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4 juin 2026

Voir : une leçon d'amour et de cinéma

 


Waouh! Quel film ! 135 minutes durant lesquelles on ne peut pas décrocher, ne fut-ce qu'un bref instant, ne fut-ce qu'une fois. Un langage cinématographique stupéfiant. Des acteurs au sommet de leur métier. Une histoire entre une fille et son père qui s'essayent à rattraper l'absence (comment combler le vide, ou du moins l'explorer, comment envisager ce qui peut être compris, éventuellement pardonné ?). Un récit, presque un documentaire, sur un tournage en train de se dérouler. Une authentique leçon de cinéma.
 
L'attrait de cette œuvre ne tient pas vraiment à son thème (d'une banalité relative, papa n'était pas là, la littérature et le septième art ont souvent exploré ça). Le résumé se retrouve sur tous les sites de cinéma et se présente en quelques lignes : 
Réalisateur mondialement célèbre, Esteban Martínez revient en Espagne pour tourner son nouveau film. Il en offre le rôle principal à une jeune actrice inconnue, sa fille, qu'il n'a pas vue depuis 13 ans. La jeune femme accepte cette formidable opportunité, mais sait qu'à l'occasion de ce tournage, elle va se confronter à un homme qu'elle n'a jamais pu considérer comme un père. Le poids du passé menace de rouvrir leurs blessures.
Toutefois, cette présentation en tant que telle n'est qu'une coquille vide que le talent des deux scénaristes, Isabel Peña et Rodrigo Sorogoyen (également réalisateur) ont su charger de tout leur savoir-faire. La première scène, précédant le générique et qui dure une vingtaine de minutes, expose d'office leur habileté. La valeur du film tient à leur talent mais aussi  à la puissance des deux acteurs protagonistes (difficile pour les autres interprètes de se distinguer face à ces deux artistes, l'excellente Marina Foïs parvient tout juste à s'imposer).
La manière de filmer est très particulière : elle est constituée en majeure partie, probablement le 90% des scènes, de dialogues en plans rapprochés, toujours plus rapprochés, pour aboutir parfois à de gros plans (un œil, son iris, sa pupille, ses vaisseaux rougis, l'humidité des larmes sur le point de couler, marqueurs des émotions intenses bien plus que si l'on voyait une silhouette dans son intégralité). En tant que spectateurs placés au sixième rang, nous avions l'impression de coller aux visages des  acteurs, de carrément plonger dans les séquences. 
On assiste donc à plusieurs mises en abîme : un père, cinéaste reconnu, désireux de se racheter offrant à sa fille intérimaire un premier rôle; une fille qui accepte et qui part sur les lieux du tournage aux Canaries, sur l'île de Fuerteventura, décor naturel où un fort des années 1930 a été reconstitué; des références au passé colonialiste espagnol et à ses abus envers le peuple sahraoui; les différentes situations de tournage, les tensions, les fous-rires et les conflits; le quotidien d'une équipe et celui d'un metteur en scène devant gérer en parallèle de multiples projets. 
Javier Bardem est immense, autant dans ses coups de gueule que dans ses fragilités. Face à lui Vicky Luengo n'est pas en reste : désireuse de faire ses preuves au présent et en même temps habitée par tant de comptes à régler. Sans oublier : Les différentes  dynamiques parmi des professionnels engagés soumis au stress loin de leurs repères quotidiens. Les paysages magnifiques (très rapidement montrés et qui semblent ahurissants après tant de géographies de visages explorées aux mêmes dimensions). Un hôtel all inclusive qui accueille pas mal d'Anglais éméchés. 
Tentant de décrire, je me surprends déjà à avoir besoin de revoir. Ce qui est certain, c'est qu'il est rare, en sortant d'un séance, de se sentir aussi ouverts, aussi grands, aussi désireux d'explorer le monde, prêts à le regarder différemment. Du grand cinéma, assurément. 


16 mars 2026

Voir : rentrées, sorties

 

 
Ces derniers jours j'ai regardé sur Arte la série "Quelqu'un devrait interdire les dimanches après-midi" réalisé par la prolifique Isabelle Coixet. L'histoire de trois jeunes colocataires cherchant leur voie à Paris, entre élans créatifs et déconvenues : une jeune aspirante cinéaste, une vague serveuse un peu paumée et un garçon désireux de devenir itamae. Les huit épisodes se passent tous le dimanche, journée à la fin de laquelle ils sont censés se retrouver sur leur divan et regarder un film triste en noir et blanc. 
Le sixième épisode se focalise sur Charlie, probablement la plus torturée des trois, en constant conflit avec sa mère galeriste (Jeanne Balibar), dont le père a toujours été aux abonnés absents et vouant un amour torturé à une jolie vétérinaire qui lui offre un hérisson dans une boîte lors d'un rendez-vous galant. 
Charlie vient de se trouver un job dans une librairie d'occasion, située sur une péniche et nommée De l'eau et des rêves. Elle se donne corps et âme à cette nouvelle occupation et place Balzac au rayon "Développement personnel", parce qu'un homme qui écrit "on ne peut pas éduquer les femmes sans les corrompre" a besoin de méditer dans son coin. Elle rembarre une cliente distinguée qui lui demande s'ils n'ont pas un rayon "nouveautés". La gérante la tance - la boutique doit tourner - mais Charlie poursuit son discours intérieur devant la caméra : 
Tous les livres que l'on n'a pas encore lus sont des nouveautés, qu'ils aient été écrits hier ou il y a trois siècles. Et puis foutez-nous la paix avec vos rubans criards et mensongers : Un roman total, perturbateur et colossal, à la croisée entre Emmanuel Carrère et Truman Capote. Berk ! [elle lève les yeux et tire la langue de dégoût]. Laissez-nous être en retard, has been, pas au parfum. Et alors ? La littérature, c'est comme du cinéma. C'est un arrêt mortel. On a toute la vie pour. Kafka, il a écrit : Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en vous. Moi j'aimerais bien qu'à la place des rayons "Rentrée littéraire" chaque libraire réserve un présentoir aux livres qui ont été des haches dans la mer gelée en lui. Ça, ce serait beau ! Ce serait singulier. D'un coup, entrer dans une librairie, ce serait comme entrer dans une grotte secrète, une maison particulière qui n'appartiendrait qu'à ce libraire-là. On en sortirait peut-être un peu moins con. Et puis un peu moins seul.

