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13 juil. 2026

Vivre : jusqu'à la délivrance

 
La cueillette des pois / Camille Pisarro / Fondation Langmatt / Baden
 
 
J'étais en train de me choisir un bouquin devant la boîte à livres (un peu maltraitée, des montagnes accumulées, déversées, beaucoup à fouiller) quand tout à coup une espèce de tornade m'est plombée dessus, surmontée d'un visage aux yeux brillants qui avait quelque chose de familier. Tandis que je tentais de la remettre, la tornade m'a annoncé qu'elle était à la retraite depuis quinze jours. C'est alors que  j'ai reconnu une des vendeuses du supermarché "où tout le monde en a pour son argent".
Elle arborait un T-shirt à fleurs et s'apprêtait à partir en bicyclette. Elle a dit que les derniers temps elle comptait les jours et les heures. La dernière année avait été un enfer. Et maintenant... maintenant, elle se sentait revivre, comme en vacances. Elle pouvait dormir plus tard et finalement prendre tout son temps. Elle avait le regard scintillant.
J'ai immédiatement pensé à D, caissière dans l'autre supermarché, qui va aussi prendre sa retraite à la fin du mois et qui raconte à tout le monde depuis longtemps combien il lui reste de jours, de mois et de semaines. Comme R. lui a promis une bouteille de champagne pour son dernier jour (c'est une bosseuse qui fait son job jusqu'au bout avec compétence) on lui a demandé la date exacte. Réponse : D. ne sait pas. La planification n'a pas encore été faite. Aucune hiérarchie fixe. Aucun apéro organisé pour marquer la fin de quinze ans de collaboration. Alors elle a décidé de s'en aller, à la minute précise où son contrat prendrait fin, sans pot de départ, sans au revoir. Sa fête, ce sera sa libération. Retrouver son chien, ses petits-enfants, son balcon.
Tristesse des mondes kleenex... on prend et on jette... on solde, on repourvoit, on déplace...les personnes comme les marchandises... privées de sens et de reconnaissance... tristesse tout en contraste avec les fleurs sur le T-shirt de la tornade ayant enfin pris son envol...
 
 
 

25 août 2025

Vivre : la foi en soi

 
 
Addolorata / Anonyme / museo Abatellis / Palerme
 
Sur son site, elle sourit. Ses lèvres se retroussent en une courbe forcée. Ses yeux toutefois refusent de se conformer. Ils se plissent et dessinent sur ses tempes deux longues araignées. Trois des quatre pages sont consacrées à sa biographie, à sa philosophie, à son cursus, à ses hobbies. Elle écrit, dit et redit combien elle est bienveillante. Bienveillante et compétente. En vert pâle sur fond bleu, deux témoignages surlignés témoignent en gros caractères de ses capacités : elle est apte à tout résoudre, elle change la vie, elle est remerciée.
Pourtant, face à ce tapis autodéroulé, un doute s'installe : qu'a-t-elle donc besoin de prouver ? où donc est la confiance qu'elle entend inspirer ? en tous cas pas dans son sourire si crispé.
On voudrait lui suggérer de la trouver en elle, la foi qu'elle veut  faire naître. Elle sait beaucoup de choses et ces choses suffisent à la faire reconnaître. Mais chaque année elle se croit obligée d'ajouter une ligne supplémentaire sur son cv, le logo d'une nouvelle association à laquelle elle a adhéré. On l'a connue intelligente et pratique. Toutes ces  formations ne finiraient-elles pas par la déformer ?
 
