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19 juil. 2026

Lire : dans le ciel comme une étincelle

 

Car il y a seulement de la malchance à n’être pas aimé : il y a du mal-
heur à ne point aimer. Nous tous, aujourd’hui, mourons de ce malheur.
C’est que le sang, les haines décharnent le cœur lui-même ; la longue
revendication de la justice épuise l’amour qui pourtant lui a donné
naissance. Dans la clameur où nous vivons, l’amour est impossible et la
justice ne suffit pas. C’est pourquoi l’Europe hait le jour et ne sait qu’op-
poser l’injustice à elle-même. Mais pour empêcher que la justice se ra-
cornisse, beau fruit orange qui ne contient qu’une pulpe amère et sèche,
je redécouvrais à Tipasa qu’il fallait garder intactes en soi une fraîcheur,
une source de joie, aimer le jour qui échappe à l’injustice, et retourner au
combat avec cette lumière conquise. Je retrouvais ici l’ancienne beauté,
un ciel jeune, et je mesurais ma chance, comprenant enfin que dans les
pires années de notre folie le souvenir de ce ciel ne m’avait jamais quitté.
 
Retour à Tipasa / Albert Camus 
 
Lire en mode re-, c'est découvrir, redécouvrir, sans jamais se lasser 
continuer d'explorer, ne pas croire qu'on puisse s'asseoir sur ce qu'on 
croit avoir accumulé. 

13 juin 2026

Ecouter / Lire : on peut être ami avec des arbres, un paysage...

 
Toscane / région de Pienza / 2016
 
Parfois, une seule écoute ne suffit pas. C'est comme pour un texte ou un morceau de musique. Il faut y revenir, y retourner encore pour commencer à apprivoiser une personne et sa pensée. L'autre soir, Sylvie Germain était l'invitée d'Eva Bester à l'occasion de la sortie de son roman "Murmuration" et d'un cahier de l'Herne qui lui est consacré. A entendre quelques uns de ses propos, on avait envie de mieux la connaître. Envie aussi de commencer à lire cette écrivante (ou scribe selon ses propres termes) que l'on ne connaît pas. Quelques citations : 

J'ai le besoin de voir le plus souvent possible de la peinture. En général je sors régénérée d'une exposition. Malheureusement dans les expos maintenant il y a le problème de la foule : il faudrait pouvoir approcher les œuvres ... et pour bien regarder on a besoin d'un certain silence, d'un certain calme.  
La force de la poésie c'est, en peu de mots, le fait de pouvoir concentrer quelque chose de très fort, de très pertinent.
Il y a des amitiés pas seulement entre contemporains, heureusement. On peut avoir des amitiés avec des gens qui sont morts On peut être ami de gens qui sont nés et qui sont morts des siècles avant nous. On peut être amis d'Homère, de Kafka, de Proust. De Rembrandt. Chacun choisit ses amis. Cette idée d'amitié, c'est quelque chose de très ample, et d'ailleurs on peut ressentir des formes d'amitié sur un autre plan, avec des arbres, un paysage, des animaux aussi. 
C'est important d'être en amitié avec soi-même. A peu près. On peut s'engueuler soi-même, on peut ne pas toujours être d'accord avec ce qu'on fait mais il est important d'être à peu près en paix.
 
Elle a parlé aussi des rencontres très furtives que l'on peut faire et qui restent marquantes à travers des décennies, comme un homme inconnu qui vous prend la main dans une gare et a besoin d'une étreinte avant de disparaître à jamais. Ou une femme, tout à fait banale en apparence, qui transpire la bonté. "ça fait partie de nos vies, ça aussi". 

Non. Tendre l'oreille une fois ne suffit pas. Les podcasts ne se ressemblent pas. Ils ne se consomment pas à la chaîne. Ils sont des ouvertures en mots parlés sur des œuvres en mots écrits. Ils méritent qu'on leur prête toute l'attention qui leur est due. 
 

20 mai 2026

Lire : questions de morale

 
foto archivio Albertina Bollati sur site VNY

 
Natalia Ginzburg est de ces écrivains vers lesquels je retourne régulièrement. Je me disais l'autre jour que je n'étais pas possessive en matière de livres. Il passe pas mal de livres entre mes mains. J'en donne, j'en emprunte, j'en échange régulièrement. J'en prête aussi, bien que je sache que prêter peut souvent signifier donner, le retour n'étant pas assuré. Comme dans d'autres domaines, j'essaie de ne garder que l'essentiel. Dans la quantité, je risquerais de me fourvoyer. Les livres que je garde sont ceux que j'ai besoin de relire. Ils doivent rester chez moi pour des moments où je me souviens d'un passage particulier dans lequel j'ai besoin de replonger. Les livres, en ce sens, ressemblent à des personnes, des amis auxquels je suis indéfectiblement liée.
 
L'autre jour, je relisais Vita immaginaria (Vie imaginaire), un recueil publié en 1974 où l'écrivaine a rassemblé une trentaine d'articles parus durant les années précédentes dans La Stampa et Le Corriere della Sera. Ces textes datant d'il y a 50 ans frappent par leur vigueur et leur actualité. Cette femme écrivait comme elle était : avec une sobriété, une indépendance et une franchise rares. 
 
Le livre se divise en deux parties : dans la première, l'écrivaine parle de littérature et d'art, évoquant des amis écrivains ou des cinéastes comme Bergman ou Fellini. Elle parle de ce qui lui tient à cœur, mais n'hésite pas à se montrer critique et sans concession quand une œuvre ne lui plait pas (par exemple, quand le dernier roman publié par son ami Moravia lui paraît superficiel ou quand une représentation théâtrale trahit le souvenir de Cesare Pavese, un autre de ses proches). Dans le second corpus, elle évoque des sujets très divers, comme le féminisme, l'identité juive, la difficulté de vivre dans une Rome (déjà!) dénaturée par le trafic motorisé A chaque fois, elle porte un regard percutant, détaché des discours de son époque, très libre dans ses analyses. C'est cette liberté d'expression qui frappe et qui la rend aujourd'hui encore très moderne.
 
Il y aurait tant à dire sur chacun de ces textes. Il y a surtout beaucoup à découvrir et beaucoup à comprendre. Je viens de relire hier l'article d'à peine trois pages consacré aux enfants adultes : I figli adulti. Au moment de sa publication l'autrice a 54 ans. Nous sommes en 1970. Son deuxième mari est mort prématurément l'année précédente. Ensemble, ils ont eu deux enfants, une fille et un garçon, tous deux gravement handicapés et dont le second est mort encore bébé. Natalia avait eu de son premier mariage avec l'intellectuel antifasciste Leone Ginzburg - dont elle a gardé le nom durant toute sa carrière - trois enfants nés durant la guerre et que ses parents l'ont aidée à élever.
 
