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14 mai 2025

Lire : bruits de pas dans la maison

 

 
J'ai relu la trilogie biogtraphique de Deborah Levy. Je l'ai relue à l'envers : troisième volume, deuxième, premier, mais qu'importe, puisque ces récits ne sont nullement présentés de manière linéaire. Ce sont plutôt les moyens qu'emprunte l'écrivaine pour décrire les choses de la vie qui m'importent. Son extraordinaire pouvoir d'évocation. Sa capacité de dépeindre la vie intime de sa narratrice à l'aide d'objets, de dialogues ou de menus incidents et, ce faisant, de la rattacher aux expériences intimes de ses potentiels lectrices ou lecteurs.
Arrivée à la fin du dernier tome, je suis vraiment tentée de tout reprendre et recommencer. Il y a des livres que je trouve inépuisables. Ce sont mes livres doudou. Ils ne sont ni les plus connus, ni sans doute les mieux écrits, mais ce sont ceux qui me protègent et me fournissent un abri. Peut-être un socle. Dans tous les cas un antidote puissant à la solitude.
En parcourant ces trois derniers bouquins, je me suis souvenue combien, quand j'étais enfant, j'éprouvais de peine à quitter les livres qui me parlaient et dans lesquels je me lovais avec la délectation de celle qui a enfin trouvé son île, son refuge, sa cabane. Il m'est revenu en mémoire l'édition Les quatre sœurs March de la librairie Charpentier (1966). Après l'avoir lue deux, trois ou quatre fois, je replongeais dans les pages au gré de mes envies (j'aimais par-dessus tout rejoindre Jo March dans son grenier solitaire avec une demi-douzaine de pomme reinettes et quelques souris). 
J'ai lu ensuite chacun de mes livres préférés de cette manière :  après quelques lectures, quand j'y revenais, je me souvenais d'une anecdote, d'un chapitre, d'un passage dont j'avais besoin à un moment précis. Cette façon de procéder rend les histoires de mes livres assez semblables à des couvertures de patchwork. Il m'en reste une vision d'ensemble, des impressions, des couleurs, des images. J'en connais mal la chronologie et il me serait bien difficile d'en développer une narration cohérente, allant de A à Z, mais en revanche je peux, à l'aide de toutes les lettres constituant l'alphabet, en faire mille récits. C'est à chaque fois le même livre et jamais tout à fait la même histoire.
Cette fois-ci, dans Le Coût de la vie, j'ai été frappée par la manière dont Deborah Levy parvient à se rattacher prudemment à son enfance pour la faire coexister avec l'adulte quadragénaire qu'elle a été.
 
Elle cherche la maison victorienne où son moi d'une quarantaine d'années a créé un foyer pour sa famille.
Quand elle frappe à la porte de cette maison mitoyenne, une femme lance : Qui es-tu ? Elle parle avec un accent anglais, la voix grave.
Je suis toi, lui répond la petite fille avec un fort accent sud-africain.
La pluie continue de tomber sur l'enfant échouée devant la maison de celle qu'elle sera plus tard, une Anglaise plus ou moins assimilée qui se tapit de l'autre côté de la porte. Que se passera-t-il si elle invite l'enfant de neuf ans dans cette maison, avec sa plomberie victorienne et ses filles anglaises, âgées de douze et six ans, qui regardent The Great British Bake-Off  à la télé dans le salon ? [...]
L'enfant sud-africaine semble heureuse de se concentrer sur les joies de la pâtisserie. Celle qu'elle sera à quarante ans regarde cette enfant avec méfiance. Elle ne veut pas qu'elle cause d'ennuis à ses filles et leur dise d'aller se trouver de vrais problèmes quand elles se plaindront de ne pas avoir la bonne marque de baskets pour l'école. Elle n'a jamais voulu que ses enfants aient besoin d'être courageuses. Courageuses comme les enfants qui fuient la guerre sur des bateaux qui prennent l'eau. [p.140-141 / ch. Bruits de pas dans la maison
L'écrivaine exprime par petites touches combien il est urgent de renouer avec l'enfant que l'on a été et combien on l'a tenu éloignée de soi pour pouvoir s'adapter aux exigences de notre vie idéale, cette vie que l'on a voulu construire le mieux possible, tellement meilleure, tellement plus légère pour nos propres enfants. Un fossé s'est creusé entre l'enfant que l'on a été et les enfants que l'on a élevés, qu'on a voulus tellement préservés. Et puis un jour arrive le moment où le fossé doit être comblé...

