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31 déc. 2020

Lire : le vieil écrivain

 
 
John écrit magnifiquement sur sa propre mère. Dans "D'ici là", son roman de 2005, le voile disparaît entre tous les vivants et les morts - qui, s'ils ont brillé d'un feu assez vif avant de disparaître, ne s'en vont jamais tout à fait. Le narrateur, lui-même âgé, voyage à travers les souvenirs et les grandes villes de ce monde, avoue à sa mère que maintes choses l'ont effrayé. " J'ai toujours peur" dit-il. "Bien sûr, le rassure-t-elle. Comment pourrait-il en être autrement ? Soit tu es sans peur, soit tu es libre, tu ne peux pas être les deux." Rick Bass, à propos de John Berger, "Sur la route et en cuisine", p.158.

 Qu'est-ce qui nous pousse à relire ? Qu'est-ce qui fait qu'un livre sera gardé pour le cas où...? Qu'est-ce qui nous empêche de le donner, et même de le prêter ? Qu'est-ce qui, certaines après-midi d'hiver, dirige notre index vers un rayon particulier de notre bibliothèque et exerce une pression assurée sur une tranche pour nous permettre d'emporter un bouquin précis dans le fauteuil rouge installé face à la forêt ? Qu'est-ce qui conduit ensuite le même index vers tel chapitre expressément - celui-là et pas un autre ! - et nous donne alors le sentiment d'être enfin arrivée chez nous, pour un moment, une heure, une après-midi ?
Je l'ignore. Mais ce jour-là j'avais besoin de retrouver John Berger, travailleur manuel et écrivain, admirateur de montagnes, généreux et protéiforme artiste, pour partager un moment en sa compagnie. Le chapitre où il reçoit Rick Bass, avec deux jeunes aspirantes écrivaines, dans sa maison de Quincy en Haute-Savoie, est un pur bonheur. On y trouve un vieux sage en deuil de la compagne avec laquelle il a passé 40 ans, qui se sait proche de la mort, mais se montre apaisé, chaleureux, offrant la tranquille assurance de qui arrive au terme d'une vie bien remplie. On y voit son fils, agriculteur et peintre, sa petite-fille, venus en voisins, et des étrangers, venus de loin pour le rencontrer et lui préparer un repas savoureux. On y trouve la proximité rassurante du Mont-Blanc et on devine la force des regards et des gestes qui circulent entre tous les convives. 
Qu'est-ce qui nous pousse à relire ? Trouver ce qui nous manque, ce à quoi nous aspirons. Trouver une ambiance, une citation qui fait sens, juste à ce moment-là. Les livres que l'on garde sont des maisons amies dans lesquelles on pourra toujours entrer, prendre place, entendre les mots dont on a le plus grand besoin.
 
 
Sur la route et en cuisine, Rick Bass, éditions Christian Bourgeois, 2018
D'ici là, John Berger, éditions de l'Olivier, 2006 


14 août 2019

Lire : on the road again



L'arrivée de la nuit instaure un sentiment plus profond d'intimité clanique. Je demande à Gary [Snyder] si, avant la fin de la soirée, il accepterait de lire un texte à voix haute et si Erin pourrait lui lire l'un des siens. D'habitude, Erin est imperturbable, et quand elle blêmit en entendant ma suggestion, je la vois réagir ainsi pour la première fois.
Gary ne manifeste nullement que cette demande serait inhabituelle. "Bien sûr, dit-il. J'ai quelque chose sur quoi je travaille depuis un moment, j'aimerais bien l'essayer avec vous."
Il n'y a aucun ego en lui. Je soupçonne que tous les grands sont capables de bannir l'ego pour acquérir la pureté enfantine, chauffée à blanc, du processus créateur. Invente quelque chose. je me rappelle Jim Harrison racontant que sa mère, à la fin de sa vie, lui disait : "Eh bien, Jimmy, tu n'as pas trop mal gagné ta vie avec tes calembredaines."
Je désire que ce soit un épisode mémorable pour Erin. C'est un bon exercice. Lire à voix haute apporte une conscience aiguë de chaque mot, contraint l'écriture à assumer sa  responsabilité pleine et entière de chaque pulsation, cadence, rythme et son; de tous les passages maladroits, bancals.