Voici deux extraits, traduits ici librement (la traduction française vient de sortir il y a quelques mois aux éditions Ypsilon) : 
Il nous arrive parfois, dans des moments de désarroi, de nous tourner vers nos enfants adultes pour leur demander de nous protéger. Mais instantanément, nous réalisons que nous sommes en train de faire erreur. Écoutées ou pas, nos demandes de protection génèrent entre nos enfants et nous un malaise. Ils doivent pouvoir nous considérer distraitement, et la protection ne peut pas être distraite.
Désireux comme nous le sommes de trouver un giron maternel, nous pouvons transformer en giron maternel n'importe quoi et n'importe qui. Mais nos enfants, jamais. [...]
Nous avons compris que nous ne serions jamais pour nos enfants qu'appui et protection. Il n'y aurait entre eux et nous jamais aucune sorte de réciprocité. Il n'y aurait jamais entre nous la moindre parité. Il n'y aurait jamais d'amitié, parce que l'amitié prévoit de part et d'autre de l'appui, de la protection et du repos. [...]
Quelques phrases significatives, qui reflètent bien le style de cette auteure. A part Vita immaginaria, elle a écrit d'autres livres non fictionnels : Les mots de la tribu (Lessico familiare), Les petites vertus (Le piccole virtù) et Ne me demande jamais (Mai devi domandarmi). A chaque fois les lecteurs sont interpelés par cette voix originale s'exprimant avec une extrême clarté, au moyen d'un lexique dépouillé, sur des réalités concrètes pouvant toucher tout un chacun. C'est peut-être une des grandes qualités de Natalia Ginzburg : que ce soit dans ses romans, ses poésies ou son théâtre, ou dans ses textes autobiographiques, elle évoque des expériences intérieures pouvant être complexes avec une admirable et percutante simplicité.
 
En terminant notre lecture, on s'interroge : Et moi, qu'est-ce que j'en pense ? Et la machine se met en marche : Natalia nous aide à penser notre vie, à nous positionner toutes les  fois  que des faits ou des relations nous le demandent. Probablement pas une littérature feel good, mais certainement une littérature feel alive. 
 
  
 

 

19 avr. 2026

Lire : en écho

 
 
Le signorine / Felice Casorati / acheté lors de la Biennale de 1912 par le musée Ca'Pesaro / Venise
 
Les questions qu'on se pose se représentent souvent par le fait du hasard. Hier, j'écrivais ici à propos de portraits, je m'interrogeais sur leur nature, et cet après-midi, en compagnie d'un merle particulièrement inspiré, je m'étais mise à lire - ou plutôt à relire - "Tout ce que j'aimais" de Siri Hustvedt. A un certain moment, tout au début du récit, Leo, le narrateur, parle de sa rencontre avec Bill Wechsler, un peintre pas encore connu, dont il est le premier acheteur. Il va lui rendre visite dans son atelier et c'est le commencement d'une longue amitié qui constitue la trame de l'histoire (une histoire de plus en plus tourmentée, difficile à suivre jusqu'à la fin).
La toile que Leo a choisie est de grande taille (1m80 sur 2m40). Elle représente une femme étendue par terre, vêtue d'un t-shirt masculin et tenant dans sa main posée sur son mont de Vénus un petit taxi jaune new-yorkais. Sur elle plane l'ombre d'un homme et on remarque aussi, en prêtant plus d'attention, une troisième personne, une femme en train de disparaître. On ne distingue pas tout de suite ce troisième personnage, parce qu'on ne perçoit d'elle, sur le côté sombre du tableau, qu'un pied et une cheville.
En prenant congé ce jour-là, Leo interroge Bill : 
 
"Pourquoi avez-vous intitulé Autoportrait le tableau que j'ai acheté ?"
- Ce  sont tous des autoportraits, dit-il. En travaillant avec Violet, je me suis rendu compte que je suis  en train de dresser la carte d'un territoire intérieur que je n'avais encore jamais perçu en moi, ou peut-être d'un territoire situé entre elle et moi. Le titre m'est venu à l'esprit et je l'ai adopté. Autoportrait me semblait approprié. [...]
- Il me semble que peu d'hommes feraient leur propre portrait sous la forme d'une femme. Vous l'avez empruntée pour vous montrer, vous. Qu'en pense-t-elle ?
Il eut un rire bref, avant de répondre :
- Ça lui plait. Elle dit que c'est subversif. D'autant plus que j'aime les femmes, pas les hommes" [p.21-22]
Je crois que si je n'avais pas visité la semaine dernière l'exposition de portraits à Monforte d'Alba, je ne me serais pas arrêtée sur ce passage du roman (un roman riche en réflexions sur l'art et la littérature). Mais là, par synchronicité, mes lectures venaient répondre à mes dernières interrogations et m'indiquer une direction. 
 

30 mars 2026

Lire : lignes de faîte

 

Lire un livre de Kapka Kassabova est toujours une aventure, un cheminement au long cours, qui nous cultive et nous captive autant qu'il nous blesse. Lisière est le premier d'une quadrilogie consacrée à la région d'origine de l'autrice. Il a été publié en 2017 en Grande-Bretagne et à ce moment-là la question migratoire dans cette région appelée la Thrace, occupant le Sud de la Bulgarie, le Nord de la Grèce et le Nord-Est de la Turquie, était le théâtre de situations particulièrement poignantes qui n'ont fait que s'accentuer depuis.
 
Durant des décennies, des gens en quête de liberté, en majorité des Allemands de la DDR, ont tenté de traverser cette zone limite de l'Europe pour fuir le bloc soviétique et passer "à l'Ouest" (dans les faits : au Sud). Depuis la guerre en Syrie, des migrants essaient désespérément d'accéder par ces passages à l'Europe (percer une voie vers le Nord). 
 
 
Des quatre récits de voyages dans cette région, dont j'ai parlé ICI et ICI, celui-ci me semble le plus personnel. C'est à dix-sept ans que l'autrice a quitté la Bulgarie, avec ses parents, pour aller vivre en Nouvelle-Zélande. Vingt-cinq ans plus tard, elle retourne dans ce pays comme on revient sur ses pas. Des souvenirs de vacances balnéaires durant son enfance lui reviennent en mémoire, sa passion pour un jeune Allemand à peine plus âgé qu'elle et son chagrin fou à le voir repartir, les glaces sur la plage qui n'avaient ensuite plus de saveur. Mais il y a aussi dans ce retour quelque chose de bien plus profond, une attraction qui ne la lâche pas : 
Je craignais d'être, au fond du cœur, une déracinée, une personne à la dérive, malgré l'illusion de me sentir partout chez moi. Je m'inquiétais du fait que, bien que je n'appartienne plus à ce lieu, le pays disloqué de ma jeunesse était cependant l'endroit auquel j'étais le plus attachée. Et même par le fait que en me considérant seulement comme une observatrice, après vingt ans d'éloignement j'étais toujours partie prenante, et je le serais pour toujours. [p.123]
Kapka Kassapova a mis trois ans à écrire ce livre, extrêmement bien documenté sur le plan historique et géographique, enrichi de rencontres et de réflexions sur le concept de frontière, d'identité, de mélanges ethniques. Elle est retournée plusieurs fois sur place, en diverses saisons, s'est parfois déplacée pour rencontrer des témoins. Par exemple, sur une plage bulgare, à la limite de la Turquie, quelqu'un avait tracé sur un écriteau "Ici, le 21.09.1971, le Calvaire a commencé pour deux hommes". Intriguée, elle cherche tant et si bien qu'elle réussit à en retrouver l'auteur et part l'interviewer à Berlin sur sa dramatique expérience de traversée ratée. 
 
L'autrice n'est pas avare de son temps et de ses énergies et à la lire on mesure toute la force qu'il lui faut à chaque fois pour entreprendre, seule, ses voyages, aller à la rencontre des êtres qui peuplent ces  territoires, les apprivoiser, gagner leur confiance, les observer, les écouter, découvrir les ravages qui les ont marqués et continuent de le faire (tant de déplacements, au gré des  réorganisations géo-politiques, tant de divisions imposées, tant d'aberrations). Leurs récits mis bout à bout tissent la trame du livre. Ils rendent compte de ce qu'est cette région : un organisme vivant, habité par des légendes, traversé par des cultures, doté d'une histoire, de populations malmenées. 
 
