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8 juin 2026

Regarder : construire et reconstruire

 
Photo tirée du net
 
Hier, il pleuvait. Un temps à ne pas mettre dehors le moindre vivant - chien ou humain. R. a insisté pour obtenir la petite enveloppe usée, qui dormait quelque part (en fait, dans un des petits tiroirs de la commode de Gand). Il a dit : donne-moi tes vieilles photos. Je les ai recherchées. Je les lui ai remises avec une légère réticence (Je tends à me méfier des photos du passé. On ne sait jamais ce qu'elles vont ramener comme souvenirs, leurs lots ne sont pas toujours consolatoires).  
Je me suis souvenue de La chambre claire, le livre de Roland Barthes. Les photographies du passé nous ramènent des présences. Elles nous reconduisent aussi à une autre époque, un autre monde, disparu et inatteignable. Elles possèdent une force incroyable en même temps qu'une indéniable autonomie. Elles appartiennent au passé, mais vivent toujours au présent. Elles vivent leur vie.
R. est remonté un peu plus tard avec les photos scannées. J'avoue ne pas les avoir toutes bien observées. Il y en a que j'ai regardées distraitement (une forme de défense) et il y en a d'autres sur lesquelles je me suis penchée. 
Un groupe de quatre ou cinq tirages m'a particulièrement frappée. Elles ont été prises sur un chantier. On y voit mon père (mon père ! ce jeune homme qui pourrait être mon fils ! ce personnage à qui maintenant je pourrais faire la leçon !). On le voit avec ses collègues, en train de plaisanter parmi les planches et les tiges du béton armé. C'est un moment de détente. Un homme en costard - sans doute un ingénieur, ou l'architecte - est présent sur deux des clichés. C'est probablement lui qui a apporté l'appareil. Ils sont tous contents. Ils rient. Ils plaisantent. L'équipe est soudée. Les délais ont été tenus, le bâtiment, bien que loin d'être achevé, s'élève au deuxième ou troisième étage. 
J'avais toujours pensé que mon père faisait un travail dur, pénible, exigeant (et c'était le cas). Mais les photos scannées hier montraient un homme en bonne santé, bronzé, en marcel, fier de ses compétences. Dans son élément. La mémoire est traitresse. Cela faisait si longtemps que je n'avais retenu de mon père que des images d'hôpital, de faiblesse, de diagnostic, d'impuissance désolée. J'avais oublié qu'il avait été cet homme jovial, élégant, cette force de la nature, maniant ses outils avec dextérité, capable de danser sur les dalles parmi les marteaux et les truelles. Oui, j'avais oublié combien mon père aimait danser. J'avais oublié la beauté des chantiers et la noblesse de ceux qui les font s'élever.
 
 

4 avr. 2026

Vivre : message personnel

 
Beltà intenta nella scrittura di una lettera / Kitagawa Utamaro / Museo arte orientale / Genova
 
 
Il y a les lettres envoyées. Et celles qu'on a préféré garder. Nettoyage de printemps dans mes papiers. Lire, avant de déchirer.
 
