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3 août 2025

Voyager : vue débridée d'un regard bridé

 
22, Junkerngasse / Berne
 
être touriste : redécouvrir sa ville avec des yeux de Chinois extasiés




27 nov. 2024

Vivre : une neige qui ne veut pas céder

 
 
Il y avait une drôle d'ambiance, hier à Berne (Berne est une ville qui échappe souvent aux classifications, qui casse tous les codes, avant-hier sous la neige et par des températures négatives les ours ne s'étaient pas encore décidés à hiberner, ils attendaient sans doute que les chaussées soient enfin dégagées, mais trois jours après la déferlante glacée qui s'était abattue sur le pays et que les annonces météo avaient largement annoncée les rues continuaient d'être verglacées et les trottoirs comme les passants prenaient leur mal en patience, les premiers avec des allures soviétiques et les seconds avec des postures de patineurs néophytes). 
 
Au bord de l'Aar, il y avait toujours cet endroit où la rivière se met à chanter, comme si les ions négatifs entonnaient des couplets. C'est un point bien précis où l'on s'arrête car c'est touchant d'entendre une rivière chanter si juste son bonheur de couler. En ville, les gens paraissaient attendre Noël depuis un bout de temps. Les vitrines scintillaient joyeusement au soleil, incitaient à replonger en enfance ou à partir en vacances jusqu'à fin décembre. On était pris d'une envie de flâner, de freiner, d'arrêter le temps.

Un homme d'une quarantaine d'années, qui portait un cabas comme s'il devait se rendre au marché, se tenait penché sur une devanture et contemplait de vieilles médailles d'un air concentré. On aurait dit un gamin en train d'hésiter sur la demande qu'il allait adresser cette année. Une femme en tenue Uber Eats, assise parmi la foule, ses sacs thermiques à ses pieds, avait croisé les mains, fermé les yeux et semblait en train de prier. Quelle meilleure place qu'un banc au soleil sur une place bondée pour se tourner vers l'invisible et prier ? 

Pas un signe d'impatience. Aucune célérité. Par un incompréhensible miracle, sans cesse renouvelé, en divers carrefours les trams, les autobus, les vélos, les touristes et les enfants se croisaient sans jamais s'entrechoquer. Une nouvelle fois, la ville m'est apparue comme un petit miracle, une excentricité, un mystère qui ne se laisse pas percer et c'est pour ça que j'aime tant la fréquenter.

25 août 2023

Vivre : le laboratoire des expériences concluantes

 
05.03.2003 / Zao Wou-Ki / Coll. particulière / présenté à l'hôtel Caumont / Aix / 2021
 
Une fille concentrée effectue son yoga. Une quinquagénaire portée par le courant hurle sa joie. Deux amies s'exercent à faire le poirier. Une mère de famille se change, personne pour rigoler ou pour mater. Le Club des Adorateurs du Soleil allongé, peau fripée, surfaces huilées, se dore et se retourne à rythme régulier. Deux grands-pères appliqués jouent aux échecs, un vieille dame fait ses mots croisés. Une femme se penche sur une colonie de moineaux et partage sa brioche avec équité. Des bourgeoises enchignonnées cherchent longuement où étendre leurs serviettes, de crainte qu'elles ne leur soient subtilisées. De vieux amis se retrouvent, de jeunes potes se reconnaissent. Un père mal réveillé tente de gérer son bébé très éveillé et son bambin très remonté. Des touristes asiatiques observent les gens plonger. Un couple d'étudiants japonais considèrent la rivière avec une expression mitigée. Des nageurs déclament leur enthousiasme en américain. Un garçon et une fille conversent, pieds enchevêtrés, une idylle est-elle en train de naître, deux âmes en train de se trouver ?

Il y a de tout et il faut de tout pour constituer le public de la piscine. Gratuite, ouverte 7/7 et de sept heures à 20 heures pour que les travailleurs puissent venir en profiter, elle offre à toutes les populations la possibilité de se rencontrer, de se voir ou de s'ignorer, de discuter, de se tolérer et, pourquoi pas, de s'apprécier.
 
On aimerait qu'il y ait dans toutes les villes des espaces comme celui-ci : accessible à tous, où chacun puisse trouver sa place, se confronter à la différence, s'exercer à la tolérance, des lieux où l'on puisse frôler l'Autre, apprendre à le connaître, à lui faire place, à négocier sa file, à défendre ses droits. On est convaincue que de tels endroits participent à une vie sociale plus fluide et que, bien que disponibles sans aucune distinction, germes de prévention, écoles de cohabitation, ils coûtent infiniment moins à la collectivité que la somme des conflits potentiels qu'une communauté peut voir jaillir et proliférer.

