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25 mars 2023

Vivre / Lire : adulte ? jamais

 
Ragazze a Nervi / Felice Casorati / Ca' Rezzonico / Venezia
 
Quoi que vous fassiez, que vous le fassiez seule ou non, à quelque moment que vous le fassiez, de quelque façon que vous le fassiez, pour quelque raison que vous le fassiez, quelque mystérieux que soit le but dans lequel vous le fassiez, n’oubliez jamais que sur l’autre plateau de la balance il y a toujours le néant, la mort, l’oubli. Que c’est vous contre l’oubli. Confessions d'un gang de filles / Joyce Carol Oates
 
Récemment, au micro de l'Embellie, Lola Lafon a présenté cette citation à propos de l'écriture. Tellement juste, ce petit texte qu'elle a adopté depuis longtemps, et applicable quand on y pense à toute activité dont la reconnaissance est incertaine.
 
Pendant l'émission, L.L. a beaucoup parlé de jeunes filles et de vieilles dames, de l'attention que l'on doit aux unes et aux autres et c'est marrant parce que quand on la regarde on est surpris par son apparence : une allure d'adolescente angélique et déterminée, et un visage de femme âgée, marquée par toutes sortes d'expériences. On l'observe et on dirait qu'elle a décidé de zapper la case "adulte", passant sans transition de la prime jeunesse à la vieillesse. Ou peut-être ayant tous les âges à la fois.
 
Par association, comme cela arrive souvent quand un artiste en rappelle un autre de manière aléatoire, j'ai repensé à Adulte ? jamais de Pier-Paolo Pasolini. C'est le titre d'un poème écrit à Rome en 1950 et aussi celui d'un recueil de divers poèmes composés entre 1941 et 1953, que René de Ceccaty a sélectionnés et traduits  :
 
Adulte ? Jamais. Jamais : comme l’existence
Qui ne mûrit pas, reste toujours verte,
De jour splendide en jour splendide.
Je ne peux que rester fidèle
À la merveilleuse monotonie du mystère.
Voilà pourquoi, dans le bonheur,
Je ne me suis jamais abandonné. Voilà
Pourquoi dans l’angoisse de mes fautes
Je n’ai jamais atteint un remords véritable.
Égal, toujours égal à l’inexprimé,
À l’origine de ce que je suis.
(Ed. Points, 1995, 2013)

✴✴✴✴

Adulto? Mai—mai, come l’esistenza
che non matura—resta sempre acerba,
di splendido giorno in splendido giorno—
io non posso che restare fedele
alla stupenda monotonia del mistero.
Ecco perché, nella felicità,
non mi sono abbandonato—ecco
perché, nell’ansia delle mie colpe
non ho mai toccato un rimorso vero.
Pari, sempre pari con l’inespresso,
all’origine di quello che io sono.

10 déc. 2017

Voir/Ecouter : quand Robert parle de Pier Paolo


La Villa / Anaïs Demoustier, Ariane Ascaride, Jean-Pierre Daroussin ,Gérard Meylan

Il y a des séances dont on sort l’âme ennoblie, le cœur un peu plus grand. On quitte la salle un peu triste, un peu à regret, comme on prend congé d'une maison amie
Tous ces personnages, au fond, portaient en chacun d'eux quelque chose de moi, que je ne voulais pas abandonner. J'aurais voulu savoir ce qu'allaient devenir leurs espoirs, leurs peines et leurs projets. J'aurais voulu rester là-bas pour les encourager, leur dire d’y croire et de foncer. Je suis finalement sortie de la salle, tandis que mon cœur restait dans la Villa.

Robert Guediguian était reçu à l’Heure bleue à l’occasion de la sortie du film. J’adore son accent mélodieux, sa manière apaisée de persister à dire ce qu’il a à dire. Quand il a parlé de Pasolini, j’ai su que, définitivement, les amis de nos amis sont nos amis.