Ça m'a rappelé quelques librairies repoussoir de ma connaissance, les employés penchés sur les cartons pour déployer les dernières parutions, leurs réponses "Sorti l'année dernière ? Impossible, comment voulez-vous?" J'ai aussi pensé à quelques autres librairies, véritables cavernes d'Ali Baba, des surprises en vitrine, des incroyables découvertes, des libraires un peu magiciens sortant des pépites de leurs chapeaux. Naturellement, j'ai adoré Charlie qui avait su tout dire en une tirade. 

 

27 févr. 2026

Voir / Entendre : les filles épicées

 

 

Quand j'ai vu pour la première fois "Les Feuilles mortes", en septembre 2023, je me souviens être sortie de la séance vaguement déçue. Je n'avais retrouvé dans ce film ni la beauté lacérante de "l'Homme sans passéni la profondeur humaniste de "L'autre Côté de l'Espoir". Bref, j'étais rentrée en me demandant ce qui avait pu lui valoir le prix du Jury à Cannes  et je l'avais relégué aux oubliettes. 
Mais, hier soir, en suivant les parcours d'un homme et d'une femme sans âge, deux êtres cabossés qui traînent derrière eux un passé lourd et doivent se coltiner une vie de précarité, j'ai été immédiatement conquise. Il est question à la fois d'une narration ancrée dans l'actualité (les nouvelles de la guerre d'Ukraine sont relayées par les transistors qu'écoutent les personnages et ajoutent à leur tristesse) et en même temps il pourrait s'agir d'une histoire intemporelle, une histoire d'amour entre deux solitaires, avec des décors issus des sixties, des dialogues minimalistes, des travailleurs exploités et des présences fascistes. Tout concourt à rappeler les grands classiques du cinéma, dont on aperçoit les affiches derrière nos anti-héros se retrouvant de manière répétée devant une salle : le néo-réalisme italien, les films de Godard, les références à Charlie Chaplin, et soudain ce scénario épuré m'est apparu comme terriblement original et poignant.

Enfin, ce qui caractérise cette œuvre, c'est le fait que les chansons et la musique occupent autant de place que les dialogues pour soutenir la trame. A la fin du générique, je suis allée chercher qui sont les deux filles qui chantent une mélodie entêtante et mélancolique dans le bar où Holappa, le protagoniste alcoolique, écluse son spleen en fin de soirée. C'est ainsi que j'ai découvert le groupe Maustetytöt  (Spice Girls en finnois ) constitué des sœurs Kaisa et Anna Karjalainen, qui avaient déjà connu un certain succès en Finlande quelques années avant le tournage et auxquelles Kaurismaki a fait appel pour participer à l'illustration sonore des Feuilles mortes. Depuis, cette mélodie toute simple, aux paroles saisissantes ne cesse de ramener les images du film à ma mémoire. 
 

20 févr. 2026

Voir : poursuivre son objectif

 
 

Pour le dire en deux mots : j'ai cessé mon activité de photographe pour devenir écrivain.
Rester écrivain a été une autre histoire. 
 
 Le métier d'écrivain, c'est entretenir un feu qui ne demande qu'à s'éteindre. Un feu dans la neige.
[A pied d’œuvre, chap. 1]
 
 
Hier fut une journée d'intempéries continues, parfaite pour une expédition cinéma. Le seul film qui me tentait, A pied d’œuvre, passait encore dans une salle à 45 bornes d'ici. La route, toute en virages, en plein brouillard mâtiné de neige, s'est révélée un peu longue, mais on l'a suivie sans regrets. La séance en valait la peine.
 
Cette adaptation du livre de Franck Courtès, publié en 2023 par les éditions Gallimard, retrace une histoire vécue. L'écrivain, photographe reconnu, a décidé d'interrompre sa première activité pour se consacrer entièrement à son travail d'écriture après avoir publié trois livres et rencontré un succès d'estime. Le film commence lors d'un moment de crise : refus de son éditrice de publier son dernier manuscrit, Histoire d'une fin ("thème trop ressassé" que celui d'un couple qui se délite, elle lui demande quelque chose de fort); épuisement de ses ressources financières; divorce et départ  au Canada de son ex-épouse avec leurs deux enfants; liquidation de l'appartement familial et emménagement dans un studio en sous-sol, bruyant et mal chauffé; entourage peu empathique (c'est le moins que l'on puisse dire de son père et de sa sœur). Le cadre est posé. 
 
Le film (relativement court, une heure trente à peine) raconte les conséquences de ce choix de vie, la précarité et la solitude assumées envers et contre tous les regards et tous les obstacles. Il présente donc l'expérience d'un créateur vivant à Paris, loin des paillettes et de la réussite. Il doit survivre avec trois fois rien et se résoudre à obtenir des petits boulots sur une plateforme pratiquant la sous-enchère (des missions à dix-huit euros, débarras de caves, travaux de jardinage, voiturage). L’œuvre décrit au quotidien et par petites touches une pauvreté choisie, qui confronte au mépris, à la pitié, voire à l'indifférence, qui met le corps en danger, qui épuise toutes les ressources, financières ou physiques. Il dénonce l’uberisation du travail de plus en plus ordinaire : les êtres humains traités comme des marchandises, mis en vente comme un appareil photo ou une mobylette. Il montre aussi un homme déterminé à vivre ce qu'on pourrait appeler une passion, quitte à en payer le prix fort et à perdre quasiment tous ses privilèges.
 
Sans spoiler (le livre d'inspiration autobiographique a été publié et bien accueilli) on pourrait dire que l'histoire se termine "bien". Il n'en demeure pas moins qu'elle nous entraîne dans les bas-fonds de l'exploitation urbaine du travail, géré avec des applications, des algorithmes et des évaluations hâtives qui dictent de façon subjective les cadences, les salaires et la survie. Au moyen de scénettes, aussi brèves que bien interprétées, la déshumanisation et la paupérisation liées au système capitaliste sont pointées. Elles font froid dans le dos. 
 
Heureusement, il reste aussi le portrait d'une "belle personne", un homme qui assume dans la solitude un choix de vie radical sans jamais être dans la plainte. Le rôle est parfaitement tenu par Bastien Bouillon, dont on oublie la jeunesse au fil des scènes tant il sait rendre son personnage crédible (alors que Franck Courtès était âgé de 50 ans lors de son expérience). C'est beau, un portrait d'homme intègre au cinéma. C'est inspirant, car finalement, on n'en voit pas tant que ça.
 
