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29 juin 2026

Habiter / Vivre : lui et moi, une histoire

 

Les lumières de fin d'après-midi sont propres à ces bredouillements toujours avortés. La colonne vertébrale du fût s'anime, impulsant à la cage thoracique l'immense frémissement foliaire. Cette transe et le découragement à transformer le principe vital qui s'ensuit me bouleversent au plus haut point. Les milliers de feuilles qui paraissent comme autant de fanions au vent produisent pourtant un sentiment d'euphorie. Cela n'a évidemment rien à voir avec le murmure du vent dans les arbres. Cette activité qui survient à chaque instant du jour et de la nuit est banale. Le souffle dont je parle est différent. Il éveille l'arbre de l'intérieur, agissant comme un influx nerveux. J'ai toujours pensé que dans l'Ecriture, les chênes de Mambré s'animaient ainsi. Ils s'agitent pour avertir Abraham de la présence divine, c'est un signe de promesse. Ainsi annoncent-ils la naissance prochaine d'Isaac. . [p.150-151]
 
En mode re- ces derniers jours j'ai relu "La maison du retour". Je suis tombée sur ce passage à propos des liens très particuliers que l'on peut développer avec un arbre (de même qu'avec toutes sortes d'autres êtres vivants). L'an dernier début juillet au moment de repeindre notre façade, les ouvriers installant les échafaudages n'ont pas fait de manières : pour assurer le passage des peintres, il fallait scier le petit arbre qui avait décidé de grandir dans le bac au-dessus du garage. Ils n'ont laissé que le tronc à hauteur humaine et une petite branche d'environ soixante centimètres ornée de quelques feuilles, bien vite déprimées. J'en étais affligée, mais que faire ? Je suis allée parler à l'arbre traumatisé. Durant tout l'été je l'ai caressé, encouragé, arrosé matin et soir. En partant, à l'aube, le chien savait qu'il nous fallait prioritairement remplir un seau pour le déverser au pied de l'infortuné. Il y a des mots doux qui se disent sans mots mais avec détermination. Tu ne peux pas mourir, je ne veux pas que tu meures.
L'arbre s'en est sorti. Il est redevenu vigoureux. Ses branches ont forci, elles ont pris de la rondeur. Il a belle allure. En ces jours caniculaires il protège notre porte des violents rayons qui s'abattent sur elle quand rougeoie le soir. Naturellement, avant chaque balade, je déverse un seau à son pied comme il se doit.
 

22 mai 2026

Habiter : aimer le ménage (et le dire)

 
The Love Letter (détail) / Johannes Vermeer / Rijksmuseum / Amsterdam
 
J'adore nettoyer. J'adore prendre éponges et serpillères et me mettre à astiquer. Certains - peut-être beaucoup - me prendront pour une masochiste ou une malheureuse asservie, mais moi, j'aime ça, rendre mon habitat limpide, en faire un lieu agréable à vivre. Difficile de partager cette passion avec qui que ce soit. Bien obligée de l'admettre : il est quasiment tabou d'affirmer qu'on aime s'adonner à ce genre d'activité. Mieux vaudrait déclarer tout haut qu'on vient d'adhérer à un club SM ou à un groupe de hackers pervers. Il est en revanche courant de se plaindre quand on doit se colleter avec la saleté qu'on a générée. Cela vaut surtout pour la Suisse, pays où la propreté est érigée en vertu nationale... à condition qu'elle soit assurée par d'autres, souvent des femmes venues du Sud, payées au black, voire sous-payées. 
 
 ***
 
Un après-midi, quand mon fils était petit, je discutais avec une mère du quartier. Nous papotions de tout et de rien devant chez elle. Les jeux, les devoirs, les sorties scolaires. Cette femme, immigrée du Sud européen, était la concierge de son immeuble. Ce qui signifie qu'elle occupait avec sa famille un petit trois-pièces sombre au rez-de-chaussée, en échange de quoi elle et son mari assuraient la maintenance de cette élégante bâtisse datant de la fin du XIXe. C'était une personne qui désirait fortement s'assimiler à une société suisse subtilement compartimentée. Elle voulait faire comme tout le monde dans le quartier. Faire pareil était son obsession. Tout à coup elle, qui avait passé sa matinée à balayer la cage d'escalier, a interrompu notre discussion et a lancé : Jé dois vous laisser. J'ai ma femme de ménage qui doit arriver. 
*** 
 
