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31 mai 2025

Vivre : transits et transitions

 
Madonna con bambino e angeli / Giovanni Martino Spanzotti / Palazzo Madama / Torino
 
Plusieurs fois, elle m'avait dit combien le fait d'être grand-mère lui coûtait et en même temps la comblait. Et l'autre soir elle m'annonce l'arrivée d'un petit A.Y. (jolis prénoms pour un garçon tout mignon). Seulement, voilà. Deux jours après la naissance, elle se retrouve opérée d'urgence pour une occlusion. Du fond de son lit, dans un même élan, elle me donne des nouvelles d'Aaron et de son intestin grêle qui fait opposition.  
 

 

9 mai 2024

Vivre : Emilie jolie

 
Cupidon blessé / Jean-Baptiste Carpeaux / Glyptothek  NY Carlsberg / Copenhague
 
Elle se montre intrépide sur sa toute nouvelle bicyclette, reçue quand elle a soufflé ses quatre bougies. Elle épuise sa grand-mère en authentique pipelette, plus bavarde qu'une pie. Pendant la sieste, elle lui chuchote un grand secret au creux de l'oreille : Dans le ventre de maman, il y a un bébé. Naturellement, en tant que grande sœur, elle a annoncé à ses parents que, si nécessaire, elle aussi était prête à se lever la nuit....

14 janv. 2024

Vivre : fragments d'une amitié

 
Portrait / Gino Severini / Galerie d'Art moderne / Palerme
 
Hanna est morte. Je l'ai appris hier. Elle est morte le 30 décembre, comme si elle s'était permis de vivre l'année 2023 dans sa quasi intégralité, mais qu'elle avait renoncé à rempiler.
 
C'est étrange. Durant des années, j'ai souvent repensé à elle et j'aspirais à la retrouver. J'étais prise de soudains élans, j'avais besoin de nouvelles. J'ai investigué, j'ai googlé. En vain : Hanna n'était pas du genre à s'afficher sur les réseaux ni à se faire remarquer. Elle avait plutôt tendance à partir sans laisser d'adresse, à s'effacer sans laisser de traces. A se tourner toujours vers autre chose, plus loin, autre part.
 
Je me souviens du temps où nous faisions équipe ensemble. Je me souviens qu'elle levait soudain les yeux d'un dossier pour me parler avec fougue, presque avec véhémence, de Suzon, sa seconde mère, une femme qu'elle vénérait, une militante de la première heure, mais qu'elle n'allait jamais voir - ou si peu - même si la vieille femme habitait à peine à deux heures de train. Hanna faisait démentir l'adage. Avec elle, c'était loin des yeux, près du cœur. J'ai mis du temps à réaliser que, moi aussi, elle allait prendre le parti de me ranger dans la catégorie de ceux dont elle se souviendrait, mais que jamais elle ne recontacterait. Comme si elle se résolvait à perdre sans cesse des êtres par son refus de regarder en arrière. Quand vous étiez là, dans son présent, elle était intensément serviable, loyale, généreuse. Et puis si la vie - la vôtre ou la sienne - vous emportait, alors Hanna vous remisait dans un tiroir de sa mémoire et vous laissait dormir dans cet ailleurs.
 
J'ai régulièrement hésité à prendre contact par le biais de ses fils, mais sur les sites de grandes écoles ces jeunes managers en costard-cravate semblaient suroccupés, naviguant entre l'Europe et les States. Même si je les avais connus au temps de leurs Playmobils, je me voyais mal leur demander comment joindre leur mère.
 
Hier, par hasard, un hasard étrange porté par une série de tapotements et d'associations instinctives,  je suis tombée sur l'annonce d'une mairie dans une petite commune française. Deux lignes sobres pour préciser la date, le lieu du décès et aussi un nom de naissance, un nom polonais, rempli de "sz" qui ne laissait aucune doute sur la personne décédée. Je me suis rappelé Hanna, toujours stressée, toujours préoccupée. On aurait dit que tout la tourmentait : ses parents, l'état du monde, le passé. Hanna toujours sur le pied de guerre, ne pouvant jamais compter sur ses frères, Hanna qui fumait comme un pompier, allumant une cigarette dans mon bureau pour prendre des notes en sténo, puis s'en allant répondre à un appel et revenant s'asseoir avec une nouvelle clope tandis que la première tombait en cendres là où elle l'avait abandonnée. Hanna si différente des autres secrétaires, parfois critiquée, souvent exclue, trop différente, trop cultivée, mais qui au fond se fichait d'être intégrée, le regard toujours porté vers d'autres territoires. Hanna qui semblait sans cesse blessée par l'état du monde, en empathie totale avec toutes les misères du siècle (mon dieu! qu'a-t-elle pu penser durant ces trois dernières années ?) et qui savait si peu prendre soin d'elle-même, comme si sa santé la laissait indifférente et qu'il n'était pas question d'en avoir cure.