Oui. Décidément. Il est des livres qu'il faut relire et relire encore. C'est pour cela que  j'adore voir ces trois couleurs, jaune, rouge et bleu, empilées.

 Le coût de la vie / Ce que je ne veux pas savoir / État des lieux
édités en 2020, 2020 et 2021 aux éditions du sous-sol, Paris
 traduits par Céline Leroy

 

9 mai 2025

Vivre : écoulements

 
Monument à Giovanni Battista Tempesti / Camposanto / Pisa
 
Comme surgies de nulle part, les larmes coulaient de mon corps et le temps que j'arrive au sommet et que je sente le souffle du vent, je devais vraiment prendre sur moi pour arrêter de sangloter. A croire que la vitesse de l'escalator m'entraînant dans son ascension était l'expression physique d'une conversation que j'entretenais avec moi-même. [p.9]
 
Je me suis proposé récemment de relire la trilogie biographique de Deborah Levy. Dans Ce que je ne veux pas savoir la narratrice part du jour au lendemain à Majorque parce qu'elle se trouve dans une phase compliquée de sa vie et qu'elle se met à pleurer dans les escaliers qui remontent du métro londonien. Ce qui refuse de rester encore confiné dans les profondeurs et demande à voir le jour, ce sont des souvenirs sud-africains et des souvenirs d'exil, ce qu'elle sait, mais qu'elle avait jusque là relégué aux oubliettes de son existence.
Dans le train, hier, je rentrais d'un rendez-vous chez mon ophtalmologue - une femme charmante qui m'a donné de bonnes nouvelles quant à ma capacité à voir clair - mais ensuite, sur ma banquette, j'ai levé soudain les yeux de mon livre. J'avais ressenti des larmes qui se bousculaient pour atteindre mes paupières. Comme si elles voulaient les laver encore, comme si mon ophtalmologue n'avait pas achevé son travail et qu'il y avait encore des points à nettoyer. Je lisais une écrivaine qui se rappelait de son enfance - l'emprisonnement de son père, le départ inévitable dans un pays où il était si difficile de porter les bons vêtements à la bonne saison - et, comme elle, j'avais terriblement besoin de ne pas vouloir me souvenir des exils de mon enfance. 
J'ai voulu retenir mes larmes. Mais les larmes étaient impossibles à retenir. J'ai réalisé que toute ma vie je m'étais efforcée de contrôler mes pleurs, d'évaluer la légitimité de leur flux. Je considérais qu'il y avait des larmes qui avaient lieu et d'autres qui n'avaient pas lieu d'être. Je voulais imposer une bienséance à mes larmes, fondée sur la douleur, le deuil, les événements traumatiques attestables. Tandis que les larmes d'hier se fichaient pas mal de prouver leur légitimité : elles tenaient à s'exprimer, à être entendues et me forçaient à voir plus clair que ne l'avait fait la doctoresse dûment diplômée. C'étaient des larmes indociles, terriblement rebelles, envoyées par l'enfant que j'avais été.
Alors que le laitier déposait des bouteilles sur le pas de notre porte dans un bruit de verre qui s'entrechoque, j'ai soudain compris pourquoi les pots de miel, de beurre de cacahuète et les bouchons de ketchup n'étaient jamais au bon endroit dans notre domicile familial. Ces couvercles, comme nous, n'avaient pas d'endroit à eux. J'étais née dans un pays et j'avais grandi dans un autre, mais je ne savais pas trop auquel j'appartenais. Et autre chose. Je ne voulais pas le savoir, mais je le savais quand même. Remettre un couvercle à sa place revenait à faire comme si nos parents étaient à nouveau ensemble, vissés l'un à l'autre, plutôt que chacun dans son coin. [p.124-125]
Ce que je ne veux pas savoir, Déborah Levy, 2021, éditions du Sous sol, trad, Céline Leroy
 
 

27 avr. 2025

Lire : un livre pour deux autres

 

