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15 juin 2026

Voyager : en pensée

 

Bon : c'est vrai. J'ai toujours affirmé que je n'aimais pas Venise durant la belle saison. Trop de gens, trop de valises à roulettes, trop d'engorgements. Sans oublier : trop de moustiques. Mais quand l'autre jour R. est rentré en me parlant d'un type à qui l'on avait prêté pour deux semaines un appartement sur la Giudecca, et qui semblait connaître pas mal de bons restaus sur les îles environnantes, tout en cultivant l'art de dénicher sans cesse de nouvelles perles, et qui le soir-même était allé prendre un apéro dans un bacaro donnant sur un canal discret, avant d'aller dîner à E. ma cantine préférée (envoyant à R. quelques belles images à l'appui) là, là, je dois dire qu'une furieuse envie de partir s'est emparée de moi, malgré la canicule annoncée, malgré ma détestation des roulettes hoquetant sur les pavés. J'ai vu rouge. Du coup, j'ai replongé dans quelques photos pour me consoler.

24 févr. 2026

Vivre : le dernier des Mohicans

 
 
Portrait de Francesco Querini / Palma il Vecchio / Fondazione Querini-Stampalia / Venezia
 
 
Il porte tous les jours un costume trois pièces en velours côtelé. Il lève par-dessus ses lunettes cerclées d'or un regard délavé. Quel que soit le sujet qu'on aborde devant son guichet, il se termine toujours avec lui par une citation de Goethe ou de Nietzsche. Il dit que la confirmation, il demandera à son collègue de nous l'envoyer : les messages électroniques, il ne sait pas comment on fait.
 
 

23 janv. 2026

Vivre : Still life / 188

 

 
On avait repéré le pullover dans une vitrine près du campo Santi Giovanni e Paolo. Personne à l'intérieur, mais un petit message affiché invitait à sonner. Ce qu'on a fait, plusieurs fois, sans que personne ne réponde. Un passant nous a glissé en vénitien qu'il fallait contourner le palazzo, traverser le petit pont et se rendre dans l'autre magasin, destiné aux hommes, lequel serait certainement ouvert en fin d'après-midi.
La vendeuse était là, qui n'avait rien entendu et nous a proposé de nous guider vers la première boutique en empruntant le raccourci à travers le rez du palais. Nous avons traversé le portego, le grand corridor central reliant la porte de terre à la porte d'eau, par laquelle s'effectuaient les livraisons depuis le canal. Il était terriblement humide et terriblement élégant, ouvert sur une cour où il devait faire bon l'été, à l'abri des fortes chaleurs. Tandis que j'essayais quelques modèles, elle nous a expliqué que la propriétaire louait à la semaine l'appartement de 500 mètres carrés situé au piano nobile. Un peu grand pour nous, quand même ... 
Ces immenses palais du Cinquecento ont tant d'histoires, liées à la micro et à la grande Histoire. Le journal online éNordEst racontait en 2023 comment des espaces exigus du grenier ont servi durant le fascisme à cacher des ouvriers juifs de l'entreprise de matériel naval créée par le grand-père de Patrizia, l'actuelle propriétaire. Le faste et le désespoir. Venise a tant de mystères!
Maintenant, chaque fois que j'enfile ce pullover, la chaleur de sa laine vient me rappeler le clapotis provenant du rio Santa Marina, notre souffle embué dans l'ombre profonde et le bruit de nos pas traversant le portego désert. 

 

20 janv. 2025

Voyager : souviens-toi de te souvenir

 
Fronton / Ex ospizio Briati / Murano

Les répétitions, toutes ces choses qui sont les mêmes mais autrement. Il y a ceux que les répétitions ennuient parce qu'ils y voient la même chose, inlassablement. Il y a ceux que les répétitions attirent parce qu'ils se tournent résolument vers l'autrement. Et ceux que les répétitions intriguent parce qu'elles marquent tout à la fois la continuité et le changement.
 
Leone del Pireo / Arsenale
 
De ce séjour inondé de lumière me resteront des images d'une grande sérénité. Des pas lents, les yeux écarquillés, des retrouvailles avec d'anciennes flâneries excentrées, le silence de la ville délaissée par les assauts envahissants, l'émergence bienvenue des derniers de ses mohicans.
 


