Affichage des articles dont le libellé est Weiss. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Weiss. Afficher tous les articles

7 déc. 2024

Regarder : gestes, attitudes, objets qui sont le témoignage de notre passage

 

 
Plateforme10, le quartier des Arts lausannois à deux pas de la gare ferroviaire, a été inauguré il y a pas mal de temps déjà. Je me souviens que durant toutes les années où les travaux battaient leur plein, arrivant en ville, je lançais un regard dubitatif depuis mon wagon sur ces constructions qui semblaient devoir s'agglutiner le long des voies et dont les façades austères paraissaient vouées à s'écraser contre les élégants immeubles tout proches.
Pourquoi vouloir rassembler trois musées - Beaux-Arts, photographie et design - en un seul lieu ? me demandais-je. Pourquoi ne pas leur laisser à chacun leur individualité ? Il faut dire que j'avais entretenu un rapport affectueux avec l'ancienne demeure qui abritait le musée de l’Élysée, consacré à la photographie depuis 1985. Elle dominait un parc superbe qui descendait en pente douce vers le Léman. C'était un lieu paisible, inondé de lumière, sur lequel veillaient des arbres centenaires, un lieu où il faisait bon passer quelques heures en compagnie de tirages et d'artistes très divers.
Bref, je nourrissais de sérieux préjugés contre ce projet de plateforme trop uniformisateur à mon goût et il m'a fallu un temps fou pour accepter d'y mettre les pieds. Mais... sitôt que je suis arrivée sur le site la traditionnelle expression vaudoise m'est venue à l'esprit : j'ai été déçue en bien. L'esplanade était vaste. Les architectures épurées et les espaces convaincants. Les temps changent. La roue tourne. Je me suis laissée emporter et maintenant je m'y rends volontiers.
 
patins à glace / Bois de Boulogne / 1956


En ce moment, parallèlement à la rétrospective exceptionnelle consacrée au japonais Daido Moriyama (dont je n'ai pas encore parlé, mais ça viendra) un espace est dédié à Sabine Weiss. J'ai déjà parlé ICI  et ICI de cette étonnante photographe, décédée en 2021 à l'âge de 97 ans. Peu avant sa mort, elle a décidé de remettre ses archives au musée Photo Élysée, qui en assume l'imposant héritage :
Le fonds d'archives de Sabine Weiss comprend l'ensemble de ses négatifs (200'000), l'ensemble des planches contact (7'000), la plus grande partie des tirages vintages (2'700), la plus grande partie des tirages tardifs, dit modernes (2'000), les tirages de travail (3'500), environ 2'000 diapositives, et l'ensemble de la documentation, soit les archives presse, les critiques, les justificatifs, la correspondance, les films, les enregistrements. [extraits site musée]
De quoi donner lieu à de multiples expositions. Pour l'instant, ce sont les débuts de la photographe artisane qui sont mis à l'honneur : son travail pour la mode et la publicité, ses premiers clichés dans les années 1950 à Paris et ailleurs. Une large place est laissée à ses  témoignages. Outre des citations affichées sur les parois, on diffuse une vidéo réalisée durant ses dernières années où Sabine Weiss évoque le démarrage de sa carrière  avec la simplicité et le naturel qui lui sont propres. Ça ne devait pas être simple pour une jeune femme (Suissesse de surcroit) d'arriver à cette époque dans le monde masculin de la photographie et de s'y faire une place. Mais la débutante avait un caractère bien trempé et une solide carapace et lors de l'interview, elle raconte ses anecdotes avec une belle vivacité.

cheval ruant porte de Vanvres / 1951

J'adore ces photographies. Elles ont le pouvoir de me mettre dans un drôle d'état : un mélange de nostalgie et de sérénité indéfinissable. Une envie de rire et de sourire. Un appel à la liberté vers toute sortes de possibles. La meilleure des thérapies en ces temps troubles.

Vendeurs de pain / Athènes / 1958

Terrain vague / Porte Saint-Cloud / 1950
"Je photographie pour fixer l'éphémère, fixer les hasards, garder en images ce qui va disparaître : gestes, attitudes, objets qui sont le témoignage de notre passage. L'appareil les ramasse, les fige au moment même où ils disparaissent. Ce sont quelques traces de ma vision sur notre époque."
autoportrait / 1953

9 sept. 2021

Regarder : à travers les âges, à travers le temps...