Je me souviens qu'une fois, alors que je traversais un hiver difficile et surchargé, on m'avait conseillé de me faire aider. Nous avions donc engagé une femme de ménage censée venir quatre heures par semaine. C'était une femme qui avait beaucoup à faire et beaucoup à raconter. Son mari était absent. Elle se retrouvait avec trois enfants, dont l'ainé était toxicomane. Quand elle a su que je travaillais dans le domaine social, elle a commencé à arriver en avance, très en avance. Souvent, mon mari allait lui ouvrir encore en pyjama. Ça n'avait pas l'air de la déranger. Elle prenait place à notre table du petit-déjeuner, acceptait une tasse de café et... me racontait ses problèmes. Ces matins-là j'avais l'impression de commencer à travailler très tôt. Puis elle a entrepris de me dresser une liste de tous les produits qu'il me manquait : pour lustrer les meubles, pour astiquer les portes, pour les stores, pour le frigo. J'ignorais totalement qu'il existât tant de produits spécifiques. Bientôt une étagère a dû leur être consacrée. Le printemps est arrivé. J'avais passé le cap de cet hiver fatiguant. En revanche, les matins où je recevais de l'aide ménagère devenaient de plus en plus pesants. Un jour, la femme de ménage a eu des mots avec la concierge à propos du nettoyage de notre paillasson. Elle m'a dit que dans ces conditions elle ne pourrait pas rester. Ce n'était pas à elle de nettoyer. Elle est donc partie. C'étaient les vacances. J'ai pu souffler.
 
*** 
 
Depuis lors, mon compagnon et moi avons assumé notre ménage et nettoyé ensemble notre saleté. Chacun fait sa part de cette noble activité. Elle contribue à notre bien-être quotidien. Il n'y a rien de dégradant dans le fait de ranger ce qu'on a dérangé, de nettoyer ce qu'on a encrassé. Ce qui est dégradant, comme dans tous les domaines, c'est quand une activité est le reflet de disparités. Chacun, du travailleur manuel au PDG, et même les enfants, devrait idéalement faire sa part. Je contribue volontiers à la mienne et si possible en pleine conscience. Dans l'acte de garder mon logis propre je perçois une démarche quasi bouddhiste : en nettoyant, je me nettoie et je prends soin de mon lieu de vie de la même manière que je prends soin de mon corps. Après une heure d'activité, pieds nus sur un sol lustré, j'ai juste envie de me mettre à danser. Bien-être assuré. 
 
*** 
 
(quant à en parler, je crois bien qu'ici est le seul endroit où je puisse le faire sans me voir opposer des regards hallucinés !)
 

 

29 avr. 2026

Habiter : voir rouge

  
Dernièrement nous avons voulu rénover notre cuisine. Non pas tout chambouler, simplement la rénover. On ne change pas une équipe qui gagne et ce lieu où je passe une grande partie de mes journées, qui est le centre névralgique de la maison, ouvert sur le lac et la forêt, répond à toutes mes attentes. Pas question de modifier quoi que ce soit même si quelques recherches sur le sujet m'ont montré bon nombre d'innovations : la robinetterie fournissant directement de l'eau microfiltrée, la hotte d'aspiration escamotable, la cuisson d'aliments sous vide, les  plaques  à induction invisibles, etc. Il semblerait que maintenant les cuisines devraient être munies de fours combinés innovants (de préférence deux ou trois). A croire que, pour réchauffer la plupart du temps un plat pré-cuisiné, on a besoin de matériel connecté ultra performant. 
 
La surprise, c'est que nous avons dû aller voir plusieurs cuisinistes avant d'en trouver un disposé à remplacer nos façades de placards rouges usées. Eh oui, avons-nous appris, les éléments de cuisine sont en majorité fabriqués dans deux immenses fabriques en Allemagne qui exportent dans le monde entier et décident des tendances contemporaines, non seulement sur le plan des formes et des technologies, mais aussi des couleurs. Le rouge, nous a-t-on dit, c'était à la mode il y a cinq ans. Terminé, tout ça. Maintenant, le temps est venu des teintes zen et, apaisantes : le vert tilleul, le bleu tendre, le jaune tisane, le roux douceur, le beige chaleur, le gris toutes tendances. Mais le rouge, non. L'heure étant à la détente, pas question de s'exciter : on nous a dirigés pour du sur-mesure vers un menuisier. 
 
Finalement, le casse-tête s'est résolu, on a fini par trouver au fin fond de la campagne une entreprise centenaire, sourde à toutes ces innovations et d'accord pour fabriquer nos façades en grenat. Quant au mitigeur de l'évier, l'entreprise était d'accord de le vendre mais pas de l'installer. Faudrait pas tout mélanger ! On a donc dû débusquer un ouvrier sanitaire spécialisé pour le poser. Enfin, avec ce projet sur pied, nous voici repartis pour vingt ans dans la continuité. 
 