En 1947, une jeune orpheline en train de nettoyer les sols dans un sanatorium suisse avait levé les yeux vers un petit prince polonais venu soigner sa tuberculose. Elle l'avait aimé, avec son spleen et son instabilité, l'avait suivi et avait mis au monde leurs trois enfants tout en veillant à boucler leurs fins de mois pas toujours gais. Hanna avait été l'ainée de ce couple improbable et pourtant inséparable. Très jeune, elle avait choisi l'indépendance. Elle avait commencé par être secrétaire, puis journaliste, et puis responsable d'un supplément culturel. Faire équipe avec elle avait été une expérience rare, toujours fiable, toujours disponible, elle se proposait de mettre à jour mes notes de psycho et de péda pour peu que je la laisse se réserver un exemplaire. Nous aimions toutes les deux apprendre. Malgré nos passeports suisses, nous nous sentions toutes deux en terre étrangère.
 
Dans cette Suisse proprette, pays de sa mère, pays où elle était pourtant née, elle paraissait étrangement déracinée, toujours tournée vers la Pologne, toujours tiraillée, jamais apaisée. Intranquille est sans doute l'adjectif le plus apte à la caractériser. Incapable d'être une intello bourgeoise, ni une militante bien installée, toujours en marche, jamais en mesure de se poser (je me souviens que, témoin de mon mariage, elle avait décampé au dessert car des affaires urgentes l'appelaient). Elle faisait partie de ces gens, droits et bosseurs, qui répondent toujours présent quand on a besoin d'eux mais supportent mal les attaches. Leur absence, ce n'est pas qu'ils vous oublient : ils se doivent de se tourner vers d'autres horizons pour être fidèles à leur vie.
 
Lors de notre dernière rencontre, elle m'avait hébergée dans sa maison en bordure de pâturages car j'avais besoin de faire des recherches sur une écrivaine de leur région dont la plume était injustement oubliée. Le soir, devant un verre, elle m'avait parlé d'un homme dont elle venait de tomber amoureuse. Elle avait alors cinquante ans, elle avait laissé ses épais cheveux bouclés blanchir - c'était étonnant, toute cette blancheur autour de son visage slave - et elle semblait sur le ballant. Sur le point de rompre son mariage. Mais c'était peut-être une entreprise démesurée, incompatible avec son sens de la loyauté. Elle avait donc fini par partir s'installer dans une commune de Franche-Comté où personne ne la connaissait, avec son mari, un éditorialiste profondément intègre, qu'elle avait aimé, dont elle s'était éloignée, qu'elle avait apparemment retrouvé. Avaient-ils laissé leur adresse à quelques amis suisses ? On peut en douter.
 
A force de chercher, hier, j'ai fini par retrouver une photo d'elle, datant d'il y a une dizaine d'années, publiée sur le site d'une association hébraïque à Varsovie. On la voit converser dans un groupe, aimable, toute à son affaire, prêtant l'oreille à ses interlocuteur, avec un sourire en demie teinte. Elle semblait toujours la même, toujours la même Hanna disposée à tout entendre, prête à tout comprendre, dans un effort constamment renouvelé de renouer toutes sortes de fils désespérément cassés. 

Il y a des personnes dont on se demande si on a su les voir, quand elles étaient là, si on a su les entendre. Il y a des personnes, on se demande si on les a rencontrées au bon moment, si dix ans de plus auraient pu faire la différence. Il y a des personnes qui vous laissent des bribes, des éclats en offrande. A vous de vous débrouiller pour leur trouver une cohérence.
 

10 mai 2023

6 avr. 2022

Vivre : affinités

 
Le couronnement de la Vierge (détail) / Puccio di Simone / Musée du Petit-Palais / Avignon
 
 La véritable rencontre : se trouver des lieux communs qui ne le sont justement pas 
 

9 avr. 2021

Vivre : les mots médicament

 
Détail Madone/ Cima da Conegliano / Museo Correr / Venezia
 
Elle a dit, sous la glycine qui embaumait, elle a dit : "Tu as fait tout ce que tu pouvais".
Elle a répété : "Tout ce que tu pouvais" et, dans ces cinq mots, il y avait
juste le nécessaire pour se remettre le cœur en paix.
 