Parfois, je me demande à quoi tient ce mur de verre qui nous empêche de connaître les personnes qui nous sont (ou qui devraient, ou qui pourraient) nous être les plus proches. Qu'est-ce qui nous interdit de nous dire à ceux que nous aimons (ou pourrions être amenés à aimer) ? Qu'est-ce qui nous retient de nous raconter ? Le besoin de nous protéger ou le désir de protéger? La honte ? La peur ? Les convenances ? Qu'est-ce qui fait que l'on finit par se retrouver face à un mystère quand une personne proche vient à manquer ?
On se dit : on n'a pas pu (et on déroule tout un tas de bonnes raisons). On se dit : il a fallu s'éloigner. On se dit : la vie que nous souhaitions vivre nous a entraînés ailleurs. On se dit : c'était impossible ou trop difficile.
Pourtant, on garde au fond de soi comme un sentiment d'échec, ou la nostalgie de ce qui aurait pu être. On se met alors à échafauder des hypothèses.
Devant l'énigme que recèle le passé, il arrive que des écrivains fassent le travail. Ils ont fait à rebours le chemin des larmes et règlent ainsi d'une certaine manière leurs comptes avec ce qui s'est déroulé. Cela donne de beaux livres, qui nous touchent et nous font pleurer. 
Mais, entre le mur de verre et les beaux livres, je me demande toujours et encore : le vrai sens de la relation n'est-il pas de parvenir à se rejoindre, malgré les difficultés ? Se parler, se raconter. Le fait est, malheureusement, qu'on n'est pas seul/e dans l'histoire et qu'il faut être deux pour parvenir à communiquer et pour se (re)lier.
Bien sûr, il y a les lettres, et les écrits a postériori et tous les psys à qui ont a tout raconté. Les psys entendent tous les chagrins et toutes les griffures infligées à notre sensibilité. Les psys nous aident à comprendre et à avancer. Mais il y a ce pas qu'ils ne peuvent pas faire à notre place : le pas qui nous permet de nous expliquer et surtout de nous faire comprendre par les principaux intéressés. 

  

30 août 2025

Vivre : la force des arbres

 
Le chêne de Flagey / Gustave Courbet / Musée Courbet / Ornans
 
 ...je ne sais pas m'adresser aux sépultures. J'ai perdu le langage qu'on apprend au catéchisme et qu'on pratique dans les églises. Je suis discourtois avec le ciel, maladroit avec ses intercesseurs. Rien de ce qui est trop élevé ne m'attire - j'aime le monde à hauteur d'homme et que le sacré s'accomplisse sur la terre, dans un geste simple, une offrande discrète, la beauté d'une lumière de velours adoucissant la pierre. [...] Mes morts vivent en moi. Ils me tiennent compagnie. Ils voyagent et respirent à mon rythme. 

  Olivier / Jérôme Garcin / Folio / p.19

 
C'est surtout en ces belles journées de récolte que je pense à toi : en 1976, pressée de venir te mettre à l'abri, après le séisme qui t'avait d'un coup, peu après la perte de ton époux, enlevé ta maison, tes champs, tes superbes vaches nourricières, tu avais emporté dans tes bagages des plants de prunier destinés à prendre racine ici, en Suisse. 
 
C'est le jardin de mes parents qui les a accueillis. Puis, un jour que j'avais quitté la ville pour m'établir sur cette colline, ma mère m'a remis dans un sac en plastique deux minuscules arbrisseaux à transplanter. L'un paraissait vaillant, mais l'autre était si maigrelet qu'on ne se risquait pas à lui accorder plus d'une année : il ne passerait pas l'hiver, on le craignait.
 
Il l'a passé. Nous voici à présent inondés de pruneaux à chaque fin d'été. Cette année la récolte est fastueuse : c'est que l'ex-maigrichon, devenu un géant, s'est vraiment donné. Sous la lumière vive de l'automne, en faisant mes tartes et mes confitures, c'est à toi que je pense. Tu es plus vivante que jamais, puisque, par la générosité de ces arbres, tu continues à nous régaler. Grâce à un certain manteau, tu continues à me réchauffer. A travers tes mots que je n'oublierais jamais, tu continues à m'épauler. 
 
Je suis la chair de la chair de ta chair. Je te suis, tu es mon chemin, tu es ma lumière. Tu es mon axe dans ce monde désaxé, tu n'as jamais été si près, tu es dans tous les murmures des feuillages des forêts. Quel que soit le vent, tu es et tu resteras un socle en moi, ma nonna.

