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15 nov. 2022

Regarder : loin de craindre le néant

 

La mort, la peur, l'effroi, de cette inconnue,
l'apprivoiser, la rencontrer sur la toile.
La peinture comme "être vibratoire"
de consolation, d'émerveillement.
Fabienne Verdier, planche 11,
 
***

La couleur est le lieu où notre cerveau et l'univers se rencontrent.
Paul Cézanne


Il y a trois ans, Frédérique Goerig-Hergott, la commissaire de l'exposition "Le chant des étoiles", était encore directrice du Musée Unterlinden quand elle a fait appel à Fabienne Verdier en lui demandant de venir établir un dialogue entre ses créations contemporaines et les collections du musée colmarien. L'artiste avait déjà répondu favorablement à ce genre de sollicitation, par exemple en établissant des ponts avec des peintures de la Renaissance flamande ou avec l’œuvre de Cézanne
 
Un premier volet du travail effectué par Fabienne Verdier est constitué de plusieurs œuvres ou séries d’œuvres, réalisées dans la dernière décennie par l'artiste et intégrées dans l'impressionnante collection alsacienne. Elles constituent ainsi un parcours fascinant, qui ne laisse pas de surprendre par les échos et les harmonies qu'elles génèrent. A lui seul ce premier pan mérite amplement une visite. Mais il y a plus.

Retable d'Issenheim / Résurrection / Annonciation
 
"Le chant des étoiles" est l'aboutissement d'un cheminement artistique et spirituel. Assez rapidement, parmi les nombreux trésors de la collection muséale, Fabienne Verdier a été aimantée par les parties "Résurrection / Transfiguration / Ascension" que le peintre Mathias Grünewald a exécutées sur trois volets de son œuvre maîtresse, le retable d'Issenheim.

 
 
Retable d'Issenheim / Transfiguration
 
Ce polyptique est un chef-d’œuvre de l'art occidental, célèbre pour la qualité de sa peinture, revêtant des aspects stylistiques non seulement exubérants mais aussi visionnaires que certains rattachent au surréalisme, célèbre également pour la complexité de sa construction, prévoyant deux ouvertures différentes et alliant la sculpture à l'exécution picturale.

Précisons que ce retable vient de faire l'objet d'une minutieuse restauration, entre 2018 et juin 2022, ce qui a permis de lui rendre toute sa luxuriance et sa majesté.


D'emblée, l'artiste est fascinée par l'auréole solaire sur laquelle se fond l'image centrale du Christ et se met à travailler autour de la question de la lumière et la circulation de l'énergie. Au cours de sa période d'exploration, elle fait une expérience marquante dans son jardin, qu'elle a racontée récemment lors d'une interview accordée à Laure Adler :
 
Tous les jours, il se passe quelque chose de nouveau, une percée dans l'inconnu, la poésie du jour. Je la capte, je m'engouffre. Je défends l'idée de la peinture comme un mystère, une énigme qu'on offre au monde. Se jeter dans le vide et voir ce qui se passe. La lumière est un grande aventure. Un jour, j'ai eu un accident en arrosant mon jardin, je pensais au tableau de la transfiguration de Grünewald (auquel j'ai travaillé pendant près de 4 ans) et le soleil arrive par derrière à 42° et tout à coup autour de mon corps surgit un arc en ciel parfait. Et c'était la première fois de ma vie que la lumière était là, apparue autour de moi, dans son spectre parfait. J'ai presque pris peur.
Comme le peintre est malheureux depuis des siècles et des siècles d'arriver à peindre la lumière, qui est ondes, particules, immatérielle, fugace, puisqu'il le fait au moyen de matière couvrante!
Avec mon petit téléphone portable, j'ai pris plein de petites images, j'étais fascinée et j'ai vu que c'étaient des particules, des grains de matière aléatoire, et j'ai commencé à remettre en question ma peinture et à essayer d'inventer de nouveaux tableaux pour parler des âmes sur le départ pendant cette épidémie de Covid que nous étions  en train de vivre, au travers des couleurs de l'arc-en-ciel.