19 mars 2026

Habiter : bobolangue

 
 

 
Dans ce quartier branché, aux trottoirs astiqués, aux trottinettes étincelantes, aux enfants dûment munis de brosses à dents et de bâtonnets de carottes pour le goûter, aux cafés littéraires proposant latte macchiato et thé vert poire litchi, le magasin qu'on appelait boulangerie, qui vend maintenant exclusivement des pains complets bio (avec mention d'éventuels allergènes) s'appelle "Urban Bakery". Évidemment ! Que cela est bien dit !
 

6 mars 2026

Habiter : voir / être regardé

 
Venise / printemps 2014
 
Selon certaines croyances ancestrales, le monde sent notre regard et nous le renvoie immédiatement en retour, y compris les arbres, les buissons et mêmes les rochers. Si vous avez déjà passé une nuit seul, dans une forêt tropicale ou dans un bois, vous savez certainement que la qualité de votre regard et de votre être est perçue et connue au-delà du monde humain. Vous avez certainement senti que vous étiez vu et connu tel que vous êtes réellement, et non tel que vous vous voyez normalement, et vous vous faisiez intimement partie de ce monde, unique, animé et sensuel, que cela vous plaise ou non.  Jon Kabat-Zinn / L'éveil des sens / Les Arènes / p. 143
 
Quand je lève les yeux, lovée dans mon fauteuil, je sens une multitudes de présences émanant de la forêt : dans les branches, sur les barrières brinquebalantes, sous les feuillages qui se partagent à part égale le pré avec des primevères. Nous vivons avec les oiseaux, ils sont nos plus proches voisins. Ils connaissent probablement bien plus de choses sur nous que l'inverse. Ils nous ont fait place. En échange, nous leur avons tendu des branches de prunier, des graines et de petites maisons qui se déteignent au soleil. Nous nous efforçons de faire avec leur insatiable curiosité (et parfois leur insatiable voracité).
L'appartement derrière chez nous - auquel nous tournons le dos sans jamais le voir - ne cesse de trouver preneur. A vrai dire : preneurs. Les gens le prennent et s'en déprennent. On s'est longtemps demandé pourquoi. Quelle pouvait être la raison de ces impossibles attachements, de ces inéluctables détachements. L'appartement s'est élevé, je crois, hors sol. Il a été pris dans une pente goudronnée, encerclé dans du béton, figé face au paysage. Un spa, mais aucun abreuvoir. On y a rasé la moindre présence de vie - fleur, terre, arbrisseau. Il est le fruit d'une invraisemblable arrogance envers la vie qui depuis toujours s'écoulait ici. Or, la vie n'aime pas l'arrogance. Si bien que l'appartement est pris et aussitôt délaissé par ceux qui n'ont pas su percevoir sa triste absence de connexions. 
 

4 nov. 2025

Habiter : rêver sa vie ou vivre son rêve

 
  
Oh là là! Elle dit qu'elle n'ose pas avouer à son compagnon que leur maison de rêve, celle où ils viennent d'emménager, celle qui leur a coûté pas mal d'efforts pendant près de deux ans, quelques conflits (et aussi un bras puisqu'elle a déséquilibré leur budget), elle n'ose pas lui dire que cette maison, elle ne l'aime pas, elle n'en veut pas. Les cartons ne sont pas encore tous déballés, il reste quelques travaux à terminer, mais elle, elle est obsédée par une idée fixe : elle veut tout simplement vendre et s'en aller.
Tout le monde y va de son conseil. Certains la questionnent. Son mari tente de la rassurer. On peut la comprendre : un projet de maison, c'est une sacré aventure, qui tient de l'investissement financier, affectif, psychique, et bien sûr physique. C'est un parcours du combattant dans lequel on peut perdre des plumes et on ne s'en sort qu'en sachant se ménager. On connaît des couples qui n'y ont pas survécu et des gens qui en ont burnouté. 
Face à ce qu'elle raconte, on a juste envie de lui demander : "C'est quoi, pour toi, une maison de rêve?" Est-ce toi qui rêvais ou ce rêve, l'as-tu emprunté ?" 
C'est que cette notion "de rêve" on ne l'a jamais vraiment comprise. Un mariage "de rêve". Des vacances "de rêve". Une vie "de rêve". Qui est-ce qui rêve ? Qui est-ce qui va devoir un jour se réveiller ? Comment faire pour que le rêve ne vire pas au cauchemar ?
On lui souhaite de prendre du recul. Tout le temps nécessaire. Car dans le fonds, le lien à une maison, c'est tellement intime, et c'est toujours à elle-même qu'elle va se confronter, dans la démarche de l'adopter ou de s'en défaire.
  