Mes boots battant les pavés. je retrouvais la Venise de mes jeunes années, inconnue des étrangers durant les mois d'hiver, impossible alors de dénicher un restaurant ouvert en dehors de la Piazza et de ses environs immédiats. Cette année - va comprendre pourquoi - les visiteurs étaient rares, et respectueux, et tendaient à s'éclipser à nuit tombée. J'avais cru, étant donné l'augmentation exponentielle du tourisme mondial, avoir perdu définitivement cette ville-là. Et voici qu'elle me revenait, accompagnée de mille sensations éparpillées. 
 

J'ai aimé les attaques de la Bora courroucée, pourvoyeuse de soleil vif et de rhumes carabinés. Le fouillis organisé dans les corbeilles de la Beppa où l'on dénicha miraculeusement deux paires de ciabatte de la bonne pointure et au prix inchangé. Le plaisir de nous faufiler chez Rosa Salva parmi les employées heureuses de s'arrêter en début de journée pour boire leur nectar et papoter (attention : pas le Rosa Salva du San Marco, récent et complètement dénaturé, non, celui du campo SS. Giovanni e Paolo, dont le tout petit bar qui ne désemplit jamais).
 
Détail Pala di San Zaccaria

 Sestier San Marco
 
 Campo Bandiera e Moro

J'avais oublié combien il est bon de grelotter à Venise, de demander son chemin aux retraités, aux buralistes et aux carabiniers, de laisser le regard se perdre dans les reflets des flots soyeux et combien les brassées de souvenirs heureux peuvent inviter à se régénérer.
 

 
 

18 janv. 2025

4 févr. 2024

Regarder : le blâme

 
Christ et l'adultère / Rocco Marconi / Gallerie dell'Accademia / Venezia
 
Dans les galeries de l'Accademia, suis tombée sur ce tableau de Rocco Marconi : Jesus et la femme adultère. Il m'a rappelé une toile du même thème et à la construction très similaire peint avec une infinie délicatesse par le Titien en 1515 environ, réalisé durant la même période et dans le même milieu culturel, qui se trouve aujourd'hui à Vienne. 
 
 Christus und die Ehebrecherin / Tiziano Vecellio / KHM / Wien

Ce thème de la femme adultère a été abondamment traité durant la Renaissance. C'est dans l'évangile selon Saint-Jean (8, 1-11) que l'on trouve ces mots : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre. » Chaque peintre a sa manière bien particulière de traiter le sujet. 
Poussin par exemple a mis en évidence la dynamique des accusateurs portés un effet de meute, avec des personnages penchés sur leurs pierres, prêts à les lancer, à se ruer sur la coupable, déjà agenouillée. On les dirait emportés par la jubilation de se défouler.
 
Le Christ et la femme adultère / Poussin / Le Louvre / 1653 (tiré du site  du musée)
 
Cependant, chez Marconi, ce qui frappe, c'est à la fois la beauté de la femme, une beauté enviable, et les regards lourds qui pèsent sur elle. Comme si le peintre avait voulu mettre l'accent sur l'expérience psychologique des divers acteurs mis en présence. La femme paraît confiante, pensive, nullement honteuse, ni humiliée. Elle médite sans doute sur ce qui est et ce qui a été.
 

 

Quant à ses détracteurs, ce sont des hommes qui semblent tout prêts à juger, mais par-delà le jugement leurs regards paraissent porteurs de colère et d'envie. Les frustrés seraient-ils les plus prompts à vilipender ? Porteraient-ils la volonté d'ôter chez les autres le plaisir dont ils sont privés ? Peut-être. Probablement. Une œuvre dépend toujours de son contexte de commande : précisons que ce tableau était placé chez les moines bénédictins de l'île San Giorgio, disposé bien en vue dans le lieu où ils allaient se confesser. Il accusait moins une femme coupable d'avoir "fauté" qu'il ne les renvoyait à leurs manquements et à leur humanité. 

A chaque fois que je passe devant l'une ou l'autre de ces toiles, je me retrouve toujours songeuse. Des images de femmes tondues, des insultes, des punitions, des humiliations présentes ou passées me reviennent en mémoire. Des critiques adressées à celles dont aucune erreur ne saurait être pardonnée. Mais en m'éloignant, je pense aussi à toutes les fières, à toutes celles qui ne se sont pas laissé faire, qui ont su garder la tête haute, se défendre, se trouver des alliés. Assumer et parfois : gagner.
 