L.A.  [après un extrait d'archive où PPP parle de son rôle d'intellectuel]  : Pasolini, ça a été un coup de foudre, pour l’écrivain, le poète et le cinéaste ?
R.G : Ce qu’il dit là, je trouve ça formidable. Il reprend grosso modo l’idée de Gramsci, de l’intellectuel organique. C’est-à-dire qu’un intellectuel ne peut pas être dissocié de la mise en pratique de ses idées. Donc il faut qu’il fasse partie d’un syndicat, d’un parti. Il faut qu’il ait des liens étroits avec les mondes, les mondes qui existent, les pratiques sociales.
Probablement pour ça, comme il le dit, et même avec des désaccords, j'étais dans le parti communiste, forcément. Parce que dans ce parti-là, j’adorais les réunions que nous faisions ensemble où il y avait un ingénieur, un instituteur, un plombier. C’est exceptionnel, ces rencontres de la société civile. Et c’était là qu’il fallait avancer sur des idées et prendre des idées. Analyser. Un va-et- vient intellectuel, à l'intérieur des masses. [...]
Et puis après, bien sûr, je pense que c’est un des plus grands artistes du 20ème siècle. La capacité qu’il a eu à s’exprimer de toutes les manières. Je l’ai d'abord rencontré comme écrivain, j’ai d’abord lu ses romans, puis ses poèmes. Et puis, je me suis aperçu qu’il avait fait des films. Un jour, par hasard d’ailleurs, je suis allé voir un film qui s'appelait Théorème, et je me suis demandé si c’était le type qui avait écrit "Une vie violente", "Ragazzi di vita". Et puis après, j’ai tiré le fil, c’est un peu obsessionnel. Donc, j’ai lu tout Pasolini. Je connais les lieux où il a vécu.C’est devenu, sans que je l'aie jamais rencontré, un compagnon de route, un maître. Je me demande toujours ce qu’il aurait pensé, ce qu’il aurait dit.

L'Heure bleue / Laure Adler / 29.11.2017

15 juin 2017

Ecouter : quand Ernest parle de Pier Paolo


Ernest Pignon-Ernest / La pietà di Pasolini / oeuvre sur Spaccanapoli / 2015

On peut aimer par-delà les époques et par-delà les territoires.
On peut aimer des absents, des êtres qu’on n’a jamais croisés.
L’amour ne connaît aucune frontière, dans le temps ou l’espace.
Lui, je l’aime, je l’ai toujours aimé et je l’aimerai toujours. Intensément.

Nous avons en commun l’amour d’une langue vernaculaire, celle d’une terre au Nord-Est.
Et je l’admire pour ce courage qui était le sien, un courage quasiment effrayant.

Le plaisir d'entendre Ernest Pignon-Ernest parler de Pier Paolo en ces termes (ici):

Pour moi, c’est un repère, c’est une référence, cette façon qu’il a, si vous voulez, cette façon qu’il a d’affirmer une espèce de simultanéité du temps. Pour prendre l’exemple le plus évident : il s’affirme comme marxiste et il fait Médée, Œdipe, l’Evangile selon St-Mathieu.Il s’affirme dans les 2000 ans d’histoire qui fondent notre culture.Il a cette espèce d’approche très charnelle, très sensuelle des lieux, des gens, des choses. Et, paradoxalement, c’est cette façon charnelle qui fait apparaître le sacré de chacun. Et on le sent beaucoup : cette façon de se saisir de la vie d’un petit voyou de Rome. Et cette façon de faire résonner Virgile et Dante, en parlant d’Accatone, d’un petit voyou.
Pour moi, sa démarche est un exemple permanent. Il incarne les contradictions de notre temps.
Il était tiraillé entre Marx et Jésus, il avait cette exigence de raison, d’analyse permanente, politique, et, en même temps, il était passionné.
Vous voyez comme ses contradictions, il était déchiré tout le temps.Ses propositions sont très savantes, toujours chargées de références picturales, Piero della Francesca, Pontormo. Et en même temps c’est très populaire. Vous voyez, il y a toujours ces espèces d’oxymores. Il était il est comme ça, lui-même. 

Lors de la même émission, on entend la voix de Pier Paolo, et Ernest traduit :

"Maintenant, contrairement au régime fasciste, nous avons un régime démocratique. Mais ce culturicide, cette uniformisation, que le fascisme-même n’avait jamais réussi à obtenir, le pouvoir d’aujourd’hui, celui de la société de consommation, a réussi à l’obtenir parfaitement. En détruisant les différentes réalités particulières. En enlevant du réel aux différents êtres humains que l’Italie a produit historiquement de manière très différenciée. Donc ce culturicide est en train de détruire l’Italie, et l’on peut dire sans hésitation que le vrai fascisme, c’est le pouvoir de cette société de consommation. Elle est arrivée si rapidement qu’on ne s’en est même pas rendu compte, ces 5, 6, 7,10 dernières années.
Ça a été comme un cauchemar, dans lequel on a vu l’Italie se détruire jusqu’à disparaître.
Et maintenant, en se réveillant, on se regarde autour et on se rend compte qu’il n’y a plus rien à faire." (Archive non identifée / 
l'Heure Bleue / diffusé le 27.04.2017)

Voilà ce qu'il disait il y a plus de 40 ans, Pier Paolo...
Lucide, dans la cible.