 

29 août 2025

Habiter / Vivre : ces rêves qu'on faisait

 
Villa R / 1919 / Paul Klee / Kunstmuseum / Basel
 
 
Les maisons ressemblent aux personnes. Parfois on revoit quelqu'un que l'on a admiré, des années après, et on se dit : "qu'est-ce que j'ai bien pu lui trouver ?". Le temps a passé, l'autre a changé, notre regard a changé, les rapports se sont modifiés. La déception nous submerge. On mesure le chemin parcouru (on en vient même à se féliciter pour tout ce travail accompli que l'on n'a pas su reconnaître au fil de notre quotidien). Hier, la belle maison en Eternit, celle sur laquelle nous avions tant flashé - le rêve auquel on n'osait croire, un exemple d'innovation absolue, avec des architectes débordants de créativité, sa cour intérieure et son jardin japonais, sa présence unique dans un élégant quartier - la maison était devenue terne, mal entretenue, mal aimée, encerclée par des immeubles résidentiels d'une banalité à pleurer, une dame au charme décati, prématurément vieillie (du reste ses murs semblaient dégouliner de larmes et d'ennui)
C'est le cœur un peu lourd, comme à chaque fois qu'on perd une illusion, que nous avons repris la voiture pour revenir ici, nous étonner du lac et de son bleu électrique, écouter se chamailler les pies et continuer encore et encore de récolter nos fruits.
 

10 août 2025

Habiter : telles des Pénélopes

 Spider / 1997 / Louise Bourgeois / Louisiana / 2018
 
De toute façon ici la bataille est perdue d'avance : cesse de lutter, tâche de cohabiter
 
 

15 juil. 2025

Habiter : une question d'équilibre

 
Retable de Saint Nicolas, Saint Antoine et Sainte Claire / scène latérale
attr. Pere Marçol / Museu de Mallorca / Palma de Majorque
 
Des travaux sur la façade. La première équipe, constituée de trois ouvriers, s'installe sur la terrasse, accepte un café, puis un deuxième, demande à faire chauffer son tupperware pour la pause déjeuner. La deuxième, plus timide ou mieux organisée, est arrivée avec son propre four à micro-ondes, branché dans la prise du garage, accepte les bouteilles d'eau, mais refuse le café. En revanche, par les temps qui courent, toute tranche de pastèque est vivement acceptée. Des travaux dans une maison, c'est un monde remis en question, un navire secoué durant une traversée. Ce sont des corps de métier à coordonner, des ouvriers arrivés en avance, d'autres en route mais impossibles à localiser, des bruits, un peu partout du désordre et des débris, des horaires chahutés et un chien courroucé. Vivement que le bateau retrouve des eaux calmes et recommence à voguer.
 
 

26 mai 2025

Habiter : le poids de l'allègement

 
In Thought / Jean-Baptiste Corot / Ny Carlsberg / Copenhague
 
Cette expérience, pourtant cent fois planifiée, elle n'aurait jamais pu en imaginer les nombreuses difficultés. Elle soupire : "Tous ces livres, tous ces papiers, tous ces objets". Ses propos sont difficiles à retranscrire : faudrait-il mettre un "!" pour dire son exclamation ou plutôt trois "..." pour exprimer sa fatigue ? Peut-être les quatre points à la fois.
 
C'était pourtant tellement simple sur le papier : céder à sa fille aînée la maison familiale occupée pendant plus de vingt ans et emménager dans un appartement de cinq pièces avec ascenseur, nettement plus lumineux et adapté. Elle s'y est prise à l'avance, mais malgré tout, le poids des souvenirs et la lourdeur des choix se sont imposés. Elle s'est retrouvée devant tout son passé, tant de dossiers à trier. Elle a le cœur lourd, le dos en compote, la mémoire qui mord.
Elle soupire encore. Il lui faudra sans doute encore quelques semaines pour récupérer. Apprivoiser ce nouveau logement dont elle dit qu'il sera le dernier.
 