2 févr. 2024

Vivre/ Regarder : comme une envie de Campari on the rocks

 
Photographie prise en février 1929 alors qu'il avait fait moins 12 degrés dans la lagune
Archivio Studio Giacomelli
 
Oh horreur! Des  primevères dans le jardin! Si les matinées sont encore glaciales et nous déroulent de beaux tapis givrés, les après-midis nous entraînent vers des rivages qu'on croirait méditerranéens. Les abeilles s'y laissent prendre qui font le buzz autour de leurs ruchers. Non! Non! Trois fois non! Je veux encore de l'hiver et du froid, je veux encore trembler dans l'aube qui renâcle à se lever, je veux des larmes de glace sur mes joues fouettées. Pas question de songer à revoir bientôt l'été!
Pour me consoler de ces contrariétés, ignorant le soleil insolent, je me suis penchée sur ces images de Venise transie et enneigée, que la fondation Jean-Pierre Wilmotte expose jusqu'au 28 février sous le titre de Venezia bianca :

Neve con le gondole / Gaetano Gabbia / sans date

Rialto / Fulvio Roiter / sans date
 
Sinfonia veneziana / Bruno Rosso / 1965
 
Sans titre / Sergio Del Pero / sans date
 
 
 
Exposition organisée avec l'Archivio storico Circolo fotografico La Gondola et  la Fondazione Querini Stampalia (fondo Luigi Ferrigno)

22 janv. 2024

Vivre : se faufiler dans la nuit

 

d'un passage à l'autre, d'une impasse à une autre,
entendre des pas résonner
 
 Ponte della Paglia
 
d'un pont à l'autre, d'une marche à l'autre, 
parmi les ombres déambuler

 
d'une heure à l'autre, d'un soupir à l'autre,
laisser les présences nous effleurer

27 juin 2023

Regarder : l'âme de l'animal

 
Galleria de l'Accademia / Modèle en plâtre d'un cheval du quadrige de Saint-Marc

Je me souviens l'hiver dernier, traversant les salles du rez de l'Accademia, je m'étais arrêtée un long moment devant ce modèle en plâtre, une copie réalisée en 1817 à partir d'un des chevaux qui surplombent l'entrée principale de la Basilique de Saint-Marc. 
 
 Photo tirée du net

Si l'on expose dans les Gallerie un moulage en plâtre, ce sont également des copies que les visiteurs de la place ont communément sous les yeux. En effet, depuis 1982, les originaux ont été mis à l'abri  de la pollution et des intempéries au Musée de Saint-Marc, aménagé au premier étage de la basilique. Ces chevaux ont eu une histoire tourmentée et les chercheurs se sont longuement interrogés à propos de leur origine. 
 
vue depuis la terrasse
 
Après moult recherches, il est apparu que la réalisation de ces sculptures majestueuses remonte à l'époque romaine, entre le IIe et le IIIe siècle apr. J.-C. Il est très probable qu'ils proviennent de l'île de Chios et qu'on les ait destinés à orner le grand hippodrome de  Constantinople sous le règne de Theodose II.

C'est au cours de la quatrième croisade, après la défaite des Byzantins, que ces chevaux furent amenés en tant que butin de guerre à Venise où on les plaça dès 1254 sur la terrasse qui surmonte le portail curviligne de la basilique.
 
Ils y restèrent jusqu'à ce que Napoléon, lors de son occupation de la Vénétie en 1797, les trouve à son goût et décide de faire main-basse sur ces merveilles. Il les fit expédier à Paris, les destinant à parachever son Arc de Triomphe du Carrousel. Mais le Traité de Vienne mis fin au pillage et le quadrige retrouva son emplacement vénitien en décembre 1815. 
 
Au cours du XXe siècle, durant les deux guerres mondiales, on les retira une nouvelle fois pour les préserver de possibles dommages.


Il est difficile de percevoir les subtilités artistiques et le réalisme stupéfiant de ces œuvres classiques quand on les voit depuis la place, en contre-plongée, au milieu des milliers de détails ornant la façade. C'est pourquoi cette imitation, dans sa pâle version muséale, m'a fascinée. Je restai longuement absorbée dans un dialogue silencieux tant cet animal semblait avoir de choses à exprimer. 
 