Un récit de voyage est le contraire d'un guide touristique. Il ne pointe pas tout ce qu'il faut voir, ce qui est typique, photogénique, joli. Il révèle ce qui se cache derrière les apparences et les décors de pacotille. Avant d'entreprendre cette lecture, je ne connaissais pas l'aéroport de Burgas où se déversent à la belle saison quantité d'avions low-cost remplis de touristes provenant du Nord de l'Europe et probablement plus intéressés par les plages et les soirées folkloriques que par l'histoire mouvementée de la région. 
 
Lire un récit tel que celui-ci n'est pas une entreprise linéaire. Cela signifie progresser avec de continuelles interruptions pour aller chercher des images, consulter des cartes, débusquer des informations. C'est faire sa part d'efforts pour être en mesure de comprendre. C'est aussi se sentir  au bord des larmes en pensant au sort de tous les déplacés de la Terre, tous ceux qui ont dû payer, d'une manière ou d'une autre, les conséquences de tous les murs érigés par les dogmes et les dictatures. Du reste la dédicace le résume assez bien : 
 
A tous ceux qui n'ont pas réussi à passer, maintenant comme alors.
 
Et comme K.K. est non seulement sensible aux êtres humains, mais aussi aux violences subies par la nature, elle a ajouté : 
 
Avec la prière de protéger les forêts 
 
 
 Border. A Journey to the Edge of Europe, 2017, Granta Books, London
Citations : traduction libre depuis la trad. italienne d'Anna Lovisolo,
dans : Confine. Viaggio al termine dell'Europa, 2019, EDT, Torino 

18 mars 2026

Vivre : heureuse comme Félicité

 
Peinture de Marie-Victoire Lemoine / 1781

 
On s'étonne trop de ce qu'on voit rarement, et pas assez de ce qu'on voit tous les jours.
 
 
Tellement vrai, ma chère Félicité, autant pour ce qui révolte que pour ce qui enchante. A propos de ce qui enchante, justement : Comment croquer dans une Boskoop un brin ratatinée, mordre dans une tranche de pain au levain, déguster un œuf pondu par une poule bien élevée, tendre l'oreille au chant d'un merle, voir bourgeonner un rosier, observer le vol de la première abeille de l'année, suivre du regard quelques crêtes alpines sans approuver à cent pour cent votre pensée ? Les miracles sont là, qui se pressent, quotidiens, et nous voici pourtant si souvent les yeux rivés sur les hypothétiques surprises du futur et de l'ailleurs. 

Vos mots donnent envie de lire votre œuvre impressionnante, Madame la Comtesse, et pourquoi ne pas ne pas commencer par "Mademoiselle de Clermont" si bien introduite ICI ?
 
 

4 mars 2026

Lire : à qui appartiennent les maisons ?

 


 
Croiser quelqu'un, au hameau, est un petit événement. On a peu l'habitude, ici, d'avoir devant les yeux une figure étrangère à son quotidien, en proie aux récits d'une autre existence. Arrivés à même hauteur, les corps gagnent les fossés, pétrifiés par l'intimité du moment. Les conversations internes s'interrompent, les souffles cognent aux oreilles. On passe et c'est comme si on se rentrait dedans. On s'arrache un regard, la poitrine armure, on emporte l'image de l'autre, sa présence qui pendant quelques secondes a déchaîné le monde, avec soi. [p. 29]
  
Une jeune femme, la trentaine, vit seule avec sa chienne, dans la maison où sa grand-mère l'a élevée. Elle y mène une vie fruste, rude, rugueuse, rythmée par les saisons, les surgissements et les disparitions de la lumière, les événements d'un quotidien hors civilisation : une piqûre de moustique, un héron en putréfaction dans l'étang, la biodiversité originelle de ce lieu à part, mais pas si éloigné, toutefois, d'un hameau, d'un bourg, d'une départementale. 
 
De l'autre côté des collines, les reliefs changent. Les crêtes reculent, les vignes rayent les coteaux. La chaussée s'élargit, les virages cèdent la place aux lignes droites bien tracées, aux ronds-points en chapelets, aux restaurants routiers, aux entrepôts. Des camions circulent en sens inverse, leurs phares énormes, cabines décorées aux néons, volent au-dessus des pares-brises. [p.122]
 
On est juin. L'été prend ses quartiers. Viennent perturber cet équilibre retrouvé après la mort de l'aïeule une suite de lettres comme autant d'alarmes, de plus en plus pressantes, les unes signées Y. (le père, très absent, mais aussi très désireux de vendre), les autres provenant d'Anna, la demi-sœur, d'un notaire, des propriétaires mitoyens intéressés à racheter le dernier tiers de la bâtisse. 
 
15 juillet. Chère Emily, Je reviens vers toi suite à mon courrier du 13 juin auquel tu n'as pas répondu. Nous nous sommes renseignés au sujet de la vente. Une mise aux enchères représente un manque à gagner pour nous tous. Il faut qu'on arrive à se mettre d'accord. Je comprends que ce soit difficile pour toi, mais ce n'est pas parce que tu  vis dans cette maison depuis des années qu'elle t'appartient. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est la loi. [p.49]
 
Tout le récit tient en ces quelques éléments : un biotope comprenant une humaine et sa chienne, une maison de famille où l'héroïne a été recueillie alors que le père devait "refaire sa vie", des animaux, des insectes, des volatiles, des arbres, de l'eau suivant son cours, quelques rares incursions dans le monde socialisé (surtout pour en fréquenter la pharmacie). Très peu de personnages : une agricultrice,  présence voisine et employeuse occasionnelle, sa chienne, qu'on stérilise. Et ce danger, toujours plus présent, toujours plus menaçant : la vente, l'argent, le besoin de rendement.
 
 
Ce qui frappe ici, c'est l'écriture, précise, crue, qui détaille, cisèle et sculpte le réel, se focalise sur le tout petit, dézoome sur le plus grand. Une écriture toute en descriptions, dépourvue de dialogues, ou alors intégrant les dialogues dans  les descriptions, comme s'ils étaient fondus dans le reste, au même titre que le vent, les cris, les aboiements. Les composants se retrouvent tous relégués au même niveau, des sensations, des palpitations, la vie, le vivant. 
 
La petite femelle s'éveille. Le nid est chaud autour d'elle, ses sœurs araignées s'agitent, mangent les gaines cotonneuses. Elle les imite, suce les protéines, le goût de celle qui l'a mise au monde. [...] La petite femelle s'éveille, à nouveau. Le soleil touche son dos, la toile tangue dans l'air. Elle escalade le corps de ses sœurs, quitte la couche collective. Le gel coule sur ses entrailles, bâtit pour elle un chemin élastique. Elle balance, glisse, gravit, le monde culmine sous ses griffes. Elle décolle de sa filière, laisse le vent la prendre. [p.174]
 
Par-dessus tout, ce qui m'a éblouie dans ce récit, c'est l'aptitude à rendre compte des lieux et de leur rôle fondamental sur les êtres qui y évoluent en interaction pour y trouver leur place. Leur importance semble trop souvent échapper aux humains, imbus de leur prétention à envahir et à soumettre. L'autrice, s'attachant à décrire ce qui est - et que si souvent on ne remarque pas - décrit aussi bien le prétendu "environnement" que les lieux dominés par la présence humaine, hameau, village, habitat doté de lotissements.
 