 

3 avr. 2025

Habiter : dans la maison vide

 
Château de Govone / Piémont
 
Ainsi donc les habitants du grand appartement - le plus haut, le plus grand du village - ont décidé de s'en aller au bout de même pas deux ans ? L'agent immobilier discutait à haute voix de la valeur du logement - large vue, baies vitrées, 250 mètres carrés - avec la femme bien décidée à l'inonder de multiples arguments. Il y a des maisons comme ça, qui ne parviennent pas à se fidéliser leurs habitants, comme certains magasins dans des rues pourtant bien fréquentées, leurs clients. 
Ce lieu avait connu depuis le début une série de difficultés : les premiers à s'en porter acquéreurs s'étaient vite désistés - une affaire de répartition du terrain dans la copropriété qui avait mal tourné - les seconds étaient allés jusqu'au bout du projet, mais leur mariage, lui, n'avait pas résisté : au bout de deux ans, elle était partie, avec leur bébé, et le logement était finalement resté vide pendant quelques années. S'étaient ensuite succédé quelques locataires - une famille d'expatriés, un naturopathe réputé - qui, curieusement eux aussi, avaient jeté l'éponge au bout d'une ou deux années - étonnant comme un logement peut être une affaire de chiffres, qui ne concernent pas seulement des francs ou des mètres carrés, des chiffres comme des cycles qui ne cessent de rempiler. Enfin, dernièrement, le bel appartement a été racheté par "des gens très bien sous tous rapports, le mari occupant une fonction de directeur". Et voici l'espace malaimé, mal compris, mal occupé à nouveau proposé. 
Trouvera-t-il un jour chaussure à son pied, des habitants à demeure, qui sait ? Les choses pour lui se sont mal engagées, mais peut-être quelqu'un saura-t-il un jour comprendre cet endroit, le bichonner, mettre en lumière ses attraits, le valoriser, bref : tout simplement l'apprécier. Y a-t-il au monde chose plus triste qu'un lieu - comme un être - qui n'a jamais été aimé ?
 

2 avr. 2025

Vivre / Habiter : un rêve

 
Paesaggio siciliano / Giovanni Lombardo Calamia / GAM / Palermo
 
 
Fichtre! que la maison perdue entre les sapins face aux montagnes était belle! (et datant de 1791, s'il vous plait!) Pour un peu j'aurais craqué... un zéro de moins et je n'aurais guère hésité... bien sûr : ni eau courante, ni électricité, ni accès direct motorisé, mais... quand on aime on ne s'attache pas à de petits détails comme ça. Tout à coup, j'ai senti mon instinct de bricoleuse se réveiller, j'ai invoqué ma grand-mère paysanne qui avait élevé ses cinq enfants sans aucune commodité, et les uns après les autres, mille détails sont venus me parler des possibilités de réduire mon train de vie à l'essentiel : toilettes sèches, énergie photovoltaïque, poêle à bois, bombonne de gaz et même Fabienne Verdier avec sa toilette a minima : 
Mais finalement, je préférais utiliser la bassine et la Thermos dans ma chambre où je me lavais le bout du nez et ce qui faut quand il faut. C'est en Chine que j'ai appris à me débrouiller : vous trempez votre petite serviette dans de l'eau très chaude, vous l'essorez, puis vous vous la passez sur tout le corps ; nul besoin de se sécher : vous êtes sec en quelques secondes. [Passagère du silence, p.55, Albin Michel, Paris, 2003]
Évidemment, la partie sage et raisonnable qui tient trop souvent les rênes en moi a exigé une feuille pour l'élaboration de deux colonnes : avantages / inconvénients et l'une est nettement plus longue que l'autre. Mais depuis deux jours je retourne voir l'annonce, et les photos, et je ne peux me résoudre à abandonner. Il y a en moi une solide montagnarde qui ne demande qu'à s'évader (et soupire en découvrant que l'annonce n'a pas encore été supprimée).



23 févr. 2025

Habiter : céder la place

 

 
Depuis que des citadins nantis ont trouvé cette région à leur goût, les prix de l'immobilier ne cessent de grimper. Il ne se passe pas une semaine sans un courrier d'agents plus ou moins inspirés, affichant des costards de circonstance sur papier glacé pour inviter à vendre par leur intermédiaire. Certains se frottent les  mains. D'autres, plus prudents, pensent à l'effort auquel devront consentir leurs enfants et petits-enfants s'ils veulent rester dans la région. 
Elle observe le phénomène de loin et parle du petit chalet, acheté juste avant la pandémie, avec son mari qui luttait déjà contre sa maladie. Il voulait croire en sa chance et se dessiner un bel avenir. Ils avaient eu un coup de cœur pour la vue époustouflante au soleil couchant, pour le poêle à l'ancienne et la terrasse que le crépuscule inondait de lumière ambrée. Alors ils s'étaient mis sur les rangs, son compagnon avait écrit une lettre dans laquelle il disait combien le lieu les charmait. Mais ils avaient eu affaire à forte partie. Des Allemands fortunés étaient arrivés et, surs de leur dossier, avaient dégainé un chiffre insensé. L'épouse s'était mise à inspecter les pièces comme si elle se trouvait déjà en territoire conquis. Elle arpentait les lieux en notant dans sa tablette tout ce qui devrait être refait (la liste était longue : cuisine, vaste salon, sauna, home cinéma). 
Il arrive parfois des miracles. Le vendeur s'était senti offensé par la Teutonne qui entendait tout modifier. Il vendait un bien qu'il avait mis des années à restaurer. Il devait vendre, mais il y restait attaché. Les vœux germaniques n'ont pas été exaucés. Maintenant, c'est là-haut qu'elle part tous les vendredis soirs. Elle aime y arpenter les sentiers accompagnée de son chien. Quand tombe le soir, elle pense à celui qui reste plus que jamais présent. Je crois qu'elle a besoin de partir là-bas parce c'est là, face à la chaîne alpine, qu'elle le retrouve vraiment.
 