 
Cette fois-ci je m'étais préparée inhabituellement à la lecture du dernier livre de Deborah Levy : je m'étais procuré le livre en anglais ainsi que la version française qui vient de sortir en avril. Je me proposais d'avancer ainsi en bicanal chapitre par chapitre, en dégustant cette histoire dont le résumé m'était apparu comme très prometteur : une femme en rupture, une pianiste virtuose part (ou plutôt : s'enfuit) après un concert raté, se dirige aux quatre coins de l'Europe pour surmonter son humiliation et tenter de reconstituer le puzzle de son identité.
De quoi en écrire des montagnes, sur des pentes dévalées, des sentiers escarpés et des précipices, et sur de pénibles, voire de jubilatoires remontées. Ce faisant, inviter peut-être les lecteurs/trices à solliciter leur propre mémoire de ces grands huit dans lesquels vous entraîne parfois la vie. Qui n'a pas touché le fond au moins une fois, qui n'a pas eu le bleu à l'âme et le rouge au front avant de devoir affronter de fondamentales remises en question ?
Hélas, l'écrivaine n'a rendu avec Bleu d'août qu'un décevant reflet de ses précédents récits, dont sa remarquable trilogie autobiographique. J'ai failli abandonner la lecture avant la centième page, mais j'ai tenu bon, en me disant que le meilleur resterait pour la fin, et ce fut effectivement le cas, mais...
Je retiens une nouvelle fois la leçon : ne jamais devenir fan absolue d'un artiste ou d'un écrivain. Jamais. Remettre à chaque fois l'admiration en jeu et réévaluer à chaque fois ce que l'auteur fait de son talent.
Deborah Levy déploie brillamment son style original, imagé, allégorique, coloré, son écriture constituée de métaphores, de détails impromptus, d'incidents percutants. Elle déroule son histoire avec brio, mais cette histoire tient mal la route, même si sa copie contient tous les ingrédients en vogue aptes à lui assurer du succès : un élève non-binaire qui place l'excellente traductrice au défi de poser correctement les "iel" et les "un.e"; un couple d'homosexuels masculins lorgnant sur des appâts féminins; une amie lesbienne dont la compagne couche avec trois autres femmes en parallèle; des locations saisonnières dont le code d'entrée va forcément être oublié à nuit tombée; la période post-confinement, avec ses masques et ses confusions.
La protagoniste se déplace en divers lieux pour donner deux ou trois leçons de piano à des adolescents mal entourés et peu motivés. A Paris, elle s'installe à la terrasse du Flore pour ses rendez-vous, elle se balade sur les quais de la Seine, elle mange des huîtres dans une brasserie de la Bastille. Entre lieux communs et images éculées, Déborah Lévy paraît se sentir dans l'obligation de jouer à la septuagénaire dans le coup. Distraite par ses captations de l'air du temps, elle en oublie de donner corps à la trajectoire de son héroïne.
D'expérience en expérience, on comprend mal l'évolution de notre soliste aux cheveux bleus (bleus comme les masques, comme les douleurs à l'âme, comme la Méditerranée), on saisit mal l'évolution de sa quête, ponctuée de rencontres avec une femme aperçue à Athènes, une sorte de double qu'elle ne cesse de croiser ensuite où qu'elle aille. Ce n'est qu'à la fin, au cours des derniers brefs chapitres qu'elle récupère le fil de son histoire, et nous celui du roman. 
"Si tu ne sais pas où tu vas, regarde d'où tu viens" dit le proverbe africain. Abandonnée à la naissance, puis enlevée à ses parents nourriciers, adoptée par un maestro dédié à en faire une musicienne hors-pair, c'est auprès de ce dernier, en train d'agoniser en Sardaigne, qu'elle va pouvoir trouver le sens de sa trajectoire.
Je commençai par les sons de cloches du Concerto pour piano n°2 de Rach, puis passai à d'autres pensées et préoccupations musicales. Alors que les chats sauvages sifflaient et qu'une ambulance traversait la ville en trombe, j'annulai mes idées sur celle que je croyais être et laissai venir toutes les autres. C'était une espèce de commémoration, adressée non seulement à mon père-professeur, mais aussi à la virtuose qu'il avait créée.[p.188]

Ça me revint. Cette douleur en regardant les chevaux transporter le piano à travers le pré. D'une certaine façon, je savais que c'était le sien. Comment était-ce possible ? Comment savons-nous ce que nous savons. [p.205]

En passant de l'autobiographie à la fiction, l'écrivaine ne m'a pas vraiment convaincue. Mais, s'il est vrai que je n'ai pas trop apprécié ce roman, il a néanmoins une indéniable qualité : il m'a donné l'envie de relire "Le coût de la vie" et "État des lieux", deux livres qui dorment dans ma chambre et, ni une ni deux, je les ai emportés dans mes bagages pour m'en délecter.