  
 
 prix du Meilleur Scénario à la dernière Mostra de Venise / 2025
 

23 oct. 2025

Voir : les temps modernes

 


On Falling, c'est l'histoire d'Aurora, une femme portugaise, qui comme des centaines de milliers d'immigrés a quitté son pays pour travailler au Royaume-Uni. Elle est employée dans un centre d'expédition de l'e-commerce qui a tout d'une structure Amazon. Sa vie semble se partager entre son scanner de codes-barres émettant interminablement des bips à mesure qu'elle rempli des boîtes jaunes d'objets d'une banalité à pleurer et son smartphone dans lequel elle plonge dès qu'elle dispose d'un moment de libre. Aurora vit repliée sur son téléphone en prenant ses pauses, en mangeant, en marchant. Elle lève de temps en temps ses yeux tristes et timides pour saluer des collègues et des colocataires qu'elle connaît à peine, puisqu'ils n'ont jamais les mêmes horaires et, si elle rencontre des gens, c'est toujours en passant, au travers d'échanges fugaces, elle n'est pas amenée à les revoir ni à les connaître. Sous le ciel pluvieux d'Edimbourg, la jeune femme dont on n'apprend finalement pas grand chose, apparaît comme le symbole de la solitude contemporaine. 
 
Aurora doit faire attention à son argent. Elle mange vite, peu et mal. Aurora ouvre son petit porte-monnaie avec précaution. Aurora avance de l'argent à une compatriote avec qui elle fait du covoiturage. Et puis un soir, elle laisse tomber son smartphone sur le sol de sa cuisine. L'écran refuse de s'allumer. La réparation va lui coûter 99 livres : tous ses avoirs. Dès lors le quotidien pauvre et répétitif d'Aurora va basculer. 
 
Le premier long-métrage réalisé par Laura Carreira, jeune Portugaise vivant en Ecosse depuis une dizaine d'années et financé par la société de Ken Loach Sixteen Films, démontre avec une redoutable concision les effets du consumérisme on line. Porté par une actrice portugaise au jeu sobre (Joana Santos, parfaite quand elle exprime l'angoisse et le chancellement intérieur) il dénonce  les coûts cachés de ce qui peut paraître très pratique et avantageux. Le film est glaçant de réalisme dans sa description de ces emplois invisibilisés, soustraits au regard de la société. A mesure qu'on progresse, on est amené à avoir peur pour le sort de l'héroïne, qui tremble et paraît constamment avancer sur le fil. Tout est juste. L'absence d'attention, l'isolement. On ne sait rien des motivations de tous les travailleurs en présence. On ne sait pas grand chose de ce qu'ils cherchent en tapotant sur leur écran. 
 
Un jour, à la cafétéria, le suicide de l'un d'entre eux est évoqué. Personne ne semble vraiment le connaître. Son prénom n'évoque rien, mais son acte pèse sur le groupe. Il pèse sur la fourchette qu'Aurora ne parvient pas à porter à sa bouche. Un autre jour, une visite guidée passe entre les allées. Un enfant jette au pieds d'Aurora un bonbon comme il jetterait une pomme lors d'une visite de zoo. Et puis il y a la soirée festive, organisée par la hiérarchie, l'invitation à se réjouir des résultats atteints et à faire des dons en faveur d'un association de protection des aires marines, car l'entreprise se prétend en phase avec l'écologie. Dans cet univers quasi carcéral, Aurora veut fuir. Elle se cherche un autre travail, dans le soin aux personnes. Mais elle va trop mal pour saisir cette opportunité. L'entretien d'embauche est un des passages les plus pathétiques du film.
 
Il y a dans On falling quelque chose qui rappelle Le voleur de bicyclette, ou Les temps modernes (aucun humour naturellement, mais la même absurdité). Il tient aussi de certains polars car les spectateurs sentent peu à peu monter en eux une angoisse pareille à celle de l'héroïne, toujours filmée au plus près, au plus sombre. Ira-t-on vers une chute annoncée ? Aurora pourra-t-elle s'en sortir ? On avance vers la fin du film en redoutant la manière dont il va s'achever. On halète... mais... pas question de spoiler.
  

30 mars 2025

Lire / Voir : cicatriser

 
 
Le mot islandais ör signifie "cicatrices". Il n'est ni féminin ni masculin, mais d'un troisième genre qu'on appelle neutre. Ör est identique au singulier et au pluriel : une ou plusieurs cicatrices. Le terme s'applique au corps humain, mais aussi à un pays, ou un paysage, malmené par la construction d'un barrage ou par une guerre. Nous sommes tous porteurs d'une cicatrice à la naissance : notre nombril - qui constitue pour certains le centre de l'univers. Au fil des années s'y ajoutent d'autres cicatrices. Le héros de Ör, Jonas Ebeneser, en a sept, chiffre assez proche de la moyenne. Ör dit que nous avons regardé dans les yeux, affronté la bête sauvage, et survécu. [Note de l'auteur, p.197]
En sortant de la projection, j'ai pesté contre ma politesse, qui m'a fait applaudir un film d'une confondante banalité, qui m'a obligée à rester jusqu'à la fin des échanges - des questions convenues, dégoulinantes de glucose savamment enveloppé, des réponses sans véritable intérêt. Je m'en suis voulu de ne pas m'être sauvée discrètement dans la pénombre, fuyant une séance dont les 93 minutes m'avaient paru une éternité. La cinéaste avait dit : c'est son premier roman à être adapté, la romancière a aimé. Il est permis d'en douter.
Il faut admettre que l'hôtel retenu était un bâtiment d'une classe folle et d'un grand intérêt historique. Il faut relever aussi que la jeune actrice, Lorena Handschin, illuminait l'écran. Elle prononçait au milieu du film un monologue sobre sur les meurtrissures de la guerre qui donnait du relief à une suite de dialogues d'une effarante platitude. Mais je n'avais retrouvé dans le long-métrage ni l'humour percutant ni la capacité d'évocation ni la perspicacité propre à Auður Ava Ólafsdóttir. Alors, je suis entrée dans la providentielle librairie La forme d'un livre pour me procurer le texte original et l'explorer.
Ör est un roman datant de 2016 dont la version française des éditions Zulma est sortie en 2017. Du début à la fin de son récit, l'écrivaine utilise le phénomène de la cicatrisation comme fil rouge. On pourrait dire que le thème principal est celui de la réparation. Comment peut-on se reconstruire après une chute, un traumatisme, une catastrophe, tant sur le plan individuel qu'écologique ou social ? Quels cheminements parcourir, quels fonds toucher, pour pouvoir parvenir à émerger ?
L'histoire, c'est celle d'un homme en crise, un bricoleur sensible et déphasé, déterminé à en finir avec une vie où tout semble se désagréger. Son mariage au long cours s'est détricoté, sa mère à la mémoire trouée vivote dans un EHPAD, sa fille adorée est partie vivre ailleurs et il apprend de son épouse qu'il n'en est pas le père biologique. Ces trois femmes sont les trois Guðrún de sa vie et, sans elles, il ne ressent plus le goût de continuer.
En songeant au suicide, il voudrait ménager sa fille, seule personne susceptible de trouver son cadavre. Alors, il pointe un endroit, quelque part sur la planète, un lieu où un conflit vient tout juste de se terminer. Il échafaude des plans pour sa dernière semaine et, comme il est très habile de ses mains, il pense en dernière minute à emporter sa vieille caisse à outils, à l'appui de son projet.
Il arrive dans un lieu où tout est détruit. Tout n'est que gravats, sauf l'hôtel Silence où il a réservé une chambre. A ce point, bien sûr, on est tenté de se dire que l'histoire est prévisible : face aux destructions massives, aux atrocités, face aux besoins vitaux qui émergent de tous côtés, le mal de vivre n'a plus sa place. Ou plutôt : sera remis à sa place et les aptitudes manuelles de Jonas Ebeneser sollicitées de tous côtés. C'est là qu'intervient le talent d'Auður Ava Ólafsdóttir pour évoquer la souffrance avec pudeur, les aléas de l'existence avec poésie et les méandres de la reconstruction avec humour.
- C'est un manuel de conversation pour apprendre la langue, ça peut vous intéresser. Je vous le recommande. [...]
Un des derniers chapitres a pour titre : "Objets qu'on perd parfois", la liste en est fort longue :
Imperméable
Gants
Parapluie
Lunettes
Alliance
Passeport
Stylo
Tournevis