 

18 nov. 2024

Voyager : une île dans la ville

 
 
On arrive l'esprit vaguement tourmenté, la vue brouillée par une sourde migraine, une fatigue que l'obstiné mistral a provoquée. Mais comme par enchantement les pierres se font lénifiantes, invitent au recentrement, imposent un relâchement. Le ciel assume peu à peu une teinte laiteuse, redevient innocent.
 
 
Impossible d'imaginer ce lieu bondé, débordant de bruits et de rumeurs, impossible d'imaginer ses monuments dérangés par de troublants visiteurs. Le silence est ici de mise. La lenteur. Un certain recueillement. Instinctivement la foulée se fait grave et la respiration légère.


Avance. La lumière t'appelle. Ne crains ni les ombres ni les éclats. Laisse venir toutes les images qui remontent en toi.


Avance. Aie confiance. Le temps n'a plus d'importance et tu sens une étrange force remonter en toi. Approche. Prends place dans les espaces. Ils s'ouvrent comme des réponses devant toi.


Ta tête s'est allégée. Elle bruisse de souvenirs, de vérités qui te dépassent, de connexions qui s'entrelacent. Tu comprends enfin des choses essentielles, capitales dont tu pressens qu'elles t'auront quittée si tôt que tu te seras éloignée.
 
 
Tu voudrais préserver toutes ces évidences, mais ces évidences si puissantes ne sont qu'évanescence et s'évaporent sous tes pas.
 

 

Tu t'achemines vers la sortie et tu renâcles. Quelque chose renaude en toi. Tu ne voudrais plus quitter cet endroit. Tu aimes tout ici : le langage des murs, les fleurs, les rares silhouettes, les chants, les frémissements, tout ce qui participe à l'émergence des choses qui existent et qu'on ne voit pas.


Tu t'en vas finalement. Tu t'en vas et tu ne te retournes pas. Tu n'en a pas besoin. Tu souris aux pavés. Tu sais que tu reviendras.


16 nov. 2024

Vivre/Habiter : welcome/2

 

 
Elle paraissait tout droit sortie d'un roman de Barbara Pym, longue jupe tombant à mi-mollet, chignon fatigué. La vie apparemment lui avait fait boire la tasse et plutôt deux fois qu'une. Alors elle les accumulait. Il y en avait partout. Sur les tables et les étagères, sur les buffets, des services dépareillés, des services complets. Quel vide puissant avait-elle donc besoin de combler ? On se le demandait. On tentait  une approche. Mais elle se murait, retranchée derrière des parois d'objets chinés et des évocations de salons de thé. 
A nuit tombée, le mistral s'était levé. On a cherché une couverture dans l'armoire et on l'a trouvée. Derrière trois piles de tasses en porcelaine qui patientaient.

21 août 2024

Habiter : une chambre pour une autre

 
La charité de Nicolas de Bari / Giovannie Francesco da Rimini / Le Louvre / Paris
 
La chambre fraîche, confortable, élégante m'a soudain fait penser à ces personnes fiables, pas forcément séduisantes ni forcément admirables, qu'on ne remarque pas ou qu'on ne valorise pas d'emblée, qu'on pourrait presque laisser passer, voire disqualifier, les trouvant fades et sans intérêt. Or, la chambre numéro cinquante nous donnait tout ce qu'on pouvait espérer : un accueil de qualité, un espace où récupérer, une vue sur une place joliment ombragée (dominée par une Madone sous un platane et un saint dans une niche sculpté).
Il y a décidément des chambres - comme des gens - qu'injustement on ne sait pas estimer. On ne sait que les comparer. Parfois, on arrive trop tard à les reconnaître et à les aimer. Et rien que pour cela, cette chambre, on l'apprécia. En partant, on se disait qu'on la regrettait déjà.