On sort de ce livre comme on rentre d'un long voyage, revigorée, oxygénée, imprégnée d'images et de saveurs, et surtout portant en soi une furieuse envie de lire, de partir et, pourquoi pas, somme toute, de s'essayer à écrire...
En prologue, l'auteur explique son projet : rendre hommage à ses héros d'écriture tant qu'ils sont en vie et permettre à quelques représentants de la génération émergente de les rencontrer. Transmettre, devenir un passeur, un créateur de ponts entre gens admirés et gens porteurs de promesses. Il se lance dans une aventure qui l'amènera en divers points des States, avec une incursion en Europe. Le principe est simple (la réalisation plus délicate) : il s'agira pour lui et pour ses jeunes coéquipiers d'arriver dans la cuisine de l'écrivain, avec armes et bagages (entendez : casseroles et nourriture) et de concocter un repas autour duquel il fera bon partager.

Quand il leur a écrit, un nombre certain de ses héros ont refusé l'expérience. Un certain nombre l'ont acceptée avec enthousiasme. Rick Bass comprend les réticences. L'entreprise était de part et d'autre risquée, si bien qu'il n'est pas étonnant qu'au final les chapitres soient consacrés principalement à des amis ou des connaissances de longue date.
Parallèlement à cette épopée, Rick Bass est en train de traverser une lancinante crise existentielle : il doit faire face à l'échec de son couple, qu'il avait cru inusable, ses filles adorées sont parties à l'université, et sa  maison l'attend, vide. Tout cela l'amène à s'interroger sur le sens de cette solitude nouvelle et la vocation des années qu'il lui reste à vivre.
J'ai déjà parlé de Rick Bass ici et ici. C'est un auteur qui sait décrire excellemment l'existence humaine vécue au cœur d'étendues immenses, une existence porteuse d'autant de failles, de dépressions et d'éclosions que les espaces où elle se déroule. Il est un observateur perspicace des phénomènes naturels, qu'ils appartiennent au monde végétal, minéral ou social, et sait s'apostropher avec pragmatisme :
L'inquiétude est une mauvaise habitude, un gâchis de sérotonine. Réserve-la entièrement pour la page écrite, me dis-je. Contrôle ce que tu peux contrôler. Le monde veillera au reste.
Avec ce livre, il nous permet de découvrir ou de mieux connaître certains grands écrivains américains (vivant pour la plupart à l'écart des grandes métropoles après une jeunesse pour le moins tumultueuse). On en vient à admirer et envier ces artistes chasseurs, pêcheurs, fermiers, activistes, éleveurs, qui se sont construit de merveilleux ateliers aux fenêtres s'ouvrant sur des paysages  de rêve. Les partages donnent lieu à des moments d'émotion intense et de solide fraternité (certains héros sont âgés, ou malades, on sent que le temps leur est compté). Ils invitent à réfléchir sur ce qu'implique le métier d'écrire en matière de doutes, de rituels et d'énergie créatrice. Le livre est aussi ponctué de scène cocasses (passage de douane sanguinolent à Heathrow, découverte incongrue d'une prothèse et de couches au fond d'un sac à Genève, victuailles volant sur une autoroute, explosion d'une oie dans un jardin). Enfin, last but not least, il donne à découvrir en quoi consistent les repas étasuniens quand ils ne sont pas tout droit sortis de l'abominable grande distribution :
Nous coupons davantage de minces lamelles de gingembre, que nous intégrons à la viande hachée d'élan. Cette tâche est une vieille routine, le genre de chose qu'on peut presque faire les yeux fermés. Après le bruit et la fureur de la préparation du dîner pour Sedaris, il est agréable de goûter à cette frugalité, tandis que la lumière estivale entre par les fenêtres et tombe sur la salade multicolore d'Erin - le rouge foncé de la betterave, le bleu marbré, quelques raisins dorés et, une touche d'élégance  dont je suis fier, quelques violettes cueillies derrière chez moi le jour de mon départ et gardées sur la glace dans un sac de conservation. Pour le dessert, encore de la rhubarbe, pas une tarte cette fois-ci, mais un crumble avec de la crème fouettée.
Mmmm... Dans ce domaine, on fait pas mal de découvertes : une paella préparée avec du gingembre, un petit-déjeuner comprenant une tranche de pain perdu, un peu de bacon au sirop d'érable, une sauce au beurre roux et au cognac, des noix de macadamia, et du mascarpone pour couronner le tout... question de goût, sans doute, mais....il est possible que le plus savoureux de l'aventure ne se trouvait pas dans les assiettes.