 

31 mai 2024

Vivre : la vie au long cours

 

 
L'homme m'a demandé si nous pouvions permuter nos places. Avec son compagnon de l'autre côté du couloir, ils rentraient d'un colloque professionnel, durant lequel ils avaient apparemment fait connaissance (un domaine tournant autour de vagues projets informatiques) et ils ont échangé pendant toute la durée du vol. A la fin du trajet, ils avaient établi suffisamment de contacts pour y ancrer une relation prometteuse.
J'étais épuisée, physiquement, émotionnellement, mais pas assez pour m'endormir et leur dialogue s'est interposé entre mes images mentales et mon besoin de sommeil. Au bout d'un moment, je me suis  surprise à être totalement éveillée, saisie par la conversation qui parvenait à mes oreilles. Ces deux hommes (une petite quarantaine, allure ouverte et sympathique) dressaient avec leurs propos une photographie du monde professionnel d'aujourd'hui. D'un certain monde professionnel plus exactement.
Ils ont commencé par évoquer leur cursus, un cursus basé sur une série de solides formations, fait d'expériences plutôt courtes, parsemé d'embûches et de congés donnés, subis, craints, évités, comprenant des menaces de burn-out et des hiérarchies aux (in)compétences pour le moins inquiétantes.
Puis ils ont quitté le sujet (du moins en apparence) pour parler sport et détente. Ils pratiquaient tous deux de l'athlétisme, de l'alpinisme, des arts martiaux, à un niveau assez bon pour être instructeurs. Mais ces activités n'allaient pas sans effets secondaires : des accidents, des traumatismes ont été évoqués, des problèmes de ligaments croisés. Ruptures, déchirures, fractures ont été mentionnées. Et puis la suite inévitable des traitements, physiothérapie, rééducation, massages, toutes sortes de soins pour se remettre sur pied.
Nous commencions de survoler la région Rhône-Alpes quand ils ont commencé à parler yoga, méditation et diverses techniques de relaxation. Apparemment de nouvelles écoles mêlant survie, autodéfense et maîtrise du stress sont en train d'émerger. Le tout étant d'apprendre comment se renforcer pour rester dans la course sans se faire dégommer. Ont suivi (tandis que moi-même je parvenais difficilement à suivre, je l'avoue) toute une série de consultations auprès de spécialistes : de nutritionnistes, des psychologues, des thérapeutes, des coaches en santé, des appuis divers et variés.
Tandis qu'on nous annonçait l’atterrissage à Genève et que le Léman déployait un accueillant berceau destiné à nous recevoir, alors qu'ils échangeaient numéros et dates de cours spécialisés, j'ai soudain réalisé le poids du travail sur ces deux individus en apparence équilibrés (ils avaient évoqué compagnes, enfants, famille, vie sociale en marge de toutes leurs activités). Plus exactement : le poids du contre-poids nécessaire pour garder sa place dans un monde continuellement chamboulé.
En m'engageant vers la sortie, pleinement alerte, profondément songeuse, je me suis demandé si, entre vie professionnelle et protections diverses, il restait à ces compagnons de voyage du temps pour vivre, simplement vivre. Du temps pour respirer, être au monde, souffler. Mais bien sûr, il y a des questions qu'on ne peut pas poser, d'autant plus que les passagers à l'arrière, pressés, poussaient, qui devaient se dépêcher. Il leur fallait courir pour atteindre leurs trains qu'ils ne pouvaient se permettre de rater. 

 

3 mai 2022

Vivre : céder au CV (ou pas)

 

Jh présenté par Vénus aux sept Arts libéraux / Botticelli / Le Louvre / Paris
 
Elle se refuse à être identifiée par son métier, à ne vivre que pour exceller dans ce domaine, à ne fréquenter que des gens de ce milieu. Elle dit qu'elle n'est pas que cela, que réussir à ce prix, c'est chèrement, c'est cruellement payer. Elle ajoute : "et si un jour je devais perdre mon emploi, qu'est-ce que je deviendrais, que resterait-il de moi ?" A la recherche de compromis, elle accepte et décline tour à tour des invitations. Elle se méfie des cases et des enfermements. Elle veut être reconnue comme une bonne professionnelle, mais elle renâcle à être perçue uniquement en tant que telle. Ses attentes, ses possibilités vont largement au-delà. 
D'où ses questionnements : d'où vient cette nécessité d'évoluer dans un monde qui nous ressemble et auquel nous voulons tant ressembler au point qu'on ferait tout pour se conformer, à travers nos relations, nos consommations, nos habitations ? quelle nécessité de tendre constamment vers la consanguinité sociale ? pourquoi avons-nous tant besoin de miroirs rassurants ?
Elle ajoute :... quelle place pour le risque, pour s'aventurer vers ce qui semble étranger, pour les pas de côté, pour la créativité... ? Elle se penche sur son verre et semble pensive... elle répète : la créativité... 


