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8 juin 2026

Regarder : construire et reconstruire

 
Photo tirée du net
 
Hier, il pleuvait. Un temps à ne pas mettre dehors le moindre vivant - chien ou humain. R. a insisté pour obtenir la petite enveloppe usée, qui dormait quelque part (en fait, dans un des petits tiroirs de la commode de Gand). Il a dit : donne-moi tes vieilles photos. Je les ai recherchées. Je les lui ai remises avec une légère réticence (Je tends à me méfier des photos du passé. On ne sait jamais ce qu'elles vont ramener comme souvenirs, leurs lots ne sont pas toujours consolatoires).  
Je me suis souvenue de La chambre claire, le livre de Roland Barthes. Les photographies du passé nous ramènent des présences. Elles nous reconduisent aussi à une autre époque, un autre monde, disparu et inatteignable. Elles possèdent une force incroyable en même temps qu'une indéniable autonomie. Elles appartiennent au passé, mais vivent toujours au présent. Elles vivent leur vie.
R. est remonté un peu plus tard avec les photos scannées. J'avoue ne pas les avoir toutes bien observées. Il y en a que j'ai regardées distraitement (une forme de défense) et il y en a d'autres sur lesquelles je me suis penchée. 
Un groupe de quatre ou cinq tirages m'a particulièrement frappée. Elles ont été prises sur un chantier. On y voit mon père (mon père ! ce jeune homme qui pourrait être mon fils ! ce personnage à qui maintenant je pourrais faire la leçon !). On le voit avec ses collègues, en train de plaisanter parmi les planches et les tiges du béton armé. C'est un moment de détente. Un homme en costard - sans doute un ingénieur, ou l'architecte - est présent sur deux des clichés. C'est probablement lui qui a apporté l'appareil. Ils sont tous contents. Ils rient. Ils plaisantent. L'équipe est soudée. Les délais ont été tenus, le bâtiment, bien que loin d'être achevé, s'élève au deuxième ou troisième étage. 
J'avais toujours pensé que mon père faisait un travail dur, pénible, exigeant (et c'était le cas). Mais les photos scannées hier montraient un homme en bonne santé, bronzé, en marcel, fier de ses compétences. Dans son élément. La mémoire est traitresse. Cela faisait si longtemps que je n'avais retenu de mon père que des images d'hôpital, de faiblesse, de diagnostic, d'impuissance désolée. J'avais oublié qu'il avait été cet homme jovial, élégant, cette force de la nature, maniant ses outils avec dextérité, capable de danser sur les dalles parmi les marteaux et les truelles. Oui, j'avais oublié combien mon père aimait danser. J'avais oublié la beauté des chantiers et la noblesse de ceux qui les font s'élever.
 
 

31 mai 2026

Regarder : la tresse de Libera ...

 
Statue de Sainte Libera / vue de dos / Museo Castelvecchio / Vérone


avec quelle délicatesse le sculpteur a réalisé cette longue longue et magnifique tresse... 
mais, comme un revers de médaille, le dos de cette sainte cache de bien jolis détails : 
 

onze minuscules boutons fermant la manche de sa belle robe (l'un d'entre eux est tombé : a-t-elle pu le récupérer ?) 
des broderies réalisées avec soin sur son plastron, qui donc a su ainsi enjoliver cette élégante combinaison ?
 
 
 qui était, mais qui était donc, ce Maestro di Sant'Anastasia 
(moult recherches, beaucoup d'attributions, mais mal connu au bataillon) 
capable de s'appliquer à tant d'ornements, rehaussés de polychromie,
de sculpter dans la pierre comme s'il s'agissait de soie, 
cet alchimiste en mesure de transformer la pesanteur en légèreté, 
la représentation en réalité, et de nous enchanter, ce virtuose, 
nous enchanter aujourd'hui encore par la maîtrise de son métier ?

14 mai 2026

Vivre / Regarder : ?!?

 

 
ce jour-là au LUMA les ombres des façades étaient aussi alambiquées
qu'à l'intérieur les légendes de l'expo que nous étions venus visiter. 
 

