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7 juin 2026

Voyager : entre nous soit dit

 
Street art / Turin
 
 
Le Guardian est mon journal préféré, même si je dois admettre qu'il m'a laissée perplexe ce matin. Souvent ses articles sur le tourisme me font sourire. Voulant bien faire et refiler de bons tuyaux, il fait régulièrement appel à ses lecteurs (racontez-nous : les plus belles plages européennes, les plus beaux villages français, etc, etc). Dans cette optique, ils ont publié un reportage sur les piòle, ces restaurants traditionnels piémontais, que l'on trouve encore à Turin et présenté une sélection de celles qui offrent le meilleur rapport qualité/prix. Extraits de l'article paru sous la rubrique "Lifestyle / Travel" de ce début juin :
 
"Ils nous accueillent comme si nous nous connaissions depuis des années. À 12h30, une seule autre table est occupée: trois hommes qui viennent ici presque quotidiennement depuis des décennies, parlant en dialecte piémontais. Mais en quelques minutes, la petite pièce chaudement éclairée devient bruyante avec une conversation facile et qui s'entremêle à mesure que des amis et des familles arrivent."
"Autour de nous, les travailleurs en pause déjeuner interpellent les membres de la famille qui gère l'endroit par leurs prénoms. Le lieu est spacieux mais bondé, bruyant et plein de mouvement – des plateaux arrivent, des tables sont dégagées, la cour à l’arrière s’installe peu à peu. Pas une piòla historique, mais parmi les habitants, c’est déjà une légende. Mon plat préféré est le plus simple: polenta fritta, croustillante à l'extérieur, tendre à l'intérieur. Au comptoir, alors que nous allons payer, Gianni nous verse un petit verre d’amaro – une fin simple et appropriée à un repas qui tient ses promesses." 
 
Argh! Un exemple parmi tant d'autres de comment se mettent en place les méfaits du surtourisme. Fournir des astuces pour trouver du "bon marché" ou du "typique" ou encore (plus risible) des "lieux secrets". Mais, chers journalistes si fiers de montrer qu'on peut encore trouver un repas complet à 12 euros vin compris dans la capitale piémontaise, le but des gens qui ont les moyens de voyager est-il vraiment d'aller profiter du low cost à l'étranger ? Où les ouvriers confrontés à la masse de touristes iront-ils désormais manger pendant leur pause déjeuner ? Les propriétaires de ce genre d'établissement qui jouent le jeu pensent-ils aux conséquences de leur futur "succès"? 
Je me souviens, dernièrement à Bologne, un restaurant populaire (banal au demeurant) ayant eu les faveurs de Tiktok et devant lequel une foule soumise se pressait en attendant son tour. C'était à la fois triste et dévitalisé : on ne peut pas accueillir 200 personnes comme si on les connaissait depuis des années. Le tourisme crée sans cesse de nouveaux appels d'air. A la moindre sollicitation, les masses se ruent comme des sauterelles vers des adresses signalées. Guardian, aujourd'hui, tu mérites un pouce baissé.
 

 

28 déc. 2024

Voyager : la densité d'une ville

 


Dans la grande ville qu'on dirait dessinée à la règle par un géomètre appliqué, dont le centre s'appelle "quadrilatère" comme si rien ne pouvait consentir à la moindre courbe dans ce monde de rectitude et d'austérité, la foule allait et venait guidée par les lumières qui une à une s'allumaient, offraient aux places une perspective invitant à s'évader..


Dans une ville, il y a tant  de villes. Celles des pâtissiers éblouissants et des musées alléchants. Celles des  vitrines aguicheuses et glaçantes où l'on ne se sentira jamais autorisé à mettre les pieds. Celles des exposants de pacotilles qui ne tiendront pas jusqu'à l'été. Un funambule se tenait en équilibre au-dessus d'un croisement. On aurait dit qu'il veillait à rassembler tout ce qui n'était pas appelé à se ressembler. Difficile exercice que celui de faire entrer un cercle dans un carré, difficile dans un monde où tourner rond relève de la plus grande dextérité.

Le temps d'un bref aller-retour, une ville peut renfermer un concentré d'expériences. Nous l'avons parcourue en long et en large jusqu'à en avoir les membres fourbus. Nous avons sillonné sans parvenir à en faire le tour son immense marché avec sa clientèle bigarrée."Certains disent qu'on est à Marrakech. Ici, c'est un autre monde." a lancé une femme en nous indiquant l'arrêt du tram numéro 4, dont la ligne constitue une colonne vertébrale en traversant la ville de part en part. Nous nous sommes mêlés aux flots soutenus des habitués, des flots où s'entremêlaient toutes sortes d'attirances et de frustrations, où chacun revendiquait tant bien que mal son droit à consommer.