Il est possible que l'on puisse s'ennuyer au fil de ce roman, dépourvu qu'il est d'intrigues et d'ancrages technologiques. Il est possible qu'on renâcle à aller de l'avant, en le trouvant exigeant dans son insistance à décrire les choses de la vie. Pour ma part, il m'a fascinée, emportée, comme m'avait happée autrefois Un balcon en forêt, Certes, l'époque, les dangers ne sont pas les mêmes. Dans le livre  de Julien Gracq, la menace, c'était la guerre, l'invasion, la violence. Mais on y retrouvait, comme dans Les Habitantes, la menace contre une vie de prédilection, une maison protectrice, le besoin d'un cocon, d'un abri, d'un lieu où déployer ses ailes. 
 
On referme le livre. On repense à l'histoire. Une histoire banale, somme toute, mais également essentielle. On se demande : à qui appartiennent les lieux ? qui a le droit d'y vivre ? et si c'étaient les liens, de tendresse et de complicité, qui fixaient ce droit ? Heureusement, un personnage secondaire, Anna,  la petite sœur, détient 25% de ces droits. Autant dire que son rôle n'est pas si secondaire que ça ...
 

10 févr. 2026

Lire : quand moins c'est plus

 

Tout ce qui venait de moi tombait dans trois catégories : observation teintée de XXIe siècle, paraphrase des sources, description des sentiment d'un personnage. Chacune me paraissait inutile. La première sortait le lecteur de l'histoire, à la seconde on pouvait avantageusement substituer la citation originale, quant aux sentiments il était plus parlant de les montrer que de les raconter. [préface, p.13]
 
C'est un livre d'histoire (on le retrouve dans les bibliothèques au rayon "histoire contemporaine", car il traite, sources à l'appui,  de la naissance du sionisme, avec ses principaux leaders, ses enjeux et ses débats). C'est un livre  qui évoque un passé familial (un arrière-grand-père dont on ne connaît pas grand chose, une grand-mère décédée et restée très présente, une famille juive migrante durant la première moitié du XXe siècle). C'est aussi le portrait d'une maison, dont l'adresse constitue le titre. Cela dit, la première chose qui m'a conquise, c'est la démarche entreprise par Rachel Cockerell : raconter, sans s'immiscer. 
 
Trop souvent, les livres d'histoire contiennent des introductions, des explications, des interprétations qui sont superflues. Or, on peut décrire sans trop en dire. C'est le principal attrait de cette recherche (fouillée) : l'élagage des sources, présentées de manière épurée, en fait la force. Le résultat est fascinant : le livre gagne en légèreté et il se lit comme un roman. L'autrice était l'invitée du Book club il y a quelques jours. On peut écouter l'émission ICI. Au départ, il s'agissait pour elle d'évoquer l'image de sa grand-mère paternelle et puis, à mesure de ses investigations, sa recherche a pris de l'ampleur, avec d'autres personnages et d'autres champs d'exploration.
 
Je suis en pleine lecture. Je parlerai plus tard du contenu. Pour l'instant, la manière de traiter le sujet (quête d'une terre promise et membres d'une famille) m'a stupéfaite par sa simplicité et son efficacité : une suite aérée de citations, avec, dans la marge, les références de leur auteur, sans autre annotation, qui se lisent très agréablement et dont on trouve les  références scrupuleusement mentionnées en fin d'ouvrage. Que de travail derrière tant d'évidence! Ne pas trouver ce qu'on cherche est peut-être l'indice qu'on fait une véritable recherche, puisque, comme le présente l'autrice :
 
Au départ, le livre devait raconter l'histoire de ma grand-mère et de sa sœur, qui ont élevé ensemble leurs enfants dans une énorme maison edwardienne du nord de Londres dans les années 1940. [préface, p.15]
 

6 févr. 2026

Lire : traces de mères

 

 
J'ai beau y être venue des dizaines de fois, je ne m'habitue pas à sa beauté, car l'expérience du lieu offre toujours plus que ce que ma mémoire en avait retenu - une évidence majestueuse, profuse. [p.10] 
 
 
La collection "Ma nuit au musée" propose des récits qui se suivent sans jamais se ressembler, selon la personnalité de l'écrivain concerné, du type de musée qui l'héberge et des œuvres présentées. Il s'agit de découvrir à la fois l'institution et sa mission en même temps que l'auteur/e qui y passe la nuit (généralement entre dix-huit heures et sept heures du matin) pourvu d'un lit de camp et d'un talkie-walkie destiné à le connecter aux agents de surveillance. 
 
Il s'ensuit une oscillation entre exploration culturelle et confidences intimes, un enchaînement entre présent et passé, des incursions dans le bâtiment et dans la vie personnelle de celui ou celle qui écrit (le tout étant bien sûr favorisé par la solitude et les ombres, mélange de privilèges et de peurs entrelacés). 
 
(Depuis longtemps, j'ai envie de lire l'intégralité d'un livre le temps d'une nuit, passée moi aussi dans le silence et l'isolement. Je ne l'ai pas encore fait même si l'idée continue de m'obnubiler.)
 
Venir d'une mer, expérience relatée par Belinda Cannone suite à sa nuit passée au Mucem en octobre 2023 est un livre captivant : il se lit comme un roman et se révèle d'une large érudition. On y apprend une multitude de choses sur Marseille, ses migrants, son adoption immédiate du musée inauguré en 2013, une construction extraordinaire projetée par Rudy Ricciotti qui tourne le dos à la ville pour trôner face à la mer et embrasser le large. L'auteure est érudite. On le sait. En universitaire affirmée, elle a rassemblé quantité d'informations étendant son regard sur le pourtour de cette mer si particulière. On apprécie tout ce qu'elle nous raconte à propos de Camus, de Braudel, de l'Odyssée, de données océanographiques et scientifiques, des divers échanges et migrations survenus au cours de siècles. 
 
On pourrait peut-être lui reprocher de s'être  montrée trop appliquée, de ne pas avoir été suffisamment sélective en cumulant parfois des éléments comme autant de pièces d'un patchwork (craindrait-elle qu'en négligeant une partie de son travail en amont et toute la documentation rassemblée on la soupçonne d'avoir mal travaillé?) 
 
Ce qui m'a paru le plus intéressant dans ce récit, c'est la partie plus personnelle : les confidences de Belinda Cannone qui émergent dans ce retour à ses origines méditerranéennes (la Tunisie, la Sicile, la Corse). L'écrivaine, née dans la Petite-Sicile de Tunis, est arrivée à quatre ans à Marseille où elle a vécu jusqu'à ses dix-huit ans. Elle a longtemps collaboré à l'université de Corte et se sent très proche de ses racines tunisiennes et siciliennes. Bref, elle est fortement attachée au Sud, même si ces éléments n'apparaissent pas au prime abord (elle s'est choisi par exemple depuis des décennies une maison d'ancrage dans le Cotentin). 
 
Le point central du livre semble tenir non pas tant à ce que la chercheuse a rassemblé comme savoirs, accomplissant un travail conséquent, mais à ce qui a échappé à son contrôle. Progressant dans le récit, on prend conscience avec elle qu'en réalisant ce projet, elle s'est rapprochée de sa mère (le jeu de mot renfermé dans le titre ne l'ayant apparemment pas frappée dans un premier temps).
 
 Je n'aurais jamais imaginé, racontant ma nuit au musée, que ces pages prendraient un tour si... maternel. Les mots de mon titre le savaient mieux que moi. [p.103]
 
Longtemps, cette mère mélancolique, absente, silencieuse ("un être de fuite") lui avait paru peu importante dans sa vie et elle avait préféré, pour inspirer son écriture, se tourner vers la figure de son père.
 