13 mai 2026

Regarder : des dessins animés

 
Un des deux vitraux créés en 2008 par Jean-Michel Othoniel à la Chapelle Saint-Martin du Méjan /
Arles / à l'occasion de l'exposition L'Herbier merveilleux / réalisés par l'atelier Fleury
 
Ce matin-là, nous étions en avance. Nous avons fait les cent pas le long du Rhône en attendant l'ouverture des portes. La lumière était splendide. Estivale. Elle agrémentait l'eau de reflets moirés, ajoutant à la fascination de ce fleuve magistral. A 9h58, des gardiens motivés nous ont laissés accéder au premier étage de la Chapelle du Méjan où quatre artistes étaient exposés. L'ambiance était calme. Les gens chuchotaient. Sur les parois couraient des œuvres auxquelles je m'efforçais de m'intéresser, mais rien vraiment pour me stimuler. A vrai dire, mon attention avait été très vite happée ailleurs, au fond d'une niche absidiale, où la  lumière jouait à travers deux fenêtres, non plus en bleu argenté comme au-dehors, mais en rouge-orangé. Là, sur le fond d'un écran gothique, un pigeon, puis deux, s'étaient lancés dans une animation qu'aucun commissaire n'avait songé à programmer. Une expo off sous mes yeux subjugués. 
 
 
 
 
 


3 mai 2026

Voyager : là-bas si j'y suis

 
 
Cathédrale de Comacchio / 2023 / Simon Vignaud / coll. de l'artiste / présenté à Arles Dessin 2025
 
Mes dessins traduisent une émotion pour des paysages et des lieux, urbains ou naturels, choisis pour leurs dispositions spatiales, leur matérialité, leur lumière, leur attrait poétique. Les outils d'expression sont sobres :  mine de plomb, pierre noire, plume. Leurs potentiels sont déclinés selon le rythme de l'observation : attentive et minutieuse ou rapide et allusive, toujours à l'affût d'étrangetés qui peuvent suspendre le regard. Simon Vignaud / né en 1955
 
Hâte de partir là-bas. Parce que là-bas mon souffle se fait plus large, mes yeux plus ouverts, la vie plus palpable. Parce que souvent pour mieux être ici j'ai besoin de sentir les stimulations de l'ailleurs. Parce que toute bonne routine nécessite des moments de rupture. Parce que je me languis de découvrir les dessins de Federico, Pier Paolo et de Giovan Battista et que je me réjouis de retrouver certains visages, certains accents et certaines odeurs.
 
 
 

18 avr. 2026

Regarder : tant de vies, tant de visages

 
 
Autoportrait avec chapeau, marionnettes et oiseau / Mario Lattes / Fondazione Bottari Lattes

«Mario Lattes è nato / il venticinque ottobre / millenovecentoventitré a Torino / dove vive e lavora / Ma lavorare non è esatto / e neanche vivere / Si ricorda di essere stato / dietro gli occhi di uno / che in piedi lo guardava / a pochi mesi nella carrozzina / con in testa una cuffia / di colore celeste / lavorare non è esatto / e neanche vivere / in questa città assassinata / la pietra dei marciapiedi non risuona più / non c’è più tenerezza nelle mani / sulle ringhiere di ferro / di scale e ballatoi / e ciò che gli aveva insegnato / essa l’ha dimenticato» 
 «Mario Lattes est né / le vingt-cinq octobre / mille neuf cent vingt-trois à Turin / où il vit et travaille / Mais travailler n'est pas le terme exact / et vivre non plus / Il se souvient d'avoir été / derrière les yeux de quelqu'un / qui le regardait / âgé de quelques mois dans son landau / avec un bonnet bleu ciel sur la tête / travailler n'est pas exact / et vivre non plus / dans cette ville assassinée / les pavés des trottoirs ne résonnent plus / il n'y a plus de tendresse dans les mains / sur les rampes de fer / des escaliers et des balcons / et ce qu'elle lui avait appris / elle l'a oublié»

(traduction libre de la fiche autobiographique rédigée par l'auteur introduisant l'exposition)

Ce matin-là, une étourderie nous avait laissés bredouilles devant les portes d'une exposition prévue et c'est un peu le hasard qui nous avait conduits à Monforte d'Alba, dans la partie haute du village où se trouve la Fondazione Bottari Lattes. Celle-ci présentait une cinquantaine de portraits tirés de sa collection. Certains avaient été réalisés par Mario Lattes (1923-2001), le peintre, écrivain et éditeur turinois à qui a été consacrée la fondation dès 2009. Certains autres étaient dus à des artistes de son cercle. 
 
