Têtes antiques / Glyptothek / Copenhague
Pendant de nombreuses années, j'ai exercé un beau métier, un
métier qui me faisait rencontrer une multitude de gens. A un moment donné, j'ai
ressenti le besoin de prendre mes distances, je suis partie à la découverte
d'autres savoirs, d'autres milieux, d'autres impulsions. Ensuite, je suis
revenue à mon premier métier, avec encore plus de motivation et de créativité.
J'ai adoré exercer ce métier qui me permettait de me confronter à toutes les
facettes de l'humanité.
Je me souviens que j'y débarquais le matin et que j'en ressortais
dix, onze heures plus tard, avec le sentiment du devoir accompli, avec le
sentiment, souvent, d'être passée au travers d'une essoreuse, oui, je me
retrouvais le soir sur le trottoir lessivée, mais heureuse. Là-bas, je perdais
le sens du temps, j'oubliais fréquemment l'heure de manger, ce qui semblait déstabiliser certaines personnes autour de moi, lesquelles ne comprenaient pas que je m'investisse à ce point et que je ne me plaigne pas.
J'aimais dans ce métier non seulement le fait que je devais aider
des gens, c'est-à-dire trouver avec eux des solutions au croisement entre leurs
besoins et ceux de la société, mais aussi la forte composante de découverte qui
lui était liée.
La plupart du temps, je recevais dans mon bureau des inconnus, que j'allais chercher à la salle d'attente, avec leur nom, inscrit sur un formulaire. Je les
faisais entrer et je les priais de s'asseoir en ne sachant rien de leur vie, de
leur histoire. L'entretien commençait sans que je dise grand-chose. C'étaient
mes yeux qui disaient : je vous écoute…
Je plongeais mon regard dans celui de la personne qui se trouvait devant moi et
pendant toute notre entrevue, il n'y avait rien de plus important au monde que
sa vision des choses. Dans les minutes qui suivaient, ils me livraient
quantités d'informations, parfois très intimes. J'apprenais des choses
sur leurs désirs, sur leurs difficultés, sur leurs angoisses et leurs blocages,
sur leur enfance, sur leur trajectoire, sur leurs projets – ou sur leur absence
de projets -, sur leur sexualité, sur leur argent ou son manque flagrant, sur
leur sentiment de différence ou d'appartenance.
Au bout d'une heure à peine j'en savais probablement plus sur eux
que leurs collègues, ou leurs voisins, ou même leur conjoint ou leur parenté.
Ils apportaient leur vie – ou leur vision de leur vie, ou ce qu'ils estimaient
la meilleure version de leur vie – dans mon bureau.
Et avec tout ce matériau, fait de mots, mais aussi de tout ce qui
se cachait derrière les mots, nous étions censés faire quelque chose. Nous nous
retrouvions comme deux artisans, face à un puzzle à composer. Dans le meilleur
des cas, nous nous retrouvions alliés, associés. Nous nous mettions au travail
et nous finissions par élaborer une œuvre commune, parfois bancale, parfois
harmonisée.
Certaines fois, leur humanité les faisait exprimer des émotions
intenses et il se pouvait que nous nous confrontions comme des boxeurs sur
un ring. Un jour, un homme, très fâché d'avoir été dénoncé pour mauvais
traitements, s'est mis à donner des coups de pied et a cassé une épaisse
planche devant moi. Le bois a fait "crac", mais j'ai gardé mes yeux
dans les siens et pour finir nous avons longuement discuté. Une autre fois, un
homme, un individu d'une soixantaine d'années, a fait une crise d'épilepsie sous
mes yeux, tandis qu'il était en train de se présenter. Je n'avais jamais
assisté à une crise d'épilepsie auparavant et ce jour-là j'ai appris qu'il faut
absolument empêcher la personne de se blesser en se cognant. Un Chinois, avec lequel nous
avions épuisé toutes les possibilités de recours et qui se voyait intimé de
quitter le territoire, m'a dit : "Vous, Madame Dad, je ne vous oublierai
jamais" et longtemps ça m'a fait quelque chose de savoir que quelque part
en Chine, parmi un milliard d'habitants, quelqu'un pensait à moi.
Il arrive parfois que mon beau métier me manque. Oh, il ne s'agit nullement
d'un besoin d'utilité sociale, ni d'un besoin d'argent, ni de rencontres, et
surtout pas de structure institutionnelle, de hiérarchie ou de collègues. Il
s'agit de ce sentiment grisant de saisir des trajectoires, de comprendre cet assemblage de pièces ahurissantes que constitue un être humain (voix, gestuelle, histoire, besoins, rêves,
désespoirs). Il s'agit de cette créativité qui
s'exerce au cœur de la réalité, et qui permet d'inventer et de résoudre des problèmes .
L'espace temps, quelques secondes à peine, entre le moment où je
faisais entrer ces personnes en les priant de s'asseoir, sans rien savoir de ce qui allait débouler dans la conversation, et
le moment où elles commençaient à parler, est une des expériences les plus
exaltantes que je connaisse.
Certains jours, en écoutant Les pieds sur terre, c'est
exactement ce genre d'émotion que je retrouve. Le jingle de l'émission commence
et j'ignore ce qui va être dit, de violent, de cocasse ou
d'attendrissant. De terriblement humain. Je retrouve alors ces instants palpitants qui ont fait de mon
métier un très beau métier. Vraiment.