 Fabienne Verdier, planche avec arc-en-ciel,
("ces carnets me permettent de continuer le voyage 
quand la peinture m'abandonne. J'y couche la poésie du jour.")

De cette rencontre avec un arc-en-ciel miraculeux, Fabienne Verdier en arrive à se centrer sur la composition de la lumière. Elle envisage de travailler les pigments magenta, cyan et jaunes comme le spectre lumineux en optique. Il en résulte 76 tableaux, qui sont exposés dans l'Ackerhof (ancienne ferme du couvent des Dominicaines, espace contemporain en forme de nef, extension du Musée Unterlinden et qui, situé de l'autre côté de la place du même nom, fait pendant à la chapelle où est présenté le retable d'Issenheim).

"Rainbows" (arcs-en-ciels) est le titre de cette œuvre immersive, car il s'agit bien d'une immersion dans un univers de lumière et de couleur que donne à voir l'artiste, dans un cadre qui semble inviter à la méditation. Tout l'enjeu de sa recherche est là : susciter la sensation de mobilité et de transparence là où de fait il y a matière (picturale) et immobilité.

8 des 76 tableaux constituant "Rainbows" dans la nef de  l'Ackerhof

Face à ces 76 tableaux, on se sent secouée par quelque chose de plus grand que soi, le pressentiment de réalités que l'on ne comprend pas. Une impression de basculer dans l'immensité de l'univers. Par le jeu des couleurs, appliquées par couches successives, les œuvres immobiles revêtent une apparence mobile. La peintre transmet les forces vives en mouvement.
Cette exposition remet en question la notion de mort telle qu'elle se présente dans nos traditions occidentales : pesante, effrayante, définitive. Voici ce que dit Fabienne Verdier à propos des conditions sociales, sanitaires et personnelles dans lesquelles sont nés ses "Rainbows" :

J'étais tellement malheureuse au début du Covid, par tous ces morts, chaque jour, dans le monde entier, qu'on ne pouvait accompagner et célébrer et j'ai redoublé de travail pendant trois ans. Je voulais créer des œuvres qui soient comme des icônes de consolation. J'ai refusé cette idée de la finitude. 
J'ai imaginé que la mort humaine pouvait se rapprocher de la mort d'une étoile.Celle-ci, en s'effondrant, implose, et de cet effondrement surgissent des microparticules de fluides gazeux  qui vont se dissoudre dans l'espace et de ces microparticules naîtront de nouvelles étoiles. J'ai trouvé très beau d'imaginer des peintures et d'offrir au monde cette idée qu'il il n'y a pas de finitude en soi mais que nous sommes des êtres en transformation constante.

 

 
En sortant de ces espaces, on se sent dans un état second : tellement de couleurs, tellement de sensations! parsemées ça et là de quelques intuitions... Oscillant entre le ciel et la terre, on a été confrontée à la mort et à son corollaire : la vie, qui se déploie de mille manières. On les imagine tellement imbriquées, indispensables, inévitablement complices. On pressent qu'on ne sait rien - ou si peu - et que tant de choses nous restent à découvrir sur ce monde étrange, et merveilleux, et incroyable dans lequel il nous est donné d'évoluer.
On constate que la nuit ne tardera pas à arriver, chargée de nuages et d'étoiles. On regarde la silhouette du cloître se profiler sur le ciel. On admire en face la sobre découpe de l'Ackerhof reconstruit par les architectes  Herzog et de Meuron en 2015. On quitte les lieux en se promettant de revenir, revenir bientôt pour revoir, pour retenter l'expérience, ouvrir tous ses sens entre émerveillement, bouleversement et apaisement.

29 oct. 2022

Ecouter / Regarder : tendre l'oreille entendre les étoiles

 

La rêverie est une réalité de nos esprits.
 