 

19 août 2025

Vivre : le tissu de nos mémoires

 
Saint-Augustin (détail) / Giovanni di Paolo / Musée Petit-Palais / Avignon
 
Sur la terrasse du Convito, la table d'à côté était occupée par quatre personnes auxquelles  je n'ai tout d'abord pas prêté attention. Mais peu à peu quelque chose m'a intriguée. La conversation semblait poussive, les attitudes guindées. Trois commensaux s'exprimaient avec sérieux et s'adressaient de temps à autre d'une manière condescendante à une quatrième personne, dont j'ai eu l'intuition au début qu'il s'agissait d'une enfant, ou d'une personne légèrement attardée. 
A un certain moment, ce quatrième personnage s'est tourné vers à la serveuse pour lui dire que la cuisine du restaurant était "presque aussi bonne que la sienne et qu'elle devait venir la tester". Il s'agissait d'une adorable vieille dame qui s'est montrée ravie de discuter avec une personne nouvelle. Elle lui a demandé : "quel âge croyez-vous que j'ai ?" Puis elle l'a encouragée à augmenter chacun des chiffres que l'autre avançait : plus, plus, plus!
La vieille dame avait 96 ans et elle a ri quand nous lui avons proposé de passer nous aussi déjeuner chez elle. Elle s'est approchée et s'est mise à nous raconter quelques blagues assez drôles et puis aussi sa vie d'orpheline immigrée du Sud de l'Italie dans les années de l'après-guerre. Elle évoquait le travail et la misère. Elle a énuméré avec fierté tous les  membres de sa famille : ses trois filles, ses 6 arrière-petits-enfants. Elle était vive et passionnante. Tout en elle, même sa souplesse gestuelle, respirait la bonne humeur.
Or, les trois "adultes" de sa table se raidissaient de plus en plus sur leurs chaises. On aurait dit qu'ils avaient avalé un parapluie (enfin, vu la température, plutôt une ombrelle). Ils l'ont invitée de manière pressante à s'asseoir pour terminer son dessert, ce à quoi la vieille dame indigne a répondu que son dessert, elle s'en fichait. Elle préférait rester debout à discuter.
 
Un peu plus tard, à la caisse du restaurant, une des dames nous a dit être sa fille. Elle était descendue de Belgique avec son mari et sa belle-sœur (les deux bourgeois avaleurs d'ombrelles). Elle devait, avec sa famille turinoise, trouver une solution pour sa mère qui n'en faisait "qu'à sa tête" et qui "se souvenait plutôt du passé que du présent" (un peu normal quand on a près de cent ans).
Quand nous lui avons parlé du trésor que constituait la mémoire vive de sa mère, cette richesse de souvenirs qui pouvait être entendus et retranscrits pour ses descendants, la dame-fille a commencé à se détendre. Elle a même esquissé un sourire. "Oui, elle a eu une vie très dure, oui, elle a fait des tas de choses". Il y avait dans sa voix comme un soulagement. Pendant ce temps, son mari et sa belle-sœur, en bons bourgeois très comme il faut, veillaient sur la vieille dame avec des attitudes de censeurs, veillant à ce qu'elle se tienne bien assise et n'aille pas importuner d'autres gens.
 

29 févr. 2024

Vivre : jours patraques

 
Beech Wood in May / B.C. Skovgaard / Glyptothek / Copenhague
 
A entendre les oiseaux chanter au-dehors, des oiseaux qui paraissent esseulés, navrés, à écouter aller et venir son souffle lent, à éprouver du soulagement quand il se prend à bouger, à scruter ses expirations saccadées, je réalise combien de place cet être de lumière a pris dans ma vie. La santé est un équilibre miraculeux et on finit par l'oublier dans la routine des jours et des nuits. Vivement le prochain matin où cette boule de poils viendra me tirer à nouveau du lit.

25 déc. 2023

Vivre : turn off

 