Le sculpteur anonyme avait non seulement su rendre les muscles et les tendons, les oreilles dressées, les veines saillant sur le museau, le frémissement des naseaux, la bouche semi-ouverte comme s'il était sur le point de parler. Il avait aussi et surtout donné à son regard une profondeur peu commune. A quoi pensait donc ce fier animal ? Qu'était-il censé contempler ? Il serait difficile de croire la bête intéressée par des questions de fourrage ou d'étriers. C'est une statue triomphale et altière. Mais par-delà sa fonction première, le cheval semble avoir des pensées profondes, chargées d'humanité, des réflexions sur la vie, son sens et sa durée. Il apparaît sur le point de s'exprimer, avec dans ses yeux une forte compassion, mêlée à une certaine gravité non dénuée de tristesse. On peut ainsi passer des heures devant l'art statuaire.
 
En sortant, il ne me restait plus qu'à traverser le pont en bois de l'Accademia et diriger mes pas vers la Piazza pour y poursuivre l'échange avec le bel animal et ses congénères, méditant sur leur créateur, leurs vicissitudes et tous leurs mystères.




22 mai 2023

Regarder : de l'autre côté


GRAFT / avec Marianne Birthler

Lors de l'avant-dernière Biennale de Venise, le pavillon allemand était l'un des plus intéressants. Son thème était : "Unbuilding Walls" (une réalisation en rapport avec le thème de l'année : Freespace). Dans un premier temps, l'exposition se focalisait sur le Mur de Berlin. Les spectateurs étaient confrontés à une implacable paroi noire, qui pourtant, selon la perspective dans laquelle elle était considérée, comportait des ouvertures. On se rendait compte à mesure que l'on s'approchait que l'on pouvait évoluer entre les différents panneaux et chacun exposait en son verso diverses données sur fond blanc (des éclairages sur des événements ayant jalonné les vingt-huit ans d'existence du Mur européen).




Ensuite, il y avait un autre espace, une longue paroi blanche que des miroirs semblaient prolonger à l'infini et qui contenait le "Mur des opinions". Sur une série de six écrans, on voyait se succéder des personnes qui vivaient des deux côtés de frontières ou de séparations élevées par le biais de murs ou de barbelés (elles étaient filmées à Chypre ou à Ceuta, au Mexique et aux États-Unis, en Irlande, en Corée du Nord et du Sud, dans la bande de Gaza). 
 

Les gens se tenaient debout et témoignaient de leur vécu. De la peur et de ce qui se trouvait de l'autre côté de leur peur. Chacun invoquait ses raisons et les légitimait par sa vision et son appartenance à une réalité bien particulière. C'était impressionnant, cette expérience des frontières, des blocages, des séparations. Cela provoquait chez les visiteurs toutes sortes de réflexions et d'échos, politiques et sociaux, mais aussi philosophiques et relationnels. On en arrivait à comprendre au travers des sensations corporelles et de la présence aux lieux le sens de l'expression : quel est votre point de vue ? Les points de vue se déployaient à l'infini, comme autant de vérités fragmentées, et il était vertigineux de constater que, sans être fausses, chacune de ces vérités ne pouvait contenir qu'une infime partie des données en jeu.


23 janv. 2023

Voyager : voir Venise et mourir

 
 
Les trois hommes élégants nous ont rejoints sur le ponton. D'après leur accent, ils devaient arriver d'un pays du Moyen Orient. Ils nous ont demandé si le bateau se dirigeait vers "Saint Mark's square". On leur a dit oui et on était sur le point d'ajouter que le trajet était splendide, les palais, les reflets, le musée à ciel ouvert, quand  tout à coup le plus jeune s'est penché sur son smartphone : mais, c'était bien plus court à pied, s'était-il exclamé, on pouvait y être en 7 minutes (en effet, un chemin bondé, parsemé d'enseignes de luxe et de banales verroteries, rien à voir, tout à acheter)
Il est vrai que par le vaporetto on est obligé d'aller au rythme de l'eau, laisser monter les manutentionnaires de janvier et leurs diables surchargés et permettre aux grand-mamans de descendre prudemment. Cela risquait bien de prendre ... dix minutes supplémentaires.
Alors, ils ont fait demi-tour. Ils voulaient voir Venise et pour eux, la ville, c'était le pont du Rialto et "San Marco", retrouver les images que leurs écrans leur indiquaient. Ayant constaté et approuvé, ils pourraient cocher la case Venise dans leur programme de la journée. Un appareil flambant neuf, avec compatibilité 5G leur permettait de tout réaliser en mode performant. Objectif atteint. Le soir, une pizza ou des lasagnes les attendaient dans un troquet bien noté sur Slurpy. La veille, c'était Rome et le Colisée (avec spaghetti et selfies). Parfait : ils auraient vu l'Italie.