24 juil. 2020

Vivre : souvenir d'une belle personne


Ce soir-là, nous prenions l'apéritif sur une place de Colle V.E. une petite ville où nous avions passé des vacances il y a très longtemps et nous égrainions d'amusants souvenirs. A la table d'à côté, un type jeune, une trentaine d'années, expliquait à ses parents, tout disposés à le croire, qu'il était en train de changer radicalement sa vie et ses relations. A un certain moment, il a tourné vers nous des yeux brillants et vides et nous a posé toutes sortes de questions sur notre chien. Des questions presque trop intrusives de la part d'un inconnu. Au moment où nous commencions à lui répondre et à converser, subitement, il s'est détourné et n'a plus manifesté aucun signe d'intérêt à notre égard. De notre place, on voyait ses pieds qui s'agitaient frénétiquement tandis qu'il donnait le change à ses parents.
J'ai repensé à tous les toxicomanes que j'avais croisés au cours de ma vie professionnelle. Des tordus, des perdus, des malins, des extrêmement polis, des stupéfiants, des élégants. Et puis, le souvenir de Renato E. s'est imposé à moi.
Renato était "un seigneur", comme le disait Jacques, mon collègue préféré. Il était digne et n'avait qu'une parole. Durant toute la période où je l'ai accompagné, il venait à nos rendez-vous le soir après son travail, avec sa chienne Maya, une louve efflanquée. Je les recevais dans les espaces déserts et mes collègues s'étonnaient que j'accepte de les recevoir, lui et son chien, en dehors des horaires d'ouverture officiels, alors que je restais seule dans les locaux. N'avais-je pas peur qu'il m'arrive quelque chose ?
Je n'ai jamais eu peur, pas plus pour moi que pour le porte-monnaie se trouvant dans mon sac, que la plupart du temps j'oubliais de ranger dans un tiroir. J'avais confiance en Renato, en Maya (dont je devais à un certain moment repousser les marques d'affection pour pouvoir mener à bien mon entretien). J'avais confiance dans notre cheminement commun. Renato parlait de lui, avec un savant mélange d'honnêteté et de retenue.
Et puis... un vendredi matin, arrivée comme d'ordinaire à 7 heures pile (nous avions dans ce service des horaires quelque peu particuliers) j'ai été rejointe par mon directeur qui m'a annoncé : Renato E. c'est bien vous qui le suivez ? Il est mort d'une overdose. On l'a trouvé cette nuit. Remarquez, avec la cochonnerie qui circule en ce moment...
Je me souviens avoir crié : Merde! et ce cri avait fusé comme un éclair dans le bureau encore ensommeillé. Je me souviens que cette journée-là s'était teintée de grisaille. On aurait dit que quelqu'un avait éteint la lumière dans les couloirs, dans les rues, dans les regards. Je me souviens avoir téléphoné à la police pour savoir ce qu'on ferait de Maya (j'ai appris qu'un ami de son maître pouvait s'en occuper).
Depuis ce jour-là, bien de l'eau a coulé sous les ponts, mais je n'ai jamais pu oublier Renato, sa noblesse, son cœur généreux, ses regards attendris envers ce qu'il devait considérer comme des manifestations de grande naïveté de ma part.
En rentrant de Colle V.E. en cette douce soirée de juillet, mon regard lourd se posait sur le paysage, généreux, embrasé, rassurant, et on aurait dit que le soleil, les oliviers, les collines s'étaient passé le mot pour me consoler. Je me suis rangée sur le bas-côté pour les immortaliser.




