Stanze cinesi / tapisserie (détail) / château de Govone / Piémont
"Vous les Occidentaux, m'a dit Daikô M., vous mettez toujours l'accent sur le but, la motivation. Quand vous tirez à l'arc, c'est pour atteindre la cible. Pour vous, les choses sont toujours ailleurs. Pour nous, elles sont uniquement ici. Toucher la cible n'est rien. Simple manifestation secondaire indiquant que vous avez atteint l'élévation d'esprit nécessaire. Aucune récompense ne viendra après. Tout a lieu maintenant."
"Ichigo-ichie", dit-il citant une formule zen célèbre : "un moment, une rencontre" Chaque rencontre est unique, aucun instant écoulé ne se renouvellera jamais à l'identique.
"Demeurer véritablement dans le présent, ou du moins s'y efforcer, implique une qualité d'attention et de respect de l'autre sans équivalent. Car quand bien même je reprendrais demain le thé dans la même pièce, face à la même personne, lui comme moi aurions changé, le décor ne sera plus tout à fait semblable, ni la lumière, ni notre état d'esprit. Prendre pleinement conscience de cela, c'est se délivrer de cette hâte angoissée qui nous précipite sans cesse vers l'instant suivant, vers la pensée suivante, vers un futur par essence hypothétique..."
J'ai recommencé de lire "Un Automne à Kyoto". J'en avais grand besoin, surtout en fin de journée, quand, assise face à la forêt, je contemplais dans la lumière douce du soir les allées et venues des oiseaux, le passage du renard en lisière, renard qui semble boiter ces derniers jours (une voiture ? une vilaine branche ?). On pourrait croire que c'est une lecture tout à fait inappropriée (fine observatrice, l'auteure y trace le parcours qui mène de l'été jusqu'au seuil de l'hiver, tandis que nous sommes en train de vivre ici un cheminement inverse, quittant les frimas pour rejoindre la période des douceurs). Mais, justement, il est toujours question de transitions, de passages d'un état à un autre. Ces derniers temps, il s'agit d'être pleinement présents à tout ce qui se passe (des changements de saison, plusieurs durant la journée, des envies de Sud, des besoins de chandails, en alternance, continuellement).
Ce livre est devenu un indispensable rendez-vous. Après quelques pages, la respiration devient plus lente, le regard sur les arbres s'affûte, le cœur bat comme une aile apaisée, et surtout : l'aptitude à la joie éclot comme la primevère, là dans le pré.
Un Automne à Kyôto / Corinne Atlan / éd. Albin Michel / Paris / 2018