Fabienne Verdier parlait l'autre soir à L'heure bleue de l'exposition qui lui est consacrée au Musée Unterlinden de Colmar. Le titre à lui seul donne envie : Le chant des étoiles. L'artiste y donne à voir le résultat d'un long et obstiné travail, en résonance avec les chefs-d’œuvre de la Renaissance qui font partie de la collection muséale (dont le fameux Retable d'Issenheim, de Grünewald). Elle y présente aussi les fruits de sa réflexion sur la mort et les liens subtils qui circulent entre le vivant et le disparu. Une exposition comme un phare vers lequel on a hâte de se diriger.

Au cours de cet entretien dense, méritant une ou deux réécoutes, invitée par Laure Adler à parler des nuages, elle a évoqué ses projets :

Ma prochaine étape, je crois que je vais aller dans un grand institut de météorologie. Parce que toute l'essence de la vie est là, dans ces mutations, constantes, incessantes, l'éloge de l'impermanence, de l'inachevé.
Il n'y a rien que j'aime plus au monde que de m'allonger au sol et de regarder la mutation des nuages.Et dans notre imaginaire on a toutes les formes qui surgissent. C'est un jeu très amusant et très sérieux. Très très sérieux.

Une artiste forte, dotée d'une culture vaste et d'une authentique puissance créative, auteure d'une œuvre très personnelle, qui n'en finit pas de fasciner et d'introduire à des mondes pressentis, capable de nous éclairer sur une infinité de possibles. J'en ai parlé ICI, ICI et ICI.  Une artiste de l'exploration, du lien et de la communication qu'il est toujours aussi intéressant de lire et d'écouter que de contempler.

17 oct. 2019

Regarder : le Trône de Sagesse

Je prenais mon petit crayon, je griffonnais, et alors là, il souriait tout seul, il disait :

 "Ferme ce cahier et laisse toi pénétrer par ce paysage que tu as devant toi, ou ce caillou, ou peu importe"

 Et un jour, dans ton atelier, ce moment d'émotion là te reviendra et c'est là que la poésie, peut-être surgira de ton pinceau.

Et il m'a fallu des années pour être à l'écoute, et pour être un peu plus réceptive

Retourner voir l'exposition consacrée à Fabienne Verdier. Y retourner, si cela était possible, encore et encore, car, dans son travail, il y a toujours quelque chose à voir, à découvrir, à comprendre, qu'on ne voyait pas, qu'on n'avait pas découvert, qu'on n'avait pas compris avant.
L'art, on peut simplement se poser devant pour observer, entrer en dialogue avec les couleurs et les formes. Établir une connexion, faire circuler les émotions.
Mais l'art renferme aussi toute une trajectoire, suivie par celui ou celle qui tient le pinceau. Comment l'artiste a-t-elle pu effectuer la transition entre ce retable de Jan van Eyck : 


et les deux toiles ci-dessous :

 Sedes Sapientiae I (Trône de Sagesse I)

 Sedes Sapientiae II (Trône de Sagesse II)

Une esquisse de réponse se trouve ICI.  Mais sans doute, pour s'imprégner de toute la démarche, s'agit-il d'exercer son regard, de regarder obstinément, loin du mental, loin des raisonnements. A travers un trait de pinceau, parvenir à déceler la puissance de ce lumineux cheminement.

 
Images : captures d'écran et toiles de F.V. / exposition "Sur les terres de Cézanne" / Musée Granet / Aix-en-Pce
retable "La Vierge au chanoine Van der Paele / Jan van Eyck / Musée Groeninge / Bruges (photo tirée du net)

10 mai 2018

Regarder / Lire : traverser le silence




Fabienne Verdier est une artiste contemporaine atypique. Elle a décoré entre autres une salle du palais Torlonia à Rome avec d’immenses traits rouges sur fond bleu cyan. Pour ce faire, elle s’est fabriqué spécialement un énorme pinceau. Elle l’a créé avec 30 queues de cheval, et l’a suspendu à une poulie, en le projetant sur des plaques au sol, qu’elle a appliquées ensuite sur deux parois du palazzo. Le résultat est spectaculaire et totalement détonnant.