Portrait de ma femme / 1983 / Mario Lattes

 Sans titre ou Portrait de jeune femme sur fond violet / Mario Lattes / années 1980
 
 
 Sans titre ou Portrait de jeune homme sur fond gris / Mario Lattes / 1986
 
 Sans titre ou Portrait de femme avc chapeau / Mario Lattes / 1961
 
En pénétrant dans la belle maison avec vue plongeante sur les collines, j'étais plutôt contrariée par le changement de programme. Je m'attendais à une banale et poussiéreuse présentation dont nous serions sortis rapidement en nous réjouissant d'ultérieures découvertes. En réalité, les regards qui nous attendaient dans le silence des salles ont très vite capté mon attention. Tous ces visages, portraits d'intimes ou autoportraits, m'ont subjuguée. Des noms vaguement connus on refait surface. Carlo Levi, Felice Casorati, Daphné Maugham, Jessie Boswell.  J'ai éprouvé le besoin d'en savoir plus sur le principal intéressé, Mario Lattes, reconnu dans sa région d'origine, mais relativement peu au-delà des frontières de son pays. 
J'ai désiré aussi me pencher sur la trajectoire de Carlo Levi, médecin, socialiste, peintre et écrivain, opposant au régime fasciste et qui s'est retrouvé exilé dans le sud oublié de l'Italie pendant près de deux ans. Cette expérience marquante lui a inspiré plusieurs romans, dont le plus renommé est "Le Christ s'est arrêté à Eboli" (Francesco Rosi en a tiré un film en 1979, présenté au festival de Cannes l'année suivante).
 
 
Autoportrait / Daphné Maugham
 
Autoportrait / Jessie Boswell

Réveil avec ma mère / Carlo Levi / 1973

Ce moment passé en compagnie de tous ces personnages devenus tout d'un coup si présents m'a ramenée à l'histoire du Piémont, au passé de l'Italie, à cette époque, pas si lointaine, qui avait été celle du fascisme et puis de l'après-guerre. Chacun de ces artistes, opposants à la dictature, avaient traversé les tourments de cette sombre page, chacun avait ensuite connu de grands espoirs et bon nombre de déceptions durant les décennies suivantes. 
 
Et puis, tandis que je passais une nouvelle fois en revue les divers tableaux, a émergé l'éternelle question : que dit un portrait ? parle-t-il de la personne représentée ? de l'artiste qui la dépeint ? ou de la relation entre ces deux personnes ? 
 
Les expositions que je préfère sont celles d'où je sors perplexe ou en proie à mille questions qui me poussent à l'exploration. Une fois passé le seuil je comprends que je ne sais pas grand chose et ça me pousse à chercher. En ce sens, cette exposition m'a comblée.
 
 
La Fondation Bottari Lattes, outre les expositions culturelles autour de la figure de Mario Lattes,
anime également diverses activités et décerne un prix littéraire et un prix bisannuel de traduction littéraire.
Son entrée est gratuite. 

16 févr. 2026

Regarder : les mots de Jenny

 
Jenny Holzer /1984 / série : Survival, 1983-1985
 
Les mots de Jenny Holzer :
toujours plus que des mots.
Toute une histoire. Parfois:
une fulgurante expérience
qui ramène au centre de soi.

 

15 févr. 2026

Regarder : 1, 1 1/2, 1, 2, ...

 


Érable / 2023 / Schloss Grubenhagen / Poméranie-Mecklenburg 

Je dessine mon arbre pas à pas, en grimpant. Le tronc, ça s'escalade à toute vitesse. Pas de croisements, ni de panneaux vers des destinations alternatives. Et puis, on atteint les premiers embranchements. Ce qui m'intéresse, c'est la lente croissance de mon dessin; je prends le plus de temps possible : des heures, des jours, des semaines. Il faut qu'il témoigne de mon ressenti, infini et répétitif. Le dessin n'est autre que le résultat d'une errance à travers la nature. [GvM]  
 
