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16 sept. 2025

Vivre : l'apprentissage de l'eau

 
Naples et le château de l'Oeuf / 1828 / Camille Corot / Musée Langmatt / Baden
 
Hier, journée venteuse. Les nuages couraient. Les cormorans se suivaient en file indienne d'ouest en est. Une régate se déployait en rose et bleu. Nager signifiait affronter des vagues impertinentes. Impossible d'avancer sur le dos. Il fallait carrément plonger dans l'eau, se diriger en direction de la houle et là, en toute sécurité, faire la planche et se laisser dorloter comme un bébé.
J'ai pensé à ces moments de la vie où on ne peut pas décider de la direction à prendre, où l'on ne peut pas décider du style à emprunter, où il faut faire face et s'adapter. Surtout ne pas contrer les éléments. Avancer avec confiance (croire dur comme fer en la force pneumatique des poumons).
Garder confiance car tout au-dessous, des strates d'eau tranquille restaient imperturbables et refusaient de se laisser impressionner. 
 
 
 
 

27 août 2025

Vivre : à livre ouvert

 

"La plage te rappellera que la vie est faite comme ça, qui qu'on soit et quoi qu'on fasse, il y a des marées hautes et des marées basses." (Max Ducos)

A l'arrivée, le paysage s'étend comme une page blanche, qui serait bleue, lisse, incontaminée. Silencieuse.
Ce n'est que deux ou trois minutes plus tard, après quelques brasses dans l'immense bassin, que la vue devient un grand livre pour enfants, quelque chose d'une marée haute, d'une marée basse, qui raconte l'histoire d'un lieu et de ses interactions. 
A chaque fois que la tête émerge dans un long inspir, les rives s'animent : un papa vaillant promenant poussette, labrador et enfant; deux amies vidant leur thermos en discutant à voix basse (tant de choses difficiles que seule l'autre sait entendre, tant d'amis, tant d'amours, tant d'emmerdes pour leurs cœurs palpitants); trois joggeurs blagueurs passant en coup de vent; une femme sortant de l'eau en tremblant et une autre tentant d'y entrer en frissonnant; une balle jaune sur l'herbe verte, un ballon orange sur les ondes célestes; des insultes canines et des excuses humaines; des exclamations américaines; des vociférations russes provoquant un vaste mouvement de désapprobation; des interpellations des conversations un changement de pampers; une dame comme il faut chignon et mocassins contemplant les couches avec dédain. Un coup de foudre soudain entre un élégant Beagle et un Bouvier australien. 
On referme le livre. On s'étend sur le dos On ouvre grand les bras et on ferme les yeux. Le ciel est une page blanche qui pourrait être bleue.
 

6 août 2025

Vivre : vingt degrés, 170 mètres cubes à la seconde

 
Acrobate / Musée archéologique Heraklion / Crête 
 
Il y a les jours pluvieux, très pluvieux, et naturellement les jours orageux. Il y a les jours froids, très froids, on a beau s'activer, accélérer, on grelotte vingt minutes et puis on s'en va. Il y a les jours après les tempêtes quand la rivière se fait brune et charrie et gronde et mord les berges craintives. Il y a aussi les jours canicule, on a beau arriver tôt, les gens se pressent, les cris montent, les bassins débordent, les enfants s'éclaboussent. On finit par battre en retraite.
Et puis il y a ces jours bénis où les dieux sont de la partie : un soleil innocent scintille, les étendues sont vides, on s'élance, ravis, notre corps et l'eau se marient. Dans le ciel plus bleu que bleu, les cumulus s'adonnent à mille acrobaties. A suivre leur danse, on perd toute notion du temps. On retrouve le bonheur des gestes évidents. On n'a plus forme humaine, on appartient simplement au vivant. Comme les libellules, comme les moineaux pépiants C'est la perfection d'être au monde, c'est pure magie. C'était la baignade d'aujourd'hui.
 