28 janv. 2017

Lire : Peire et Pier Paolo

Ernest Pignon-Ernest / Naples / 2015
(qu'est-ce qui lui a pris d'aller coller sa belle affiche sur Spaccanapoli ? il faudra que je me renseigne)

Ab l'alen tir vas me l'aire
Qu'ieu sen venir de Proensa!
Tot quant es de lai m'agensa,
Si que, quan n'aug ben retraire,
Ieu m'o escout en rizen
E.n deman per un mot cen:
Tan m'es bel quan n'aug ben dire.
Je me remplis de cet air
Qui me vient de la Provence.
Tout en elle est réjouissance
Et si quelqu'un en est fier
Je l'écoute en souriant ;
Pour un mot j'en voudrais cent
Tant j'aime l'entendre dire.**

C’est fou ce que j’aime ces vers de Peire Vidal (documenté entre 1170 et 1205). Leurs sonorités me rappellent celles de mon enfance. Alors, je me les répète à haute voix, certains jours, le cœur plein de joyeuse nostalgie, en sillonnant la campagne. J’ignore si je les prononce bien, mais ils m’enchantent.

En exergue de son ouvrage de poésie, La meglio gioventù, qui rassemble ses poèmes en langue frioulane, P.P. Pasolini cite les trois premiers vers de Peire. Il voulait sans doute par là se référer à la nostalgie éprouvée pour le Frioul, où il avait vécu avec sa mère, originaire de cette terre. Une terre mythifiée, devenue une sorte de paradis perdu après qu’il avait dû la quitter brutalement au début des années 1950, suite à son exclusion du PC et son interdiction d’enseigner pour cause de « mœurs dissolues ».

PPP avait fondé après la guerre avec quelques amis à Pordenone une académie de la langue frioulane (l’Academiute di lenga furlana). Il entendait rendre hommage à cette langue maternelle, parlée par des paysans, valoriser ce langage populaire contre l’italien, langue du père, langue du fascisme et de la dictature.

Il composait des vers simples, avec des mots puisés dans la vie quotidienne, prononcés par des voisins, des gens du peuple autour de lui. Par le biais de sa poésie, il transformait en mots écrits ce qui n'avait été jusque là que sons. Et, parcourant la campagne, il distinguait les différents dialectes, selon le village où ils étaient parlés.

Pasolini était un personnage complexe, aux multiples facettes (qui a eu, apparemment, bien plus d’amis et d’admirateurs après sa mort que de son vivant). Il y a le Pasolini politique, le Pasolini cinéaste, le polémiste, et même le peintre. Mais il était avant tout, je crois, un poète. Ses écrits vernaculaires le montrent à la fois tourmenté et candide, doux et violent, au cœur de ses vingt ans . Ce qui est remarquable, c’est que l’année précédant sa mort, en 1974, il avait repris certaines de ces poésies de jeunesse pour en redonner différentes versions. A lire ses variantes, on comprend à quel point la poésie est faite de travail et d'exigence.

Tiré de El testament Coràn :


Mi contenti
Ta la sera ruda di Sàbida
mi contenti di jodi la int
fór di ciasa ch’a rit ta l’aria.
Encia me cór al è di aria
e tai me vuj a rit la int
e tai me ris a è lus di Sàbida.
Zòvin, i mi contenti dal Sàbida,
puòr, i mi contenti da la int,
vif, i mi contenti da l’aria.
I soj usàt al mal dal Sàbida

Je me contente
Dans le soir dépouillé du samedi
Je me contente de regarder les gens
Qui rient dans l’air devant leurs maisons.
Mon cœur aussi est fait d’air
Et dans mes yeux il y a le rire des gens
Et dans mes boucles il y a la lumière du samedi.
Jeune, je me contente du samedi,
Pauvre, je me contente de ces gens,
Vivant, je me contente de cet air.
Je suis habitué à la souffrance du samedi. (trad. libre)


**Site : http://trobadors.free.fr/ traduction de Denis Vanderhaeghe / n’étant pas une spécialiste de la littérature médiévale, je ne saurais dire si cette version est la plus adéquate, mais elle m’a paru la plus harmonieuse à lire.