27 mai 2024

Habiter : le mécène paternaliste et l'architecte moderniste

 

En 1890,  Eusebi Güell i Bacigalupi, comte de Güell, un industriel du textile et mécène catalan, né en1846, décida de déplacer son usine à l'extérieur de Barcelone et demanda à l'architecte Antoni Gaudì d'édifier une cité industrielle destinée à loger et à encadrer socialement les ouvriers et leurs familles. Par ce mandat, l'industriel conjuguait deux de ses intérêts majeurs : sa passion pour l'art et le mécénat culturel ainsi que la neutralisation des mouvements syndicaux en améliorant les conditions de vie au sein de son entreprise. En effet, ce projet de type paternaliste prévoyait  un noyau social autonome à proximité des espaces de travail comprenant école, hôpital, église, magasin et salle de spectacles.

En quelques années, le projet a pris forme. De nos jours, la colònia Güell est l'un des lieux importants pour comprendre l'architecture de Gaudi. Sa visite est même largement proposée aux touristes venant visiter la capitale catalane.

Dans la ceinture des banlieues entourant Barcelone, déstructurée par l'anarchie des cités et des artères routières, envahie par la pollution et le ciment, le village classé à l'Unesco apparaît comme un îlot de paix et de sérénité. Chaque maison, de la plus imposante à la plus modeste, se révèle originale et personnalisée au gré de ses occupants. L'ensemble reflète à la fois la créativité et l'aspiration au bien commun. Au moment où l'usine textile cessa son activité, en 1973, les derniers ouvriers occupant des maisons purent les racheter. Même si à présent la gentrification gagne du terrain, il règne encore dans ses ruelles un esprit de village et de solidarité en écho aux années passées.
 

 



Nous sommes passés saluer Josep, ancien maître d'école et fils d'ouvriers ayant toujours habité le lieu. Il a vécu durant quelques années dans la demeure ci-dessus, appelée Ca l'Espinal. Tandis que nous discutions dans la rue, une touriste japonaise s'est approchée (il y a toujours beaucoup de Japonais en visite. Sans doute que les espaces, l'organisation des rues et des maisons n'est pas sans leur rappeler une conception traditionnelle de leurs propres villes). Notre ami s'est adressé à elle et lui a indiqué sa porte ouverte : elle pouvait entrer. Sans problème. Elle pouvait visiter. Il y avait quelque chose de surréaliste dans cette invitation spontanée à pénétrer seule dans sa maison et en même temps cette ouverture paraissait tout à fait en correspondance avec l'endroit.
 
Appartenant à la quatrième génération présente dans la colònia et premier enfant d'ouvriers à faire des études, Josep est très attaché à ce village et se démène depuis toujours pour en faire connaître l'histoire et en cultiver la valeur. Il a publié l'an dernier un ouvrage riche en témoignages photographiques et textuels.
 

 

 

 
Il faut relever que le principe des colonias est né dans les années 1860 dans la vallée du fleuve Llobregat, comptant de nombreuses industries textiles. Elles ont été construites principalement pour assurer la paix sociale et éviter les mouvements de rébellion de la part des ouvriers. En éloignant leurs usines de Barcelone, les industriels s'assuraient la dépendance de leurs employés et la mise à distance des luttes syndicales alors naissantes. Nous avons quitté Josep avec la promesse de refaire comme il y a... trente-cinq ans (quoi? déjà ?) la visite de quelques uns de ces sites, précieux témoins de la vie industrielle.

Après avoir visité la crypte, église inachevée dont je reparlerai bientôt, et visité le parc où fleurissaient une quantité impressionnante de mauves, nous nous sommes attablés à l'Ateneu Unio, l'ancien espace culturel pourvu d'un café, qui fut l'une des premières réalisations mises à disposition des travailleurs. Leurs bocadillos de queso y jamon étaient une tuerie. Il était presque midi. Nous prenions notre petit-déjeuner. Une longue journée de visites et de rencontres pouvait commencer.
 
