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15 nov. 2020

Lire / Ecouter : une année dans la vie de Patti

 

"J'ai une double nature : à la fois je fuis la vie sociale, j'adore vivre en solitaire. Ça, c'est mon côté écrivaine. Mais il y a une autre partie de moi, qui aime être en contact, être sur scène. Cette partie là de moi, elle est très ouverte et elle a très envie de communiquer, et très envie de collaborer aussi. Elle aime être avec les gens.
L'écriture, c'est une activité solitaire, alors qu'être sur scène, c'est être avec les autres. Et c'est vraiment magnifique de pouvoir collaborer, avec la technologie, avec les gens qui sont avec vous sur scène, avec le public. On crée à ce moment-là quelque chose qui transforme. C'est pas les applaudissements que je recherche, je ne tiens pas absolument à être aimée. L'intérêt de la scène c'est de donner, prendre, partager."

Lisant quelques livres de Patti Smith, je me suis régulièrement demandé comment elle pouvait concilier au cœur d'elle-même la poétesse qui émerge en filigrane de ses écrits, fantasque, lunaire et solitaire au point de paraître isolée, avec la chanteuse, qui semble devoir être par définition charismatique et portée à s'extérioriser. L'entretien avec Laure Adler m'a enfin éclairée. L'artiste explique aussi lors de l'interview qu'elle voyage beaucoup parce que la plupart de ses amis sont dispersés aux quatre coins du monde.
 
Dans "L'année du singe", Patti raconte comment elle a vécu l'année 2016, à la fin de laquelle elle a fêté ses 70 ans (le 30 décembre très précisément) et qui a vu en automne l'élection d"un insupportable escroc", lequel au début de l'année suivante "avait prêté serment, sur une bible, pas moins, et Moïse, et Jésus, et Bouddha, et Mahomet semblaient être complètement ailleurs.

Le récit est impressionnant, déroutant même par moments, parce que la poétesse entremêle réalité et songes, prête langage et vie à des miroirs et des néons, chemine avec des artistes disparus, recueille sur une plage un nombre considérable de papiers de bonbons vides (un mystère qui ne sera jamais élucidé). Parallèlement, elle poursuit des réflexions sur la vie qui va et sur le temps, qui s'échappe comme une poignée de sable entre ses mains. Elle prend l'avion, loue des voitures et fait du stop (pas toujours en heureuse compagnie), elle s'entretient avec des inconnus rencontrés au fond d'un bar, elle accompagne des amis vers leur dernier voyage et cohabite pacifiquement avec ses fantômes.
 
Il est possible qu'on n'éprouve pas de goût particulier à la suivre, quand elle s'envole dans des digressions poétiques. On peut préférer quand elle atterrit sur notre planète pour en observer, de loin, les incohérences et les harmonies. Mais surtout on peut volontiers partager avec elle deux dispositions fondamentales : le goût pour le café (conjugué avec la recherche éperdue d'un coin où le consommer) et la cohabitation naturelle avec les morts (qu'on n'oublie pas, qui sont toujours un peu là et un peu ailleurs, dont on pressent qu'il n'y a pas de véritable frontière entre leur monde et celui des vivants). 

Marc Aurèle. J'ai ouvert ses Pensées pour moi-même : n'agis pas comme si tu avais dix mille ans à vivre... Cela trouvait un écho retentissant chez moi qui gravissais les degrés de l'échelle chronologique, approchant de mes soixante-dix ans.[...]

Marc Aurèle nous demande de prendre acte du passage du temps les yeux ouverts. Dix mille ans ou dix mille jours, rien ne peut arrêter le temps, ni changer le fait que j'aurai soixante-dix ans durant l'année du Singe. Soixante-dix ans. Un simple nombre, mais qui indique le passage d'un nombre significatif de temps alloué dans le sablier, sachant que l'on est soi-même l’œuf dont on mesure le temps de cuisson.[...]
 
Les grains se déversent et je remarque que les morts me manquent plus que d'habitude. Je remarque que je pleure plus en regardant la télévision, émue par une histoire sentimentale, un inspecteur qui se prend une balle dans le dos alors qu'il contemple la mer, un père las sortant son nourrisson du berceau. Je remarque que mes propres larmes me brûlent les yeux, que je cours moins vite, et que ma notion du temps qui passe s'accélère. p.82-83
 
Sam est mort. Mon frère est mort. Ma mère est morte. Mon père est mort. Mon mari est mort. Mon chat est mort. Et mon chien, mort en 1957, est toujours mort. Et pourtant, je persiste à penser que quelque chose de merveilleux est sur le point de se produire. Demain peut-être. p.172 

Elle détaille avec précision ce qu'elle commande dans les cafés qu'elle se choisit, où apparemment personne ne la connaît (ce qui lui convient très bien). Ce peut être : des haricots noirs et des tacos au poisson ou une soupe de palourdes avec du pain brioché ou encore des huevos rancheros, avec des haricots revenus à la poêle et une purée d'avocats soyeuse. Elle décrit aussi sa manière légère légère de faire son bagage quand elle s'envole vers un ailleurs : "Le trousseau habituel : six tee-shirts Electric Lady, six petites culottes, six paires de chaussettes abeille, deux carnets, des remèdes à base de plantes contre la toux, mon appareil photo, les derniers paquets de pellicule Polaroid légèrement périmée, et un livre, les poésies contemplatives d'Allen Ginsberg [...]"