Il  m'a fallu du temps pour comprendre cette chose si évidente pour moi aujourd'hui, c'est-à-dire pour faire parvenir à la conscience ce savoir "dormant" (comme on dit "un bourgeon dormant") : j'ai construit mes livres contre la mélancolie maternelle. [p.128]
 
Après avoir évoqué l'histoire de ses ancêtres migrants, les deux branches de sa famille, elle en vient à évoquer sa mère et à interroger les raisons pour lesquelles un fossé s'est créé entre elles. Elle trouve les traces de "la mère de sa mère" (elle ne l'a jamais appelée "grand-mère"), décédée lors d'un bombardement allié en janvier 1943, alors que sa petite fille avait quatre ans et dix mois. Elle retrace le parcours de cette enfant, sa mère, qui n'a pas retrouvé de famille, aucune place chez son père remarié. Elle avait finalement opté pour un orphelinat tenu par des sœurs. Ayant quitté ensuite ses quatre enfants et leur père, elle s'est remariée en Corse et est en train de sombrer jour après jour dans l'Alzheimer.
 
Son cerveau m'est aussi énigmatique que celui des nourrissons, que j'imagine comme de petites éponges en train d'absorber le monde. Comment est-ce de partir de presque rien ? Et de retourner à presque rien ? Peut-être mourra-t-elle ainsi, comme la flamme d'une bougie s'éteint, lorsque le mouvement d'involution sera à son terme ? [p.148]
 
Les pages consacrées à leur relation actuelle sont d'une poignante sincérité. Elle évoque le "manque de mère" et l'impossibilité de le combler sans qu'il y ait jamais le moindre reproche ou la moindre trace de regret. C'est.
 
J'imagine facilement combien une femme (un homme) peut être bouleversée par la maladie de sa mère. Mais je n'éprouve pas de souffrance pourtant, parce que je ne l'aime pas assez pour souffrir. Je crois. Je suis très douce avec elle et je mets tout en œuvre pour que son existence soit la plus agréable possible, je l'enlace et je l'embrasse souvent, ayant pour elle la tendresse que je ressens pour toutes les personnes vulnérables. Mais je sens que quelque chose en moi n'est pas atteint. Sa mélancolie a été un obstacle insurmontable à l'amour. [p.150] 
 
 Je réalise à ce stade combien il doit être difficile pour tous les écrivains concernés de se livrer - vraiment - à cet exercice, car à chaque lecture, ce sont les passages et les pages évoquant des souvenirs intimes qui me paraissent les plus réussies. Dans le va-et-vient entre parcours culturels et parcours personnels émerge toujours quelque chose de précieux et d'unique. D'inattendu.
 
Une dernière remarque : Au fur et à mesure des publications, l'exercice fourni par les auteurs me semble devenir de plus en plus complexe. On dirait qu'il s'est créé une sorte de challenge chez eux, comme s'ils devaient être à la hauteur du contrat accepté (entendre : à la hauteur des textes qui les ont précédés). Lors des premières publications, l'écrivain/e paraissait entrer dans le musée avec une certaine "naïveté", prenant le titre de la collection au mot, vivant son expérience nocturne et la transcrivant à son retour dans la foulée. Depuis, les choses paraissent plus compliquées : certains décrivent leur préparation, d'autres évoquent une précédente tentative échouée, d'autres encore leurs difficultés par la suite à rédiger. 
 
Le livre de Belinda Cannone souffre un peu de cette pression à "bien faire". Il n'en demeure pas moins fascinant, très attachant. On a envie de le relire. Et aussi de repartir à Marseille visiter "son" Mucem et de là, du haut de ses terrasses, plonger le regard au loin dans la Grande Bleue. 
 

8 janv. 2026

Lire : le charme discret de la proximité

 
 


 ...le seul voyage qui importe est celui que nous faisons sans l'aide de personne, en osant nous émanciper du cadre convenu du tourisme. [p.60}
Dédaigner le "monumental", c'est échapper à toutes les versions officielles qui le recouvrent et orienter son regard vers l'inconnu - le non-jugé, le non-classé, le non-répertorié, le non-aseptisé sous un amas de commentaires. C'est retrouver le regard d'un enfant qui ne sait pas, qui ne sait rien, mais qui ressent, sans lunettes déformantes, la densité du monde. Ma pratique du microvoyage consiste précisément dans cet état d'esprit innocent - d'autres diraient naïf d'appréhender le monde. Il me semble que ce n'est qu'à ce prix que l'on peut atteindre la beauté simple et naturelle.
En vérité, les touristes qui "fuient" à l'autre bout du monde convaincus d'échapper à l'ennui de l'archiconnu, manquent d'imagination.  [p.182-183]
 
On entre dans ce petit livre un peu comme on part à l'aventure et on le lit comme on boit du petit lait. Le microvoyage, c'est le contraire du tourisme de masse appelant à aller chercher très loin un antidote à la routine ou à la frustration. L'auteur, qui habite la région parisienne depuis de nombreuses années, y décrit son plaisir et son enthousiasme à partir chaque samedi en vadrouille de proximité sans aucun plan ni itinéraire prédéfini. Il raconte le bonheur lié à ce genre de voyage ayant remplacé depuis un bout de temps en ce qui le concerne les transhumances dans lesquelles se lancent ses contemporains. Un bonheur tout en lenteur et en curiosité qu'il lui appartient de renouveler de semaine en semaine.
 
A l'appui de ses arguments, Rémy Oudghiri appelle tour à tour une belle brochette d'artistes et de poètes : bien sûr, Rousseau, Baudelaire, Rilke, Giono, Jacottet mais aussi Handke (dont il invite à lire Mon année dans la baie de Personne) et des cinéastes comme Tati et Wim Wenders. Certes, les citations sont pour la plupart connues, mais elles sont intégrées avec justesse dans les chapitres qu'elles illustrent et elles donnent envie de se replonger dans l'ouvrage qui les a vues naître.
 
Le manifeste du microvoyage se base sur six recommandations détaillées à la fin du livre, à savoir : le dépaysement; la beauté; la sobriété; l'apprentissage; la poésie; le bonheur. L'auteur en propose en guise de synthèse la formule suivante : l'art du microvoyage est une façon de dévoiler la poésie du monde [p.171] 
 
Peut-être que la philosophie qui résume le mieux cette démarche d'apprentissage est celle du maître taoïste  Tchouang-Tseu, cité en page 186 :
 
Avec peu, on se trouve, avec trop, on se perd. 
 
Un petit livre magique (même si par moments redondant) qui vient rappeler le plaisir qu'il y a à appartenir au monde sans se sentir obligé de suivre les diktats des modes et des codes imposés. Une invitation à écouter "sa petite musique" à l'écart des foules et de leurs déplacements en croissance démesurée. Et si, tout compte fait, l'émerveillement de la découverte se trouvait à quelques enjambées ?
 

14 déc. 2025

Lire : citadelles expugnables

 
 
La République de Babin (détail) / Jan Matejjko / Musée national de Cracovie

Il y a des livres : des forteresses. On tente d'y pénétrer. Ce n'est pas gagné. On réessaie. Ça ne marche pas. Pourtant, ce roman, on l'a choisi. On s'est laissée tenter, par le résumé, par sa réputation, par la bio de son auteur. Alors on le pose. Parfois, il faut attendre des jours, des semaines. Parfois, il prend la poussière. On multiplie des tentatives, on développe des stratégies. On cherche la porte d'entrée. On saute un chapitre. On parcours en biais.  On attend la phrase, la description, le dialogue qui saura nous captiver. 
Et puis, un jour, alors qu'on n'y croyait plus, le livre se livre. On y est entrée par la petite porte. On y revient par le chapitre premier. Et la lecture peut enfin commencer. 
 