1 mars 2021

Vivre : changement de cap

 
La muse Histoire / J.B. Corot / MET / New-York
 
Elle a longtemps lutté, a voulu sauver, s'est efforcée de communiquer, de négocier. Elle a aussi tenté de partir, est partie, et puis finalement est quand même revenue. Maintenant, elle a décidé de suivre une autre route. Elle commence une autre vie. Elle s'est mise à tailler, à défricher et à labourer. Toute fière,  elle envoie une photographie de son nouveau jardin, comme on envoie le faire-part d'un nouveau-né.

2 déc. 2020

Vivre : affinités électives

 
L'Atelier / Laure Garcin / Musée Calvet / Avignon
 
La réciprocité, ce n'est pas un rendu pour un donné. C'est bien plus simple que cela, cela ne se planifie pas.
C'est une histoire qui a à voir avec la confiance, et qui se vit dans le silence. C'est un langage, avec son alphabet, 
qui va d'une sensibilité à une autre sensibilité. Il n'est point besoin de dire. Il suffit d'être présent et de sentir. 
 

18 nov. 2020

Vivre : l'explication

 
Sainte Cène (détail) / Giotto di Bondone / Cappella degli Scrovegni / Padoue

 
Il suffit de presque rien parfois, pour déformer et amplifier, 
quand il suffirait de presque rien, souvent, pour clarifier,
accueillir, laisser venir, pouvoir entendre et pouvoir se dire.

22 févr. 2020

Vivre : qui cherche trouve


Retour de l'école / Sophie Pemberton / Art Gallery of Greater Victoria

Comment l'ami a-t-il su ?
Comment a-t-il deviné ?
Toujours est-il que l'ami perdu de vue
s'est subitement manifesté, 
propose une rencontre au sommet
autour d'une bonne fondue.
Le proverbe est incongru :
pour un ami perdu,
un seul trésor de retrouvé.

24 janv. 2020

Vivre : Still life / 85



C'est un petit signet que m'avait rapporté d'Inde un ami. Je l'ai retrouvé dans un récit, Une année à la campagne, à la page où Sue Hubbell entreprend de raconter comment elle désensibilise aux piqûres son neveu Ky, venu lui donner un coup de main auprès des ruches. 
Cet ami aimait offrir des chocolats, il en ramenait de Zurich, enveloppés dans un joli papier. A l'époque je trouvais ces chocolats raffinés trop sucrés, je n'aimais pas trop les manger, je les offrais autour de moi. Cet ami aimait régaler ceux qui l'entouraient. Pour l'apéritif, il vous proposait trois sortes de vin blanc, du vin rouge, de la bière et naturellement toute une gamme de boissons non alcoolisées.  Au dessert, vous trouviez toujours sur le plateau le fromage que la fois précédente vous aviez apprécié. C'était un ami mignardises, c'était un ami crus classés. C'était un ami qui pensait à acheter de minuscules cerfs-volants en papier pour que vous les glissiez entre vos pages.
Où donc cet ami est-il passé ? Il est reparti un jour dans son pays et il me semble parfois que j'aurais tant de choses encore à lui raconter.

11 déc. 2019

Vivre : les défaillances de l'amitié


Étude pour Sif dans le "Banquet d'Aegir" / Constantin Hansen / Glyptothek / Copenhague

C'est en regardant son train quitter le quai que j'ai réalisé qu'on venait de se louper, malgré toutes les minutes, tous les moments que nous venions de passer ensemble. Nous avions parlé, beaucoup parlé, mais nous ne nous étions rien dit.
Je m'en suis voulue. Je m'en suis voulue de n'avoir pas été suffisamment présente. D'avoir pris pour de l'indifférence son regard distrait sur le lac majestueusement illuminé, pour de la négligence sa manière de ranger les douceurs que je lui avais apportées, pour  un manque d'enthousiasme ses commentaires plats concernant l'enfant annoncé pour février.
Peut-être que toute sa gestuelle, toutes ses précautions, toutes les phrases qu'elle parvenait difficilement à terminer exprimaient sa fatigue. Sans doute, se sentait-elle épuisée à l'idée de devoir rentrer, de devoir retourner discuter et se confronter encore et encore à cette situation pourrie qui ne cessait de la miner.
Elle avait tourné autour du pot. Elle avait parlé de son fils qui allait devenir père. Elle avait parlé de sa tante qui serait bientôt centenaire. Elle avait parlé des films qu'elle était allée voir. Mais elle n'avait rien dit de l'essentiel, de ce qui la tourmentait, ce qui la vissait au sol, l'empêchait de voler, l'empêchait de créer : elle n'avait pas parlé de cet homme avec lequel elle continuait de vivre, qu'elle semblait ne plus aimer et qui apparemment n'éprouvait plus d'amour pour elle depuis des années. Sur lui, aucun mot n'avait été prononé. Oui, elle avait tourné autour du pot et je l'avais laissée faire. 
En regardant le train s'éloigner, je me suis surprise faillible (pour tout dire : faible) en matière d'amitié. J'aurais voulu la rattraper et lui demander de me raconter. Non pas me raconter sa relation  à cet homme, que je n'ai jamais vraiment comprise, une relation complexe, lourde, emberlificotée, mais simplement lui demander et l'écouter répondre à ces questions : lui arrivait-il encore de peindre et de dessiner ? réalisait-elle encore ses grands collages pastels ? quelles étaient actuellement ses techniques préférées ? quelles étaient les couleurs qui la tentaient ? 
Oui, tandis que le soleil se couchait, dans la froidure du quai, j'ai réalisé que je l'avais laissée partir sans avoir su prononcer les questions qui comptaient.
 