Patti Smith : une manière d'être au monde bien particulière, distancée et observatrice, onirique et lucide, légère et grave tout à la fois, proche de l'enfant qu'elle était et de la défunte qu'elle sera. Toujours étonnante et jamais lassée de s'étonner. Parcourant les routes avec des yeux rêveurs, mais nullement dupe : le problème, avec le rêve, c'est qu'on finit par se réveiller.

 


11 janv. 2020

Lire : Patti, Bambi et l'arrière-grand-mère Olive




En 1991, alors que Patti Smith reçoit la commande d'un petit livre de la part d'Hannuman Books,  elle est traversée par "une mélancolie terrible et inexprimable". C'est le printemps et elle reste assise pendant des heures, sous les saules, perdue dans ses pensées. Elle accepte la proposition et se met à l'ouvrage dès l'automne quand "les poires commençaient à peine à se former". Elle achève le manuscrit et l'envoie à l'éditeur le 30 décembre, jour de son quarante-cinquième anniversaire.
Quelqu'un m'a demandé si je considérais "Glaneurs de rêves" comme un conte de fée. J'ai toujours adoré les contes, mais j'ai peur que cette définition ne lui convienne guère. Tout ce que contient ce petit livre est vrai, et écrit exactement tel que ça s'est passé. Son écriture m'a tirée de mon étrange torpeur et j'espère que, dans une certaine mesure, il vous emplira d'une joie vague et singulière. p.14
L'air était carnaval, saisissement pur. J'ai ouvert la porte grillagée et je suis sortie. J'ai senti l'herbe crépiter sous mes pieds. Je sentais la vie - un charbon ardent jeté sur mon cœur de foin. Je me suis couvert la tête. Je me serais volontiers couvert les bras, le visage. Sans bouger, j'ai regardé les enfants qui jouaient et quelque chose dans l'atmosphère - la lumière filtrée, le parfum des choses - m'a ramenée dans le passé...
Comme nous sommes heureux lorsque nous sommes enfants. Comme la voix de la raison étouffe la lumière. p.95
Dans ce texte profondément poétique et envoûtant, l'adulte Patti part à la rencontre de son enfance et de tous les êtres qui lui sont liés. Elle suit les méandres de la mémoire, à travers un parcours sinueux, parfois onirique et touchant, parfois abstrait et déroutant. On y découvre une enfant proche de la nature et du surnaturel, inventive, rêveuse et extrêmement attachée à sa famille. Elle interroge un jour un vieil homme, car certaines nuits spécialement claires, il lui arrive de voir du mouvement dans les herbes. Il lui répond : "C'est les glaneurs de rêves..."
Impossible de résumer ce livre sans trame, où l'enfant et l'adulte réunies semblent toujours se confondre. Il emporte le lecteur à travers les sensations vivaces du souvenir, toujours aux aguets, toujours prêt à remonter à la surface. Deux passages poignants décrivent ses tourments d'alors.
Dans le premier, Patti évoque sa chienne Bambi, qu'elle aimait comme elle-même. Un jour, sa plus jeune sœur étant sujette à des crises d'asthme, elle est obligée de s'en séparer. Elle comprend et elle accepte cette idée, mais ne peut se résoudre au fait que la chienne la quitte pour aller vivre dans une autre famille. Elle échafaude d'inutiles projets de fugue. Le matin de la séparation, elle emmène Bambi pour une dernière promenade sur leurs lieux de prédilection : la Montagne d'Argile rouge, les bords du Ruisseau de l'Arc-en-ciel. Elle s'endort dans un pré, avec l'animal sur sa poitrine. Au retour, la chienne s'arrête net au milieu de la route et se fait faucher par un camion de pompiers.
Je n'ai pas pleuré. La complexité de mes émotions était si profonde qu'elle me portait au-delà des larmes. J'ai ruminé cette journée pendant bien longtemps. Avais-je souhaité sa mort ? Ou bien était-ce elle? En tout cas, elle savait. Ni l'une ni l'autre nous ne voulions qu'elle appartienne à quelqu'un d'autre. p.79
L'écrivaine évoque aussi la lignée de ses aïeux, ses grand-mères et arrières-grands-mères. Parmi celles-ci, Olive Hart, "une grande femme stoïque", qui se révélait une dure à cuire.
Mon arrière-grand-mère m'avait prise en grippe, comme elle avait pris en grippe ma mère avant moi. Pourtant, je lui ressemblais pas mal, car je ressemblais à ses fils, et je partageais certains de ses traits et son caractère réservé. Elle était issue d'une longue lignée de paysans et de bergers solitaires du Norfolk. Ils étaient dans son sang, qui coulait aussi dans le mien. J'étais consciente, même quand elle me rabrouait, qu'à travers elle j'étais attirée par la vie des rêveurs, et je m'imaginais surveillant un troupeau, récoltant la laine dans une sacoche de cuir, et contemplant les nuages.
Le destin a voulu que je suive un chemin fort éloigné de celui de mes ancêtres, et pourtant leurs façons étaient aussi les miennes. Et dans mes voyages, lorsque je vois  une colline constellée de  moutons ou une équipe d'ouvriers agricoles qui se reposent à l'ombre des noisetiers, je suis prise du désir nostalgique de redevenir celle que je n'ai pas été. pp.85-86
Une fois le livre refermé, on baisse les paupières, on laisse défiler les images. On se dit que la torpeur et la mélancolie, qui peuvent nous toucher parfois avec intensité lorsque nous sommes devenus "grands", proviennent d'une rupture de lien avec l'enfant que nous étions. Et que, en reprenant contact avec cette source vive, nous nous permettons simplement de nous  reconnecter à la vie.