Dans les artères du centre relativement peu de gens se promenaient munis de sacs et de sachets, mais l'essentiel était sans doute d'y être, d'avoir l'illusion d'en faire partie et de pouvoir y accéder. Il y avait ceux qui faisaient la queue pour pouvoir prendre place dans d'historiques cafés, et ceux qui, ne pouvant pas se payer le moindre café, convoitaient un abri où s'installer.


C'est dur. C'est cruel une ville dans la nuit de décembre, quand la violence fait rimer Dior et Gucci avec sans-logis. Devant la cathédrale, un groupe évangélique jouait une musique entraînante, entonnait des chants qui appelaient à s'aimer. De bons musiciens, des chanteurs bien intentionnés. Un jeune homme - un gamin - m'a tendu un billet. Quelques mots sur l'espoir et la solidarité. Il a dit : "Que dieu vous bénisse" avec des yeux implorants qui demandaient à faire croire autant qu'ils croyaient. Tout le long des arcades, des hommes, des femmes, des chiens, quelques migrants s'étaient couchés. Ils s'enroulaient dans leurs couvertures entassées. Un couple dans un coin se  partageait une portion de cannelloni et ils souriaient d'un sourire édenté dans le bonheur d'être réunis et de pouvoir manger.


Il y a plusieurs villes dans une ville. Une ville est un être vivant, un monstre en constant mouvement. Une ville est un être vivant pourvu d'une personnalité : elle contient mille facettes qu'il s'agit d'apprivoiser sans jamais pouvoir être certain d'y arriver.
 
 

19 juin 2024

Voyager : Venaria, borgo antico

 

A G : Le Borgo antico, formant un carré, avec la piazza SS Annunziata au centre / A D : la piazza en premier plan (reproductions fin XVIIe s.)

J'avais réservé une chambre aux abords de la Reggia. Je craignais au départ que les soirées y fussent trop silencieuses, menacées d'une monotonie pesante après la fermeture du palais. J'avais tort.

Vers dix-sept heures, la via Mensa, la longue rue principale appelée à l'origine via Maestra, changeait peu à peu ses couleurs. Tandis que les derniers visiteurs s'éloignaient à pas lents, enivrés de belles images, épuisés par leurs incursions à travers allées et couloirs, les premiers résidents locaux s'attablaient devant leurs Campari aux nombreuses terrasses agglutinées le long des trottoirs. Des enfants vifs comme de jeunes chats piochaient des chips dans les coupelles, puis s'acharnaient en hurlant sur leurs ballons de football, on aurait dit des joueurs se qualifiant pour une finale. Le Borgo s'animait, rassemblait ses habitants, à grands coups de saluts, de cris et d'interjections. Plus question de guides ni de culture, de groupes ni de dépliants. Une activité de quartier, des solidarités quasi villageoises prenaient vie dans l'ancien bourg commandé autour de 1670 par Charles Emmanuel II à son architecte, Amedeo de Castellamonte, afin d'enjoliver l'entrée monumentale de sa résidence.

Curieux contraste en fin de journée : le Borgo assumait une vie de faubourg populaire, loin des lignes et des lignées. Une femme traversait en souriant, qui avait récupéré un colis après une longue journée de labeur. Des artisans se concertaient à propos de bricoles. Les retraités entamaient leur troisième balade de la journée entraînés par leurs chiens délaissés. Les marchands de glaces reprenaient du service pour la soirée. Des Siciliens ridés, alignés sur des chaises en plastique diluaient leur mélancolie avec des mélodies traditionnelles déversées par un vieux transistor. Ils considéraient rêveusement les pavés comme s'ils étaient rappelés à leur terre natale. Leurs yeux hagards retrouvaient peut-être des visions de maigres lopins quittés, des sueurs trouvées au Nord, avec leurs salaires de misère. 
 
Les vitrines exhibaient toutes sortes de chinoiseries, pantalons de strass, sacs en skai, souvenirs et cafetières fleuries. On aurait voulu entrer, chercher, dénicher la moindre pacotille, mais on n'avait aucun besoin de toutes ces bimbeloteries. La place de la Santissima Annunziata, conçue en exèdre, avec deux églises jumelles qui se faisaient face, exhibait de beaux restes, mais personne à cette heure vespérale ne paraissait s'en soucier. C'était touchant, toute cette noble décadence, ces portiques ouverts sur des façades décrépies, ces stores misérables cachant mal le désir de partir s'installer loin de ces vieilleries.