24 oct. 2021

Lire : construire sa maison

 

J'avais l'impression qu'à toutes les étapes de notre vie rien ne nous oblige à nous conformer à ce qui a été écrit pour nous, surtout quand ceux qui écrivent ont moins d'imagination que nous.[p.106]
En découvrant le livre, un peu à l'écart sur les présentoirs, j'ai poussé un cri de Sioux qui m'a valu un regard perplexe de la part de la libraire. Il est vrai qu'avec tous ces clients arrivant munis de listes d'ouvrages à lire ab-so-lu-ment, de romans DOP, de titres primés, elle ne devait pas avoir l'habitude de lecteurs tout simplement heureux de découvrir Le bouquin qu'ils attendaient.
 
Pour ce troisième et dernier volet autobiographique, on retrouve Deborah Levy telle qu'en elle-même. Au tournant de la soixantaine, dix ans après avoir choisi de divorcer et s'être aménagé une coquille dans un immeuble décrépi au sommet d'une colline londonienne, elle continue de s'interroger sur les maisons, ce qu'elles signifient pour une femme, se remémorant celles qu'elle a occupées, et surtout imaginant celle dont elle rêve, son idéal absolu : une vieille demeure avec un grenadier au fond du jardin.
Ce rêve la travaille sans cesse, elle voudrait le réaliser, gagner pour ce faire suffisamment d'argent. Cela l'oblige à se positionner, à repenser son existence en fonction de ce qu'elle voit autour d'elle : 
J'ai remarqué qu'une bonne partie des gens de mon âge appartenant à la classe moyenne avaient fini de payer leur emprunt et possédaient au moins une maison secondaire. J'allais à un dîner et quelqu'un annonçait qu'ils partaient le lendemain rejoindre leur manoir en France ou en Italie. [p.27]
Le récit commence au moment où se profile pour l'auteure l'étape du nid vide : sa fille cadette s'apprête à quitter leur appartement cocon pour entreprendre son cursus universitaire. Ce départ coïncide avec l'octroi d'une bourse permettant à DL de résider à Paris durant neuf mois. Elle prend donc le train et se retrouve dans un logement dégarni, pourvu d'une casserole, deux couverts, deux tasses et un étendoir.
 
Le fil de la narration nous entraîne dans l'univers bien particulier de l'écrivaine, dont l'obsession semble être la suivante : comment être une véritable créatrice, comment dépeindre au moyen de mots des personnages vrais, mais surtout comment être la créatrice de sa propre vie, sans se laisser dicter une conduite et des normes par l'extérieur. Nous la suivons de Londres à New-York, de Bombay à Berlin en passant par Hydra, au fil d'expériences aussi nombreuses que variées.
 
Régulièrement, parcourant le livre, on se rappelle la célèbre citation : L'herbe est toujours plus verte chez les autres, jusqu'au moment où l'on se rend compte que c'est du gazon artificiel. Invitée à diner par une architecte en vogue occupant un intérieur superbe et froid, gardé par deux chiens agressifs, Déborah Levy constate : 
Curieusement, il me semblait qu'il n'y avait nulle part où rêvasser, dans sa maison, pas d'alcôve ni de recoins, aucun espace qui ne soit pas apprivoisé. C'était peut-être une maison témoin.
La table avait été mise par son personnel et nous avons dîné dans un silence inconfortable.
En lisant, on déguste avec volupté les citations que l'auteure a soigneusement choisies (Duras, Beauvoir, Woolf et toute une palette de nobles plumes...).. On adore celle-ci, de Gaston Bachelard : On dirait toute sa vie si l'on faisait le récit de toutes les portes qu'on a fermées, qu'on a ouvertes, de toutes les portes qu'on voudrait rouvrir.
 
L'auteure a une manière toute particulière de parler de son quotidien, parfois le quotidien le plus banal, pour le recycler et en faire des histoires connectées aux recoins les plus profonds et les plus sensibles de son intériorité. Des incidents, des bribes de conversations la ramènent un lointain passé (une douche suspendue sur la paroi d'un café berlinois lui rappelle soudainement sa famille exterminée à Auschwitz) ou bien lui inspirent des réflexions sur l'arrogance de certains arrivistes arrivés (quand un écrivain rougeaud et arrogant lui reproche d'avoir rencontré le succès très tard dans sa vie).
 