1 déc. 2025

Lire : la densité des sentiments

 

Depuis que je suis ici, j'ai lu Battling, le ténébreux, d'Alexandre Vialatte et La Grande Peur dans  la montagne de Charles-Ferdinand Ramuz. La bibliothécaire les a choisis pour moi; elle savait déjà que nous allions quitter le bourg. Je ne le lui avais pas dit, et Laurent non plus; nous ne parlons que des livres; elle est très timide. Mais ici, les gens racontent tout. Elle m'a dit : " Ce sont des livres à lire sur une île." Elle a raison.  [p.17]

Un petit bouquin. A peine cent quarante pages. On se dit : une courte histoire. Peut-être fini en une après-midi. Et puis on est prise par l'écriture d'une densité rare et d'une beauté à couper le souffle. Tant de choses exprimées, et avec une telle économie de mots que cette sobriété en fait la force absolue.  Pas question de lâcher la moindre ligne ou de perdre la moindre description. La narration est construite par le biais de  plusieurs voix - à travers des discours, des lettres, des extraits de journaux - constituant chacune de brefs chapitres. A chacun sa focale, son histoire. Il s'agit pour les lecteurs de prêter attention, d'identifier le personnage qui est en train de s'exprimer et qui, en complétant le récit, ajoute à la trame quelque chose de sa propre histoire. 
 
L'histoire ? Une histoire d'amour, intense et pure, simple en apparence, entre une fille trop belle et solitaire qui n'aime que lire et un garçon qui l'aime follement et l'accompagne au bibliobus les mardis en période scolaire. Dans une région reculée, leur maison isolée est simple, comme leur amour. Leur vie s'écoule indifférente aux ragots et aux mesquineries, aux héritages trop lourds.
 
L'après-midi, Marlène marchait. Elle remontait le cours de la rivière; elle allait au long des plateaux d'herbe rase. Cette marche hors les routes, hors les sentiers par tous les temps, pour rien, sans fusil, sans chien, seule, suffisait à la signaler à l'attention de tous, à l'isoler; plus encore que le reste, que l'extrême pâleur de la peau, le noir des vêtements, l'exubérance des cheveux fauve, l'appartenance à un lointain pays de bord de mer, et ma dévotion. [p.57]
 
Jusqu'au jour où ...
 
Un chien blessé. Un vétérinaire qui fait dans le "bétail utile" acceptant étrangement de soigner un si petit  animal. Et voici qu'une autre histoire fait irruption avec une brutale évidence. La bascule s'accomplit en à peine deux ou trois pages, juste au milieu du roman. La douleur de la perte court sur le reste du récit. L'histoire d'une passion qui déchire un cœur taiseux. 
 
J'ai quitté la maison. Je n'aurais pas pu sans elle. Je n'y suis retourné qu'une fois. Il ne reste rien. Les choses, les  objets sont partis. Nous en avions peu, elle et moi. Elle n'accumulait rien. Elle n'avait pas ces désirs. La maison était vide, mais la lumière était là, et le silence aussi, et la grande vue sur les pays tondus, à bout de ciel. On ne peut rien contre ça. J'ai pleuré. Je n'y retournerai pas. [p.15]  
L'épicière, les uns, les autres, les gens; ils parlent, faute de savoir. On ne l'aime pas ici, surtout les femmes. [p.114]
 J'apprenais cette douleur de la privation sans la mort. [p.114] 
  
L'auteure déploie un style bien à elle, à la fois sec et précis. Chaque écrivain a ses "tics". Ici, on apprécie la manière réitérée de Marie-Hélène Lafon de scander ses descriptions en une suite de quatre adjectifs ou séquences. Ainsi, la neige : Certains matins, la vraie neige d'hiver nous surprenait, puissante, immodeste, souveraine, silencieuse [p.72] Ou les battements sanguins : J'ai écouté le silence de mon sang qui cognait dans mes veines, continuait, tenace, obtus, épais, sombre. [p.117] Ou encore la description de la vie rurale : c'était trop de solitude et trop d'étendue, trop de vide et trop de vertige[p.118]


Ce récit raconte-t-il une histoire banale ? La littérature, dans le fond, n'a que faire de la banalité. Il n'y a pas de sujet banal, il n'y a que des manières banales de les aborder. Le travail de la littérature consiste à polir toute réalité d'un éclat particulier. C'est ce que fait l'écrivaine avec cette histoire d'amour  sans prestige et sans trop de paroles. Sur ces terres, on n'est pas dans un monde du verbal. On est dans un pays d'intériorité : on y vit, on aime, on désire, on meurt sans rien se dire d'essentiel, sans passer par les mots. Ou si peu. Pourtant on connait des vertiges, on souffre mais rien qui s'exprime vraiment au-dehors. La grande force du récit tient à toutes ces voix avec leurs différents points de vue. Dans ce mode de silence, de gestes furtifs, de manifestations retenues, la complexité des êtres est souterraine et va au delà de ce qu'ils donnent à voir ou à entendre. 

La langue, c'est le pays que j'habite.
[Marie-Hélène Lafon / Émission La source / France Inter] 

L'écrivaine vient de cette terre. Elle l'a quittée à dix-huit ans, dès qu'elle a pu, sans doute, elle a dû la fuir, probablement, mais on sent qu'elle ne s'en est jamais détachée. On a l'intuition qu'elle décrit tout à la fois ce qu'elle aime et ce qu'elle exècre de ce pays, qu'elle ne cesse de puiser à sa propre source en écrivant. Un court roman. Une grande histoire. Un livre marquant.

 
Pour écouter l'auteure, c'est ICI 

17 nov. 2025

Lire : compter les jours

 
Portrait de Paolo Francesco Spinola (détail) / Angelika Kaufmann / Musei nazionali di Genova

Un grand bol de thé. Quelques vieux bouquins. La terrasse s'est à nouveau tapissée. Beaucoup de jaune, un peu de brun.
Je lis je lève la tête. Dernier rendez-vous demain. Et puis le temps sera venu de partir frissonner sous d'autres latitudes. Enfin. 
 

13 nov. 2025

Lire : Lettres de saison

 

Il y a les matins Rilke. Ils surgissent comme une évidence dans les brumes de novembre. Ils parlent de froidure et d'intériorité, de Noëls à venir et de cadeaux à se faire. Ils évoquent des plaids en laine vaguement rugueuse, des frissons doux et de soirées particulièrement silencieuses. Rilke n'a pas écrit ses Lettres durant une saison donnée et il est certainement possible de les lire par temps estival ou même caniculaire, mais c'est une chose que je n'ai encore jamais expérimentée.

Nous sommes situés dans la vie, qui est l'élément auquel nous correspondons le mieux, et nous sommes, en outre, devenus semblables à cette vie grâce à une adaptation plurimillénaire, au point que, quand nous restons immobiles, nous sommes à peine discernable de tout ce qui nous environne en raison d'un curieux mimétisme.

Nous n'avons aucune raison d'éprouver de la méfiance à l'égard de notre monde, car il n'est pas tourné contre nous. s'il recèle des peurs, ce sont nos peurs; des abîmes, ils sont nôtres; présente-t-il des dangers, nous devons tenter de les aimer.

