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1 nov. 2022

Lire : mémoires

 
Sans titre (Nu) / Romain Urhausen / Arles 2022
 
J'ai tape le prénom et le nom de H sur Google. Les deux sont apparus en tête des occurrences avec une série de six photos. Quatre montraient des hommes jeunes, entre vingt et trente ans - à éliminer. Les deux autres étaient des photos de groupe. J'ai cliqué sur l'une des deux, celle en couleur, pour l'agrandir. Elle était issue d'un article de journal de province et précédée d'un gros titre : E et H célèbrent leurs noces d'or. C'était bien lui, le nom de la région et la localité ne me laissaient aucun doute.[...]
A le fixer, j'ai retrouvé la forme lourde du visage, le nez fort, qui me l'avaient fait comparer à Marlon Brando. Maintenant sur la photo, c'était le Marlon Brando du "Dernier tango à Paris". [p.101-102] 
 
Il y a deux semaines : l'annonce du Nobel décerné à Annie Ernaux. Relecture de "Mémoire de fille". Curieusement, j'ai repensé à H, cet homme qui ne l'avait ni comprise ni aimée ni respectée ni vue (dans le fond : ni imaginée). AE dit et répète qu'elle écrit pour venger sa race. Peut-être qu'elle écrit aussi pour venger son sexe. 
H connaît-il le travail d'AE ? Apparemment bien intégré, un notable, cet homme somme toute banal dans sa réussite, a-t-il lu le livre paru en 2018,  et si oui, s'est-il reconnu dans le personnage qui le décrit ? La distinction reçue par la fille de 58 est sans doute la plus sure vengeance contre l'indifférence, la cruauté, le cynisme de ceux qui sont dès le départ "installés". 
 
Comment sommes-nous présents dans l'existence des autres, leurs façons d'être, leurs actes même ? Disproportion inouïe entre l'influence sur ma vie de deux nuits avec cet homme et le néant de ma présence dans la sienne.
Je ne l'envie pas. C'est moi qui écris. [p.102-103]  
 
Un jour ou l'autre AE et H se trouveront chacun dans leur tombe. Mais ses livres à elle resteront à disposition des lecteurs. Le Nobel est venu dire qu'elle est une écrivaine, parmi les meilleures, et qu'elle a su faire de tous ses obstacles une arme : une œuvre littéraire cohérente et solide. Elle a transformé l'inacceptable en possible. Elle a gagné. C'est elle qui écrit. 
 
Mais à quoi bon écrire si ce n'est pour désenfouir les choses, même une seule, irréductible à des explications de toutes sortes, psychologiques, sociologiques, une chose qui ne soit pas le résultat d'une idée préconçue, ni d'une démonstration, mais du récit, une chose sortant des replis étalés du récit et qui puisse aider à comprendre - à supporter - ce qui arrive et ce qu'on fait.[p.105]
 
Juste "profiter de la vie" est une perspective intenable, puisque chaque instant sans projet d'écriture ressemble au dernier. [p.19] 

17 juin 2016

Lire : AE


"Dresser la liste de ses ignorances sociales serait interminable. Elle ne sait pas téléphoner, n'a jamais pris de douche ni de bain. Elle n'a aucune pratique d'autres milieux que le sien, populaire d'origine paysanne, catholique. A cette distance de temps, elle m'apparaît gauche et empruntée, voire mal embouchée, dans une grande insécurité de langage et de manières.
Sa vie la plus intense est dans les livres dont elle est avide depuis qu'elle sait lire. C'est par eux et les journaux féminins qu'elle connaît le monde. 
A la maison, sur son territoire, la fille de l'épicière - comme le quartier l'appelle - a tous les droits. Puise librement dans les bocaux de bonbons et les boîtes de biscuits, ne met jamais la table et ne cire pas ses chaussures. Elle vit et se conduit en reine." 

Je croyais avoir mesuré tout le talent d'Annie Ernaux, en me procurant le Quarto qui lui a été consacré il y a 5 ou 6 ans. J'avais relu à cette occasion les livres qui m'avaient tant marquée (Passion simple, La place, Une femme). Cette écrivaine me fascine par sa capacité à trouver les mots pour écrire la vie, la vie qu'on vit et qu'on sait si rarement dire. Elle veut "explorer le gouffre entre l'effarante réalité de ce qui est arrivé, au moment où ça arrive et l'étrange irréalité que revêt, des années après, ce qui est arrivé". Elle parle des changements de classe sociale comme personne. c'est une fine observatrice des phénomènes de société. J'aime autant l'entendre répondre à des interviews que la lire.


Avec Mémoire de fille, commencé hier dans le train qui me menait à Genève, j'ai reçu comme un coup de poing. AE s'y révèle dans toute la maturité de son écriture, en évoquant le lourd été de ses dix-huit ans. C'est un livre personnel et universel tout à la fois, où "un intime est mis en rapport avec le collectif" pour reprendre les mots de l'écrivaine. Je crois que bien des femmes, de tous milieux et de tous âges, peuvent se retrouver dans cette fille de 58, décrite avec sobriété, avec méticulosité et avec cruauté. Hier, dans le train, j'ai soudain dû reposer le livre tellement j'avais envie de pleurer. Pleurer sur la beauté de l'écriture, pleurer sur la douleur d'être femme, sur les violences de la sexualité, sur le coût du désir, sur la férocité de la mémoire.