Prendre le temps. Avoir tout son temps. Donner du temps au temps. Des luxes, assurément. Ça faisait un bout de temps que je voulais écrire sur Gudrun von Malzan, une artiste d'origine allemande basée en France, dont j'ai découvert les dessins d'arbres à Arles au printemps dernier. Âgée de 85 ans, elle continue son travail de création et, depuis une décennie environ, elle s'attache à faire le portrait d'arbres, rencontrés le plus souvent dans sa région d'origine au nord de l'Allemagne. La voici présentée sur le site du Centre Pompidou : ICI
On pourrait naturellement passer devant ses longues bandes de papier, en admirant la délicatesse et la minutie de son dessin. Si ce n'est que l'artiste, à mesure que son travail progresse, note dans la marge - à droite et en unités d'heures - le temps qu'il lui a fallu pour avancer. Plus les parties contiennent de feuillages, de branches et plus rapprochées sont les annotations, évidemment. 
 
Dans un monde de saccages et de précipitation, cette approche est fascinante. Il y a dans la lente montée vers le sommet - durant laquelle GvM déroule un long rouleau de papier journal vierge - quelque chose qui tient de l'apprivoisement. 
 
"Tout le temps nécessaire" est une belle expression. Elle implique une notion de besoin et non de rentabilité. De plus, cette remontée tranquille, à son rythme, va de pair avec la temporalité du sujet : les arbres ont besoin de temps pour grandir, ils nous donnent la mesure du temps. "On ne peut pas aller plus vite que la musique" semblent-ils nous dire quand on les croise dans une forêt et alors, d'instinct, nos pas ralentissent. Notre corps se met à l'unisson et retrouve un rythme sage. Nous nous retrouvons en résonance avec leur univers, loin des courses effrénées au rendement.
 
détail frêne / 2023
 
 
 
 

2 févr. 2026

Regarder : plaisir de découvrir

 
Annonciation / Bartolomeo Caporali / Fichier : Wikipedia
 
 
 


 Détail embrasure porte
 
On peut passer et repasser une multitude de fois 
- et regarder -
on ne verra jamais la même chose à chaque fois.
Ce jour-là, intriguée, j'ai observé les coussins - trois -
et le tabouret, et les marches conduisant au lit de Marie
- le petit livre aussi - 
Ce genre de détails - surprenants, minimes - me ravit :
il y a tant à conquérir... 


22 janv. 2026

Regarder : stupeur, réalité, énigme

 
La parque Lachésis / 1660-65 env. / collection privée
 
détail avec titre et signature de l'artiste
 
 
Aux Galeries de  l'Accademiétait présentée cette année l'exposition d'un peintre du XVIIe siècle qui m'était inconnu : Pietro Bellotti (1625-1700). Il s'agit d'un artiste lombard, né sur les bords du lac de Garde, près de Brescia et arrivé très jeune à Venise où il s'est fait connaître assez rapidement, avant de poursuivre sa carrière ailleurs dans la Péninsule et en Allemagne dès 1670. J'ignore si j'avais déjà vu certains de ses tableaux, car c'est typiquement le genre de peinture devant laquelle je passe très rapidement dans les musées. Généralement, j'accorde toute mon attention à l'art médiéval ou Renaissance qui précède cette période et ensuite j'ai tendance à décrocher, je fonce à travers ces salles avec un peu de mauvaise conscience, comme s'il n'y avait rien à en retenir, à la fois par lassitude et aussi par manque d'intérêt. Je ne retrouve ma motivation que devant des œuvres plus tardives, au seuil du XXe siècle.
 
La parque Lachésis / première version : 1654 / Staadsgalerie / Stuttgart
 

 
détails signature et main
 
Mais cette fois-ci l'exposition était très bien documentée, elle avait été installée en bonne place au rez du musée, avec des toiles mises en valeur par des fonds rouge, vert et bleu. On prenait grand plaisir à observer l'évolution de l'artiste, dans la mouvance de son époque, s'attachant à un fort réalisme, avec une orientation progressive vers des scènes de genrePietro Belotti approfondit ses sujets en négligeant peu à peu les paysages et les décors et en se focalisant de plus en plus sur les personnages. En traitant ces portraits, son travail frôle l'hyperréalisme. On pourrait dire que sa manière le rend quasiment contemporain.  Par exemple, quand il s'applique à peindre les détails du visage, de la gorge et des mains des deux Parques ci-dessus, tannés par le soleil et les travaux quotidiens. Ainsi représentées, elles n'ont rien d'enjolivé ni d'altier : ce sont des femmes du peuple qui sont portraiturées. C'est en les traitant comme si elles méritaient autant d'intérêt qu'une femme de haut rang que le peintre leur confère élégance et noblesse.
 