18 janv. 2023

Voyager : entre terre et mer

 

S'il y a foule ? S'il y a foule, a-t-il repris, on s'embarquera, on s'évadera sur les îles.

26 oct. 2021

Voyager : l'art des détails

 

Le plus étonnant, tandis que l'on parcourt une ville étrangère, c'est de constater qu'on y a été attirée par la somptuosité de ses bâtiments, l'éclat de ses fastes passés et que, au bout du compte, on se retrouve émue par de tout petits détails insignifiants, mais infiniment évocateurs dont on se rappellera longtemps après avec une précision déconcertante.

10 mars 2021

Voyager : la virtualité

 

Il me faut au moins une fois par jour passer par ICI ou par ICI et regarder, obnubilée, les gens venir et les gens aller. Je leur construis alors des vies, des obligations, des rendez-vous galants ou pas, des histoires plus ou moins alambiquées, je leur invente des cœurs qui battent et des yeux éplorés, je les vois courir pour attraper leur vaporetto et héler sur l'autre rive un ami, ou alors je les imagine rentrer chez eux à pas pressés, harassés par une longue journée, désireux de se cuire des pâtes al dente avant de s'écrouler devant leur télé, tandis que dehors vocifèrent des goélands, et parfois je me dis que, peut-être, sans le savoir, dans un avenir plus ou moins lointain et dans le plus total anonymat, je serai amenée à les croiser, tandis qu'ils continueront de mener leur vie et que moi, je serai en train de la capter  ...
 

 

 

6 avr. 2020

Vivre : des quantités de choses


La lagune


Le premier jour, j'avais cru éviter la cohue en allant faire mes achats au moment de l'ouverture. Grave erreur : dix minutes avant l'heure, les gens se pressent pour pouvoir entrer les premiers. Ils attendent et se scrutent pour savoir lequel est arrivé après eux et doit en conséquence leur céder la priorité quand ils bondissent pour attraper l'un des quinze chariots à disposition. C'est donc vite fait que je suis repartie avec le chien ce jour-là sur notre belle plage solitaire. Deux heures plus tard, le calme régnait sur l'aire de parcage, après que la nuée s'était ruée sur le papier WC et le rayon des pâtes alimentaires pour finalement se disperser (tout bien réfléchi, ces pâtes italiennes épuisées, ces achats compulsifs contribuent sans doute à soutenir une économie qui se trouve en grande difficulté).
A présent, que de temps gagné! Connaissant le moindre recoin du magasin, je vais tout droit vers ce dont j'ai besoin. Mes courses hebdomadaires me prennent douze minutes montre en main. Je me pointe aux alentours de onze heures, quand les deux vendeuses trouvent enfin le temps de placer toute la marchandise livrée et échangent à voix basse. Entre les rayonnages règne une atmosphère de vacance. Un couple discret chuchote en choisissant ses fromages. Un jeune apprenti constitue son pique-nique de midi. La caissière me glisse : "ce n'est pas toujours comme ça". Elle dit son impression d'être souvent à la merci d'agressions tant verbales que virales derrière son pauvre abri en plexiglas. Elle parle de ceux qui rouspètent parce que tel produit n'est pas encore disponible, et de ceux qui râlent parce qu'on les oblige à respecter les distances. Il y a aussi ceux qui rechignent à se désinfecter les mains et ceux qui sont mécontents parce que les mesures de sécurité devraient selon eux être renforcées (il semble que certains aient enfin trouvé un bon filon pour se lamenter).
A force d'acheter le nécessaire (un délicieux, un merveilleux nécessaire), je me retrouve avec des finances aussi assainies que les canaux vénitiens. Pas de café siroté sur une terrasse, ni de roman DOP ni de coupe égalisée. Pas davantage de cinéma, de restaurants, ou de fleurs. Je sors avec mes cabas, ravie d'avoir déniché un beau chou frisé. Je me suis soudain rappelée un plat de Vénétie, dégusté l'an dernier sur l'île de Torcello, là où, surtout en plein hiver, les touristes oublient d'aller s'agglutiner. A la Villa '600, on offre depuis des décennies une cuisine familiale et la sœur du propriétaire, surprise à ses fourneaux ce samedi-là, préparait un chou savoureux accompagné de saucisses locales. La recette, reproduite aujourd'hui de mémoire, est d'une invraisemblable simplicité. On la déguste les yeux mi-clos, en rêvant d'une prochaine escapade hivernale au cœur de la lagune. On s'imagine déjà dans une petite salle vide de la Villa '600, avec le placide serveur invitant à le suivre en cuisine pour découvrir des salcicce en train de mijoter, selon la vieille tradition paysanne qu'aucun visiteur étranger (plutôt amateur de spaghetti et de pizza) ne songerait à réclamer.



