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25 juil. 2023

Regarder : adolescences

 
 
 Les pécheurs de Capri / 1881 / Edmond de Pury / MahN / Neuchâtel
 
L'autre jour, suis arrivée dans une salle où se trouvaient sur la même paroi douze adolescent.e.s en pleine santé, débordant de vitalité, qui s'élançaient sur la mer avec la même énergie qu'ils déployaient certainement à vivre. Ils se dépensaient sans compter et les voir donnait une terrible envie de les suivre (Edmond de Pury, le peintre, les avait saisis à treize ans de distance, les six premiers non loin de Naples, les six autres au large de Chioggia, près de Venise, dont on peut voir se profiler le campanile de Saint-Marc dans l'arrière-fond brumeux). Les tableaux étaient d'assez grande dimension - environ deux mètres de long - et animaient tout l'espace, à tel point qu'on n'aurait pas été vraiment étonné si les personnages avaient débarqué et sauté dans le musée.
 
La Cantilène / Edmond de Pury / 1894 / MahN
 
Quelle énergie que celle de l'adolescence! Quelle densité, quand elle peut s'exprimer en parfaite liberté! Les images portaient en elles quelque chose d'intemporel : difficile de croire qu'elles dataient d'il y a cent-trente ans. On aurait pu les croire contemporaines, un peu kitch, peut-être, surtout la seconde dont les teintes pastels rehaussaient l'aspect romantique et idyllique à souhait. Quant à la première toile, on eut dit que l'artiste avait recouru à une technique mixte huile et collage papier, à cause du traitement hyperréaliste des silhouettes aux contours accentués de blanc. 


Ces derniers jours, le courage de l'adolescence m'accapare et me fascine. Une explosion d'ardeur capable d'affronter les pires oppositions et les pires calamités, de fendre l'asphalte comme le font certaines pousses sur les trottoirs des cités. Ailleurs, en d'autres temps, d'autres adolescents privés de présent se projetaient non plus sur la mer, mais dans leurs rêves d'avenir. Loin de l'air iodé et du vent du large, une fille débordant de la même vigueur écrivait : 
[...] tu sais depuis longtemps que mon souhait le plus cher est de devenir un jour journaliste et plus tard une écrivaine célèbre. Réaliserai-je jamais ces idées (ou cette folie!) de grandeur, l'avenir nous le dira, mais jusqu'à présent je ne manque pas de sujets. Après la guerre, je veux en tout cas publier un livre intitulé L'Annexe, reste à savoir si j'y arriverai, mais mon journal pourra servir. Journal d'Anne Frank, p.290
Plus tard et bien loin de la Méditerranée, un garçon de quinze ans en chemin vers Phnom Penh envoyait des lettres sur un fin papier bleu à une blonde amie :

Quand tu seras grande... Peut-être seras-tu avocate. ça t'irait bien avec toute cette mauvaise foi quand tu perds à un jeu. Peut-être seras-tu détective ou journaliste, toi qui notes tout dans un cahier. Quand tu écouteras cette chanson, p.237

Il y a des adolescents qui ne sont "qu'une tache à effacer, un cancer à éradiquer", mais par le pouvoir de l'art et de l'écriture leur existence continue de briller dans les mémoires, dans le ciel ou dans les musées.

 
 

17 juil. 2023

Lire : et Anne lisait les aventures de Joop ter Heul

Le passage du Commerce Saint-André (détail)/ Balthus / confié à la fondation Beyeler / Bâle
 
 
Primo Levi écrit dans "Les naufragés et les rescapés" en 1986, l'année précédant son suicide : "Une seule Anne Frank nous émeut davantage que les innombrables autres qui ont souffert exactement comme elle, mais dont les visages sont demeurés dans l'ombre. Peut-être que cela est mieux ainsi : si nous étions en mesure de contempler les souffrances de toutes ces personnes, nous ne serions plus capables de vivre."
 
Parmi tous les menus détails relatés dans le journal, des broutilles, des choses futiles en apparence, des incidents du quotidien, c'est à travers les remarques les plus banales qu'émerge, affreuse, canaille, la lucidité. On lit : "Cissy Van Marxweldt écrit super bien. Je ferai certainement lire ses livres à mes enfants." (pourrait-on imaginer observation plus anodine?) et tout à coup on a la gorge qui se noue. On se retrouve face à un gouffre. On comprend.

**Una singola Anna Frank desta più emozione delle miriadi che soffrirono  come lei, ma la cui immagine è restata in ombra Forse è meglio così: se fossimo capaci di contemplare le sofferenze di tutte quelle persone, non saremmo capaci di vivere. (P. Levi, I sommersi e i salvati, 1986, p.42).
***  Les aventures de Joop ter Heul n'ont pas été traduites en français. Des aventures qui amusaient les enfants d'autrefois, considérées comme démodées, assurément.

31 juil. 2018

Regarder / Voir : une rencontre


Landsgemeinde, Hundwil, 1949 / Photostiftung Schweiz Winterthur / tiré du site MAMM

Arbre et chaise, 1949

Londres, 1951

Los Angeles, 1956

Mary and Pablo, NY, 1951



Yom Kippour, East River, NYC, 1955

Les Rencontres d'Arles sont parfois l’occasion de rencontres rares.

Dès les premières images de Robert Frank, fascination pour son sens de la composition, son approche des sujets, son attention aux détails révélateurs, qu’il s’agisse d’une Landsgemeinde en Appenzell ou de clichés pris au cours de son périple à travers les Etats-Unis, effectué entre 1955 et 1957 à la faveur d'une bourse Guggenheim (au final : 712 pellicules, 23'000 photos, dont 83 ont été retenues pour l’ouvrage The Americans).

Ce fils de banquier zurichois, né en 1924, a quitté très tôt la Suisse pour voyager aux States, en Europe et au Pérou. Il a fini par revenir s'installer à NYC et il s'est choisi aussi au début des années 1970 une maison en bord de mer, à Mabou (Nouvelle-Ecosse). Une maison en bois, rustique, qui lui rappelait son pays d'origine.

Robert Frank, c'est aussi un cinéaste, auteur de plusieurs films, pour beaucoup d'inspiration autobiographique et de facture très originale (comme, quand par exemple, il suit la tournée d'un livreur de journaux). Il a réalisé un film pour les Rolling Stones, en 1972, Cocksuker Blues, une commande, dont le groupe a finalement interdit la distribution. 

Une oeuvre cohérente, riche, qui n'a pas toujours été comprise et qui ne lui a pas valu de notoriété et reconnaissance immédiates. C'est tardivement que ses photographies se sont vendues aux enchères pour 550'000 dollars .

Don't blink, le film réalisé par son amie Laura Israël, retrace sa trajectoire, en se basant sur des interviews récentes et des extraits de ses films. Porté par des fonds sonores des seventies et par une mélancolie certaine, il révèle la luxuriante personnalité de l'artiste en lui laissant champ et parole libres. A voir et à revoir.