11 août 2024

Vivre : et duper les canards

 

nager : en faire le moins possible, le plus lentement possible,
trois fois rien, imiter l'oiseau qui passe, les nuages qui s'effacent, 
la voile qui trace. Plonger dans le bleu comme le sucre dans une tasse.
(veiller tout de même à esquiver les filets et les nasses)
 
 

1 août 2024

Vivre : danse avec les loups, nage avec les serpents

 
figurines en verre / Musée archéologique / Taranto
 
A cinquante mètres de la rive, la femme a poussé un cri strident. Il est vrai que ça peut vraiment surprendre, si on n'est pas au courant. Une autre baigneuse, un index sur les lèvres, fixait l'horizon d'un air hésitant. Y aller ou pas ? telle était la question. A qui tentait de la rassurer en lui disant que la présence n'était pas venimeuse, plutôt du genre craintive et fuyante, elle répondait que sa peur n'était pas réfléchie. Elle tenait plutôt de la phobie.
Oui les couleuvres envahissent le Léman, de même que les teigneuses méduses gagnent du terrain en Méditerranée. Dès lors, que faire si l'on aime furieusement nager ? Ne pas trop tergiverser. Se lancer. Oser. Oser se retrouver à quelques centimètres de l'énergumène ondulant à la surface. Respecter son habitat et ses habitudes et le laisser s'éloigner tandis qu'on s'en va brasser de son côté.
Heureusement, les eaux de la rivière Aar ont perdu ces derniers jours de leur fureur. Leur débit redevient tout à fait abordable. Dès lors, si l'on préfère l'eau des cours naturels au chlore, aux coups de coude et aux produits solaires, si l'on opte pour les découvertes plus ou moins singulières, y a pas photo : il faut se jeter à l'eau.

8 sept. 2023

Vivre : se refuser à finir

 
Monumental Brooke with Beachball / Carole A. Feuermann / Biennale Venezia 2017
 
Avant-hier, K. m'a accueillie au bord du bassin, avec un "Profitons des derniers jours!". Elle a prononcé en souriant ces mots innocents, mais je l'ai soudain détestée. J'ai bougonné un vague "Quinze jours encore" avant de plonger. La fermeture de la piscine est chaque année une torture que je me refuse à anticiper. Quatre mois, c'est trop peu, c'est la crise assurée (inutile de m'imaginer aller barboter en hiver dans un espace clos, rempli d'échos, empestant le chlore et suintant l'ennui cadencé). Heureusement, aujourd'hui, je suis tombée par hasard sur le livre de Chantal Thomas, L'étreinte de l'eau, une série d'entretiens avec Fabrice Landreau, un régal que je me réjouis d'entamer. En le feuilletant, j'y ai découvert à la toute fin, une pépite apte à me consoler, un passage du livre de Julie Otsuka, Ligne de Nage :
  
C'est comme si on volait. Le plaisir pur d'être en mouvement. La disparition de tout besoin. Je suis libre. Soudain vous planez. A la dérive. Plongée dans l'extase. L'euphorie. Dans le bonheur qui nous ravit, telle une transe. Et si vous nagez assez longtemps, vous ne savez plus où finit votre corps et où commence l'eau, la frontière s'estompe entre vous et le monde. C'est le nirvana
 
Là, je me suis retrouvée dans mon univers. Julie Otsuka, quel bonheur de vous découvrir ! J'ai hâte de vous lire et ce qui est sûr, c'est que cette lecture m'aidera à traverser une des plus mauvaises passes de l'année.

21 juin 2023

Vivre : et au milieu coule une rivière...

 

 
 Nous sommes temps. Nous sommes la fameuse
parabole d’Héraclite l’Obscur,
nous sommes l’eau, non pas le diamant dur,
l’eau qui se perd et non pas l’eau dormeuse.
Nous sommes fleuve et nous sommes les yeux
du grec qui vient dans le fleuve se voir.
Son reflet change en ce changeant miroir,
dans le cristal changeant comme le feu.
Nous sommes le vain fleuve tout tracé,
droit vers sa mer. L’ombre l’a enlacé.
Tout nous a dit adieu et tout s’enfuit
La mémoire ne trace aucun sillon.
Et cependant quelque chose tient bon.
Et cependant quelque chose gémit.
 
José Luis Borges / Los Conjurados / Allianza / Madrid / 1985 (Trad. Jacques Ancet / Gallimard / 2010)
 
Son los rios : Somos el tiempo. Somos la famosa / parábola de Heráclito el Oscuro./ Somos el agua, no el diamante duro, / la que se pierde, no la que reposa./ Somos el río y somos aquel griego /que se mira en el río. Su reflejo / cambia en el agua del cambiante espejo, / en el cristal que cambia como el fuego. / Somos el vano río prefijado, / rumbo a su mar. La sombra lo ha cercado. / Todo nos dijo adiós, todo se aleja. / La memoria no acuña su moneda. / Y sin embargo hay algo que se queda / y sin embargo hay algo que se queja.
 