28 juin 2019

Lire : quand les serrures résistent


Porta delle Terese / 2014 / Roger de Montebello
La clef tourne enfin et la porte s'ouvre. A cet instant, je pense à la peinture de Roger de Montebello : "Et s'il n'y avait rien derrière la porte? Et si le passage était simplement dans la vibration même de la porte?"
La porte ne vibre pas. Elle grince, tout simplement, comme il sied à des pentures de fer qui n'ont pas fonctionné depuis deux années. Je franchis le seuil, le passage de la frontière.
Aussitôt, je perçois tout. La prison, l'odeur de confinement. Mon regard embrasse l'intérieur, comportant une nef unique de forme rectangulaire. Santa Maria del Pianto faisait d'emblée l'effet d'une discordance. Rien de tel ici, encore que le spectacle tende au même constat : la chute, l'anéantissement, avec tous les attributs d'avant. Un choc. J'ai beau m'attendre à un tableau de ruines, je suis confronté à une pure rencontre avec la fin. Mais une fin qui se présente comme une sorte de discrédit. Aux Terese, la beauté a tout simplement été injuriée. Car on la voit, son empreinte est encore visible. Mais elle est enfouie dans les décombres. // Venise à double tour / p.320

J'ai terminé la lecture. Enfin. J'éprouve depuis l'enfance une grande tendresse, émerveillée et inquiète, pour la ville. J'éprouve aussi une sincère estime pour Jean-Paul Kaufmann. Le long des pages, j'ai retrouvé sa force - apparemment - tranquille, son obstination, son style et son érudition (il a appelé à la rescousse Lacan, Morand, Sartre, Casanova, Pratt). C'est ce qui m'a décidée à plonger dans le livre.
Pourtant, depuis le début, l'entreprise ne m'avait pas convaincue : vouloir ouvrir des églises fermées - pour diverses raisons - dans la cité marcienne ne relevait-il pas d'un excès de témérité, voire d'une certaine arrogance ? Pratt avait bien raison de lui dire, dans les années quatre-vingt : "Des lieux d'ombre et de silence. Ils doivent le rester"

Et cette guide française, surnommée Alma, qui lui dit d'emblée : "C'est le fantasme actuel, la "Venise insolite et cachée". Il faut à tout prix aujourd'hui voir ce que les autres ne voient pas. Sans doute le plaisir de la comparaison... Savoir qu'autrui ne puisse tirer agrément de ce que l'on a le privilège de connaître. Se dissocier de la multitude. Ou la vanité de se croire plus malin que les autres. Surtout, ne pas passer pour un touriste. J'ai sans arrêt des demandes pour des "adresses secrètes" de Venise. Mais les secrets doivent être respectés."

Mais JPK persévère, se donne trois mois avec prolongations, s'y prend par mille contacts et mille moyens, finit par se faire ouvrir un certain nombre de portes. Certaines lui resteront fermées malgré tous ses efforts. 