Éditions Gallimard / 2014

5 avr. 2018

Lire : le coup de foudre de Patti


Photographie tirée du net / reportage du NYtimes lors de la publication du livre en 2015

Dans M Train, Patti boit des tasses et des tasses de café (qu’elle accompagne souvent de pain complet ou de beignets) et on pourrait s’étonner du fait que, étant tellement accro à cette boisson, elle ne se soit pas munie d’une bonne cafetière (non, pas une de ces machines à capsules qui font la fortune d’une grande multinationale depuis quelques années, non : une bonne moka pour se préparer un vrai nectar, et puis, naturellement, si elle en avait les moyens, une classieuse Pavoni, la rolls des rolls de l’espresso). Mais Patti semble apprécier les lieux au moins autant que leurs mixtures. Donc, elle passe son temps à boire du café dans des cafés et se montre désorientée si ceux-ci sont fermés. Il semble qu’elle ne sache se préparer chez elle que de banals Nescafés. Elle se révèle également accro aux séries policières télévisées qu’elle peut regarder durant toute la nuit (avec une préférence pour The Killing, version américaine, dont l'héroïne est Sarah Lunden, à chacun ses goûts...).

Et puis, il y a le moment décisif où elle va rendre visite à Zak, le serveur qui savait préparer au café ‘Ino, dont elle est une habituée, le meilleur café de West Village. Il s’est déniché un petit local du côté de Rockaway Point, au large de Brooklyn, et, comme elle l’a aidé à trouver les fonds, il lui a promis du café gratuit. Là, lors de sa première visite, elle perçoit les bonnes vibrations du lieu. Elle a toujours aimé l’océan, même si elle n’a jamais appris à nager.


Je suis allée regarder les surfeurs et j’ai arpenté les rues entre l’océan et le métro. En retournant vers la station, j’ai été attirée par un petit terrain entouré d’une haute palissade que les intempéries avaient malmenée. [...]

Le terrain faisait environ huit mètres de large et trente mètres de long, le format standard alloué aux ouvriers qui travaillaient sur le chantier du parc d’attractions, au début du vingtième siècle. Certains y avaient construit des bicoques, la plupart disparues. J’ai repéré une autre brèche dans la palissade, qui m’a permis de mieux voir. Le petit jardin était envahi de hautes herbes où étaient éparpillées de la ferraille rouillée, des tas de pneus et un bateau de pêche sur une remorque tordue qui cachait quasiment le bungalow. Dans le métro, au retour, j’ai essayé de lire mais je n’ai pas réussi à me concentrer. J’étais tellement obnubilée par Rockaway Beach et le bungalow décati, de l’autre côté de la palissade en bois déglinguée, que j’étais incapable de penser à autre chose.

Elle travaille tout l’été avec acharnement pour pouvoir réunir la somme requise en cash pour cette minuscule propriété. Mais elle doit attendre patiemment avant de pouvoir la rénover. L’ouragan Sandy a frappé la région à fin octobre 2012, à peine quelques semaines après l’achat, et la priorité des travaux est donnée aux habitants sinistrés. 

Les histoires d'amour avec des maisons sont parmi les plus belles, elles ne sont pas vouées à finir mal, en général...

M Train est un livre empreint de solitude et d’une nostalgique poésie, où les fantômes, les artistes vénérés et les souvenirs viennent constamment se fondre dans le présent. Patti Smith y évoque longuement son époux, Fred, décédé en 1994, et son frère, Todd, mort à peine un mois plus tard. Une littérature à savourer lentement (avec un mug de Nescafé ou un ristretto bien serré) tout en laissant les averses et les nuages défiler.