30 mars 2023

Vivre : ouvrir des portes

 

Ce matin-là, bien décidée à dénicher des espaces propices à la création, 
oubliant le fleuve et ses rives prodigues en remous, négatives en ions
je levais le nez vers les façades, les frontons et les encorbellements, 
je découvrais nombre d'entrouvertures sous les arcades élégantes.
Le monde semblait m'avoir comprise et vouloir me tendre mille invitations.

27 juil. 2022

Vivre : plonger

 
Acrobate provenant de Cnossos/ musée archéologique / Heraklion

Nager : un des plaisirs de l'été et, par temps de canicule, ce plaisir se fait impérieuse nécessité. A Berne, la rivière Aar décrit une boucle autour de la vieille ville. C'est un beau cours d'eau qui charrie depuis les Alpes des flots clairs, non contaminés (un tantinet fougueux, il faut bien l'avouer).
La ville propose plusieurs piscines gratuites, généreusement ouvertes à un large public. Mais surtout, elle offre un long trajet bien balisé aux nageurs désireux de se la couler douce en admirant le paysage, le Palais fédéral ou la cathédrale.
Plonger dans cette eau ne signifie pas forcément nager : il suffit de se laisser porter. Ne rien faire, juste lâcher prise. Au cours de la descente, on discerne des gens assis dans l'herbe qui prennent leur petit-déjeuner, là, un jeune homme figé dans une posture de yoga, ici, deux amies en tendre confidence, une main confiée négligemment au courant, plus loin, des merles sautillent en se désaltérant. Un touriste tend son smartphone au-dessus des flots et hurle dans sa langue : regarde, regarde comme l'eau est transparente. Certains, craintifs, hésitent, l'index pointé sur leur lèvre inférieure, observent les têtes qui flottent comme des ballons colorés. On les sent à deux doigts de se lancer.
Dans cet univers émeraude, le temps, curieusement, semble s'être arrêté, ou du moins distendu, toute notion en est perdue. Crawlant sur le dos pour ralentir la course, on aperçoit la lumière qui danse entre les vastes branches des arbres inclinés. L'instant est de tout beauté. On se croirait de retour au temps d'avant le temps, bien avant la naissance, un monde irréel hors d'atteinte de toutes sortes de contingences.
Le bonheur se niche là, dans ces scintillements que l'on perçoit, dans cette valse des feuillages effleurant les baigneurs, lesquels ne sont plus rien que des billes mouvantes, brindilles emportées par le courant. Métaphore de la vie, temps aboli qui s'enfuit, passage inexorable et impermanence, ce n'est jamais la même rivière, jamais la même expérience. Derrière soi on entend des rires et des cris :  des bulles de joie descendent l'Aar elles aussi.

Un billet reportage : ICI 
 

10 avr. 2021

Vivre : en lettres capitales

 
Porte d'une cave / accès à un cinéma  "Entre les mondes"
 
BERNE. Minuscule capitale d'un pays tout petit, où l'on vend le samedi des pommes et des patates devant la Banque nationale, où l'on circule à sec par temps de pluie sous six kilomètres d'arcades, où l'on nage dans l'Aar en suivant des yeux le Palais Fédéral, où les caves s'ouvrent pour faire place à des galeries d'art et des coiffeurs kosovars. BERNE. Une ville conformiste à faire peur ou à faire pleurer, mais dont le conformisme un brin aristocratique porte à rassurer (telle amie réfugiée d'un pays en guerre qui se disait tellement rassérénée par le calme ambiant et la politesse extrême de ses habitants). BERNE. Où flottent les fantômes d'Einstein et de Paul Klee, qu'on parcours allant de terrasse en terrasse sans se lasser, où quand on parle français, on vous répond en allemand, où l'on se désole - vraiment - quand on n'est pas en mesure de vous répondre favorablement, où l'on vous remercie mille fois d'avoir remercié, où tout se passe terriblement lentement, jamais rien de pressé, de stressé, jamais de hurlement, où il n'est pas rare de croiser une présidente ou un président en train de faire son marché dans le plus parfait anonymat. BERNE. Le royaume des ours et du chocolat, de l'exactitude et de la miniature, de la fiabilité et de l'amabilité, aux ruelles parcourues par des touristes (quand il y en a) ébahis par tant de candide sérénité. BERNE. Un lieu que personne ne connaît, dont personne ne parle jamais (et tout compte fait, c'est à se demander si se faire oublier n'est pas le meilleur moyen de se tirer d'affaire et d'avancer).