16 juil. 2020

Vivre : ensemble, c'est fou



Le Massacre des Innocent (détail) / Matteo di Giovanni / Eglise de Sant'Agostino / Sienne

Mado, restée dans le monde du travail, se plaint de cliques auxquelles elle filerait bien deux claques.
C'est affligeant, c'est pénible, se plaint-elle, de voir les médiocres en place qui s'allient et se soutiennent
et mettent sur la touche toute personne représentant une menace (évoluer représentant le pire des dangers)

Elle ajoute que moins ils sont doués et plus ils sont portés à jalouser et faire preuve de lâcheté (une banalité)
Que dire pour la consoler ? L'univers professionnel est le reflet de toute vie sociale. Génératrice de stress,
de rivalités, de divergences et d'incompréhensions, mais... aussi de belles rencontres, soutiens et stimulations.
Mado, repart vers son monde chaotique, m'embrasse, un peu lasse, mais reprend le volant vaillamment. 


28 oct. 2019

Vivre : le coeur chagrin


Annonciation (détail) / Ambrogio Lorenzetti / Pincothèque / Sienne

Le Tako-Tsubo, je n'en avais jamais entendu parler, je l'ai découvert l'autre jour lors d'une émission des Pieds sur terre. Ce terme japonais signifie "piège à poulpe" et il désigne une affection cardiaque peu connue : le ventricule gauche, sous l'effet d'un énorme stress, se gonfle et prend la forme d'un piège à poulpe (d'où le terme). Les symptômes sont les mêmes que ceux d'un infarctus, si ce n'est qu'il n'y a pas de caillot sanguin.

Les deux personnes qui témoignaient à l'antenne, malades de situations professionnelles malsaines, se sont retrouvées aux urgences, avec tous les signes d'une crise cardiaque, à tel point qu'elles croyaient être en train de mourir. Heureusement, une fois le mal identifié, le malade est rassuré, renvoyé à son domicile et les choses - du moins sur le plan somatique - retrouvent leur fonctionnement normal.

La journaliste Danièle Laufer, qui en a été affectée, a écrit un livre fouillé sur le sujet. Elle explique ce qui se passe quand le stress devient si important que le cœur est poussé à un burn-out. Sa propre histoire est douloureuse, mais malheureusement de plus en plus banale : le tako-tsubo s'est déclaré alors qu'elle travaillait depuis neuf ans dans une boîte où elle avait été reclassée, mais où on ne l'a jamais intégrée, jamais reconnue, jamais valorisée. Elle raconte les collègues qui s'en vont déjeuner ensemble sans proposer de les accompagner, la cheffe qui n'appuie jamais les demandes de promotion tout en admettant que les objectifs sont dépassés, les diverses attitudes hostiles à son égard. Jusqu'au jour où une collègue s'emporte contre elle sans raison, lui hurle des choses qu'elle ne comprend pas, déverse sur elle une rage qui ne se justifie pas. Le lendemain, son cœur a lâché.

Après un congé maladie de quelques semaines, Danièle Laufer a remis sa démission. Suite à cette épreuve affligeante, elle a fini par reprendre le dessus. Mais elle précise que le seul fait d'évoquer cette traversée fait encore battre la chamade à son cœur. Elle se demande si la maladie peut être vraiment bénigne, car elle doute qu'une telle expérience puisse ne laisser aucune trace dans l'organisme.

A-t-on toujours autant souffert du travail ? Ou bien la souffrance est-elle plus violente aujourd'hui ? En parle-t-on davantage, est-ce que le discours se libère sur ces maltraitances de la vie ? A écouter, on éprouve du chagrin pour tous ceux qui souffrent là où ils sont censés œuvrer. On leur souhaite de pouvoir trouver des présences attentives à leurs côtés, et on s'interroge encore et encore sur cette société qui provoque tant de tensions, particulièrement chez ceux qui aiment profondément leur métier.