Il en va de même pour d'autres tableaux tels que ceux-ci, représentant une vieille femme et deux versions très similaires de Socrate : 
 
Vieille femme voilée / env.1655 / Ca' Rezzonico / Venezia
 
 
Socrate (en bleu) / Brescia / collection privée
 
Socrate (en rose) /  Brescia / collection privée
 

Popolani all'aperto / coll. Gallerie dell'Accademia / Venezia
 
Au fil du temps, le travail de Bellotti évolue vers toujours plus de réalisme et de crudité. Dans ce tableau plus tardif, Des paysans en plein air, peint entre 1685 et 1690 et qui vient d'être acquis par le Ministère de la Culture italien, il s'éloigne des thèmes élevés ou cultivés pour traiter franchement des sujets populaires, en veillant toujours à leur conférer une dignité certaine. Cette femme occupant le centre de la toile, avec sa large manche rouge tranchant sur le reste du tableau peint au moyen d'une palette aux tons brun et beige est solidement plantée. Elle se tourne vers le spectateur et le toise avec une hauteur qui tient presque du défi. Elle le regarde d'égale à égal et semble lui dire "Oui, je reprise un vêtement, et quoi ? Saurais-tu faire ce que je fais là ? Ne me fais pas perdre mon temps je te prie! "


  Popolani all'aperto / coll. Gallerie dell'Accademia / Venezia (détail)
 
Après la visite, on se dit que décidément un musée n'est pas un mausolée. Il ne doit pas renfermer des trésors, mais permettre des découvertes. En ce sens, les trois commissaires de l'exposition (Filippo Piazza, Francesco Ceretti et Michele Nicolaci) ont parfaitement réussi leur travail : nous faire connaître et peu à peu apprécier le Seicento mal aimé.
 

21 janv. 2026

Regarder : les trop-pleins des places vides

 
Luigi Ghirri / Brescello / Piazza e chiesa di S. Maria Nascente / 1989
 
Ce soir-là, il était tard et on avait de justesse pu se glisser à l'intérieur du palais, On s'était retrouvés devant cette photographie de Luigi Ghirri. La nuit sur l'image faisait écho à celle qui était en train de tomber sur la cité. Il y a des images qui vous immobilisent et vous imposent le silence, qui vous inondent d'émotions avec une tranquille évidence. Les émotions, ensuite, à vous de les identifier, d'en trouver l'origine et la fonction, de les explorer. 
Une place vide et, dans cet espace carré, désert, inondé de clarté (sans qu'on puisse trop savoir d'où cette clarté provenait) une statue érigée. Au fond, face à l'objectif, une église à la façade classique, tout au fond encore, quelques voitures garées. Sinon : rien. Le vide. Ou si peu de chose. Et c'est ce rien qui nous a très vite fascinés. A tel point qu'on aurait voulu pouvoir emporter le tirage avec soi et pouvoir le regarder à l'infini, de préférence le soir, car il donnait accès à un monde intermédiaire, entre veille et sommeil, celui où les souvenirs et les rêves s'entremêlent. 
 
On a repensé immédiatement à la photo qu'avait prise à Spilimbergo Bernard Plossu découverte au musée Granet il y a quelques années :
 
Bernard Plossu / Spilinbergo / 2008 / exposition au musée Granet / Italia discreta / 2022
 
Un cliché qui avait été pris de jour, mais il en émanait le même silence et la même étrange clarté. On a repensé aux billets qu'on avait écrit ici et ici évoquant ces émotions qui font irruption devant des paysages - urbains ou pas - qui viennent vous parler de lieux essentiels, de l'enfance toujours vivante, de mots et de sonorités où l'on s'est sentis ancrés. Un appel à méditer qu'on peine à comprendre mais qu'il s'agit de vivre et d'écouter. Il y a comme ça des images qui apaisent et qui inspirent, qui consolent et qui rappellent. Tout le contraire de l'exil. 