C'est le soir du vingt-cinq. Le ciel lui parle infiniment. Il lui parle depuis le matin, quand les nuages ont décidé de dessiner sur l'horizon des branches gris de lin et rose bonbon, de danser à la manière des arbres s'adonnant avec prouesse à ce genre d'imitation. Deux voiliers rentrent au port, qui s'étaient fait la malle en douce sur le lac céladon. La journée fut paisible - un silence tendre comme un édredon constellé de quelques apostrophes bon enfant - quelques cris, quelques familles sur les chemins, histoire d'éliminer les trop plein. 
C'est le soir du vingt-cinq et la Fête tant attendue tant annoncée est en train de se dissoudre dans les chaumières en même temps que pas mal d'Alka Selzer. On remballe, on entasse, on charge les coffres, on s'embrasse. On s'efforce de gérer les enfants surexcités, déjà frustrés d'avoir été trop gâtés. On se réfugie dans sa voiture, soulagés. Irrités. Embués. Submergés. Écrasés par le trop reçu, le trop donné, le mal compris, le mal entendu. D'un coup, le ciel s'est grisé, la lumière aplanie, l'ampoule grillée et c'est déjà la nuit. Sur les routes, les autoroutes, les phares gambillent.
C'est le soir du vingt-cinq. Les flammes partent à l'assaut du noir et le noir vacille. Son regard va du four aux bougies. Ça sent bon dans la maison. Ça sent bon la magie. Ça sent bon l'espoir rendu et cet espoir n'a pas de prix.

2 mai 2023

Vivre : se souvenir

 
Façade église San Michele / Lucques
 
Il y a ces journées denses, épaisses comme des tranches de pain noir, parcourues de lourds nuages - les émotions comme des yoyos, les souvenirs comme d'intenses cadeaux - ces journées où les ruisseaux sont des larmes ou des averses ou les deux, ces journées qui ne sont qu'attente, entre escalade et espérance. Il y a ces journées qui apportent trop de nouvelles et ces nouvelles, comment dire si elles sont bonnes ? comment savoir où elles nous mènent ? Il y a ces journées où la vie se déchaîne : le ciel pleure, les oiseaux chantent, la mémoire d'un ancien massacre émerge - un massacre a-t-il un âge ? peut-on dire qu'un massacre a 78 ans ? n'est-ce pas toujours le même massacre qui se répète incessamment ?- ces journées où les photos parlent en noir et blanc. Au soir qui tombe, le soleil se rappelle au paysage tremblant, ajoute un peu de douceur à l'image vacillante d'un garçon, quinze ans à peine, traversant les montagnes jambes nues dans la neige, sous les tirs éperdus des gardes-frontières, en quête d'un avenir et en quête de pain. 

26 août 2021

Vivre : question de sentiments

 
 
Jugement universel (détail) /Giovanni di Paolo / Pinacothèque / Sienne
 
Il m'a dit : on ne trouve dans ton texte aucune mention de l'amour. Je m'en suis étonnée : l'amour n'est pas quelque chose dont on parle obligatoirement, qu'on déclare ou qu'on ressasse. L'amour se sent, se montre, s'éprouve. Il n'y a pas d'amour, il n'y a que des preuves d'amour.  
Permettre à quelqu'un d'être lui-même, le reconnaître sans réserve et sans condition, l'autoriser à suivre sa voie, n'est-ce pas la définition même d'aimer ? Le reste, ce ne sont que paroles, paroles, paroles... (qui, comme le saccharose, sont certes agréables, mais point indispensables).
Il s'est tu. Je crois que ce grand sentimental n'était qu'à moitié convaincu.

14 août 2021

Vivre : participer (ou pas)

 

Portrait de famille noble (détail) /Cesare Vecellio /Musée Correr / Venise
 
L'exubérante terrasse s'ouvrait sur la vallée du Rhône rosie par un soleil doux, quasi printanier. Il y avait des couples, plusieurs couples aux interactions variées : ceux qui cherchaient des recoins abrités, jasmin, vigne, buissons pour abriter leurs confidences, ceux qui s'asseyaient n'importe où et réservaient leurs épanchements à leurs smartphones, ceux qui réussissaient l'exploit de passer la soirée ensemble, sans se parler et sans bouder (qui apparemment étaient à court de mots, mais en toute civilité). Il y avait aussi un couple de personnes âgées, tout à leur bonheur de profiter de leur merveilleuse sortie. Ils se souriaient, puis souriaient à l'ensemble des convives, et leur sourire était comme un deuxième crépuscule irradiant sur cette soirée.
Il y avait des familles, avec bébés et chaises hautes, ou avec enfants sages, gastronomes en herbe ou jeunes personnes très bien éduquées (ou peut-être les deux, qui sait ?). Et puis aussi des chiens, pas mal de chiens, que le responsable s'est arrangé pour placer à des tables suffisamment espacées. 