Ateneu Uniò / intérieur du café
(photographie tirée du site : https://www.fotografiescatalunya.cat/colonia-guell 
qui présente des images remarquables pour découvrir le site)


3 mai 2024

Vivre / Habiter : les sacs si lourds de nos avoirs

 
La Vecchia / Giorgione / Galleria Accademia / Venezia

Ils sont venus apporter deux livres. Ils débarrassent leur maison. Ça y est : leur décision est prise. Ils vendront. Ils vendront dès que possible. La maison se fait trop exigeante, avec toutes ses chambres,  avec les mauvaises herbes qui s'acharnent dans le jardin, sans compter leurs os qui se fragilisent et tous les rendez-vous chez les médecins. Alors, ils débarrassent, mais leur tâche, loin de diminuer, se fait chaque jour plus pesante : tant d'années passées à accumuler, à refuser de jeter ou de donner, à se dire que ça pourrait encore servir, à conserver jusqu'à combler le moindre recoin. Dans leur univers, une vis était une vis et on pouvait en avoir un jour besoin. Alors, ils se retrouvent face à un monde de petites vis, de pots de confitures, vides ou pleins, une armada de journaux entassés et de produits d'entretien, un monde qui leur déboule dessus tous les matins. Et leur fatigue se fait immense.
Leur entreprise, à coup de cabas remplis, évalués, repris et déplacés, leur paraît interminable. Mais l'alternative, cette résidence qui les attend là-bas, cette dernière résidence, la dépendance, ils ne sont pas vraiment pressés d'y arriver. Alors, ils vont sonner chez les uns chez les autres et distribuent une ou deux babioles dont personne n'a la nécessité. Ils déversent un ou deux sacs à la déchetterie, la mine défaite, et il leur semble que la benne engloutit toute une tranche de leur vie.
Ils s'efforcent de traverser un pont implacable qui leur dit : la vie a une fin et se dirigent vers l'autre rive, hésitants, engourdis, avec deux pauvres livres entre leurs mains.

2 mai 2024

Vivre / Habiter : les passages obligés

 
Construction de la cathédrale /Andrea Pisano et son atelier / Museo Opera del Duomo / Florence
 
Ces grands élans qui me saisissent - surtout au printemps - décapages, vernissages, nettoyages, élagages - ces grandes fatigues, ces nécessaires transformations, ces mises à mal de mes articulations se révèlent être des signes : les métaphores des efforts que réclame de temps à autre ma vie intérieure pour assurer son évolution.


7 avr. 2024

Habiter / Vivre : l'objet des tous mes désirs

 
Tokyo House / Unemori Architects
 
Longtemps, ce furent les catalogues de jouets. Couchée à plat ventre sur mon lit, les pieds croisés qui se dandinaient d'avant en arrière et le visage logé entre mes paumes, je me penchais pendant des heures sur les poupées Barbie, les mamans et les bébés. Et toutes leurs panoplies assorties. Un monde merveilleux s'étalait devant moi - évidemment hors de portée de mes économies - et Noël qui était toujours si loin, Noël qui se perdait dans un futur inaccessible... L'impossibilité de réaliser mes rêves laissait libre cours à mon imaginaire. En pâmoison, je tournais et retournais les pages.
Ensuite, ce furent les magazines qui montraient comment se maquiller, lip gloss, palettes d'ombres à paupières, mascara et eye-liner. Entre dix et treize ans, j'ai passé un temps fou devant tous ces fards tellement enviables que les adultes m'interdisaient. Le Graal s'appelait Yves Rocher, son Livre vert, je  le feuilletais jusqu'à l'usure (quand je pense qu'à présent, je ne sais comment me défaire de leur matraquage publicitaire...)
Tout cela est passé depuis longtemps. Maintenant, ce sont les reportages sur l'habitat qui stimulent mes pupilles, toutes les maisons du monde, pourvu qu'elles aient quelque originalité, qu'elles révèlent une manière nouvelle d'habiter, spécialement celles de dimensions réduites : les tiny houses, les cabanes au fond de forêts immenses, les chalets en bois lasuré dominant des paysages nordiques, les constructions inondées de lumière océanique, quel bonheur de les explorer ! Je me projette dans ces intérieurs, évaluant leur aptitude à m'accueillir en congé sabbatique de longue durée. J'explore d'autres vies possibles en parcourant revues et pages internet.
Même si je ne pourrais vivre dans aucune autre maison que la mienne, et si je ne peux concevoir que quelqu'un d'autre l'habite tant elle fait corps avec moi, j'adore m'infiltrer ailleurs par la pensée, émettre des propositions critiques, me projeter dans des espaces à conquérir. L'autre jour sur le site du Guardian ce reportage sur les logements urbains de petite taille mais aux larges perspectives m'a laissée songeuse. Comme autrefois, je me suis laissée aller à la noble activité de m'évader. Je me suis remise à explorer. Le bureau Unemori de Tokyo m'a littéralement scotchée. Spécialement la House Tokyo  un assemblage de boîtes où circule l'air en toute liberté, qui évoque une maison de poupées, une maison où l'on pourrait caser toutes celles qui autrefois me faisaient saliver.