Sois-même ne figure pas sur la liste. [p.176]
Il est courant d'être déçus par l'adaptation cinématographique d'un livre aimé. Ici, ce film trop joliment ficelé m'a permis d'aller rejoindre un roman incitant à méditer sur les voies de la guérison et dont les titres des courts chapitres sont à eux seuls des invitations à voyager (ce sont des vers de poètes ou de philosophes, comme Nietzsche, Leonard Cohen, Garcia Lorca, Jónas Þorbjarnarson ou même un extrait de l'épitre aux Corinthiens) : 
Les plaies se referment plus ou moins vite et les cicatrices se forment par couches, certaines plus profondes que d'autres // C'est sous son aile que tu chercheras asile // Il y a tant de voix dans le monde et aucune n'est dépourvue de sens // Peu d'hommes tuent la plupart se contentent de mourir // Et puis le silence éclate comme une montagne // Je compte les pas entre toi et moi //...
 
 

14 mars 2025

Voir : résister, par-delà les angélismes et l'effroi

 

 
  « Lorsque nous sommes militants pour la paix, nous sommes considérés comme des grands naïfs. Or depuis le début, avec ''Les Guerrières de la Paix'', nous affirmons que la paix est un combat qui nécessite du courage et qui est peut-être, dans le contexte actuel, la position la plus radicale qui soit »
 
« A l’heure où chaque personne est sommée de faire bloc avec les siens, où la moindre nuance est suspecte et apparaît comme une trahison, ce combat pour la paix demande beaucoup de courage »
 Hanna Assouline
 
Le hasard a permis que je visionne à quelques jours de distance "No other Land", dont je viens de parler, et "Résister pour la paix" réalisé par Hanna Assouline et Sonia Terrab, accessible actuellement sur la plateforme France TV. Ce documentaire, sorti en novembre 2024, montre lui aussi une facette relativement occultée par les différents médias : celle des militant/es qui veulent continuer à croire en une paix possible. Sans être des naïfs, ni des faibles - pas question de céder aux nombreuses tentatives d'intimidation - ces personnes déterminées continuent tant en Israël qu'en territoires occupés à scander que la paix est la seule voie possible.
 
Il se trouve que la veille de l’attaque du Hamas, les deux réalisatrices étaient présentes en Israël et en Cisjordanie avec une délégation de trente femmes activistes pour filmer leur combat (certaines images de cette rencontre sont inclues au reportage en tant qu'archives). Le lendemain, de retour en France, elles se réveillaient en découvrant leur monde violemment ébranlé. Un an après les événements et les atrocités commises à la chaîne, elles ont décidé de dresser un état des lieux, montrer ce qui se vit sur place, comment on survit à l'horreur et comment on lui fait face.
 
Tout au long du documentaire on est marqués par une évidence : toutes ces voix, on a peu ou pas l'occasion de les entendre. Les news ne les montrent pas ou balaient leur existence d'un trait : ce seraient des mouvements ultra minoritaires, sans grand pouvoir ni importance. Mais ce qui frappe aussi, c'est que tous les problèmes en jeu sont évoqués : les appels à la haine et les menaces, les doutes et la souffrance, le découragement qui guette et pourtant : tous les gens interrogés expriment leur volonté d'aller de l'avant. Ils s'activent, chacun à leur manière.
 
Parmi les personnes interviewées dans "Résister pour la paix", il y a Yonatan Zeigen, à qui le journal The Guardian a consacré un article le 7 octobre 2024 (lire ICI). Il est le fils de Vivian Silver, militante assassinée dans sa maison au Kibboutz Be'eri. Cet article présente la position d'un homme  profondément touché et aussi profondément convaincu tandis qu'il déploie ses idées : il parle en tant que père, travailleur social et médiateur.

"Les gens meurent à cause de la guerre, donc si nous voulons vivre, nous avons besoin de paix. Il n'y a pas de mur assez haut pour assurer la sécurité des Israéliens, pas de violence qui libérera les Palestiniens. La seule façon de parvenir à la sécurité et à la libération est de transformer votre ennemi en votre partenaire."
 
Un article à lire et à relire (on se dit qu'il vaut mieux reprendre et méditer les compte-rendus inspirants plutôt que d'avaler des infos au kilomètre qui au bout du compte n'apportent que du vent).