Enfin, sont arrivés par petits groupes les occupants de la longue table installée en milieu de terrasse, rassemblés apparemment pour fêter la doyenne, une grand-mère bien mise qui devait être pour le moins octogénaire. Deux dames d'un certain âge, ses filles selon toute vraisemblance, se sont placées chacune à ses côtés. A chaque bout de table, les filles avaient installé leur progéniture respective : des trentenaires bien sapés, certains accompagnés de leur pièce rapportée.
Très vite, il y a eu comme un déséquilibre : tandis qu'à l'est les commensaux avaient entamé une discussion certes un peu poussive, mais poliment relancée, côté ouest, auprès de la fille aînée, celle qui portait les sacs avec les cadeaux pour la mémé, l'atmosphère était pour le moins frigorifiée. Trois filles et un garçon qui se ressemblaient comme quatre gouttes d'eau, bruns et secs, paraissaient comme figés et d'emblée excédés. Avant même de s'asseoir, la question des places revenant à chacun avait généré des incidents fâcheux et, par effet rebond, une guerre froide entre les différents protagonistes.

La table était devenue la scène d'une désolante représentation, qu'ils semblaient avoir bien rodée : il est rare de voir trois sœurs se chamailler à l'instant même où elles s'installent pour un repas de famille, l'une se mettant à pleurer, une autre toute occupée à bouder, la troisième lançant des SOS à son conjoint qui lui faisait face et le frère, arrivé en dernier, imposant sa présence en bout de table, déplaçant une de ses sœurs qui s'y était installée. Ambiance.
Alors que les regards, au levant, se rencontraient régulièrement (on n'allait pas se le cacher : un repas avec mémé n'était pas forcément une partie de plaisir, mais chacun semblait résolu à le faire en individu civilisé), au couchant, les yeux regardaient dans tous les sens, les mots semblaient comptés, l'attention rivée vers toutes sortes de points extérieurs à la tablée. De temps à autres, certains émettaient des mimiques glacées en guise de sourire. "On ne peut pas ne pas communiquer" affirmait Watzlawick. Ce soir-là tous les participants, versant occidental de la table, semblaient vouloir illustrer cette règle fondamentale de la Théorie de la Communication.
"J'en ai marre". "Je ne vous aime pas". "Je voudrais être ailleurs". "Personne ne me comprend". "C'est moi qui commande, c'est moi qui sait." Chaque personnage semblait assumer un rôle particulier.
 
Il y a des moments dans la vie où l'on se réjouit d'avoir une famille restreinte. Ce qui émanait de ces jeux malheureux, c'était la tension et la douleur des différents membres obligés de se fréquenter. A les regarder, on était saisi d'une infinie tristesse : les considérant, on pouvait les imaginer s'écharper, pour des questions de pouvoir, des questions d'héritage, de partage de biens, ou alors des questions héritées de génération en génération, dont on peinait à repérer l'origine et le sens. On avait de la peine pour eux et pour ces obligations que la vie familiale (ou sociale) nous impose, quand on ne sait ni vraiment participer ni carrément refuser.

 

19 nov. 2020

Vivre : ce que j'aime chez lui...