Puis, huit coups sonnaient en carillon. L'heure était venue de laisser la via, sa vitalité à ses occupants très occupés. Nous nous dirigions vers un endroit somptueux, nous prenions de la hauteur pour aller savourer toutes sortes de merveilles face au spectacle bleuté d'une ville qui ne parvient jamais à trouver le sommeil.

Piazza Ss Annunnziata / Tiré du site de la ville de Venaria


18 juin 2024

Voyager : petit Versailles et grands espaces

 
Libellule / Hilario Isola
 
Avant l'exposition, nous avons commencé par visiter les jardins. L'orage annoncé semblait avoir découragé de potentiels visiteurs mais épargné par bonheur ce coin du Piémont. L'air était doux, une brise légère invitait à la promenade. Des installations éphémères côtoyaient des sculptures séculaires. D'étranges insectes immobiles se répandaient sur les murs et dans les airs. Le temps semblait suspendu quelque part entre cadre royal et des horizons montagnards. Sous nos pas, le gravier se faisait murmure. Les oiseaux chantaient en mode mineur tandis que quelques jardiniers maniaient avec délicatesse leurs sécateurs. On évoluait dans un monde hors du monde, même si, tendant l'oreille, on percevait les bruissements de l'autoroute au loin.

 
 Ispiration / Roy F. Staab
 
 Sguardo verso la Reggia / Maria Cecilia Serafino / 2023
 
 Movement / Berit Skotjgaard Laursen
 
 
 
 
 La Reggia depuis la perspective Est
 
Tout paraissait imposant, immense (comme les intérieurs que nous verrions un peu plus tard). Dans une sublime folie des grandeurs, les ducs de Savoie semblaient au XVIIIe déjà se vouloir imposants soleils et souverains. Tout respirait le calme et l'équilibre au cœur du cœur d'une modeste banlieue turinoise. Nous nous sommes retrouvés face à la grotte commandée par Charles Emmanuel II à l'architecte Amedeo di Collamonte aux environs de 1760 pour embellir ses jardins.
 

Dessin G.T. Borgogno / 1682

Dessin G.F. Baroncelli / 1679

Devant la grotte
 
La Mantide / Hilario Isola / Cascina Medici del Vascello
 
Plus loin, dans ce parc qui semblait conduire jusqu'aux cimes des Alpes, une mante géante dominant le potager royal nous invitait à nous mettre définitivement au vert,  nous indiquait avec détermination la direction à prendre. Marche arrière ! Revenez sur vos pas ! Comment pouvez-vous ne pas comprendre ? Nous avons ralenti devant les sages injonctions de ce Green Art parsemé sur les espaces, puis, ayant embrassé Dziki du regard, nous avons dirigé nos pas silencieux vers d'autres œuvres monumentales.

Dziki / Rodolfo Liprandi



16 juin 2024

Vivre : libre à nous

 
Statue de Pendua et de sa femme Nefertari / Nouveau Règne / XIXe dynastie / Museo Egizio / Turin
 
Chaque année c'est pareil. Il fait beau et je me sens légère. J'ouvre les yeux et j'admire le monde. Je suis contente d'être de la partie. Je remercie le ciel de pouvoir compter une à une ses étoiles et je tends la main pour caresser les nuages. Je cueille quelques fleurs des champs. J'inspire, j'expire. La vie me paraît magnanime. Il y a tous ces cadeaux qu'elle a bien voulu me donner. Il y a les oiseaux, la magie du vent et de la lumière, le gâteau sur la table qui attend d'être tranché. Il m'avait demandé : qu'est-ce qui te ferait plaisir pour ton anniversaire ? Je lui ai répondu : juste 4'000 ans. 



 Statue cube du "père divin "Djedkhonsurluefanck" / Troisième période intermédiaire
 
 
 Entrée de la chapelle de la mastaba de Sepedhotep
 
 
 
Ça passe vite, 4'000 ans d'histoire. A treize heures, nous étions dehors. Le soleil brillait. La ville nous souriait. Main dans la main, les yeux écarquillés, on est allés d'aventure en aventure. Le temps nous déroulait un tapis de surprises et de chocolat. Les chats jouaient les concierges stylés, tandis que les lions souriaient pour l'éternité. L'existence se déroulait dans toute sa densité. La vie est une fête. Il n'en tient qu'à nous : une fête. Il y a des jours comme ça où la fête est encore plus éclatante simplement parce qu'on voit tourner le carrousel et qu'on n'hésite pas à monter.