Comment pourrions-nous oublier ces vieux mythes qu'on trouve à l'origine de tous les peuples, des mythes où les dragons se transforment en princesses à l'instant crucial; peut-être tous les dragons de notre vie ne sont-ils que des princesses qui n'attendent que le moment de nous voir un jour beaux et courageux. Peut-être tout ce qui est effrayant est-il, au fond, ce qui est désemparé et qui requiert notre aide.
 

Les mots de Rilke semblent remonter de la terre comme les vapeurs du brouillard qui court.  Je les absorbe comme un miraculeux breuvage.  Je les inhale : de petites particules inspirantes qui vont pénétrer jusqu'à la dernière de mes cellules, vont être intégrées par tout mon organisme pour faire de la journée qui commence une journée particulière. Une invitation pressante à vivre, à observer, à connaître.
 
 
 Extraits de la lettre du 12 août 1904
Lettres à un jeune poète / Poésie Gallimard / 1993 / trad. Marc B. de Launay

8 sept. 2025

Lire / Vivre : chez soi

 
Vitrine librairie Le Méjan Actes Sud / Arles
 
"Ce qu'est un livre doudou ? C'est simple : un livre, on vient de le lire pour la troisième fois il y a à peine trois mois, on en reçoit un exemplaire en cadeau et on replonge instinctivement dedans avec délices. Encore plus simple : un livre, on vient de le terminer, on n'a qu'une envie : revenir au début et recommencer la lecture. Ou alors encore plus basique : on rentre le soir fourbue de frustrations, on ne sait plus comment on s'appelle, on tremble d'indignation et de découragement, on ne sait pas quoi manger, quoi boire, mais sitôt qu'on ouvre le livre, on se retrouve chez soi et tout reprend sa juste place."
 

13 août 2025

Vivre : still life / 176

 
 
 
Hier matin, devant mon sac, il y avait peu à hésiter : Des vêtements, ultra légers, aucun superflu à emporter. De la très haute protection solaire et du répulsif anti-moustique en quantité. Quant aux livres, c'était un peu plus complexe. Vu les températures annoncées, je me visualisais bien au fond du parc, durant de longues heures, en leur compagnie. Mais... que prendre ? Rien de trop compliqué - pas de quoi stresser mes cellules grises - rien non plus de trop allégé - pas question de les anesthésier.  
C'est alors que j'ai déniché dans la boîte à livres du casino où j'avais pris mon petit-déjeuner pas mal de pépites, dont les textes autobiographiques de Madame de Beauvoir. 
M'amusant à deviner quelle personne s'était ainsi délestée de toute sa collection (peut-être qu'elle s'était offert récemment le coffret de la Pleiade?) j'ai trouvé dans deux bouquins le nom de Sophie T., titulaire d'un master en genres et œuvrant dans le monde de la culture. J'ai appris en outre qu'elle avait utilisé un billet de train Genève-Nyon, valable jusqu'au 08.03.2014 en guise de marque-page, plus un sticker en forme de virgule où elle avait noté un "Grrrrr" rageur dans "Anne, ou quand prime le spirituel". Je lui suis très reconnaissante de n'être pas une grande annotatrice, mais elle a tout de même souligné dans "La force des choses I", à la page 311 : rentrer en France, à moins d'un danger précis, je ne l'envisageais pas : il fallait d'abord comprendre avec mon coeur et avec mon corps des mots que je n'avais pas même encore fait entrer dans ma tête; quelle fatigue en perspective!
Qu'elle soit vivement remerciée, quoi qu'elle lise cet été: mes prochaines après-midis s'annoncent captivantes. Rien de tel que de revenir aux bons vieux classiques pour clarifier certaines questions essentielles, ces sujets, féminisme, écologie, démocratie, dont tout le monde parle et se réclame et dont tout le monde est certain de détenir l'unique bien-fondé.
 
 

1 août 2025

Lire : ces tortures qu'étourdiment on s'inflige

 
La Lecture / Henri Fantin-Latour / MBA / Lyon
 
Je venais de terminer - difficilement - un polar des plus inconsistants, un parangon de médiocrité, dont je me suis demandé pourquoi je m'étais imposé ce pensum juste pour me convaincre qu'un livre sélectionné pour un prix des Lecteurs ne pouvait pas être foncièrement nul - mais en fait si, si, vraiment - et je me jurais que jamais, jamais plus on ne m'y reprendrait, je fulminais en constatant que j'étais une fois encore tombée dans le piège des petites pastilles rouges appliquées sur des couvertures jaunes fluo et des citations de critiques enthousiastes ("Épatant", le Guardian, "Malicieux", le Monde), quand tout à coup, ouvrant le livre qui patientait à mes côtés, je suis tombée sur une citation de Faulkner ouvrant le prologue : 
Le passé ne meurt jamais. 
Il ne faut même pas le croire passé.
(Requiem for a Nun) 
Et alors j'ai su qu'une nouvelle phase de lecture s'offrait à moi et j'ai balancé la chose insipide et chronophage dans un vieux sac qui attendait à l'entrée, où elle est allée rejoindre un guide de Londres dépassé et quelques Agatha Christie au charme définitivement altéré. 
 

5 juil. 2025

Lire : une pastorale sauvage et intime

 

Le berger bulgare (auparavant appelé berger karakatchan) est une race de chien de berger originaire des Balkans et élevée en Bulgarie. C'est une race canine préservée grâce au peuple karakatchan et à ses traditions pastorales. Les bergers bulgares n'hésitent pas à s'attaquer au loup et à l'ours. En Bulgarie, ils sont appelés volkodav qui signifie « égorgeur de loup ». Dans les bergeries, ils ont la queue et les oreilles coupées afin de ne laisser aucune prise aux loups. Il existe aussi en Bulgarie une race chevaline et une race ovine de ce nom karakatchan. [Wikipedia]
Le dernier tome de la tétralogie que Kapka Kassabova a consacré à ses terres d'origines, au sein des Balkans, va bientôt paraître en français. Impatiente de le découvrir, je viens de lire la version italienne. L'écrivaine voyageuse d'origine bulgare domiciliée en Écosse clôt ici son opus en racontant l'histoire des peuples nomades Karakatchan, les derniers bergers qui s'efforcent de sauvegarder les races animales du même nom aux confins de l'Europe, sur les hauteurs du Mont Pirin  Comme à chacun de ses voyages, elle participe de près à la vie quotidienne des personnes et les bêtes et relate ses expériences à leurs côtés avec une extrême délicatesse et une attention affutée. 
Là-haut, tu dois te confronter avec tes démons. Toutes tes peurs émergent, mais tu découvres aussi à quel point tu es coriace. Si vous voulez savoir de quoi vous êtes faits, allez passer une semaine dans la nature. Sans téléphone.
Les chiens de garde sont l'unique espèce sur la terre qui a une triple identité. Ils s'identifient aux chiens, aux humains et aux brebis. Certains de ces chiens sont plus intelligents et loyaux que bien des humains. Toutefois, il y a une autre vérité concernant le monde des bergers : les besoins des animaux passant avant les besoins des personnes. Les bergers comme Sášo sont réellement les derniers gardiens de ces montagnes. [interview donnée à ilboLiv / università di Padova]

Photographie de K.K.
 