  

25 déc. 2025

Regarder : énigmes et graphismes


 



1882, ère Meiji 15 / Tsukioka Yoshitoshi / Musée d'Art oriental / Gênes

 
Au Museo Archeologico de Bologne se tenait une exposition sur le dessin japonais intitulée Graphic Japan / Da Hokusai al manga. Pour être tout à fait honnête, elle ne m'a que moyennement intéressée (sans doute étais-je plutôt stimulée par la perspective d'aller visiter ensuite le Quadrilatero del Gusto tout proche, où les commerçants rivalisaient de créativité pour présenter leurs stupéfiantes victuailles). Mais en toute franchise aussi, j'ai connu des expositions mieux documentées, avec moins de verbiages et davantage d'explications destinées à un public néophyte. J'aurais souhaité des introductions plus approfondies. Il me semblait qu'on se contentait de mettre en regard des œuvres anciennes, de la période Edo ou Meiji (provenant d'artistes tels qu'Hokusai, ou Iroshige) et des affiches contemporaines (souvent des publicités liées aux intensives campagnes en vue d'attirer des touristes au début des années 2'000). 
 
De plus, si la présentation se vantait de comporter 250 œuvres (entre estampes anciennes et tirages contemporains), la boutique qui jouxtait les salles à la sortie, comptait certainement davantage de pièces, entre objets dérivés, livres et albums, bijoux, papeterie et bimbeloteries diverses. C'était à se demander si l'on se trouvait dans un musée pourvu d'une boutique, ou dans une boutique dotée d'un musée.
 
Toutefois, une chose m'a passionnée : les signatures et les tampons qu'on découvrait apposées sur la plupart des œuvres, souvent dans les coins. Je les trouvais enchanteurs. J'aurais pu passer de longs moments à les observer, leur accordant parfois plus d'attention qu'aux dessins qu'ils étaient censés identifier.
  
Régulièrement, je rentre de mes escapades avec toutes sortes d'interrogations et c'est à mon retour que je cherche des réponses. En route, je capte. De retour, j'assimile. Ainsi, j'ai découvert ce site qui m'a éclairée sur le sens et le contenu de ces délicats graphismes (une thématique que l'exposition surfant sur l'air du temps aurait pu mettre en  avant). 
 
L'essentiel des voyages, ce sont leurs stimulations. Découvrir, expérimenter, élargir son horizon. C'était ce que je me disais en sortant et en dirigeant prestement mes pas vers Eataly, ses beaux produits, sa librairie fournie, et puis Tamburini et tant d'autres magasins traditionnels, déployant mille délices et tentations.
 
La mer de Satta dans la province de Suruga (série : 36 vues du Fuji) /  Utagawa Hiroshige / Musée d'Art oriental / Gênes
 
 
Une Beauté en train d'écrire une lettre / Période Edo /Kitagawa Utamaro / Museo d'Arte orientale / Genova
 
 

11 déc. 2025

Regarder / Vivre : retrouver des traces

 
Precious Stonewall / JM Othoniel / Musée Lapidaire / Avignon
 
Le petit musée Lapidaire d'Avignon est un lieu enchanteur, abrité dans la chapelle des Jésuites. En plein centre ville, quels que soient la saison et le brouhaha des rues marchandes, il offre l'opportunité de se replier entre ses murs et d'y reprendre souffle. Une véritable île dans la ville. 
L'autre jour, en fin d'après-midi, le ciel était chargé de menaces, noir de neige contenue. Une occasion idéale de venir dialoguer avec les pièces de l'Antiquité, de toutes périodes et de toutes provenances, qui y sont rassemblées. 
 