13 févr. 2018

Lire : février et ses raclées



Le « syndrome de février » est un phénomène beaucoup plus puissant que nos faibles tentatives pour l’accepter ou y résister. Au moins autant que n’importe quel autre, le plus court de tous les mois est une force de la nature, et il vous file une sacrée raclée. Je l’ai sentie – cette tristesse pesante – me tomber dessus sans prévenir, m’envahir pendant plusieurs semaines – comme un parasite qui s’est invité tout seul -, surgir sans crier gare alors que quelque temps plus tôt je nageais dans le bonheur, ou bien s’infiltrer lentement précédée par des jours ou même des semaines de murmures indistincts suivis de palpitations erratiques.

Cette tristesse vient quand elle vient et, à mon humble avis, elle vous atteint que vous soyez fort ou faible, gai ou maussade. Quand on a vécu sur les hauteurs de cette merveilleuse contrée suffisamment longtemps, elle revient presque chaque année – parfois en octobre, novembre, décembre ou janvier, d’autres années pas avant mars, mais la plupart du temps – pour ce que j’en sais – en février.

Rick Bass, quelqu'un qui est "capable d'échouer dans l'exécution de n'importe quelle tâche mécanique", sait en revanche superbement décrire, de manière simple et concrète, la mélancolie qui vous saisit quand la lumière manque (et la lumière, ou tout autre type de stimulation vitale, peut apparemment vous faire défaut à tout moment en hiver). En le lisant, on en arrive à prendre son spleen en patience tandis que les brises viennent de toutes parts vous effleurer les joues .

Le journal des cinq saisons, folio, Gallimard, p.78

17 déc. 2017

Lire : décembre dans le Montana




Je suppose qu’elles sont aussi rapaces et mercenaires que n’importe quels enfants du monde – pas question de penser les satisfaire avec une orange dans leurs chaussons et, les années fastes, un gros sucre d’orge - mais je ne peux pas m’empêcher de rire en lisant la liste de Lowry : un crayon et un taille-crayon, une poupée Barbie (je sais, je sais) et, étrangement, un flacon de blanc correcteur. Même la liste de Mary Katherine a quelque chose de rassurant : des livres et des CD, une nouvelle paire de bottes et des lunettes de ski. [Journal des cinq saisons, Folio, p.577]

En décembre, Rick Bass partage son temps entre le spectacle de Noël, une « affaire importante », où chaque année toute la communauté se rassemble « même les ermites les plus farouches » et l’excursion dans les bois avec ses filles pour aller chercher le sapin qui fera l’unanimité (et dieu sait si la recherche du spécimen parfait parmi tous les sapins de Douglas se révèle délicate), sans oublier une longue expédition, pour aller chasser du gibier à plumes, seul avec ses deux chiens, Point et Superman. Comme un enfant écrivant sa lettre au Père Noël, son rêve, c’est de voir un faisan s’envoler, emportant de la bonne poudreuse derrière lui. « Un faisan avec ses plumes magnifiques », le voir monter « sur fond de neige de plus en plus haut et se perdre dans le bleu du ciel »!
Les faisans les plus proches se trouvent dans les grandes plaines, à un demi-Etat de distance, en direction de l'Atlantique, de l’autre côté de la ligne de partage des eaux. Alors, il part, bien avant l’aube, dans son camion. Il affronte le blizzard, les congères, le froid ressenti à moins trente degrés, les sorties de routes (les siennes et celles des rares autres conducteurs qu’il sera amené à croiser). Il part et sa virée va durer près d'une entière journée. Au retour, épuisé, il se met à calculer : « deux chiens, un chasseur, trois volatiles. Neuf cents kilomètres pour trois prises. Vingt-quatre heures pour trois oiseaux. Comment vous comprenez cela ? C’est incompréhensible. Ce n’est pas un calcul mathématique. C’est le moins qui est le plus, et comme dans un rêve, la lente déperdition vous enrichit. »

Lire les saisons de Rick Bass, mois après mois, c’est comme respirer à pleins poumons un air provenant de territoires tellement vastes qu'ils sont impossibles à concevoir ici. C’est se sentir réconfortée tout à la fois par une prodigieuse banalité et par des expériences démesurées. C’est voyager très loin dans les étendues et en même temps très près de ses besoins secrets. 


Journal des cinq saisons, Bourgois, 2011