Pourquoi ai-je peiné à entrer dans la démarche ? Elle m'a semblé contenir de la violence, tenir de la violation, m'a presque fait l'effet d'un viol (Alma, du reste, avant de se mettre en quatre pour l'aider dans son projet (sa traque ?), utilise ce terme : "viol collectif" à propos des invasions que subit la ville). Pourquoi vouloir forcer à tout prix ce qui est secret et se veut hermétique ? Quel besoin d'aller ouvrir ce qui ne veut s'offrir ? Au nom de quelle valeur, de quel idéal, de quel noble projet ? Quels comptes l'auteur avait-il donc à régler ? Une ville est un être vivant. Tous les êtres ont droit à leur silence et à leurs replis. A quoi bon chercher à débusquer et débusquer encore des tréfonds jalousement murés ? Si les secrets de nos familles, qui peuvent nous étrangler, délivrent quand ils sont mis au jour, les secrets des autres se doivent d'être ménagés.

J'ai refermé le livre - emprunté, qui ne sera jamais acheté - avec un soupir satisfait. Venise, à coup de manoeuvres byzantines dont elle a le secret, à coups de silences séducteurs et rageants, continue à savoir se protéger. Et d'une certaine manière, le demi-échec de l'auteur m'a profondément réconfortée. Reste l'élégance de son écriture (il est un portraitiste littéraire très doué), reste le plaisir de parcourir la ville dans la lumière de l'automne en compagnie d'un homme de qualité.



22 mars 2019

Lire / Ecouter : le mot de Saint-Augustin

 

Façade / Eglise Santa Maria del Giglio / Venise

Jean-Paul Kaufmann était l'invité de Laure Adler l'autre soir, à l'occasion de la sortie de son livre A double tour, dans lequel il raconte un long séjour à Venise et ses tentatives – pas toujours couronnées de succès – pour se faire ouvrir les portes des églises fermées depuis longtemps.

A un certain moment, il parle du bonheur d'être vivant, un bonheur qu'il partage avec la journaliste Florence Aubenas, ex-otage comme lui.  
Oui, le bonheur de revenir, revenir comme Ulysse, quoi, mais pas d'un beau voyage. Je cite souvent ce mot de Saint-Augustin : il ne faut pas perdre l'utilité de son malheur. Il faut quand même avoir quelques avantages d'une telle expérience. La vraie joie ne peut s'adosser finalement qu'à une expérience de l'adversité ou du malheur. Bien sûr la vraie joie, la félicité, on peut l'éprouver, on peut vivre des moments de bonheur, et cetera…
Mais cette vraie joie a besoin d'être enchâssée dans cette part qui a été néfaste pour vous. Moi je le ressens très fortement et je ne me lasse pas du spectacle de la beauté du monde. Je sais qu'aujourd'hui, c'est la laideur du monde qui est regardée.
C'est comme à Venise. Venise, c'est une caricature, Venise, c'est une parodie, c'est le toc, l'inauthentique qui est là, à la puissance 10'000. Et moi, ça ne m'atteint pas. Je suis complètement aveuglé. Je regarde pourtant les gens, je ne me lasse pas du spectacle de ces touristes.Et en même temps ces bateaux de ces nouveaux riches, qui sont exhibés, c'est pathétique. Ces valises en polycarbonate, ça c'est un bruit de Venise, qu'on entend, qui est épouvantable, eh bien moi, je ne l'entends pas.
Oui, cette laideur qui existe, je ne veux pas dire que je ne la vois pas, mais en tout cas, elle ne m'atteint pas.

Tirer bénéfice de traumatismes passés ou de douleurs lacérantes. Se rendre plus attentif aux beautés des choses. Tamiser la vie pour en garder l'essence et la volupté. Quand notre esprit peut si facilement être distrait par la laideur, par des inconvénients, par des contrariétés, le souvenir des épreuves aide à se tourner vers la splendeur, la candeur, la joyeuseté. Oui, on peut faire trésor de son malheur. Quand il a été surmonté.
 

