelone est devenu une carte postale aux couleurs sursaturées. Quant à l'Albert Cuyp à Amsterdam, c'est désormais une attraction où se concentrent des étrangers du monde entier.
A Chieri, petite ville laborieuse au sud-est de Turin, les étals des petits producteurs de la région occupent une large place et les stands de produits non comestibles m'ont comme toujours aimantée. Lingerie, vêtements, nettoyage, outillage, hygiène, on trouve de tout, à
bon prix. On parle chiens ou météo avec les ménagères du coin ou les retraités. On échange des recettes de cuisine ou des adresses avec ces habitués tout prêts à converser. Parmi
tous les exposants, mes préférés sont les quincaillers. Un pur bonheur que d'avoir affaire à de véritables vendeurs,
sachant écouter, conseiller, et soucieux de répondre de leur mieux aux multiples requêtes. Incroyable, la variété qu'ils peuvent proposer. C'est vers eux que l'on peut se tourner pour telle pièce défectueuse introuvable dans le commerce, ou tel ustensile précieux qu'on croyait à jamais disparu. Il n'est pas rare que le vendeur saisisse au bond votre question et vous dise : attendez, avant de disparaître au fond de son camion débusquer l'objet que vous recherchez. Ou alors, il vous répond qu'il peut le récupérer dans son entrepôt et sera en mesure de vous l'apporter le lendemain, au marché d'une bourgade voisine.
Quand il ne peut pas vous dépanner, le vendeur se montre désolé, vraiment peiné, ayant failli à sa mission. Il baisse les yeux, on dirait qu'il subit une défaite. Alors, vous vous penchez sur trois joints d'étanchéité pour une cafetière deux tasses ou sur un bouchon verseur d'huile d'olive ou un panier de récupération pour le lavabo de votre salle de bain, comme si vous en aviez le plus grand besoin. Vous lui souriez avec gratitude en lui tendant une pièce et le vendeur vous gratifie alors d'un regard serein, soulagé d'avoir retrouvé son utilité.