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1 janv. 2019

Regarder : sur le pont



Nous sommes tous sur le même bateau.
C'est vrai. Il serait grand temps que tout le monde réalise cette évidence.  
Il manque juste une donne - de taille - au message :
c'est que les bateaux ont des cales, et des cabines avec ou sans hublots.
On est tous sur le même bateau, mais pas tous à la même place.

Sur un bateau, il y a ceux qui s'offrent des croisières et ceux qui rament. 
Et ceux qui désespèrent de pouvoir ramer un jour.
Que chacun ait droit à sa traversée, et que les traversées soient belles,
stimulantes, rebelles, mais jamais cruelles, jamais mortelles.

Marina Abramovic. The Cleaner / Palazzo Strozzi / Florence / jusqu'au 20 janvier

16 nov. 2017

Regarder : les larmes d'une femme


The Kitchen V / Carrying the Milk,/ Marina Abramovic


C’est par le roman de Claudie Gallay, La beauté des jours, que j’ai appris à connaître l’artiste Marina Abramovic. Dans le roman, comme dans la plupart des œuvres de Claudie Gallay, l’héroïne est au départ quelqu’un de plutôt banal, menant une existence ordinaire. Dans ce livre, la narratrice est une employée des postes qui admire l'artiste depuis longtemps. Tout en décrivant les événements qui viennent bouleverser son quotidien, elle raconte aussi  son intérêt pour Marina, son parcours, son œuvre, ses performances. Pendant un moment, je me suis demandé si ce personnage d'artiste avait été inventée par Claudie Gallay. Je ne parvenais pas à y croire. Mais si : Marina Abramovic existe bel et bien. C’est une créatrice mondialement connue, qui n’hésite pas à se mettre en danger, à aller au bout de ses limites pour mettre en place des projets risqués. On peut trouver sur internet des comptes-rendus photographiques et des extraits de ses happenings.

A Naples, en 1974, sa performance Rhythm 0 était saisissante. L'artiste a dit à ce propos: "ce travail révèle quelque chose d'effroyable sur l'humanité. [...] cela montre combien il est facile de déshumaniser une personne qui ne lutte pas, qui ne se défend pas."
A Alba, on diffuse en ce moment la vidéo Carrying the Milk, où on la voit en longue robe noire porter pendant douze minutes un pot de lait, lequel, rempli à ras bord, finit par trembler et déborder au fil du temps qui s’égrène. Cette image, ce pot, ce lait renversé, ont eu le don de me bouleverser. C'est comme si la fragilité d'un individu, tout ce qu'habituellement il est tenté de cacher aux autres, était révélée par les gouttes blanches tombant sur la robe, tombant au sol.

Au MOMA, en 2010, Marina a accompli pendant trois mois la performance The Artist is present. Elle se tenait assise à une table, pendant de longues heures, et soutenait le regard de toute personne se portant volontaire pour venir s’asseoir pendant une minute en face d’elle. Elle échangeait ainsi en silence, avec une suite d’inconnus.

Il y a une vidéo extraite de cette expérience qui devenue célèbre : on y voit Marina levant les yeux sur un nouvel interlocuteur visuel et s'apercevant qu'il s'agit d'Ulay, l’artiste allemand qui a été son compagnon pendant de longues années et avec lequel elle a mené maintes expériences artistiques. La vidéo fixée sur son visage révèle leur échange de regards, le trouble de Marina, sa surprise après tant d’années, son émotion intense, et enfin ses larmes. Le tout pendant soixante secondes.
Un journal a intitulé la scène : Marina Abramovic craque pendant une performance artistique. J’ai trouvé ce titre étrange : en quoi le fait de pleurer, de laisser son émotion s’exprimer serait-il un signe d'effondrement ?  En quoi le fait de se montrer humain serait-il un signe de faiblesse ? En quoi le fait d'être serait-il moins valeureux que de paraître? 

(je n’en ai pas fini avec MA, j’en raconterai plus une autre fois)