4 mai 2019

Vivre : l'accession


Portrait de femme / Dirck Jacobsz / MBA / Besançon

Elle a essuyé pendant des années des rebuffades, des refus insensés à ses demandes d'un poste à responsabilités (refus qui n'étaient pas étrangers à son statut de femme, "tu es trop dans le médiation, tu recherches trop le compromis" a-t-elle entendu plus d'une fois.)
Parallèlement à cet univers sans pitié, elle effectuait quotidiennement et cinq fois par semaine des trajets en voiture longs et fastidieux, affrontant le stress des routes saturées. Un jour, lors d'un accident de la circulation, elle a heurté un motocycliste qui est décédé vingt-quatre heures plus tard. Elle a dû faire face à sa culpabilité, jusqu'à ce que les longues étapes de l'enquête aboutissent à un non-lieu.
Son fils luttait depuis sa naissance contre une défaillance impardonnable de son cœur. Il a succombé l'an dernier, il n'avait pas vingt ans. Elle a alors connu le chagrin indicible d'une mère, elle a soupiré en voyant prendre fin la trop longue liste de ses espérances déçues.
Son mari est régulièrement en recherche d'emploi. Sa fille vient de partir vivre sa vie ailleurs. Ses parents sont décédés, l'un après l'autre, elle a connu les déchirements qui lacèrent les fratries autour de quelques biens.
Enfin, la cinquantaine venue, après vingt ans passé dans cette boîte broyeuse de talents, le poste qu'elle convoitait depuis si longtemps, voici qu'on le lui a enfin attribué (il faut dire qu'il n'y avait plus de candidat masculin disponible à l'horizon).
Elle y est enfin parvenue. Elle s'accroche. Il n'y a aucune raison pour qu'elle soit moins compétente que ceux qui l'ont précédée. Il y a quelques chances pour qu'elle sache mieux esquiver quelques conflits superflus. Elle met en place une stratégie de survie. En disposant ses pions, elle n'a ni mémoire ni pitié. Elle se défait de certains collègues sur lesquels elle avait compté pendant des années, elle se trouve des nouveaux alliés. L'important est de tenir bon. Elle a tout fait pour y accéder, à ces responsabilités, elle fera tout ce qu'elle peut pour les garder. Quel qu'en soit le prix. Car ce poste est devenu sa bouée, sa seule véritable raison de continuer.

28 avr. 2019

Vivre : Olivier



Gian Giacomo Bartolotti da Parma / Le Titien / KHM / Vienne

Il dit : je suis content, je suis payé pour ne rien foutre pendant trois mois. Il dit : pour mon pot de départ, soixante collègues et pas un cadre. Il dit : quarante ans quand même dans cette boîte. Il dit : quasiment jamais d'absence, de maladie. Il dit : les choses ont bien changé. Il ajoute : les gens aussi. Il dit : ça fera bientôt deux ans, un matin, le chef de mon chef m'a convoqué. Il dit : il m'invitait à partir en anticipé. Il dit : j'ai toujours aimé mon boulot, je me suis donné. Dans son regard habituellement si brillant - ses yeux vifs : des astres - il a comme un voile. Il ressemble à ces gens qui parlent de leur divorce : leur partenaire leur a annoncé que c'était fini et eux n'ont rien vu venir. Il dit : mon chalet, là-bas, enfin du temps pour faucher. Il dit : un raid en moto dans le Sahara. Il tourne les yeux vers la fenêtre. Il sent son cœur qui flanche, sa gorge qui se noue, il ne veut pas que ça se voie.