7 mars 2025

Voir : le courage de documenter

 

 
Visionné hier soir le documentaire "No other Land" qui, après avoir reçu le Prix du meilleur documentaire à la Berlinale 2024, vient de se voir décerner l'Oscar du meilleur documentaire dimanche soir.  
Tourné entre 2019 et 2023, avec de faibles moyens - mini caméra ou smartphone - par une petite équipe d'activistes palestiniens et israéliens, le film montre, avec l'ajout de  quelques images d'archives, le quotidien des habitants dans les hameaux de Masafer Yatta, en Cisjordanie. Suite à la décision de la Cour suprême israélienne de convertir cette région en zone de tir 918, soit un terrain d'exercice militaire, les maisons palestiniennes, les écoles, les espaces collectifs sont détruits, et les habitants contraints à quitter peu à peu les lieux à la faveur de l'implantation progressive de colonies juives. 
Dans ce rapport de force totalement inégal, où ceux  qui oppriment sont ceux qui détiennent les armes et édictent les lois, quelques familles palestiniennes - comme celle de Basel Adra, l'un des deux cinéastes - tentent de résister tant bien que mal. A chaque destruction de leur maison, ils s'efforcent de reconstruire. Certaines bâtisses ont été détruites jusqu'à 12 fois. Cette situation est connue sur le plan international depuis longtemps. Tony Blair s'est rendu en son temps sur les  lieux pour une visite qui a duré sept minutes. Quelques activistes étrangers viennent parfois et s'efforcent de rendre compte des faits. Mais pour les personnes concernées, comment se faire entendre et comment faire reconnaître leurs droits ?
Les images maladroites laissent sans voix. C'est justement leur maladresse qui nous rend les situations si proches. Quand Basel Adra est poursuivi par des soldats et menacé sans lâcher son appareil, les spectateurs le suivent dans sa course éperdue. Quand une mère invoque l'aide de Dieu en veillant sur un de ses fils devenu grabataire après un affrontement avec l'armée  on se sent gagné par l'impuissance et on se demande où les êtres filmés trouvent la force de survivre et de lutter. 
Mais peut-être que, pour eux comme pour nous, l'essentiel est de ne pas lâcher. Leur combat courageux leur appartient, et, en ce qui nous concerne, on se dit qu'il faut regarder, qu'il faut oser savoir et s'informer (même si certains soirs, découragés par la pluie de nouvelles alarmantes, on serait tentés  de zapper). Que dire face à un contexte si difficile? Peut-être, puisqu'il s'agit d'ouvrir son regard et de tendre l'oreille, peut-on se référer au discours pondéré et déterminé que tient Didier Fassin : "Le consentement à l’écrasement de Gaza a créé une immense béance dans l’ordre moral du monde ».
Car c'est bien de cela qu'il s'agit quand on regarde les images de "No other Land" : on se retrouve plus que secoué, on est profondément indigné par un monde qui échappe à toutes les règles morales élémentaires et on n'a nulle envie de "choisir son camp" comme trop de voix nous y invitent (notons que le maire de Berlin, Kai Wegner, a critiqué l'an dernier la remise du prix de la Berlinale en disant qu'il "n'y avait pas de place dans sa ville pour l'antisémitisme"). Choisir son camp, comme s'il y avait d'un côté les Justes, les Tenants de la Vérité, les Civilisés dans leur bon droit et de l'autre les Méchants, les Dangereux, ceux qu'on peut aisément éliminer ou chasser. Comment peut-on nous faire croire à des vérités aussi binaires ? se résoudre à choisir son camp équivaudrait à baisser les bras et les yeux en laissant faire. Or, tout l'art du documentaire consiste à montrer des réalités humaines qui échappent à l'anonymat des chiffres et à l'afflux de nouvelles banalisées. Il doit permettre aux spectateurs de se forger une opinion personnelle, loin des bien-pensances de toutes sortes et des discours calibrés.
 

5 févr. 2025

Voir : Ainda Estou Aqui

 


Depuis que les salles les plus proches ont été rachetées et diffusent des tonnes de productions grand public, popcorn et boissons sucrées à l'appui, il devient de plus en plus difficile de trouver une séance qui ne vous fasse pas regretter les 90 km aller-retour, sans compter le prix d'entrée copieusement augmenté. Cette dernière année, je réalise que je peux compter sur les doigts d'une main les sorties motivantes.
 
En 2015, Marcelo Rubens Paiva a sorti un livre de souvenirs (auto)biographique, dans lequel il raconte l'histoire de sa famille et surtout la disparition de son père, le militant et député travailliste Rubens Paiva, enlevé et assassiné en 1971 sous la dictature militaire. Le film "Je suis toujours là" est l'adaptation fidèle de ce best seller. Il y raconte comment lui et les siens ont vécu cette disparition brutale et surtout décrit la trajectoire incroyable de sa mère, une femme issue de la bourgeoisie urbaine brésilienne que rien ne destinait à devenir avocate et militante des droits humains au seuil de la cinquantaine.
 
Rubens Paiva, père d'une famille au sein de laquelle règne une affectueuse vitalité, a été enlevé de son domicile à Rio de Janeiro par des policiers avec l'excuse habituelle de l'emmener répondre à quelques questions. Son épouse et la troisième de ses filles ont été embarquées à sa suite, interrogées pendant quelques jours, sans jamais obtenir de réponse sur le sort réservé à leur mari et père.
 
Le film retrace donc l'histoire d'une disparition restée inexpliquée, mais aussi le parcours d'une femme obstinée qui n'a jamais voulu se rendre ni plier face à l'inacceptable. Comment pouvoir survivre à ce vide ? Comment veiller à préserver sa famille et l'insouciance de ses plus jeunes enfants ? Comment réagir pour pouvoir se battre et continuer de vivre ? Le destin de Eunice Facciolla Paiva en donne un vibrant exemple.
 
Walter Salles, le réalisateur et ami de la famille Paiva, en tournée de promotion, était l'invité d'Eva Bester le 9 janvier. Cette interview intéressante complète intelligemment le visionnement du film, d'autant plus qu'ayant vécu à Paris il s'exprime dans un français parfait. Son œuvre multiprimée a connu un immense succès au Brésil. Elle offre l'opportunité de connaître une page de l'histoire de ce pays, durant la seconde partie du XXème siècle. Portée par un ensemble de comédiens très doués, elle permet aussi de (re)découvrir une artiste brillante dans un rôle qui lui permet de déployer son talent en d'infinies nuances. Fernanda Torres n'est pas seulement une actrice hors pair, elle est aussi romancière et deux de ses livres ont été traduits en français. Il s'agit de Fim (Fin) et A glória e seu cortejo de horrores (Shakespeare à Rio), tous deux parus aux éditions Gallimard. 
 
