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19 avr. 2025

Ecouter : la sagesse des anciens

 
César / Musée Arles antique / Arles
 
Écouter une interview d'Erri de Luca est toujours une délectation. Avant-hier soir, invité à la Vingtième heure, il a évoqué un ami très proche, disparu il y a quelques années déjà, Gian-Maria Testa et il a dit à propos de leur relation : pour connaître quelqu'un, il faut avoir mangé un kilo de sel ensemble (la facétieuse Eva Bester lui a rétorqué : "pas durant le même repas, quand même!"). Cette expression, c'était  un dicton que répétait mon grand-père, qu'avait repris à son tour ma mère et que j'ai fait mien depuis longtemps.
C'est vrai qu'il faut du temps, un temps essentiel de partage, avant de pouvoir se dire amis, avant de pouvoir se faire confiance. L'amitié se tisse dans la constance, traverse des turbulences, se construit sur la durée. On est loin des amitiés comptées par milliers, des clics qui valent des claques, des déclarations pathétiques. Cela vaut pour les amitiés, mais aussi pour tout type de relation : c'est au long cours que  les gens se révèlent.
Toute de l'interview est un voyage d'une grande profondeur à travers les questions de langue, de justice et de légalité, de vieillissement. Le dernier livre d'Erri de Luca, coécrit avec Inès de la Fressange, s'intitule en italien "L'età sperimentale". L'écrivain explique à Eva Bester qu'il a pu se trouver des modèles dans sa jeunesse, mais qu'il n'en a aucun pour faire face à sa vieillesse. Personne ne l'a préparé à cette étape de sa vie. D'où la notion d'âge expérimental.
Première diffusion en mai 2024. Posologie : réécouter à volonté.
 

23 mars 2022

Lire : le poids des mots, le poids des images

 

Andrea Serio est un illustrateur italien extrêmement doué (dont j'avais parlé ICI) et qui collabore régulièrement avec des maisons d'éditions françaises. En 2020, il avait illustré dans son pays le livre d'Erri de Luca intitulé "Le poids du papillon". Par le superbe blog L'Intervalle de Fabien Ribeiry, j'apprends que la version française de l'ouvrage vient d'être publiée par Gallimard / La petite littéraire / Futuropolis. Hourra! Quelle merveille! Je sens que plusieurs personnes de mon entourage vont être comblées très prochainement ! La vie est belle ! La vie est bleue!

Le site d'Andrea Serio : https://andreaserio.wordpress.com/  

17 avr. 2021

Lire : les mots d'Erri

 

La forêt a chanté durant toutes ces dernières journées. Les feuillages ont dansé à l'unisson et les oiseaux ont ri et surenchéri dans la lumière vive de ce printemps insolent. On n'a pas toujours la chance d'être ouvert à la poésie, apte à lâcher prise pour se rendre perméable à ses messages. J'ai passé de longs moments allongée, à piocher dans ce recueil d'Erri de Luca des vers généreux comme une table paysanne sobrement dressée.  
 
Je me suis assis à des tables somptueuses
où les verres vont avec les vins
et des hommes tellement plus élégants
tournent pour servir les plats.
Mais je connais mieux la table où l'on frotte le fond de son assiette
avec le pain et les doigts rouillés
table de bancs bas à midi
de souffles honteux d'appétit.
Pas de murmure de convives commentant le repas
mais de gorges endurcies qui avalent
pour retrouver leur force de travail
et ne portent pas droit leur couvert à la bouche
mais se penchent dessus, mordent en l'air
pour cacher leur maigre bouchée
le presque rien reste du soir.
Et ils ne parlent pas de nourriture de peur de la nommer
en vain.
TABLES / Aller simple

Erri de Luca est un écrivain né à Naples, ex-militant de l'extrême gauche dans les années 1970, ex-ouvrier. Essentiellement connu pour ses romans, il écrit dans "Non ora, non quì" qu'il "a exercé le plus vieux métier du monde, en n'étant pas une prostituée, mais son équivalent masculin, un ouvrier, qui vend son corps comme force de travail". Pendant des années, il a mené de front son besoin de gagner sa vie avec ses mains et son amour pour les mots. Il a appris diverses langues en autodidacte, dont le yiddish et l'hébreu, s'adonnant à cet apprentissage tôt le matin avant de partir travailler. Il est également alpiniste aguerri et fervent défenseur de la cause écologiste (a lutté entre autres contre la construction du TAV, une ligne de TGV censée relier Grenoble à Turin, ce qui lui a valu pas mal de démêlés avec la justice). Il défend aussi ardemment la cause des migrants qui traversent (ou tentent de traverser ou se dirigent vers) la Méditerranée.
 