On la suit volontiers dans ses digressions autour de la question de l'habitat, car dans le fond, celui-ci n'est-il pas une métaphore de la vie que l'on a, que l'on voudrait, ou que l'on s'est choisie ? On lève les yeux. On regarde autour de soi. On s'interroge sur son propre logement : voudrait-on un autre chez-soi ou celui-ci nous comble-t-il ? y a-t-il d'autres maisons qui nous tenteraient, où nous pourrions déposer nos valises ?

Le mérite des écrits de DL, c'est de nous inviter à faire notre état des lieux intime, à découvrir ce qui constitue notre richesse et notre vérité. A la fin du récit, la maison idéale est toujours un fantasme flottant quelque part dans un avenir incertain, mais l'écrivaine se découvre maîtresse d'une propriété bien à elle :
Je crois que ce que je valorise le plus sont les vraies relations humaines et l'imagination. Peut-être qu'il est impossible d'obtenir les premières sans la seconde. J'ai mis du temps à me débarrasser de l'envie de plaire à ceux qui n'agissent pas dans mon intérêt et sont incapables de m'entourer de leur affection. Je possède les livres que j'ai écrits et transmets mes droits d'auteur à mes filles. En ce sens, mes livres sont ma propriété. Une propriété qui  n'est pas privée. Il n'y a ni chien méchant, ni vigile à l'entrée, ni panneau qui interdit aux gens quels qu'ils soient, de plonger, d'éclabousser, de s'embrasser, d'échouer, d'être furieux ou effrayés, d'être tendres ou tristes. de tomber amoureux de la mauvaise personne, de sombrer dans la folie, de devenir célèbres ou de jouer dans l'herbe.[p.236]
 

État des lieux, éditions du Sous-sol, Paris, 2021 (le titre anglais est "Real Estate", soit "Immobilier" ou littéralement ;"domaine réel". La traductrice a su lui trouver un équivalent au moins aussi évocateur)

13 janv. 2021

Lire : un espace à soi

 


 Si nous ne pouvons pas, ne serait-ce qu'imaginer que nous sommes libres, nous vivons une existence qui ne nous convient pas.

Très vite, en lisant Le coût de la vie, on se sent en terre connue, comme si on rentrait chez soi. Très vite, curieusement, ce récit pour adultes reconduit aux livres de l'enfance dans lesquels on avait tant de plaisir à entrer. Extraordinaires souvenirs! Comme on aime lire durant l'enfance, combien on lit et on relit les livres que l'on a adoptés (ou qui nous ont adoptée, on ne sait jamais très bien). Je me sentais alors toujours en manque. Il n'y avait jamais suffisamment de livres pour satisfaire mes besoins. Mes parents n'en possédaient aucun.  Leur principale préoccupation était de disposer d'assez d'argent pour nous nourrir et nous habiller. La bibliothèque municipale n'autorisait l'emprunt que d'un roman et deux documentaires au maximum. Par la suite, j'ai découvert qu'en classe, on pouvait aussi prendre un livre et le ramener et en reprendre un autre jusqu'à épuisement du stock aligné au fond de la salle. Puis, j'ai appris qu'on pouvait demander un livre en cadeau, comme on demande une poupée. Et enfin, que si l'on avait bien travaillé durant toute l'année scolaire, on recevait en juin un prix lors d'une cérémonie officielle et que ce livre allait devenir un compagnon privilégié pendant les longues trop longues vacances d'été. Par quel mystère Le coût de la vie est-il venu me parler des bulles dans lesquelles mon enfance avait trouvé à se réfugier ? Me suis-je engouffrée dans ses pages avec la même fascination qu'autrefois ? Ai-je éprouvé à nouveau cette impulsion contradictoire de tendre vers la fin tout en ne voulant jamais y arriver ?
 