Walter Salles, est le réalisateur de plusieurs films à succès. Un des plus connus est le merveilleux Central do Brasil, sorti en 1998, dont le rôle principal était tenu par une autre comédienne talentueuse, Fernanda Montenegro, qui n'est autre que... la mère de Fernanda Torres. Parfois, les stimulations à découvrir et à revoir s'enchaînent à partir d'une séance. Ainsi, de film en aiguille, je me suis retrouvée à visionner le premier grand succès de Salles et à lire les deux romans traduits en français de Fernanda Torres. Les meilleures œuvres d'art se révèlent souvent être des portes ouvertes sur d'autres découvertes.


24 nov. 2024

Voir / Vivre : dans le coup? plutôt pas...

 

 
Melvil Poupaud l'autre soir était l'invité de la facétieuse Eva Bester dans la Vingtième heure
Je ne suis pas du tout branché réseaux sociaux ou smartphones. Et même de moins en moins. J'ai jamais eu de smartphone. J'ai toujours mon vieux Nokia. Moi j'aime bien les textos. Ça me suffit. "t'es où? ". "Je suis là. Je t'attends." J'ai même une allergie, et même une haine profonde de ces outils dont tout le monde sait qu'ils font des ravages, surtout chez les enfants. Quand je sors mon Nokia tout le monde me dit : ah j'aimerais tellement être comme toi. Mais pourquoi tu le fais pas, t'en a encore moins besoin, t'es pas acteur, t'as pas de promo à faire. C'est comme si tu disais à quelqu'un qu'il est totalement embrigadé dans un mauvais coup. Il le sait et il arrive pas à en sortir. C'est pas non plus de l'héroïne dont on parle. C'est un appareil électronique. 
Les gens qui font ça toute la journée, ils doivent finir par devenir fous. En tout cas, se culpabiliser en fin de journée. Pour moi, c'est vraiment dangereux.
Ça et là, on entend de plus en plus de voix s'élever pour contester ces addictions considérées comme allant de soi, faisant passer les réticents pour des ringards, genre : T'es plus dans le coup, papa. On a vu tant de gens se vanter de pouvoir s'en acheter, surtout le dernier modèle, le tout dernier cri. Des grands-parents tout fiers d'utiliser cette technologie. Plus les personnes étaient démunies, plus elles frimaient de savoir utiliser cet appareil qu'un ado en échec scolaire sait manier sans difficulté. Que de consommation liée au besoin de conformité! Toutes ces exhortations à se représenter! Tous ces appels à liker et à s'abonner! Et cela s'étend à tous les domaines : Ma voiture est plus haute et plus large que la tienne! Mes dents sont plus blanches et mieux alignées! Ma PAL est une tour de Pise sur le point de tomber!
 
Cela dit, la série Dans l'ombre, dont le comédien assurait la promotion est assez réussie. Adaptée du livre écrit en 2011 par Edouard Philippe et Gilles Boyer, elle montre les dessous d'une campagne électorale à la française décrite de l'intérieur par ces ex-spin doctors. Tous les comédiens se prennent au jeu et nous aussi, on passe une bonne soirée alors que dehors la neige continue de tomber.

23 juil. 2024

Voir : formidables

 
 
En cette période de rediffusions et de bêtisiers à répétitions, c'est un peu la déprime côté télévision. Heureusement que France 5 repropose Nus et culottés, qui en sont cette année à leur douzième saison. J'adore me passer n'importe lequel de ces épisodes avant d'aller me coucher. Leurs aventures, où qu'elles se déroulent, donnent la pêche et redonnent confiance en l'humanité. 
 
Nans et Mouts étonnent, avec leurs immenses capacités, savoir-être et savoir-faire conjugués. Non seulement ils sont sportifs, résistants, capables d'endurer la faim, le froid et les refus à profusion, mais leurs compétences en relations humaines et leur aptitude à nouer du lien se révèlent à chaque fois stupéfiantes. On ne peut qu'être impressionnée, à les regarder évoluer dans des milieux variés, parfois accueillants et chaleureux, parfois hostiles ou méfiants, à observer leur pouvoir d'adaptation face à des gens de toutes provenances et de toute position sociale, à les voir s'en sortir, chercher et trouver les plus ahurissantes solutions.
 
En partant à chaque fois avec un objectif fou ou déluré, sans vêtements, sans argent, sans voiture, hors standards de consommation courants, ouverts au troc, à la rencontre, aux échanges, ils représentent des valeurs peu reconnues dans nos sociétés. Qu'ils puissent trouver des personnes - des héros ordinaires, de belles personnes extraordinaires - prêtes à les accueillir et à les aider à accomplir leur projet tient d'un petit miracle à chaque fois. Dans leurs aventures, ils se confrontent (et nous confrontent) sans cesse à la différence, mais une différence qui dans le fond n'est qu'une ressemblance, car à bien y regarder ce qu'on découvre dans chaque épisode, ce sont les multiples facettes de l'être humain.
 
Chaque rencontre nous montre un pan de notre vie en société. Fermeture ou ouverture face aux autres ? Méfiance ou confiance d'emblée ? Égoïsme ou générosité ? En tant que spectateurs, on est à chaque fois confrontés à cette question : et moi, si je les avais aperçus au bord de la route, s'ils étaient venus toquer à ma porte, avec leurs demandes et leurs besoins, aurais-je su prendre le risque ? aurais-je su leur tendre la main ? osé faire avec eux un bout de chemin ?


25 juin 2024

Voir/Lire : familles qu'on haime

 

- En ce moment, y'a rien qui.. c'est comme si j'étais dans ... 

- Dans une autre dimension ? Moi j'appelle ça "la dimension tragique".

- J'ai l'impression que je peux en parler à personne, parce que les gens me disent : ça va passer. Mais je sens bien que ça passe pas.

Ma sœur, elle appelle ça "mes petites angoisses".

- Y a des gens qui sont mal à l'aise avec la dépression des autres.
- Mais je préfère : "la dimension tragique".

