Saint-Ambroise et saints (détail) / A.Vivarini et M. Basaiti / Santa Maria Gloriosa dei Frari / Venezia
Le soir s'annonçait sur les berges désertées. Les pas devenaient hésitants sur les pavés. D'avoir trop exploré les pieds se mettaient à trembler.
Soudain une musique s'est élevée. Elle s'est mise à tournoyer par-dessus les ruelles, les étoiles de Noël et les branches mordorées, par-dessus les colombages et les reflets, et par-dessus les mères entraînant leurs mouflets, et les cyclistes pressés (sans compter les passants triomphants avec leurs sacs remplis de nouveautés). Les notes s'élançaient sur cette somptueuse journée qui ne voulait pas capituler.
Saisis, éberlués, on cherchait, on scrutait, par quels mystérieux chemins les sons se faufilaient. On a fini par apercevoir sur l'autre rive un homme, seul, qui berçait son instrument comme on berce un enfant. Déguenillé, assis au fil de l'eau, ses pauvres baskets effleurant les flots, indifférent au froid méchant, indifférent aux gens, posé là où nul n'aurait songé à déambuler, il dispersait sur l'Est un peu d'Orient. Personne pour lui jeter la moindre monnaie. Personne pour l'encourager. L'homme jouait pour le pur plaisir de jouer.
Et la mélodie s'envolait dans la nuit qui tombait. De loin, quelques rares promeneurs envoûtés regardaient stupéfaits le musicien et son oud, l'oud et son musicien, rêveurs venus de loin enveloppés dans leur bulle, emportés par le crépuscule,