Comédien et enfant / Pablo Picasso /The National Museum of Art / Osaka
Ai tendu l'oreille l'autre jour à l'émission "Les pieds sur terre" intitulée
"Un prof pour la vie". Des gens y parlaient des enseignants qui avaient eu une influence décisive sur leur existence, qui non seulement avaient su les aider, mais les avaient véritablement sauvés en leur permettant de prendre confiance en leur pas.
Tandis que j'écoutais, deux ou trois personnalités lumineuses se sont imposées à ma mémoire, dont la plus marquante était Mme G. Mme G. avec sa mise en pli et son visage ridé. Mme G. proche de la retraite. Mme G. terriblement sévère. Mme G. qui n'hésitait pas à me sanctionner quand mon comportement laissait à désirer (je devais être je crois un peu rebelle parce que, durant les deux années où elle a été ma maîtresse, Mme G. n'a jamais eu l'occasion de me mettre une bonne note en conduite, avec une petite étoile collée juste à côté. Je suis allée relire les livrets : "babil" "ne doit pas dire" ou "doit apprendre à respecter"). Mme G. ne plaisantait pas avec la discipline (et probablement qu'avec moi, elle a eu un peu de fil à retordre). Mais il faut mettre au crédit de Mme G. qu'elle n'avait aucun chouchou. Ce n'était pas une maîtresse à bouquets de fleurs, à risettes ou à révérences.
Mme G. m'a appris à être intransigeante avec moi-même, à respecter les règles (du moins celles qui concernaient la grammaire et l'orthographe), à penser droit, à aimer lire tous les livres qu'elle disposait au fond de la classe pour que nous puissions les emprunter. Elle ne voulait pas savoir si je faisais partie des enfants de migrants, si ma maison était isolée loin, très loin du quartier, si mes parents étaient quasi analphabètes ou si je n'avais pas d'appui pour mes devoirs. Elle voulait seulement que je ne fasse pas de fautes. Elle exigeait de moi ce qu'elle exigeait de tous les enfants, sans faire de différences, et ça m'a sauvé la mise.
Un jour, ma mère est allée la voir. Elle était inquiète car deux mamans du quartier l'avaient apostrophée : "Votre fille, c'est pas normal. Elle est trop intelligente. Vous devriez l'emmener voir un psychologue." Mme G. a réglé la question d'un mot. Elle a prononcé "Sottises!" d'un ton sec. "Votre fille travaille bien et il faut qu'elle continue de travailler." Point.
Ma pauvre mère était très jeune. Et très démunie. Elle ne trouvait pas ses mots en français. Elle craignait toujours de se tromper, de faire des faux pas dans ce pays d'accueil pas vraiment accueillant. Elle ne pouvait pas s'imaginer (même si elle en faisait tous les jours l'amère expérience) l'étendue de la xénophobie dans ce quartier populaire en marge duquel nous vivions. Un quartier où l'on votait massivement en faveur de partis prônant "la régulation de la main-d’œuvre étrangère" et pour lesquels un bon étranger laisse au pays femme et enfants. Qu'une fille d'immigrés, censés faire le ménage ou travailler sur des chantiers, obtienne des "zéro faute" en dictée ou reçoive la meilleure note en composition, ça devait probablement les faire rager, les dames en question. Ça n'était pas normal, ça sortait de leur cadre. Du coup, effectivement, l'enfant concerné devait aller consulter. Heureusement, le cadre de Mme G. prévoyait bien des punitions et des remontrances, mais certainement pas l'exclusion des capacités et des compétences.
Mme G. doit avoir quitté ce monde depuis fort longtemps. En regardant le ciel (très souvent dégagé ici) il me semble certaines nuits percevoir une étoile, émettant une lumière constante et ciblée, et qui luit de manière désapprobatrice, naturellement, quand elle me voit traiter avec désinvolture les accords de mes participes passés.