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5 avr. 2019

Vivre : partir


Deux affiches / exposition Walter Studer / Kornhaus / Berne / 2018


Être migrant, c'est avoir du courage, le courage d'oser s'élancer vers l'inconnu, récupérer un espoir qui nous a été nié, un espoir perdu.
Être migrant, c'est ne compter que sur soi, sur son corps, sur ses ressources et c'est savoir que quoi qu'il arrive on ne pourra s'appuyer que sur ce tas de muscles, de persévérance et de volonté.
Être migrant, c'est avoir mal, c'est avoir froid, c'est endurer, c'est persévérer jusqu'au-delà du désespoir.
Être migrant, c'est ne pas détenir les codes, c'est toujours être l'imbécile de quelqu'un, celui qui ne comprend pas, le souffre-douleur vers qui se dirigent les ricanements.
Être migrant, c'est se battre, se battre pour soi, mais surtout pour les autres, les générations passées et les générations devant soi, leur permettre de se tracer une voie.
Être migrant, c'est se trouver au milieu d'un pont, contenir l'immense nostalgie, retenir ses larmes et surtout ne jamais se retourner, ne jamais se raviser.
Être migrant, c'est accepter de ne pas savoir, mais c'est aussi vouloir savoir, c'est vouloir conquérir, c'est s'acharner à devenir. Et c'est aussi y parvenir. Quelque fois. 
Être migrant, c'est lutter, lutter, et encore lutter. C'est aspirer à s'intégrer, obtenir le droit d'être - enfin - un immigré. 

Dédicace :Pour mes arrière-grands-parents, oncles et cousins, pour ceux qui ont laissé derrière eux le port de Trieste et ne sont jamais revenus, pour ceux qui partaient et partaient encore aux quatre coins de l'Europe en laissant femme et enfants, pour ma grand-mère qui, à près de nonante ans, connaissait encore par cœur l'adresse polonaise où elle envoyait ses lettres à son père maçon, pour mon père qui a traversé les Alpes sous les tirs des gardes-frontières en voulant fuir la misère, et pour une enfant clandestine, que mon cœur connaît bien. 

2 août 2018

Regarder : la microhistoire d'un photographe bernois


Naples / 1951

Réfugiés en Autriche / 1960

florence / 1951

 Trois minutes de silence suite à l'occupation de la Hongrie / Berne / 1956

ghetto de Varsovie / 1947


J'ai trop tardé à m'y rendre. La rétrospective consacrée à Walter Studer au Kornhausforum de Berne ferme le 5 août. Je ne pourrai pas y retourner autant de fois qu'elle le mérite. Ce photographe de presse, né en 1918, mort en 1986, a accompli un travail documentaire saisissant. Ses tirages témoignent de la vie quotidienne en Suisse dans les années 1950, mais également des ravages de l'après-guerre en Europe, de la situation au Chili à l'occasion d'un reportage sur la Coupe du monde en 1962.
Et tant d'autres sujets encore : l'embarquement de migrants vers l'Australie dans le port de Trieste, la plaine du Pô dévastée par une inondation, des manifestations véhémentes de paysans helvétiques sous-rémunérés; des personnalités de passage : Louis Armstrong, Audrey Hepburn, Grace de Monaco.

Rentrant d'Arles, je me demandais, en admirant le nombre et la qualité des clichés présentés gratuitement et dans une relative discrétion : Qu'est-ce qui fait qu'un photographe acquiert ou non de la notoriété ? Une affaire d'ambition personnelle ? Une question de territoire ? Faut-il se trouver au bon endroit au bon moment ? Quel est le prix à payer, quels sont les vecteurs de la réussite? Le succès est-il toujours mérité ?

Quoi qu'il en soit, la beauté et la force des images étaient au rendez-vous et ce fut un moment privilégié. Cette exposition a réveillé mon bon vieux fantasme, mon rêve de toujours : sillonner l'Europe et le monde dans les années 1950, 1960 et les découvrir avant les "progrès" (ou les ravages) des Trente glorieuses. Un rêve qui ne pourra hélas jamais se matérialiser, mais que j'ai vécu par la grâce de l'argentique.