  Être berger est une chose simple, mais ce n'est pas un métier pour des gens simples.[p.41]
 
L'auteure suit les troupeaux dans leurs transhumances accidentées, relatant la vie des personnes au gré de leurs progressions, mais s'attachant surtout à décrire leurs chiens, qui deviennent les protagonistes centraux du récit. La vie sur ces hauteurs n'est pas facile et les relations non plus. K.K. progresse lentement dans son récit et celui-ci est à l'image de son voyage : une avancée patiente et obstinée, ayant duré plusieurs mois, tout le contraire des incursions kleenex all inclusive. Il s'agit pour elle tout d'abord d'apprivoiser une petite communauté retirée et sauvage, d'observer les codes et puis, peu à peu, de se faire une place parmi ces êtres marginaux qui vivent aux marges de la civilisation.
 
Photographie de K.K.
 
La lecture peut sembler exigeante car elle suit le rythme de la marche. Le pastoralisme est un art de la patience. Ce qui frappe toujours quand on lit Kapka Kassabova, c'est son incroyable capacité à se fondre dans le monde de l'Autre, à accepter ses logiques, à écouter pour mieux connaître. En plus de sa culture et de son talent d'écriture, elle fait preuve d'une ouverture d'esprit et d'une immense empathie. De ce fait, les gens lui font confiance. Ils l'intègrent dans leur existence et finissent toujours par se raconter car elle est capable d'entendre leurs douleurs les plus  intimes. 
 
On pourrait dire que l'auteure est une poétesse avec une incroyable résistance physique et mentale. On pourrait dire aussi que c'est une "psychogéographe". Dans tous les cas, elle décrit des territoires, des destinées, des êtres profondément marqués par les bouleversements du XXe siècle, les guerres, l'imposition de frontières, le Rideau de fer, les réquisitions, sans compter à présent l'arrivée de nouveaux maîtres décidés à s'emparer des lieux pour mieux les exploiter. 
 
On sent l'écrivaine désireuse de mettre tous ses talents au service de la nature et de sa préservation. On la sent aussi déchirée entre les deux mondes extrêmes : ceux qu'elle parcourt en quête d'authenticité et ceux qui sont définis "civilisés", où l'appelle la partie promotionnelle de son travail (précisons qu'après avoir vécu plusieurs années à Édimbourg, elle s'est établie maintenant dans les Highlands et que cette région fera l'objet de ses prochains écrits).
La Terre nous survivra, mais nous je ne sais pas si nous pourrons lui survivre. Dans notre course pour "sauver la planète" nous sommes seulement en train de faire des choses stupides et néfastes : placer un parc éolien sur chaque colline et électrifier à outrance. Ce n'est pas la Terre que nous voulons sauver de cette manière, mais notre style de vie super urbanisé. [interview sur Lucysullacultura.com]

Photographie de K.K.

 
A paraître en français le 20.08.2025 / éditions Marchialy

30 juin 2025

Lire / Vivre : on the road again

 
 
Soudain, un groupe de chevaux sauvages se dessina sur l'horizon. Ils avaient la crinière longue et bondissaient en liberté, poussés par le vent à moins qu'il ne fussent alertés par mon approche. L'un d'entre eux, plus grand et plus intrépide, attendit, immobile, et me fixa. Puis il dessina dans l'air une arabesque, encolure fléchie, membres rassemblés, tourna sur lui-même et, après m'avoir regardé une dernière fois, disparut. [...] C'est ainsi que les humains d'aujourd'hui, après le long détour des monothéismes, en reviennent à des éblouissements qui leur font incarner le divin dans les objets de la nature : les nuages, la montagne, les chevaux. [p.208-209] 
 
La littérature de voyage fait partie de mes lectures préférées et, en cette saison de canicules répétées, c'est un bonheur de m'y adonner. Bien calée dans le calme souverain des longues après-midis silencieuses, je suis les pas de randonneurs au rythme des stores battus par la brise au-dehors.
Je viens de relire Immortelle randonnée. Compostelle malgré moi et, comme pour chacune de mes relectures, je suis frappée de constater que ce ne sont jamais les mêmes passages qui me donnent du grain à moudre et du plaisir à avancer (en l'occurence ces jours-ci progresser de la manière la plus immobile possible, mentalement, le moindre mouvement corporel donnant matière à transpirer). 
 
Le Chemin réenchante le monde. Libre à chacun, ensuite, dans cette réalité saturée de sacré, d'enfermer sa spiritualité retrouvée dans telle religion, dans telle autre ou dans aucune. Reste que, par le détour du corps et de la privation, l'esprit perd de sa sécheresse et oublie le désespoir où l'avait plongé l'absolue domination du matériel sur le spirituel, de la science sur la croyance, de la longévité du corps sur l'éternité de l'au-delà. Il est soudain irrigué par une énergie qui l'étonne lui-même et dont, d'ailleurs, il sait très bien que faire. [p. 209] 
 
Cette fois-ci, c'est le concept de MUL (ou marche ultralégère), rapporté par Jean-Christophe Rufin, qui a capté mon attention. 
 
L'axiome central de la pensée MUL tient en une phrase : "Le poids, c'est de la peur".
Pour les adeptes de cette démarche, l'essentiel consiste à méditer sur la notion de charge et, au-delà, sur le besoin, sur l'objet, sur l'angoisse qui s'attache à la possession. [p.235]
J'avais regardé ces sites avec curiosité et un peu de condescendance, je l'avoue, pour ce qui m'apparaissait comme une lubie minimaliste un peu folklorique. [...] mais dès que je me suis engagé sur le Chemin tout a changé. A chaque étape, je considérais, cette fois avec sérieux, les objets que je transportais, en me demandant honnêtement s'ils étaient indispensables. Ce dépouillement progressif, cet effeuillage de la mochila [note : le sac à dos, en espagnol] s'est poursuivi tout au long des étapes. La réflexion sur mes peurs a cessé d'être un sujet de plaisanterie :  j'ai pris l'affaire avec gravité. [p.235-236]
[...]à mesure que le Chemin s'allonge, la mochila maigrit et atteint une forme d'équilibre frugal qui touche à la perfection. [p.236]
 
Cette notion de poids et de charges liées aux peurs qu'on porte constamment avec soi m'a fortement interpelée. Du fond de mon fauteuil, je me suis demandé si cette réflexion du pèlerin ne pouvait pas être transférée par analogie à la manière dont on chemine dans l'existence, dont on accepte de se charger de mille pensées, objets et objectifs, par conséquent : mille problèmes, au point de les trouver naturels, sans s'interroger sur leur utilité ou leur sens. Quelques pages avant la fin, l'auteur émet une réflexion qui fait écho à ces pensées :
 
Plusieurs mois après mon retour, j'ai étendu la réflexion sur mes peurs à toute ma vie. J'ai examiné avec froideur ce que littéralement je porte sur le dos. J'ai éliminé beaucoup d'objets, de projets, de contraintes. J'ai essayé de m'alléger et de pouvoir soulever avec moins d'efforts la mochila de mon existence. [p271] 
 
Même si, à l'instar de J.C. Rufin, on se rend compte qu'après une phase de progression, on a tendance à rentrer dans le rang, que la vie reprend, que rien ne semble avoir changé, il n'en demeure pas moins qu'une fois sur le chemin, la pensée de l'indispensable et du superflu refait surface. Elle s'en va. Mais elle ne tarde pas à revenir à intervalles réguliers. On a pris conscience à un moment donné qu'on doit se délester, que la croissance continue est un leurre, une maladie dangereuse, et que c'est d'elle dont il faut avoir peur.  Alors, alors, on réalise qu'on n'a jamais quitté ce chemin. On est toujours en train de cheminer. On the road again and again.