Dans ce recueil de poèmes, que Gallimard vient de proposer en format poche et en édition bilingue, on retrouve des poésies publiées dans leur langue originale en 2005 (Aller simple), en 2008 (L'hôte impénitent) ainsi que quelques inédits. Il y a dans ces pages tout ce qui constitue les thèmes fondamentaux de son écriture : la migration et ses issues souvent dramatiques, la valeur de la terre, de l'amitié et de l'altruisme, l'amour, l'attachement aux idéaux de justice et d'humanité.

Notre mer qui n'est pas au ciel
et qui embrasse les confins de l'île et du monde
béni soit ton sel, bénis soient tes fonds.
Accueille les bateaux surbondés
sans une route sur tes vagues
les pêcheurs sortis la nuit,
leurs filets parmi tes créatures,
qui reviennent le matin
avec la pêche des naufragés sauvés.
Notre mer qui n'est pas au ciel,
à l'aube tu as la couleur du blé
au couchant du raisin de la vendange,
nous t'avons semée de noyés
plus que tout autre âge des tempêtes.
Notre mer qui n'est pas au ciel,
tu es plus juste que la terre ferme
quand même tu élèves des vagues-murailles
puis les abaisses au tapis.
Garde les vies, les vies tombées
comme des feuilles dans l'allée,
sois pour elles un automne,
une caresse, une étreinte, un baiser au front,
une mère, un père avant le départ. 
 
NOTRE MER / inédit
 
Reçu par Laure Adler dernièrement (ICI) il a dit que les retours à la lignes sont faits pour reprendre souffle, permettre la respiration et qu'il chante quand il fait de l'escalade pour mieux pouvoir grimper.
Sa poésie lui ressemble : ancrée dans les faits et le réel. Rugueuse, solide et solidaire. Tellement en lien avec sa prose qu'on se demande : les poèmes sont-ils des graines de roman ? ou une synthèse de narrations plus longues?
Précieux Erri de Luca, écrivain, mais aussi conteur! Lors des interviews, il se présente avec sobriété, honnêteté, détermination. L'entendre échanger avec des journalistes attentives, sachant laisser du temps pour les mots et du temps pour les silences est toujours un véritable plaisir (à écouter ICI et ICI aussi). Personnalité hors-normes au parcours hors-norme, à l'aise dans l'exercice de l'entretien approfondi, il parle de lui comme il parle du monde, avec la même droiture. Son existence se révèle pareille à un roman. Aussi belle et intéressante qu'un de ses livres.
Après l'avoir écouté, on n'a qu'une envie : retourner le lire (passer de l'oral à l'écrit, dans un va-et-vient qui peut durer toute une bienheureuse après-midi).


Aller simple, suivi de L'hôte impénitent  // Édition bilingue // traductrice : Danièle Valin / Poésie-Gallimard // 2021
Premières publications en italien : 2005 et 2008. Première publication en langue française : NRF / Gallimard / 2012

 

17 sept. 2016

Vivre : ad nauseam


Il m’arrive encore quelques fois - de plus en plus rarement -de retourner en pensée dans la basse cour, dans la très basse cour, où je m’étais résolue à passer les dernières années de ma vie professionnelle. Aussitôt, la nausée me saisit. 
Plus que les locaux (assez sordides), plus que les tâches (plutôt répétitives), c’est l’atmosphère qui me revient en mémoire, cette atmosphère de petitesse, de soumission, de conformisme exacerbé. Les mesquines manipulations de Mme B. pour être et rester en haut du perchoir en divisant, en distribuant des bons et des mauvais points. Les échines incurvées de certaines gallinacées, à la sortie des entretiens individuels. Dans leur attitude courbée et satisfaite, en refermant la porte, on pouvait lire leur veule et légitime jubilation d’avoir balancé comme il se devait, leur contentement d’avoir obtenu une quittance, un moindre droit. 

Et puis, les échos des discours banals, des médisances en tous genres, sur les uns, sur les autres, sur les absents, naturellement.


Je me sens salie par mon aptitude au souvenir. Tout mon corps s’arque-boute dans un grand beurk en ces moments de réminiscence. Alors il me faut bien écouter quelqu’un comme Erri De Luca pour retrouver un monde digne et droit. Hier, ce fut un moment de bonheur, un intense moment de soulagement, que de savoir que des êtres humains de sa trempe existent.

Quand il m'arrive de sentir que mon temps est peu de chose, je pense à celui qui s'écoule simultanément dans bien des endroits du monde et qui passe près du mien : ce sont des arbres qui chassent des pollens, des femmes qui attendent une rupture des eaux, un garçon qui étudie un vers de Dante, mille cloches de récréation qui sonnent dans toutes les écoles du monde, du vin qui fermente au soutirage, toutes choses qui arrivent au même moment et qui, alliant leur temps au mien, lui donnent de l'ampleur. (Trois chevaux, trad. Danièle Valin, p.106, Folio n°3678)