Ça  y est. Le temps est revenu de plonger dans les flots cristallins. La rivière m'accueille, amie, maternelle. Il s'en est coulé de l'eau sous les ponts, il s'en est déposé des brumes hivernales, mais l'élan retrouvé est resté entier. Parmi les scintillances, les arbres se penchent et murmurent des secrets à nos oreilles. Le dieu été est arrivé.
Tout passe. Tout passe. Bien sûr que tout passe, mais comme il est bon de retrouver les rives et les branches et les oiseaux - toujours les mêmes et jamais les mêmes - qui s'abreuvent sur les pierres douces sans laisser de traces.


20 juil. 2017

Vivre : au bord du bassin




Cette manière propre à chacun de se livrer à la nage.
Ainsi : la brasse coulée, qui peut s’exécuter en saccadé, en affirmé, en appliqué.
Et aussi en suavité, comme si, à chaque cadence,
on écartait délicatement des roseaux
pour aller découvrir une couvée de canetons tout juste éclose. 


1 juil. 2017

Vivre : swimming pool




Il y a, en gros, deux types de nageurs :
ceux qui nagent contre l’eau et ceux qui nagent avec.
Les premiers se battent et ressortent du bassin tout émoustillés (défoncés?) par leur performance.
Un peu fatigués. Un peu bruyants.
Les seconds repartent béats, apaisés, posant sur les choses et les gens 
un regard attendri, presque langoureux.

Chaque été, ça me reprend :
je tombe raide dingue, je m'amourache d'une manière de nager.
Je fonds pour un geste, une manière d'effleurer l'eau,
un bras qui se soulève avec classe,
une main qui plonge comme une caresse.
Ma passion est aussi soudaine que volatile.
Elle vit, naît et meurt sur le rebord de la piscine.
Une fois les grilles franchies,
en quelques pas, 
elle se dissipe sur le trottoir..




19 juin 2017

Vivre : avec plus ou moins de style




Un écran bleu lacté.
Un croissant de lune tout pâle.
Des volutes d’hirondelles.
Un insecte non identifié.

Un ciel sillonné de part en part.
Un parapente rouge.
Une bande de nuages
(Comme des îles en grappe).

Des éclaboussures.
Une houle soudaine.
Un entraînement  au chronomètre.
Une tasse imprévue.

Un oiseau volant très haut.
Un avion volant très bas.
Une dernière île.
(Qui se dissout dans l'air).
Un dernier charter.
Un quadrilatère.

Et  à nouveau, du bleu, 
rien que du bleu lacté.
Un corps apaisé.
Des longueurs en dos crawlé.

10 juin 2017

Voyager : amor de lonh


front de mer à Korcula

Leur vue me rassure. Leur présence est gage de pureté. Me baigner dans des eaux rocheuses où ils ne seraient pas présents m'inquiéterait fortement. Ce qui n’est pas bon pour eux ne l’est certainement pas pour moi. J'aime donc les découvrir, les observer. 


De loin. Si possible.


Il y a deux ans, juste avant de partir prendre l’avion, toute à ma joie de pouvoir me baigner une dernière fois dans les eaux fraîches et turquoises, j’avais étourdiment crawlé sur le dos un peu trop près du rivage.


Mon épaule avait alors heurté un rocher.


Sur lequel barbotaient deux créatures innocentes, mais néanmoins porteuses de tous les attributs de leur espèce.


La neige avait déjà commencé de tomber, que j’avais senti une dernière fois sous mon ongle comme une résistance, tiré d’un coup sec et tenu entre mes doigts un ultime petit bout d’Adriatique (deux millimètres de fin tronçon noir).


C’est curieux, la mémoire : il ne reste aucun souvenir douloureux de cette expérience. Juste ce sentiment d’avoir porté longtemps des infimes parties de Méditerranée en moi.


Les oursins m'inspirent la même tendresse que les ours : menacés, à protéger. 

De loin. Si possible.