Nous avons survolé les briques de verre d'Othoniel pour nous concentrer sur de petits coffrets rouges - quatre en tout, d'apparence très banale - disposés apparemment au hasard parmi les œuvres. Il fallait soulever le couvercle et ... un parfum venu tout droit de l'antiquité venait solliciter vos narines. Ce fut un voyage dans le temps tout à fait surprenant. J'ai réalisé que le lien au passé se faisait souvent par la vue (objets, lectures, sites) et tout à coup cette possibilité d'accéder aux sculptures par le biais olfactif les rapprochait d'une manière étonnante. J'ai particulièrement été transportée par les senteurs enivrantes du rhodinon, un parfum à la rose dont on nous explique que :
 
ce célèbre parfum était essentiellement composé d'huile végétale et de pétales de rose, parfois adjoint de jonc appelé "rhodinon". Il était fabriqué, utilisé et apprécié dans dans l'ensemble du bassin méditerranéen. Le processus de fabrication était assez simple : Il s'agissait de faire macérer des pétales de roses à plusieurs reprises dans de l'huile préalablement chauffée. Différentes recettes, plus ou moins précises dans leur mise en application, ont été retranscrites par des auteurs antiques tels que Pline l'Ancien, ou Dioscoride, au premier siècle après Jésus-Christ. Le rhodinon était ensuite mis en flacon pour se parfumer ou à des fins médicales." 
Cette découverte des fragrances antiques est très récente. Elle est due à des recherches fouillées menées  par des archéologues du Collège de France en collaboration avec l'Institut de Chimie de l'université Côte-d'Azur. Lire ICI. Que ces chercheurs à l'origine de ce cadeau soient infiniment remerciés : tandis qu'une tempête déferlait sur la ville, nos sens enivrés, mis au parfum, dansaient et jubilaient autour de la Méditerranée. 

23 nov. 2025

Regarder : retour en enfances

 
En silence / vétrorésine, ciment et terre



Endless Love / 2018 / 18 panneaux de jute


Au nom du père / 5 sculptures en vétrorésine, ciment et terre
 


A Alba, dans la très belle église de San Domenico, Valerio Berruti, un enfant du pays, présentait trois installations, faisant suite à l'exposition du printemps à la Fondazione Ferrero et à celle qui se tient encore pour quelques jours au Palazzo Reale de Milan
Il s'agit des oeuvres : En silence // Endless love // Au nom du père. L'artiste revient souvent sur des thèmes qui lui sont chers : l'enfance, et ce qu'elle peut nous révéler sur notre humanité au sens large, l'avenir de notre planète, la place laissée à tous les êtres qui l'occupent, le sort réservé aux migrants.


Le soir, tandis que nous dînions dans un restaurant plutôt intéressant, j'ai observé les dessins, à peine esquissés le long d'une paroi, qui traçaient les portraits de quelques habitants du village. L'air de  rien, au moyen d'un trait un peu naïf, la fresque rendait hommage à tous ces gens travailleurs, ancrés dans leur terre. J'imagine que les personnages représentés pouvaient très bien se reconnaître et qu'il leur arrivait parfois de venir s'attabler là, en famille lors de quelque événement à fêter. 
 
 


 
 
Et puis je me suis souvenue que, parcourant les ruelles de ce tranquille village des Langhe, aux premières heures de l'aube, je passais régulièrement devant une église qui paraissait abandonnée, avec quelques sculptures d'enfants devant son portail. Des enfants un peu désolés, un peu décrépis, dont la vision rendait triste sans vraiment savoir pourquoi, peut-être parce qu'ils paraissaient abandonnés sur leur bloc de ciment. J'ai appris l'autre jour que cette église déconsacrée tient lieu d'atelier à Valerio Berruti. C'est là qu'il travaille quand il n'installe pas ses œuvres in situ. J'ai ensuite visualisé la salle du petit-déjeuner de notre hôtel, où se trouvait une de ses tapisseries, placée juste au-dessus de la grande table de service. En dégustant le café au goût puissant, servi dans de belles cafetières argentées, j'interrogeais du regard l'enfant représenté, un enfant sage - ou peiné - qui attendait patiemment sous les beaux stucs de la salle en prenant la poussière.
 
Photo tirée d'un reportage sur l'artiste par Espoarte
 
L'artiste semble connaître un grand succès dans sa région natale, ainsi qu'ailleurs en Italie. On fait appel à lui pour diverses manifestations, ou illustrations. Il reçoit des commandes provenant des pouvoirs publics ou de privés. Ses œuvres, qui semblent au prime abord très consensuelles - certains diraient : faciles - véhiculent un charme au langage universel, lequel - à moins de lasser - peut finir par opérer. On se demande si leur auteur va rester cantonné dans un  registre local ou si son art prendra un jour son envol, comme tous les enfants aux bras grand ouverts qu'il ne cesse de représenter.