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14 nov. 2017

Vivre : qui cherche trouve


Bordeaux / CAPC / Affiche de l'expo "le corps décide" / 2015 

L’heure des pointes était arrivée. Elles commençaient à être desséchées.
J’ai demandé à la serveuse du bar. Elle m’a indiqué le salon où allait sa mère, mais il était  exceptionnellement fermé. L’autre serveuse a évoqué un as de la coiffure, qui s’est révélé surbooké.
J’ai demandé à une passante, laquelle m’a fourni une adresse toute proche, mais quand je me suis présentée,
 la dame a  soupiré et a jeté sur ma chevelure un regard fatigué.
J’ai enfin demandé à une sympathique fleuriste, qui m’a désigné du menton l’immeuble d’à-côté. Je suis allée sonner. Au premier étage, une jeune femme enjouée m’a accueillie. Elle terminait sa dernière journée et partait le lendemain en Tanzanie. Elle exhibait des mèches rose bonbon, elle avait peur de prendre l’avion. Nous avons parlé respiration. Elle coupait avec assurance en m'enjoignant, non sans autorité, de ne pas croiser les jambes. Vingt minutes plus tard, je dévalais l'escalier ravie et bouclée. Tandis qu'elle voguait déjà, balai en main, vers ses congés bien mérités.


13 nov. 2017

Habiter : celle qu'on préfère




Longtemps, durant des années et des années, j'ai passé devant la Favorita, sur la route qui menait à Alba, ou en rentrant chez moi. Je jetais un regard curieux et je longeais le portail, toujours cadenassé. J’apercevais au fond du jardin  la grande maison en briques rouges, qui me semblait entourée d’un épais mystère, un mystère que j’ai maintes fois tenté de percer, en voulant réserver une chambre pour des invités. Mais la villa Liberty affichait toujours complet. Et le portail restait toujours fermé, et le mystère entier.

Finalement, il y a quelques jours, j’ai pu pénétrer dans la propriété. Inutile de préciser que j'avais les yeux grands ouverts, émerveillés, car à la Favorita, il y a : une orangerie faisant office d'art-gallery ; plusieurs terrasses superposées, où l’on peut se reposer et même buller; une petite fille qui s’appelle Sophie dont la joie de vivre n’a d’égale que l’énergie ; un plafond jaune où serpentent les chemins de la Langa  et une mangeoire dans la salle à manger (cela va de soi) ; des portes ouvertes, des portes fermées, des portes entrebâillées qu’on voudrait bien pousser, sans avoir l'air trop effrontée; une multitude d’objets chinés, des CD d'amis captés au fond du jardin, des coins et des recoins, l'écho de quelques chiens au loin; à la tombée du jour, des verres et des notes, la pluie qui pianote au rythme de la grappa ; au petit-déjeuner, des mandarines pressées, parfumées au gingembre, et des litres de café, des gâteaux aux noisettes et des yogourts au kaki, du salami local et des fromages exquis; et puis, tout en haut d’un escalier, une chambre d’or et de grenat, qui vous enveloppe dans son monde enchanté et vous invite à de doux rêves moirés.

La nuit, depuis le balcon, on aperçoit les lumières de la ville comme mille bougies. On ferme un instant les yeux. On fait un vœu et, le matin, au réveil, les Alpes sont toutes là. Le Mont-Blanc vous sourit et rosit. Évaporée, la pluie! Et tout cela, tout cela, ce mélange curieux de surprises et de mélancolie, c'est la magie de la Favorita.

24 nov. 2016

Vivre : let it be / 9



La fresque de Francesco Clemente enveloppait la salle d'une surprenante écorce rose.
Le staff jouait à la perfection son rôle,
à peine un souffle d'ironie légère
et une vivacité déconcertante.
Les plats se suivaient dans une virevolte audacieuse,
colorée, ludique, incroyablement créative.
Un carrousel qui rappelait l'enfance et ses immenses explorations.
Notre avocat récemment breveté avait la pupille brillante.
Son plaisir faisait plaisir
et, en fait de plaisir, des oh! et des ah! s'élevaient régulièrement,
 comme des souffles de buée, au-dessus des tables.

Et voilà que,
juste derrière R.,
dans un coin hélas pas assez reculé,
est venu s'installer ce couple :
elle, longue dégaine de mannequin anorexique,
les bras croisés, la lippe boudeuse,
balayant les lieux d'un regard blasé;
lui, petit, mal rasé, appelant le maître d'hôtel pour discuter du menu 
comme d'un contrat d'affaires particulièrement embrouillé,
convoquant le sommelier pour lui apprendre les bases de son métier,
haussant le ton, aussi impératif qu'il était gringalet.

Vaillamment, l'équipe faisait face et se passait le témoin 
(ah! les nerfs dont il faut faire preuve dans ce genre de métiers!)

Replongeant les yeux 
sur les mets ébouriffants qui se succédaient,
et sur les lèvres épanouies de mes commensaux,
je me suis demandé comment ces mauvais coucheurs
finiraient leur soirée...