12 mars 2019

Vivre : un beau métier


Têtes antiques / Glyptothek / Copenhague


Pendant de nombreuses années, j'ai exercé un beau métier, un métier qui me faisait rencontrer une multitude de gens. A un moment donné, j'ai ressenti le besoin de prendre mes distances, je suis partie à la découverte d'autres savoirs, d'autres milieux, d'autres impulsions. Ensuite, je suis revenue à mon premier métier, avec encore plus de motivation et de créativité. J'ai adoré exercer ce métier qui me permettait de me confronter à toutes les facettes de l'humanité.
Je me souviens que j'y débarquais le matin et que j'en ressortais dix, onze heures plus tard, avec le sentiment du devoir accompli, avec le sentiment, souvent, d'être passée au travers d'une essoreuse, oui, je me retrouvais le soir sur le trottoir lessivée, mais heureuse. Là-bas, je perdais le sens du temps, j'oubliais fréquemment l'heure de manger, ce qui semblait déstabiliser certaines personnes autour de moi, lesquelles ne comprenaient pas que je m'investisse à ce point et que je ne me plaigne pas.
J'aimais dans ce métier non seulement le fait que je devais aider des gens, c'est-à-dire trouver avec eux des solutions au croisement entre leurs besoins et ceux de la société, mais aussi la forte composante de découverte qui lui était liée.
La plupart du temps, je recevais dans mon bureau des inconnus, que j'allais chercher à la salle d'attente, avec leur nom, inscrit sur un formulaire. Je les faisais entrer et je les priais de s'asseoir en ne sachant rien de leur vie, de leur histoire. L'entretien commençait sans que je dise grand-chose. C'étaient mes yeux qui disaient : je vous écoute… Je plongeais mon regard dans celui de la personne qui se trouvait devant moi et pendant toute notre entrevue, il n'y avait rien de plus important au monde que sa vision des choses. Dans les minutes qui suivaient, ils me livraient quantités d'informations, parfois très intimes. J'apprenais des choses sur leurs désirs, sur leurs difficultés, sur leurs angoisses et leurs blocages, sur leur enfance, sur leur trajectoire, sur leurs projets – ou sur leur absence de projets -, sur leur sexualité, sur leur argent ou son manque flagrant, sur leur sentiment de différence ou d'appartenance.
Au bout d'une heure à peine j'en savais probablement plus sur eux que leurs collègues, ou leurs voisins, ou même leur conjoint ou leur parenté. Ils apportaient leur vie – ou leur vision de leur vie, ou ce qu'ils estimaient la meilleure version de leur vie – dans mon bureau.
Et avec tout ce matériau, fait de mots, mais aussi de tout ce qui se cachait derrière les mots, nous étions censés faire quelque chose. Nous nous retrouvions comme deux artisans, face à un puzzle à composer. Dans le meilleur des cas, nous nous retrouvions alliés, associés. Nous nous mettions au travail et nous finissions par élaborer une œuvre commune, parfois bancale, parfois harmonisée. 
Certaines fois, leur humanité les faisait exprimer des émotions intenses et il se pouvait que nous nous confrontions comme des boxeurs sur un ring. Un jour, un homme, très fâché d'avoir été dénoncé pour mauvais traitements, s'est mis à donner des coups de pied et a cassé une épaisse planche devant moi. Le bois a fait "crac", mais j'ai gardé mes yeux dans les siens et pour finir nous avons longuement discuté. Une autre fois, un homme, un individu d'une soixantaine d'années, a fait une crise d'épilepsie sous mes yeux, tandis qu'il était en train de se présenter. Je n'avais jamais assisté à une crise d'épilepsie auparavant et ce jour-là j'ai appris qu'il faut absolument empêcher la personne de se blesser en se cognant. Un Chinois, avec lequel nous avions épuisé toutes les possibilités de recours et qui se voyait intimé de quitter le territoire, m'a dit : "Vous, Madame Dad, je ne vous oublierai jamais" et longtemps ça m'a fait quelque chose de savoir que quelque part en Chine, parmi un milliard d'habitants, quelqu'un pensait à moi.
Il arrive parfois que mon beau métier me manque. Oh, il ne s'agit nullement d'un besoin d'utilité sociale, ni d'un besoin d'argent, ni de rencontres, et surtout pas de structure institutionnelle, de hiérarchie ou de collègues. Il s'agit de ce sentiment grisant de saisir des trajectoires, de comprendre cet assemblage de pièces ahurissantes que constitue un être humain (voix, gestuelle, histoire, besoins, rêves, désespoirs). Il s'agit de cette créativité qui s'exerce au cœur de la réalité, et qui permet d'inventer et de résoudre des problèmes .
L'espace temps, quelques secondes à peine, entre le moment où je faisais entrer ces personnes en les priant de s'asseoir, sans rien savoir de ce qui allait débouler dans la conversation, et le moment où elles commençaient à parler, est une des expériences les plus exaltantes que je connaisse.
Certains jours, en écoutant Les pieds sur terre, c'est exactement ce genre d'émotion que je retrouve. Le jingle de l'émission commence et j'ignore ce qui va être dit, de violent, de cocasse ou d'attendrissant. De terriblement humain. Je retrouve alors ces instants palpitants qui ont fait de mon métier un très beau métier. Vraiment.