 
 
 
... c'est sans doute son aptitude à se débrouiller dans la vie, à réussir aussi discrètement qu'efficacement ce qu'il entreprend, avec l'attitude calme - presque toujours calme - de quelqu'un qui a et qui prend tout son temps.
... c'est sans doute son caractère secret, ses silences puissants, le mystère de ses grandes douleurs, et ses yeux qui voient - qui voient vraiment - et ses mots qu'il pèse comme s'ils étaient d'or et pas d'argent.
... c'est sans doute aussi le fait qu'il sache se pencher sur un chat, sur un chien, un oiseau ou un lézard et les traite avec égards, comme s'il s'agissait d'êtres humains. 
... c'est son élégance rare, cette allure élancée, en marchant, comme si le sol était amortissant, cette façon de courir comme si à chaque foulée il se trouvait en passe de s'envoler.
... ce sont ses gestes précautionneux pour prendre, pour tendre, pour présenter, pour donner (car il est un être de grande générosité).
... c'est sa manière de considérer longuement les lieux et de les comprendre sans rien dire, de percevoir leurs murmures à peine perceptibles et de sentir leur esprit, sa manière unique d'aller de ce qu'on voit et qui n'existe pas à ce qui existe et qu'on ne voit pas.
... c'est aussi sa faculté de regarder avec moi des photos de brouillard sans se lasser, les observer avec insistance, les commenter avec pertinence et, comme moi, s'attarder, s'en imprégner en gardant le silence...

 



 

29 mars 2020

Vivre : un monde à part




Comme le monde des morts est rassurant ! Comme les fréquenter est un apaisement ! Loin des angoisses, et des tristesses, et des mots empruntés se voulant consolants, ils disent qu'il n'y a rien à rassurer, il n'y a qu'à être et assumer. Ils disent qu'ils sont au-delà de tous ce fatras, de toutes ces désolations, de toutes ces agitations. Ils disent qu'ils ont fait leur temps mais que la vie est là, qui continue, et qu'il nous appartient de la vivre, à nous qui restons. Il nous appartient d'être à la hauteur et de célébrer notre nom de vivants.
Comme le monde des morts est rassurant ! Plus de chamailleries, plus de tensions, plus d'ambitions, plus de compétitions. J'ai quitté lentement la chambre numéro 1 après avoir une dernière fois conversé avec celle qui l'occupait. Dehors, le soleil dardait ses doux rayons. Il faisait bon. Les rares passants gardaient le silence dans un monde incroyablement ralenti. Il y avait la beauté des arbres, et la beauté des oiseaux et la beauté de  leurs chants. Cela donnait une folle envie de lever très haut le regard et de respirer à pleins poumons.

25 août 2019

Vivre : un être à part


Tête d'arlequin / Pablo Picasso / Detroit Institute of Arts / USA

Il est grand et il porte beau. Il est un de ces cadeaux que la vie vous apporte parfois, sans que vous ayez jamais pensé y avoir droit. Il a sa vie et j'ai la mienne et je donnerais volontiers la mienne pour pouvoir sauver ne fût-ce qu'un dixième de la sienne. Je parle peu de lui. En règle générale, je parle peu de mes trésors (et je me verrais mal parler de lui en termes de réussite ou niveau de vie, je ne l'ai jamais conçu comme une carte de visite ou de crédit).
Il a l'élégance du cœur et du corps. Il est limpide et franc, pas une once de toc en lui, de l'or en barre. J'éprouve énormément d'estime pour cet être inestimable et j'aime lui choisir des livres qui s'entassent à son chevet parce qu'il pense que la lecture demande du temps, qu'il faut y pénétrer lentement et qu'il peine parfois à le trouver, ce temps à soi pour entrer dans ce monde en soi. Il est friand des recettes de Yottam Ottolenghi et apprécie les produits étonnants que je parviens à lui dénicher tout au fond de certaines épiceries. Autour de nos repas, que de mots essentiels partagés, comme si des papilles dépendait l'intimité. Enfant, à la piscine, il passait de longues après-midi sous un arbre à observer les fourmis.
Il est un soleil. Il est une terre fertile. Il est un ange gris souris. Quelle que soit l'heure, quel que soit le lieu, à savoir son cœur qui palpite, mon cœur marque un arrêt infime. Il m'a appris cette exigeante et contradictoire et impérative capacité : au nom du lien, savoir se détacher.