Le coût de la vie parle d'une femme en reconstruction après un mariage au long cours. Elle se trouve un appartement au sixième étage d'un immeuble victorien (pas vraiment confortable, pas vraiment bien chauffé, mais un logement bien à elle), elle se trouve aussi une vieille cabane pour y écrire (qu'elle partage avec un congélateur et les cendres d'une chienne), elle se trouve un vélo électrique pour garantir son autonomie et passe son temps à assurer sa vie matérielle comme dirait Duras, une écrivaine que Deborah Levy cite énormément. Le coût dont il est question, c'est le prix de la liberté.
Le coût de la vie est un livre que l'on parcourt comme une maison qu'on se sent sur le point d'acheter. On s'y intéresse à des choses très ordinaires, comme un poulet perdu sur une chaussée, écrasé sous une roue et qui fera un excellent souper assaisonné avec de l'ail et du citron. On s'intéresse à une voisine qui cherche à vous pourrir la vie pour tromper son insondable ennui. On s'intéresse au contenu d'un sac à main. A ce que disent les gens à la table d'à côté. Dans ce récit, comme dans la vie courante, il n'y a pas de hiérarchies : les objets quotidiens parlent incessamment de vécus intimes et de blessures secrètes.
Est-ce qu'un homme pourrait aimer lire ce livre "féministe" ? Difficile de savoir. Oui, si cet homme connaît la difficulté d'avoir un lieu à soi, une existence à soi, des espoirs à soi. Si c'est un homme dont les désirs ont été ignorés, niés et qu'il a besoin de les recoller comme on recolle un pot cassé dont on a une vague idée de la forme originale.
Pour illustrer le style de D.L., les chapitres les plus évocateurs sont peut-être ceux où elle parle de sa mère, décédée un an après sa séparation. Cette mère atteinte d'un cancer n'appréciait durant les dernières semaines que les glaces à l'eau (citron vert - ses préférées - fraise et orange). Même s'il n'est pas aisé de dénicher des glaces à Londres en plein hiver, D.L. trouve le moyen de lui en apporter deux par visite et se délecte des petits sons de plaisir émis par la mourante. Or, un jour, il ne reste au fond du bac, dans le petit magasin de journaux tenu par trois frères turcs, que l'intolérable saveur "chewing-gum". La narratrice pique alors une crise devant les trois frères, une crise énorme (qu'elle ira leur expliquer plus tard, après le décès) tellement en colère parce qu'elle sait que sa mère en fin de vie fera la grimace en posant les lèvres sur ce parfum honni. L'accompagnement d'un être proche vers la mort se décrit aussi par des histoires de glaces à l'eau saveur chewing-gum, porteuses d'un phénoménal pouvoir de frustration. Extraits :
 
A quoi peuvent nous servir des mères rêveuses ? Nous ne voulons pas de mères qui portent le regard au-delà de nous, qui désirent être ailleurs. Nous avons besoin qu'elles soient de ce monde, pleines de vitalité, capables, entièrement présentes pour répondre à nos besoins. p.104

Je me suis transformée en promeneuse nocturne, sans bouger de mon fauteuil. La nuit est plus douce que le jour, plus silencieuse, plus triste, plus calme, le bruit du vent qui frappe aux fenêtres, le sifflement des tuyaux, l'entropie qui fait craquer les parquets, le bus de nuit fantomatique qui passe et repasse - et toujours, dans les villes, un son lointain qui ressemble à la mer, qui n'est pourtant que la vie, plus de vie. Je me suis aperçue que c'était ça que je voulais, après la mort de ma mère. Plus de vie. p.114

Durant les quelques semaines qui ont suivi la mort de ma mère, j'ai complètement perdu le sens de l'orientation. J'étais déboussolée comme si une sorte de système de navigation interne avait perdu le nord. Pendant ce deuil, je n'ai pas voulu prendre mon vélo électrique, alors j'ai téléchargé l'application d'une compagnie de taxi sur mon téléphone portable. Le chauffeur était guidé vers l'endroit où je me trouvais, l'idée étant qu'il me conduise ensuite jusqu'à ma destination à l'aide d'un navigateur satellite. C'est à cette occasion que j'ai connu la terreur primale d'être perdue dans Londres, ma ville bien-aimée, alors que je dépendais d'un chauffeur qui n'avait pas la moindre idée d'où il allait. p.119

Deborah Levy est née en Afrique du Sud, d'un père Juif polonais et d'une mère issue de la bourgeoisie WASP. A l'âge de neuf ans, après que son père venait de  passer 4 ans en prison pour soutien à l'ANC, sa famille a émigré en Grande-Bretagne.
Le coût  de la vie appartient à une trilogie autobiographique. Le premier volet s'intitule Ce que je ne veux pas savoir. Le troisième volet est en attente de publication.