- Ça sonne mieux, hein ?
(petit dialogue entre Juliette et Polux en début de film)
Les salles dignes de ce nom se trouvent juste en face, de l'autre côté du lac, mais ces derniers temps elles ont proposé peu de films suffisamment intéressants pour justifier les 70 bornes aller-retour. De Camille Jourdy, j'avais apprécié la trilogie "Rosalie Blum". Je me souviens l'avoir beaucoup offerte. Quand l'adaptation cinématographique est sortie, je l'ai trouvée à la hauteur (avec entre autres Noémie Lvovsky, parfaite incarnation de Rosalie).
Par la suite, je me suis ruée sur la bd Juliette. Les fantômes reviennent au printemps,  et là, grosse déception. Je n'avais pas pu entrer dans le bouquin. Je l'avais oublié très vite quelque part. Ce n'était peut-être pas le bon moment, ni la bonne histoire (une jeune femme dans le creux de la vague quitte Paris pour aller passer quelques jours dans sa famille en province). Je suis donc partie voir ce Juliette-ci avec quelques hésitations, mais elles se sont très vite dissipées : le film s'est révélé très subtil dans l'art de traiter des thèmes graves avec légèreté. Poétique, inventif, porté par d'excellents acteurs, il est tellement attachant qu'il m'a donné l'envie de retourner au roman graphique pour lui laisser une seconde chance. Comme quoi, les adaptations peuvent servir à mettre en valeur les œuvres originales.

Au Book Club, la semaine dernière, Camille Jourdy et la cinéaste Blandine Renoir étaient invitées à expliquer leur travail. Une occasion de parler des familles et de leurs tables de fête, de la dépression en tant que "dimension tragique" de la vie, des hommes qui vont piano piano, d'amants courant nus au fond d'un jardin et des animaux en tant qu'indispensables protagonistes du septième art. Une occasion aussi de mettre en lumière les mécanismes de la création, des collaborations et des adaptations. Passer d'un medium à un autre signifie forcément réinterpréter, traduire dans un autre langage, poser son empreinte sans trahir. L'autrice du roman graphique et la cinéaste se sont retrouvées pour élaborer la touche finale du scénario. On apprend aussi que c'est la main de Camille Jourdy qu'on voit quand l'héroïne - présentée comme un dessinatrice dans le film et interprétée par Izïa Higelin - se met à croquer son entourage.

Le résultat : une œuvre tout public sans être mièvre, évoquant les grisailles de la vie tout en étant multicolore, très réaliste avec une grande part d'enfance et d'imaginaire, invitant chacun à ne craindre ni ses passages à vide ni l'exploration de ses fonds de placard. Un film qu'on aimera revoir.

29 mai 2024

Lire / Voir / Ecouter : revoir, relire et écouter encore

 

 
Je visionne une nouvelle fois Contes du Hasard et Drive my car de Hamaguchi. Quelle délicatesse dans le jeu des acteurs, quelle subtilité dans les dialogues et le déroulement du scénario! Des bijoux que je pourrais voir et revoir sans jamais me lasser, car il y a toujours un détail qui m'avait auparavant échappé  (je préfère ne pas parler du récent Le mal n'existe pas, dont je suis sortie avec consternation : ça ne pouvait pas être le même cinéaste, il devait s'agir d'un homonyme!). Sur ma table également, Notre petite sœur, de Kore-Eda et Perfect Days, de Wenders. Ces images, ces mots, ces histoires sont des maisons dans lesquelles j'ai besoin de me réfugier certains soirs, pour y trouver sérénité et réconfort.

Je réécoute des podcasts récents, et certains autres datant de deux, trois ou même cinq ans. Je me souviens précisément de certaines interviews, et parfois même d'une seule phrase, marquante au point, que j'ai besoin de l'entendre une nouvelle fois dans son contexte, pour rejoindre à chaque fois un peu différemment celle ou celui qui parle. Acteurs, écrivains, chanteurs,  tandis qu'ils évoquent leur monde, ont tous quelque chose à m'apprendre. A travers les ondes circule un sentiment de proximité ignorant les frontières, les milieux, les années.

Je relis Elixir, le troisième tome de la tétralogie écrite par Kapka Kassabova, laquelle effectue, sur divers territoires balkaniques, un retour à ses origines qui tient à la fois d'un récit de voyage, d'une autoanalyse et d'un plaidoyer pour l'unité au sein du vivant. J'avais déjà parlé ici de L'écho du lac, son précédant livre. En la suivant à travers ses explorations, on est frappée par sa recherche obstinée de sagesse et de fraternité. L'écrivaine est une véritable passeuse et une authentique voyageuse qui sait interroger les lieux aussi bien que les personnes. Au fil des pages émerge une question essentielle : Quelles sont les qualités qui font un bon écrivain ou une bonne écrivaine de voyage ?
Il y a le don d'écrire, bien sûr, de poser des mots sur des situations et des personnalités, à travers un style personnel, une recherche à nulle autre pareille. Raconter sans juger, instruire sans frimer. Il y a les motivations qui poussent à partir, certainement. L'endurance, la ténacité aussi. L'esprit de débrouillardise, la juste évaluation des dangers, la faculté d'adaptation. L'aptitude à s'approcher et à nouer du lien, qui va de pair avec l'ouverture, la capacité d'empathie, l'accueil des différences.  
En relisant Elixir, ouvrage géopolitique et historique, botanique et écologique tout à la fois, j'ai saisi toute la force intérieure qui est nécessaire pour pouvoir affronter les récits de souffrances. Il ne suffit pas de s'avancer vers des inconnus avec le désir de comprendre. Il faut encore être capable de les entendre (des tracés de vie au sein des Balkans, terres conquises, bouleversées par tant de changements, d'horreurs, de ravages). Et l'écrivaine sait aller à la rencontre de ces territoires et de leurs histoires, tout en se trouvant loin, très loin de ses repères et de ses appuis habituels.
J'attends avec impatience Anima, dont la sortie est prévue en Grande-Bretagne à la fin de l'été. J'attends et dans cette attente, je reprends.
 
Avec ces re-, ces retours, j'ai l'impression de faire comme en couture : quelques points en arrière pour consolider le travail et m'assurer de sa tenue. L'approche d'une personnalité, d'un concept, d'une relation exige du temps et de la patience. Je serais incapable de plonger dans une œuvre,  puis de cocher une case définitive "lu", "entendu", "vu"comme d'autres disent avoir "fait" un pays, avant de vite passer à autre chose. Je me cabre à l'idée d'une course en avant, pour être sûre de ne jamais manquer le TGV des productions dont on nous abreuve. Cela me ramène constamment à une seule et même question : pour qui, pour quoi fait-on les choses ?