25 sept. 2018

Vivre : perplexité


Dalle tenebre alla luce / Michele Balugani / Ferrara / 2018


Ado, je me souviens, ma mère me disait quand je m’apprêtais à sortir :
Change de slip, on ne sait jamais ce qui peut arriver.
J’en suis encore à me demander ce qui aurait bien pu m'arriver...

27 déc. 2017

Vivre : ma vie en couleur


Eglise de Cairanne / mai 2017

Il m’avait posé évasivement la question début décembre : n’avais-je pas toujours été passionnée par les kaléidoscopes ?
(oui, c’est vrai, j’en ai toute une collection dans mon bureau, et pendant de nombreuses années, j’en avais même emportés quelques uns au travail, auxquels j'aimais consacrer de précieuses secondes entre deux clients, durant certaines après-midi particulièrement exténuantes).
L’imaginant chercher une idée de cadeau pour sa nouvelle dulcinée, je lui avais vanté les mérites de La Marelle, antre magique située dans une ruelle pavée, au cœur de la vieille ville de L., où l’on pouvait trouver « les rolls-royce de la kaléidoscopie ».
Et voici que, l’autre soir, m'attendait sous le sapin un joli tube avec une étiquette rouge à mon nom. Pour une surprise, ce fut une splendide surprise, enveloppée dans du papier artisanal florentin. J'ai plongé l’œil dans la lunette et découvert une nouvelle manière de concevoir le quotidien et ses magies... d'accéder au privilège de la rêverie... 
... quand, et en dépit des excès en tous genres, le cadeau de Noël est du pur amour rendu visible...

1 nov. 2017

Vivre : jours sans faim


Portrait d'une jeune femme / Petrus Christus / Gemäldegalerie / Berlin


J’ai pensé à ce livre de Delphine de Vigan.
Je ne l’ai pas lu, mais « jours sans faim » me parle bien.
Je mange, mais n’ai envie de rien.
Je me mets à table puisqu’il le faut bien.
Je choisis des crayons noirs et gris pour tracer mes dessins.
Je vois les beautés du monde. Je regarde les soleils couchants.
J’observe les gens se choisir de nouveaux vêtements.
Dans les rues, je les vois porter leurs sacs fièrement.
Je tiens les portes, je remercie, je souris aux passants.
J’avance et je finis par manger, parce qu’il le faut bien,
durant ces jours chagrins.

16 oct. 2017

Vivre : l'absence


Palais des doges / détail chapiteau /Venise 


Ça me prend parfoisÇa arrive par des détails somme toute banals.
La fille adulte et son père étaient assis à la table d’à côté. 
Ils  échangeaient avec complicité dans cette salle aux fumets alléchants
C’est dingue, ai-je pensé, de pouvoir rencontrer ainsi son père, 
et l’écouter parler avec bienveillance et bonne humeur de ses voyages,
l'écouter parler avec désinvolture de tous ses savoirs. 
C’est dingue, d'avoir un père. Cette figure protectrice, ce regard tendre.
C'est dingue, tout ce que je n’ai pas eu, tout ce que j'ai un jour perdu à jamais.
Et quarante ans d'absence m'ont déchiqueté le cœur...

23 avr. 2017

Vivre : lever le pied un bref instant

Lagon de Balos / Crete

De : Dad
Envoyé : ‎21.‎04.‎2017 16:06
À : 'ZB'
Objet : là, maintenant, juste maintenant...
…quand tu liras ce message. Lève la tête et prends le temps de faire trois respirations, lentement. C’est tout simple. Tu t’arrêtes, tu prends le temps de faire trois inspirations profondes, trois expirations.C'est tout. Love. Mum

Parce que tout simplement, 
malgré le fait qu'ils ont presque trente ans,
qu'ils disposent de tout plein d'argent,
voyagent à New-York au Pakistan,
s'intéressent aux étoiles Michelin,
ça peut être utile, au boulot, dans le stress des journées de dingues,
une invitation maternelle à juste prendre un peu de temps...
juste un peu de distance...
juste sortir un instant de la tourmente.