 
 Porte de Saint-Cloud / 1960
 
Là-bas, j'ai croisé tant de regards, sur papier, sur toile, sur des murs et des écrans, ou sur ma route chemin faisant, des adultes, des vieillards, des enfants, et ces gens, morts probablement ou peut-être quelque part encore de ce monde, c'est à se demander ce qu'ils sont devenus, tous ces gens, rencontrés l'espace d'un moment, intensément (pense-t-on jamais assez à cet échange étrange, fort et lancinant, qui nous lie à travers les territoires et à travers les années, à des êtres qui ont été, mais que l'arrêt sur image a su garder infiniment vivants ?)

Mendiant / Tolède / 1955

Les enfants : ces regards intenses et pénétrants, cette présence au monde si puissante malgré leurs jeunes années, ils semblaient vivre et penser et être avec tant de force et de détermination. A les regarder, on pouvait deviner l'adulte qu'ils deviendraient... si la vie ne se chargeait pas de les broyer avant (en regardant, on se prenait à espérer que le destin avait su faire preuve de clémence, qu'il avait su disperser devant eux quelques petits cailloux blancs de chance)

Marseille, 1958

 
Sainte-Marie de la Mer, 1960
 
Qu'êtes-vous devenus, enfants gitans, enfants des rues, enfants de crasse et de survie, enfants canaille et enfants débrouille, quelle trajectoire avez-vous donc suivie après que Sabine, petite lutine, petite fée curieuse, avait capté vos facéties, vos désespoirs et vos embellies ?
 
New-York, 1955
 
Et puis, parce qu'il faut bien se rassurer, parce qu'il faut bien terminer en mode léger, au bout du compte on poussait un soupir de soulagement en constatant que certains enfants perdus finissaient par être retrouvés... oui, que pour certains on pouvait se dire : tout est bien qui finit bien...

New-York / Bureau des objets perdus - parapluies / 1955

 
Photographies de Sabine Weiss / exposées à la chapelle du Museon Arlaten / Arles Rencontres
 

6 nov. 2020

Regarder : garder intact le désir de témoigner

 
L'homme qui court / Paris 1953 / Sabine Weiss / Collection Musée de l'Elysée
 
Le prix WOMEN IN MOTION 2020 vient d'être décerné à Sabine Weiss pour l'ensemble de son œuvre. Comme le soulignent Les Rencontres d'Arles et Kering, les deux partenaires qui ont créé le prix il y a deux ans, "à 96 ans, elle est probablement la photographe ayant travaillé sur la plus longue période, avec près de quatre-vingts années consacrés à son art." Précisons que cette artiste continue de créer et d'exposer.

L'annonce m'a paru particulièrement réjouissante, pour de multiples raisons : Sabine Weiss a fait son apprentissage chez Boissonnas, un atelier genevois réputé; elle a confié l'ensemble de ses archives au Musée de Élysée à Lausanne; elle appartient au courant de la photographie dite "humaniste" et regarder ses tirages, dont la majeure partie sont en N&B, est source d'intenses émotions; mais aussi et surtout elle a su conserver intacte son énergie, d'expérience en expérience. Il y a quelque chose d'infiniment stimulant à constater qu'on peut vivre sa passion, encore et encore, indépendamment des années.
 
Ce prix, c'est la bonne nouvelle de la journée. A donner envie de courir dans la nuit, de danser sous la pluie ! Mais... laissons celle qui se conçoit comme une "artisane" parler de son métier :
 
Je n’aime pas les choses très éclatantes, mais plutôt la sobriété... il ne s’agit pas d’aimer bien, il faut être ému. L’amour des gens, c’est beau. C’est grave, il y a une profondeur terrible. Il faut délasser l’anecdote, dégager le calice, le recueillement. Je photographie pour conserver l’éphémère, fixer le hasard, garder en image ce qui va disparaître : gestes, attitudes, objets qui sont des témoignages de notre passage. L’appareil les ramasse, les fige au moment même où ils disparaissent.
 
Mes photos ont une certaine qualité qui n’est que le reflet de moi-même dans mes rapports avec les gens. Une certaine tendresse pour les êtres, pour leur solitude ou leurs émotions retenues. Elles expriment un certain amour que j’ai pour la vie. 
 
Je témoignais, je pensais qu’une photo forte devait nous raconter une particularité de la condition humaine. J’ai toujours senti le besoin de dénoncer avec mes photos, les injustices que l’on rencontre…
 
Il faut témoigner, dire, montrer que l’on ne vit pas de richesses matérielles, je ne suis pas une artiste, pas moi, d’autres oui, mais pas moi, ceux qui créent, oui, mais pas moi...
 
 
Citations tirées du livre "Sabine Weiss. Soixante ans de photographie", Jean Vautrin et Sabine Weiss, 2003, éditions de La Martinière. 
 
On peut entendre la photographe interviewée sur France Inter / A. Trappenard / Boomerang / 12.11.2020 : ICI