 

3 avr. 2024

Voir : exils du dehors et exils du dedans

 

Congé de Pâques avec une météo qui n'inspirait pas vraiment de départs sur les routes, mais invitait à de poignants voyages dans les salles du septième art. On n'a pas cédé au charme nostalgique des histoires d'amour, on leur a préféré des thèmes un peu plus forts. 


Chroniques de Téhéran est un film relativement court (77 minutes très exactement). Il contient neuf histoires et autant de personnages filmés en gros plan. Neufs manières de dire la vie aujourd'hui dans la capitale iranienne. Quatre hommes, quatre femmes, plus une petite fille aimant follement se trémousser, filmés dans un décor statique, se trouvent face à une présence hors-champs symbolisant le pouvoir, toutes les formes de pouvoir, avec ce qu'il peut comporter d'absurdité, d'humiliation et de bêtise crasse. Des historiettes qui en disent long sur l'asphyxie au quotidien et, même si les saynètes peuvent être cocasses, voire ridicules, elles refilent au spectateur un sentiment d'oppression croissant. Le résultat est saisissant de sobriété et d'efficacité. On est étonné de voir combien le cinéma peut exprimer de choses avec un minimum de moyens. Excellent.



Le lendemain, c'est à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie qu'un film bien plus long (près de trois heures) nous emmenait sur les pas d'une famille syrienne tentant désespérément de rejoindre la Suède. Le contexte, on s'en souvient : en 2021, avec la complicité de compagnies aériennes turques peu scrupuleuses, Alexander Lukashenko a orchestré une crise politique et humanitaire sans pareil en attirant à Minsk des milliers de migrants, provenant en majorité d'Afrique et du Moyen-Orient, avec la promesse de les conduire jusqu'à la frontière polonaise et de leur fournir une ouverture vers l'Europe. Un voyage qui commence pour chacun d'eux par un rêve et finit en cauchemar. Le résultat a été violent non seulement sur le plan géopolitique, avec de vives tensions entre les divers pays de l'UE tout comme au sein de la société polonaise, mais surtout pour les êtres humains concernés, enjeux de manipulations cyniques et traités comme du bétail d'un côté à l'autre des barbelés.

 

 
Green Border est un docudrame tourné en noir et blanc, dont le propos est d'ouvrir les yeux aux spectateurs, de les confronter aux réalités les plus crues. Le résultat ressemble à un reportage journalistique qui ne concède aucun moment de répit, le pendant réaliste des nouvelles qui déferlent incessamment sur nos écrans au point de finir par tomber dans l'indifférence quasi générale. A vrai dire, c'est passablement éprouvant, au point d'être par moments insoutenable. A travers ce film choral (chacun des nombreux personnages illustrant un point de vue sur la question migratoire), Agnieszka Holland, une cinéaste franco-polonaise âgée de 76 ans, a eu le cran de n'éviter aucune facette, aucune contradiction. Son travail obstiné, sans concessions lui a valu de nombreuses attaques et campagnes d'intimidation.
 
Ce cinéma engagé a été ovationné et primé à la dernière Mostra de Venise. Il décrit une réalité toujours plus pressante. La situation a très probablement empiré depuis ces trois dernières années. Elle ne concerne pas uniquement la zone géographique décrite, puisqu'elle se poursuit au quotidien sur tout le pourtour méditerranéen et dans les Balkans. 
Les dernières images du film évoquent l'accueil réservé par la Pologne aux réfugiés ukrainiens au printemps 2022, soit moins d'une année plus tard. Autre origine, autre religion. Avec une ironie féroce la cinéaste souligne combien les chiens et les canaris ukrainiens ont été davantage pris en compte que les êtres humains à la couleur de peau plus foncée qu'on renvoyait sans égards. De quoi faire réfléchir à la valeur accordée aux personnes, aux différents paliers de la solidarité, selon la provenance et la culture de qui vient frapper à notre porte en quête de sécurité. 

 

9 mars 2024

Ecouter / Voir : apical, grasseyé, fricatif, guttural ...

 
R avec résurrection du Christ tiré d'un graduel de Nerio / XIVe s. / Bologne

On a autant de vies qu'on parle de langues.
Ou : Pour chaque langue que l'on parle, on vit une nouvelle vie. 
Celui qui ne connaît qu'une seule langue n'en vit qu'une seule .
Proverbe tchèque

 
Ai écouté cette semaine deux podcasts (aux tonalités légèrement différentes selon l'intervieweuse) concernant le dernier documentaire de Nurit Aviv, une enquête sur la lettre R intitulée Lettre errante. En 52 minutes, la cinéaste se confie à propos de ses propres relations au R, marqueur de trajectoire et signal d'appartenance selon la prononciation adoptée. Elle donne aussi voir et surtout à entendre six entretiens avec des personnes actives dans le domaine de l'écriture, de la culture ou de la traduction (par exemple K.O. Knausgård, ou Luba Jurgenson). Chacun raconte comment l'on passe d'une langue à une autre, d'une culture à une autre, d'un état psychologique à un autre, d'une identité à une autre à travers la prononciation d'une lettre.
Mais ce R n'est pas n'importe quelle lettre! une lettre mystérieusement rattachée au père par tous les participants, une lettre dont on apprend qu'elle serait "masculine" selon certains linguistes. Ai listé pour ma part le nombre de différents R qu'il m'a été donné de prononcer dans ma vie. Me suis dit que je n'avais jamais eu aucun ami qui n'avait qu'une langue, qui ne savait en parler qu'une. Les variantes de R, adoptées, balbutiées, rejetées ou même interdites, disent le décentrage, l'obligation à entrer dans une autre culture, la violence et la puissance des changements de territoires. N'avoir à prononcer qu'un seul R est le signe d'un confort, d'une appartenance que je ne pourrai jamais connaître et dans lesquels sans doute je me serais sentie à l'étroit. Quant à ceux que la soumission à un apprentissage scolaire ou professionnel oblige à entrer dans une autre langue, ils se retrouvent peut-être face à d'autres difficultés : accepter de considérer que leur langue (leur monde) n'est pas le centre du monde en général. Sacré apprentissage pour certains qui croient que leur langue unique est la meilleure d'entre toutes (que par conséquent le monde entier devrait la parler)!