17 févr. 2017

Vivre : la traversée de l'hiver / 4



Quand on traverse un hiver, on ne pense qu’à une chose: s’échapper, retrouver le goût du soleil et des grandes envolées, aller rechercher ailleurs l’amour qui semble s’être évaporé.

Pourtant, les hivers sont nécessaires. Ils font partie de la ronde des saisons. On sait très bien qu’après chaque hiver, il y aura un printemps, et un été, et un automne. Et encore un hiver. On se doute bien, qu’après celui-ci, la ronde va continuer. Jusqu’au dernier hiver, celui qui sera vraiment le nôtre, celui qui ne nous fera attendre aucune floraison. 

Alors, autant le vivre cet hiver-ci, le traverser. Avec le plus de fermeté et d’élégance possible (difficile, quand même, l’élégance, quand on sent l’échine se voûter).

Alors, autant rester, faire face, sans esquive, autant résister au désir de s’évader.

Faire face.


4 févr. 2017

Vivre : la traversée de l'hiver / 3





Quand l’angoisse me cueille dès le matin, je sais qu’elle peut provenir de quatre sources, plus ou moins inventoriées.
La plus impérieuse, la plus acharnée, c’est la plus ancienne, celle qui a fait irruption dans ma vie adolescente, et dont tu étais la messagère. Je te revois dans ma chambre m’annoncer que Mister C avait pris les commandes dans le corps de ton époux. De mon père. 
Depuis ce jour-là, combien de fois ne lui ai-je pas fait face, à cette angoisse-là ? Combien de fois ne l’ai-je pas affrontée, au plus profond de mon souffle, le long de mes artères, dans mon cœur qui piquait comme jamais ? Combien de fois, aussi, n’ai-je pas cru l’avoir « surmontée » ? Inconsciente,  je pensais à chaque fois en avoir fait le tour, ne plus avoir à la craindre (qu’avais-je à connaître de plus, somme toute, à force de faire corps avec elle?).

Il n’empêche.

Tous les soirs, au téléphone, après que j’ai appuyé sur ce contact que mon portable nomme « favori», quand j’entends ta voix qui dit « Oui? », je ressens comme une détente dans la poitrine, ténue, un relâchement, une expiration légère. Tant que j'entendrai ces trois voyelles, le soir venu, j'aurai l'illusion d'un écran, ténu, entre la camarde et moi. Je déglutis alors, tandis qu'une conversation commence cahin caha. 

27 janv. 2017

Vivre : la traversée de l'hiver / 2




Cet hiver n’a pas commencé en hiver. 

C’est un jour d’avril, il y aura bientôt deux ans, que j’ai trouvé le message de ma sœur, envoyé depuis les urgences. Quelque chose s’était sérieusement déréglé dans le corps et dans l’esprit de notre mère. Elle est restée plusieurs semaines à l’hôpital, un hôpital immonde, perdu dans la campagne, aux lourdes portes fermées, où les yeux figés des pensionnaires semblaient remplis de terreur ou de menace. Qu’a-t-elle pu vivre qui ait rompu l’équilibre précaire de sa vieillesse plaintive ? J’essaie encore de me l’expliquer. J’imagine qu’il s’agissait d’une sorte de burn out gériatrique. Je visualise un pétage de plomb dans un cerveau déjà fragilisé.

Parmi les choses fondamentales que l’on ne nous apprend pas et qu’on doit acquérir sur le tas : être parents et devenir les parents de nos parents.
Et ces deux exigences de détachement (accompagner vers l’autonomie et accompagner dans la perte inéluctable) peuvent être terribles. Simplement : terribles. Sauf que sur le chemin de l’autonomie, on a l’espoir de s’engager vers la sortie du tunnel, tandis qu’en fin de parcours il semble qu’on s’enfonce, lentement, à tâtons, dans le noir.


Les lundis soir, immanquablement, j’échoue essoufflée, démoralisée sur le quai numéro trois. Un vrai Picasso période bleue qui ne demande qu’une chose : fuir vers cet endroit limpide où les oiseaux sont heureux. Où il est possible de reprendre souffle pour assurer la suite.