10 avr. 2017

Vivre : tout un art


Arezzo / 2015

Il flotte sur la terrasse, un peu en retrait du centre ville, un air de liberté qui frôle le négligé. C’est un lieu dit « alternatif », où s’organisent à tour de rôle concerts et vide-greniers, où des vendeurs ambulants se succèdent pour proposer leur nourriture exotique. Quelle que soit la fréquentation, il y règne toujours un calme désordonné (ou un désordre apaisé) dans des effluves de nasi-goreng et de cigarettes roulées. Entre les tables, des moineaux affamés esquivent des bambins nu-pieds, des vieilles connaissances s’embrassent avec cordialité, des touristes perplexes se demandent si et comment consommer.

Cet espace invite à l’observation, à la réflexion, à la rêverie solitaire. Mais aussi aux discussions, aux rencontres de travail, aux murmures amoureux. Certains s’y adonnent à la prise de notes, à la rédaction, d'autres lèvent le nez, à la recherche d’inspiration. Il y en a pour tous les goûts sur la terrasse en libre-service, au fond de la cour de ce qui fut autrefois une école secondaire. Dire que tant de générations ont subi ici appels à la discipline et sanctions…

Aujourd’hui, deux jeunes s’exercent dans un coin à quelques airs de guitare, mais leur son est si léger qu’il s’évapore en effleurant nos verres. Deux filles tentent avec plus ou moins de bonheur de fixer des torches dans les bacs où fleurissent des lilas et verdissent quelques rosiers. Un mec avec un grand panier à provision s'en va à la cueillette des tasses abandonnées.

Aujourd’hui, je pourrais passer la journée sur mon banc, à me laisser aller, regarder le soleil progresser derrière les branches encore nues du marronnier, tirer de ma besace un calepin et des crayons, sans savoir, sans savoir si vraiment j’aurais quelque chose à y noter, suivre le vol d’un insecte, reluquer cette fille qui porte exactement le blouson que je m’évertue depuis si longtemps à dénicher…

Aujourd’hui, rien faire me paraît un art suprême, un exercice de la plus haute virtuosité, sur la terrasse qui attend l'été…


11 déc. 2016

Manger / boire : une trouvaille géniale





La vie que je vis ici me ravit.
Cette région, un peu en retrait, un peu snobée par le progrès et les autoroutes, où les enfants, dès qu’ils savent parler, disent bonjour et ont des paillettes dans les yeux quand on leur tend une plaque de chocolat,
Cette région de forêts et de relations franches, où une vieille paysanne définit sa patience en disant : « Y a encore des journées derrière la montagne »,
Cette région me comble.
Sauf que… quand le brouillard s’installe pendant des semaines, grosse tranche opaque, entre deux morceaux de nuit, le sandwich finit par me paraître indigeste.
Alors, je fuis ce beau plateau et m’en vais à la capitale.

J’y ai déniché dernièrement le café « Einstein au jardin », qui occupe un minuscule encorbellement sur l’esplanade jouxtant la cathédrale. Il est superbe, avec sa terrasse panoramique et ses confortables couvertures grises. Dès la première fois, curieuse, je me suis tournée vers mes voisins pour m’enquérir de la boisson qui fumait sur leur table.
« Ginger Limonade », me fut-il répondu.
Ah ! Qu’à cela ne tienne !
Je suis allée m’en chercher une, puis, l’ayant testée, l'envie m'a prise d’une deuxième. Et…

C’est ainsi qu’est née ma dernière addiction. 

La « Ginger Limonade », c’est tout à la fois simple, bon et, semble-t-il, revigorant (avec une nouvelle pièce de cinq francs, je suis allée observer les jeunes serveurs au bar):

Ils disposent de longues tranches fines de gingembre dans un grand verre. Ils versent dessus de l'eau très chaude. Ajoutent le jus d’un demi-citron et une généreuse rasade de pur sucre de canne (eux utilisent la marque Monin). Ils proposent aussi une tige de menthe, à mon avis tout à fait optionnelle.

Ne reste alors plus qu’à déguster la divine boisson, face aux toits de la vieille ville, qui épouse à cet endroit la courbe de l’Aar. Laisser ses pensées suivre les volutes, partant elles aussi vers le soleil tant espéré.