23 oct. 2019

Vivre : peines de coeur


La Sybille de Cumes / Domenichino / Galerie Borghese / Rome

Avec cette amie éplorée, plusieurs questions décortiquées :
Cet amour qui a cessé, quand a-t-il commencé ? De quoi s'est-il alimenté ?
Qu'est-ce qui lui a permis d'exister ? Qu'est-ce qui l'a amené à s'effilocher ? 
Précises dissections qui mènent à deux essentielles interrogations :
Qu'est-ce donc que nous appelons amour ? Et que dit-on quand on dit je t'aime ?


 

4 oct. 2019

Vivre : raccommodages



Madonna del Parto (détail ange) / Piero della Francesca / Monterchi

Comment l'été a-t-il pu passer si rapidement ? Trois mois sans messages et voici qu'enfin je reçois de ses nouvelles. Après des années de déchirantes frustrations et de lancinantes interrogations (achevées par une hospitalisation en urgence), elle avait osé faire le pas et s'en aller. Or, voici qu'elle m'annonce être en train de se rabibocher.
Elle écrit : Suis-je en train de récupérer la relation ? De la ravauder ? De la recycler ? De la transformer ? De la transcender ? De fermer les yeux sur les moments difficiles ou de les ouvrir sur une autre réalité ? Je ne sais.
En attendant de la revoir, grand étonnement de ma part. Je me perds en conjectures : à soixante ans, est-il trop tard pour les risques, manque-t-on de souffle ou d'énergie ? A-t-on davantage peur de la nouveauté que des souffrances auxquelles on est habituée ? A-t-on vraiment plus à perdre qu'à gagner ?
Seule certitude parmi tant de perplexité : l'amitié n'a jamais à juger.

25 sept. 2019

Vivre : amitiés


Two Women / 1936 / Nils Lergaard / SMK / Copenhague

La rencontre :
A peine trois phrases et on se comprend.
L'éloignement :
On a beaucoup parlé et on se méprend.

18 mai 2019

Vivre : en terre étrangère


Le couronnement de la Vierge avec Sainte Catherine et Sainte Barbe (détail) / 
Heinrick Creeft / Musée des Beaux-Arts /Nîmes

Le passé est une terre étrangère... où l'on agit tout autrement.*

Rangeant mes livres, j'ai retrouvé sur la carte oubliée
des mots tracés évoquant tendresse et complicité.
Parcourant l'encre et ses méandres, je me suis étonnée :
c'était donc là que mes émotions d'antan venaient se faner ?



*Début du livre et du film Le Messager / Leslie Poles Hartley et Joseph Losey


 

13 avr. 2019

Vivre : laisser partir




Etude pour Sif dans "Aegir's Banquet / Constantin Hansen / NY Carlsberg Glyptotek / Copenhague


Le respect et l'estime se dévoilent au moment des adieux.
Quitter quand on est aimé semble plus léger. Paradoxal ? Pas tant que ça.
Il faut du cœur pour laisser partir et aussi pour laisser revenir.
(Se souvenir des messages culpabilisants et sirupeux de ceux 
qui vous traitent d'égoïste parce que vous ne pensez pas à... eux !

17 févr. 2019

Vivre : la carte


Sainte Cécile (détail) / Ecole bolonaise XVIIe / MBAA / Besançon


Elle a mal. Elle se sent seule. Elle est désemparée. Elle envoie une carte avec des bottes dans la gadoue. Elle n'a pas les mots, elle a juste l'appareil photo pour dire combien elle est embourbée. A nos appels, elle répond sans répondre, elle répond à côté. L'amitié se retrouve désarmée face à ce magma, cette douleur noire, qui ne sait trouver sa voix. L'amitié ne peut qu'attendre. Et espérer.