Fabienne Verdier s’est formée à la calligraphie dans les années 1980. A l’âge de 20 ans, diplôme des Beaux-Arts de Toulouse en poche et déçue par l’enseignement académique dispensé en France, elle décide de partir en Chine, dont elle admire la pensée et l’art traditionnel. Une fois arrivée dans la lointaine province du Sechuan, où elle a obtenu une bourse, elle se découvre la seule étrangère. Au début, sa démarche est mal comprise. Elle ne saisit pas pourquoi personne ne lui parle, elle est totalement isolée. Jusqu’au moment où elle découvre qu’on a écrit en chinois sur sa porte : défense de parler à l’étrangère. Mais, malgré les difficultés, le froid, la solitude, elle tient bon. Elle supporte ces conditions spartiates par passion pour l’art qu’elle veut apprendre. Elle se fait peu à peu des amis. Et surtout elle rencontre des enseignants qui acceptent, non sans risques, de lui apprendre leurs techniques ancestrales.
Elle constate peu à peu les ravages de la révolution culturelle : le fonctionnement totalitaire et absurde en vigueur dans l’université, la vie quasi-carcérale infligée aux étudiants, le rejet violent des traditions, les humiliations et les tortures subies par les vieux maîtres détenteurs de traditions millénaires.


Partie pour une année, Mademoiselle Fa, comme on l'appelait là-bas, est restée dix ans en Chine. A son retour, elle a développé une œuvre originale, trouvant des voies nouvelles pour créer des ponts entre la tradition occidentale et l’art oriental. A travers ce récit autobiographique, on apprend beaucoup sur l’histoire  contemporaine de la Chine, sur les exigences de la création, et sur la trajectoire d’une femme au caractère aussi bien trempé que ses pinceaux.






Passagère du silence / Albin Michel / 2003
Fabienne Verdier. Palazzo Torlonia / Xavier Barral / 2011

1 févr. 2017

Regarder : (re) garder les pieds sur terre


Mindful hands / miniature (détail) / Fondazione Cini / Venezia

L'autre jour, passant devant une fameuse galerie, je vois qu’on y expose une artiste admirée depuis longtemps. Je me hâte de grimper jusqu’au deuxième étage, où l'on m’accueille fort aimablement et l’on me tend fort obligeamment la liste des prix. Je décline pour me diriger vers la salle du fond, une grande pièce nue où se trouvent sept œuvres.
Je reste là, impressionnée, bouche bée. Cette artiste a le don d’exprimer l’inexprimable (oui, je sais, cette phrase fait cliché, on la dirait tirée d’un catalogue d’art contemporain, il n’empêche : il y a dans ces immenses traits une envolée vers tout ce qu’on sent et qu’on ne dit pas, parce qu’on entre dans un univers  hors du temps, où les mots n’ont pas de place, un univers d’avant le langage, d’avant les peurs et les mensonges). Long silence.

La différence entre un musée et une galerie, c’est que dans cette dernière, on se laisse plus facilement tenter par le jeu du je verrais bien ça chez moi. Tout à coup, je me suis sentie transportée par un enthousiasme farfelu. En conséquence, au lieu de sortir, je zigzague vers la réception et consulte la liste qui m’avait été tendue auparavant.
Ah !
Quand même…
Eh, oui, évidemment…
En rayant un zéro, je serais rentrée et j’aurais longuement discuté avec R. en argumentant avec la plus totale mauvaise foi. En rayant deux zéros, je me serais immédiatement portée acquéreuse, quitte à réduire mon régime alimentaire à des soupes et des patates pendant une durée indéterminée. En biffant un troisième zéro, j’aurais eu la possibilité d’acheter deux catalogues comportant des œuvres sur papier glacé.


A mon retour, sur le lac, il y avait une nuée d'étourneaux qui décrivaient des volutes parfaites dans la lumière argentée du soir. Je suis restée songeuse devant leurs évolutions et je me suis dit qu'elles aussi exprimaient à leur manière « un univers où les mots n'ont pas de place, un univers d’avant le langage, d’avant les peurs et les mensonges» et ... d'avant le marché de l'art...