24 janv. 2019

Voyager : éviter, admirer


Devant l'Arsenal / Venise


Note sur des choses assommantes :
Ces individus débarqués pour 48 heures du Texas, de Munich ou d'ailleurs qui n'hésitent pas à décrire ainsi un restaurant : "the best pizza in town". Ok, mon vieux, nous sommes ravis – vraiment – de bénéficier de ton indispensable opinion.
Cette musique glucose – trois notes, voix insipide – qu'on nous déverse dans les cafés, les restaurants, les salles d'attente. "I wanna go I wanna go I wanna go"Mais pars, pars, décampe, accorde-nous une minute – rien qu'une - de silence.
Ces personnes quittant furtivement les toilettes, incapables apparemment de tirer la chasse, d'appuyer sur un bouton en parfait état de fonctionnement. ?!?
Ces critiques adressées à des hôtels : "ils ne parlent pas Notre langue"Si vraiment, tu veux parler uniquement ta langue, mon ami, ne vaudrait-il pas mieux que tu restes bien au chaud à la maison ?
Ces shoppeurs venus de l'autre côté du globe, encombrant les vaporetti aux heures de grande affluence avec leurs sacs issus d'enseignes sévissant sur la terre entière. Eh, il y a aussi des H&M et des Zara à la chaîne au pays d'où tu viens.


Petite note sur des choses essentielles : 
Les enfants rieurs coursant les pigeons. Les regards rêveurs transportés dans la même direction. Les envols souverains au-dessus des clapotis scintillants. La beauté, la classe, qui invitent à perdre toute notion de temps et d'espace. Tourner son visage vers la lumière indécise. Se fondre dans Venise.


23 janv. 2019

Voyager : d'île en île




Ces dimanches à Venise quand souffle la bora, 
faisant le ménage, soulevant les nuages comme des draps,
 et tout au loin sur les rivages de l'Istrie, ces lueurs promises, 
nos pas incertains transis par l'attente, nos visages sidérés, des masques de bise,
rivés vers les îles alanguies, esquissées à la dérive,
des mirages, perdus dans les tangages, si proches si lointains à la fois,  
traces ondoyantes exquises, sur la carte du tendre effleurée avec toi.


22 janv. 2019

Voyager : passager de la nuit




Une chance que le propriétaire soit si peu souriant, si peu avenant (psychorigide dirait-on souvent): nous disposons en hiver pour nos petits-déjeuners de l'entière grande salle du piano nobile. Au bas mot, quelque trois cent mètres carrés. Combien de fois avons-nous eu l'impression prodigieuse d'être les seuls occupants de cet immense palais mal chauffé ? Si ce n'est… si ce n'est qu'il nous est arrivé de croiser régulièrement, au fil des années, l'Ombre.
Jamais le matin, jamais durant la journée. Toujours à nuit tombée. Rentrant d'une balade nocturne sur le Grand canal, nous trouvions le grand salon faiblement éclairé, une lampe dans un coin, une silhouette noire, assise au fond d'un sofa, tenant un livre devant soi. L'Ombre, nous avons longtemps cru qu'il s'agissait d'un gardien, un employé aux attributions mal définies, qui faisait des signes discrets quand nous le croisions. Mais l'Ombre, un soir que nous nous étions arrêtés devant elle pour la saluer, nous avait adressé quelques mots dans un italien légèrement teinté d'accents hispaniques. Elle nous a dit venir chaque année en janvier, pour un séjour consacré à sillonner les calli, à longer les canaux. Sa ville d'origine, au bord de la Méditerranée, devait lui paraître bien trop bruyante et trop polluée. C'est au cœur de ce vieux palais, dans une chambre que nous n'avons jamais pu localiser, qu'elle venait se replier. Par une indiscrétion nous avons appris un jour que l'Ombre dirigeait dans sa ville lointaine un musée réputé. Car l'Ombre parlait, mais se défendait aussi contre le moindre soupçon d'intrusion. Elle était évanescente, ne semblait pas avoir de préoccupation matérielle comme tout un chacun. On ne la voyait jamais enfiler un manteau, ni avaler un café, ni s'enquérir d'une couverture supplémentaire. L'Ombre paraissait effleurer les murs, garder des contours flous, si bien qu'il me serait, tout en l'ayant croisée à plusieurs reprises, fort mal aisé de définir ses traits.
Cette année pourtant, nous avons dû déplorer son absence. Avait-elle fini par se dissoudre, infiltrée dans les murs, muée en fantôme, dispersée dans le brouillard ? Devant une bouteille de Cabernet, le dernier soir, nous avons élaboré toutes sortes d'hypothèses à son sujet, mais le vin, comme l'Ombre, ont su garder leur secret.